‹ En décorChapitre 12 sur 19 · VI · texte numérisé non relu

VI

toires subtils, mit le mensonge en acculs et para les feintes de la parole trompeuse. Quelle source nouvelle de douleurs indicibles et quelle géhenne inouïe que de confesser cette bouche adorée sur Fordure des turpitudes! Manuel se tortura dans Tenfer évoqué. D'elle-même il sut le nombre des baisers offerts par ses lèvres aux priapes de rencontre, et Thorreur de ses jupes troussées aux besoins des viveurs, et quels propos de leurs hautaines amours profanées aux rires lubriques. Meurtrie par ses anathèmes, Louise, en attitude de cadavre, recevait les menaces sans autre défense que de vaines larmes. Lui, poussa plus avant rinquisition, avec le fol espoir qu'elle se récrierait sincèrement, en une franchise heureuse contre le réquisitoire d'infamie. D abord elle résista, puis mollit, se coupa, finit en un flot de pleurs par dire toute sa corruption. Manuel haletait. Le feu de jalousie lui flambait les entrailles. L'angoisse étouffante lui gonflait les viscères, les veines, les chairs étroites. Il sembla que son corps s'allait rompre et rendre libre enfin des tortures humaines l'âme saine, oublieuse, ressuscitée.

Plein d'épouvante, il se sauve. L'ignominie de son commerce avec cette fille, à chaque seconde l'étrangle. Mais, au lendemain, il retourne à sa vomissure, avec la superficielle excuse que < 3 gens ennemis ont usé d'un indigne leurre envi 5 Louise. Ch'Minteux, en effet, pour qu elle de^' t

proie facile aux viveurs amis, lui avait soutenu 'que le départ de Manuel cachait une détermination de rompre : et d'ailleurs, une mondaine bien autrement captivante que la fille berbère le tenait asservi. De désespoir, elle s'était ruée à la débauche, espérant la consolation dans Tivresse du rut, comme d'autres dans Tivresse du vin.

Il retourne donc chaque matin après le jeu, chaque vesprée après le repas de famille, et chaque soir jusque l'heure du baccarat. Au corps déchu, au masque de céruse, à la bestiale et silencieuse étreinte de la pécheresse, son mysticisme altéré [de douleurs puise l'exaltation nécessaire pour la lutte contre l'ange. La hideur de son vice et les afTres des confessions obtenues sont une infaillible géhenne pour tirer de son intelligence l'éveil de sciences muettes latentes sous la somnolence coutumière. Même les extases de l'éréthisme amoureux atteignirent une magnificence jusqu'alors inéprôuvée. Et les délices de la chair [ s'exaltèrent des plaies de l'âme.

Manuel s'aperçut qu'il abordait le seuil d'un

amour neuf, non moins durable qu'immonde et

[' sadique. A cette emblémature de fille maladive, son

âme adhérait d'autant mieux que la fournaise des

douleurs devenait plus ardente. Tel l'épiderme

colle au fer rouge.

Il tenta de s'arracher violemment. Il entreprit voyage. Le troisième jour il travestissait à lui-

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même la soif de revoir Louise sous ce spécieux raisonnement : Sans doute un amant de passage avait reçu accueil dans la couche de la perverse fille; lui, reviendrait brusquement et le spectacle hideux de cette prostitution le guérirait.

Trop tôt rendu à Tarietle du carillon natal, il gagna le cercle afin d'attendre l'heure propice à la surprise.

Il s'assit au jeu. Les cartes brillèrent à ses doigts. Bientôt il haleta de la lutte commencée. Les chances adverses fétreignirent; cœur et trèfle. Pourquoi le cœur passait-il à l'ennemi ? Il ponta fonaidablement sur les piques, sa couleur de faveur. La forme aiguë de dague qu'offraient les signes, semblait complémentaire de son âme si combattante. Le sort le récompensa de suivre cette affinité et le râteau poussa vers lui les lueurs des enjeux. Il tenta sur les autres couleurs, et fut aussitôt terrassé par la malchance. Il saigna son or. Mais les coups les plus hasardeux réussissaient «tir le signe de pique, et bientôt, comme il s astreignait à servir cette couleur, les vignettes bleues dé la banque s'accumulèrent devant lui. Plusieurs fois il recommença l'expérience. Hors le pique, tous les signes le trompèrent. Cinq fois la banque abattit neuf par trèfle alors qu'il tenait huit. Il connut l'extrême émotion, l'émotion double :de vib d'abord de tous les nerfs à l'approche d'un g pres(jue sûr, quand l'or sçmblî^it lui luirç en ^

phée de la lutte contre Tange du Sort; et puis cette autre plus prenante encore : Tattente de la carte levée au revers, puis abattue contraire, avec T angoisse de la défaite, la sueur qui goutte aux tem-

. pes, et le décor du tapis, des jetons, des pontes ondulant devant Tètre ébloui, transfiguré par l'inattendu et le divin de la victoire adverse.

C'était la secousse violente de toutes les convictions, l'éboulement perpétuel de la raison tom-

'^bant sans fin dans Tabîme de Tinconnu, parmi l'impression d'un vide suprême, d'une mort douce étirant du corps la charge pesante des viscères et des os. Aux coups du gain, les orgues 'néphrétiques chantaient des triomphes, exaltaient le joueur, le mettaient au pavois par -dessus les malices unanimes du hasard, lui faisaient l'ovation des couleurs étalées, et le béatifiaient d'une auréole d'or. Et lorsque tournait la chance, c'était un repos de l'esprit heureux que tout se perdît enfin : rien n'était plus à tenter; il ne restait plus à penser, puisque toute effort heurtait contre la muraille infrangible du sort, et s'émiettait au bas. Le joueur se faisait fakir au bord de la route, le bras tendu pour des âges, attendant la chute di^ ciel avec l'orgueil de la savoir et de la mépçisef^ Or, à volonté, Manuel se put offrir ceç , pi^- ►xysmes de sensations antagonistes. L'allisince

Lrange des piques soutenait- sa .yale.ur.à^ns le -coûîr at de r Infini.

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Alors il songea. Ces cartes, maintenant insignifiantes, apportées en Europe par les gitanes anciens, seraient-elles vraiment les images altérées des tarots d'Orient, feuilles éparses de ce fameux livre de Thot, hiéroglyphique manuscrit des races primitives, précieux legs des prêtres chaldéens qui y consignèrent les observations de cinq mille ans de sagesse et d'études humaines. En ces figures différentes, ils auraient inscrit les théorèmes d'une géométrie universelle, d une sorte de mathématique des rythmes essentiels d où procèdent les lois cosmiques qui régissent les transformations des planètes et la vie des créatures. Récrites en des lames d'or, nommées téraphîms, elles servaient aux lévites de Sion pour interroger Jod-hévau-hé, le père qu'on ne nomme pas, sur le destin de la race élue. Aux jours des fêtes religieuses, le grand-prêtre pénétrant dans le saint des saints étalait l'éphod, le manteau sacré qui représentait en lui-même toutes les vertus du temple de Salomon. Entre les agrafes de l'éphod, simulacres des deux colonnes fondamentales, Jakin et Bohas, le Passif et l'Actif principes de toutes choses, l'officiant jetait au hasard les téraphims ; et, selon les conjonctions des figures aux agrafes, il interprétait le Sort.

l^lanuel gardait une dévotion aux vieux cul ijosmiques deç races mères. Une très extraon naire civilisation, croyait-il, avait fleuri dans

,einps préhistoriques. Des hommes doués de toutes les sciences acquises par une centaine de géné- •alions successives, s'étaient pourvus d'un extraordinaire pouvoir maître des forces élémentaires. le pouvoir, jalousement retenu par les collèges les prêtres, dispensait la vie et la mort, la créaion et la destruction, le transport rapide des Torces, et les puissances d'une mécanique naturelle lénorme en ses effets. Sans doute des femmes de ibasse origine séduisirent ces prêtres ; elles surent Ae secret; elles le promulguèrent aux plèbes qui :8*en servirent inconsidérément. L'inexpérience lîcausa un énorme cataclysme où disparut avec la race tout vestige de son existence. Le symbole du paradis terrestre écrit dans la genèse, accrédite cette supposition : l'Eve cueillant le fruit de la science du bien et du mal et, par là, infligeant à ITiomme la perte du bonheur. Saint Augustin aussi narre les anges qui se corrompirent aux filles des hommes.

Néanmoins quelques-uns des principes merveilleux durent subsister après l'anéantissement de ce peuple. Et le livre de Thot semblait offrir un des rituels de cette religion primitive toute scientifique et pratique.

Remontant aux simples tarots des gypsies, inuel se rappelait certaines observations faites r lui lors de sa vie nomade en compagnie de la )'Wae99e. Les vieilles lui avaient appris que les

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coupes OU les cœurs marqués sur les cartes indiquaient rintelligence aimante et féconde ; les épées ou piques, l'intelligence militante et progressive ; les bâtons ou trèfles , emblèmes du sceptre magique, Tintelligence puissante et créatrice ; les deniers ou carreaux, l'âme du monde, le mouvement des causes. Selon la faculté intellectuelle développée chez le consultant, il ne manquait point, disaient-elles, de choisir, par une sorte d'attraction mystérieuse et infaillible, les signes correspondants h son état mental. Et cela constituait le principe de leur divination. Au cas présent, ces fables se justifièrent. Le gain constant sur les piques, la neutralité plutôt des cœurs corroboraient les luttes de son âme reprise parla fille berbère. En outre, la fatigue de Tesprit abîmé à de si rudes combats Tempêchait des. facultés créatrices, et des contemplations savantes : hostilité des trèfles et des carreaux.

11 agit d'après ces découvertes, et le gain persévéra. La superstition naquit au joueur. Il se dit vainqueur du Chéroub, de l'inconnaissable hasard ; et la joie du triomphe effaça quelque temps les cauchemars delà jalousie.

Une heure tinta qui lui remit le drame à Tîmagination. La certitude de surprendre la traîtrise de sa maîtresse le toçtîonna. Ses dents claqua" t plus haut que Taverse clapotant dans les rur t sur les toits. J ] ( : .

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: vant la porte il s'aperçut en frac, sans paletot ni parapluie. L'eau dégouttait de ses hardes. Pourtant il entra, la canne haute... Louise, endormie sur un livre, sursauta et accourut Tétreindre.

Des carreaux de dentellière chargeaient une longue table de la pièce voisine. Elle avait réuni des ouvrières, obtenu des commandes. Le travail relèverait.

Il se désista de croire que les choses le sépareraient un jour de sa maîtresse. Des temps, le supplice se prolongerait usant son âme et son corps en galops éternels dans le cirque des mauvais souvenirs. Maintenant il se connaissait incapable de résistance aux prières de la fille quand elle le voulait prendre. Pour que la rupture se confirmât, il eût fallu que Louise n'essayât aucune démarche de retour. La fierté eût empêché le mâle d'une tentative conciliatrice, et aussi ce sentiment d'éducation première qui interdit de s'imposer aux personnes si elles ne manifestent point le désir de votre commerce. L'amour-propre, les convenances aguerries par les atavismes et l'esprit de caste, seuls eussent pu subjuguer le délire passionnel. Tant est folle et ridicule l'âme humaine qu'elle cède mieux aux suggestions des '' nités coutumières, qu'à l'énorme vigueur d'un i lour invétéré.

Mçinuel résolut un plan selon cette science de

la nature : se rendre odieux à la fille jusqu'à ce qu'elle fût obligée de le haïr, de le quitter et de s'abstenir du retour.

Il fut le maître impérieux imposant sa volonté par la perpétuelle menace du départ définitif, et le rappel de la honte à la pécheresse éplorée. 11 défendit les plaisirs, les distractions, la toilette et la promenade. Les rues fréquentées, elle ne devait point les parcourir. Les amies anciennes seraient bannies. Pour motif à ces prohibitions, il prétexta sa jalousie trop justifiée.

Louise se soumit aux caprices. Elle demeura seule avec lui, seule avec le perpétuel affront de sa déchéance durement redite. Les larmes ruisselèrent constantes au visage de céruse ; la lèvre incarnate implora grâce ; les mains de lis se tordirent en supplications. Manuel lui insufflait sa brûlure intérieure et TétoufTement de ses angoisses A la voir souffrir, la douleur de Tamant s'exacerba davantage. Il attendait que les sanglots et les convulsions la jetassent sur le tapis ; et la prenait alors, et la violait dans les larmes, pour une jouissance amère mais sublime de leurs tortures confondues.

Ensemble, ils brûlèrent de douleur et d'amour ; et les baisers humèrent les pleurs, et les spasmes scandèrent les sanglots. Ils se ruèrent à le corps avec l'orgueil d'accomplir le plus hideux couplement de forces contraires que l'imaginât

pût concevoir. Et le rappel de la fange commune, de la honte de la chute et de la honte de Tasservîssement, fut le très efficace stimulant de ces épouvantables voluptés.

Un moment, Manuel crut qu'elle résisterait à f répreuve. Il Tadmira si rebelle à la séparation, si endurante pour le seul désir de le conserver, lui, î^insulteur et lâche, à la portée de ses lèvres précieuses. Déjà il commençait à se dire qu'un amour aussi fort rachetait la faute, et il songeait au moyen de partir en quelque lointaine patrie pour y cultiver une si rare floraison d'âmes dévoyées.

Or, à cette heure même, Louise se cabra. Toutes les plaies saignèrent à nouveau. Laure reparut dans la chambre aux astragales de plâtre,

Rupture. Manuel reprit la lutte contre le hasard et se cantonna dans la vie du cercle.

Le printemps pavoisa les rues et les éventaires sans écarter le deuil de Tâme délaissée. Le philosophe revint à l'hébétude, hypnotisé parle drame éternel de la maîtresse débraillée et rieuse aux plaisirs d'un autre.

Pour ne la point revoir, il s'accoutuma de suivre tout le pourtour des remparts, de sa maison au cercle. Car la vue des paupières bistrées et des lèvres incarnates désolées sous l'auréole de I lie écarlate, attisait la flamme de sa géhenne. 1 ncie.nne demeure de Germaine frôlée à chaque \ ,sage ne lui laissa revivre aucun espoir, aucun

chagrin. Cela s'efiaçait qu'elle eût été sa mattresse, et tout le décor des comédies adjointes. II se souriait tristement et continuait la route.

Les sites ne le frappèrent plus, ni les jeux de lumières aux pousses naissantes, aux boulingrins verdissants. Le vent le poussait au hasard, ou les circonstances, un caprice de sa mère, de sa sœur, une enquête du père. Par dérision, sa méthode de jeu réussit avec des accroissements de gain. Il eut de lor plein les poches, des vélins bleus à crever le porte-cartes. Et cependant, abruti conmie il s avouait être, l'intelligence quasi morte, aucune chance n'aurait dû lui échoir. Les cœurs toutefois le favorisèrent avec une obstination fervente.

Il en usa pour amuserJuliette de jolis cadeaux. Ce lui constitua une sorte de manie sénile, un plaisir d'enfance, que de choisir dans les magasins des brinborions d'ivoire, des coffres d'écaillé. II passait l'après-midi avec Cellarion. Fortuitement, Esther était partie certain soir pour rejoindre aux Indes un officier de cipayes, son fiancé, dont auparavant la froide saxonne n'avait dit mot. Le journaliste et lui se ravivèrent la douleur, avec Tamertume de mieux souffrir à deux.

Si la peine aboutit à tordre leurs nerfs trop cruellement, ils dérivent une partie de l'exaspéra*' '^n par l 'effort musculaire. Les yoles volent r rapides cpups de rames sur les moirures du car

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parmi les saveurs de sucre qu'essorent à l'air les [raffineries des rives. A couper la résistance des jeaux, à fendre le vent, à couvrir l'espace par la promptitude de la course, à faire fuir aux flancs des esquifs les plats paysages souffreteux, et la fumée des chaumines, ils fatiguent un peu Tacharnement du souvenir, et gagnent des heures de répit, de sommeil mort.

Manuel se complut à dormir. Louise lui apparut au rêve, plus douce, dans un recul. Il poursuivait la tresse au ruban nacarat illuminant la ville. Ah! la jupe de vif-argent qui drape au détour des voûtes de défense!... Et quels circuits pour la joindre dans les prairies sombres aux corolles de sang !... Un soir, leur yole croisa un blanc canot de chansons et de rires. Mary Hanser et Jeanne trônaient à la poupe parmi les fleurs de fête. Lélian murmurait des confidences à leurs brodequins, et Eugène, droit en sa colossale stature, hurlait une grotesque invocation d'opérette vers la lune mafflue.

Ils s'envisagèrent. Manuel reconnut défunte sa haine. La barque heureuse monta vers les bruits de bal d'une villa radieuse de lampions multicolores : la villa des Voyenvau en gloire.

Qu'importait qu'ils l'eussent prise, l'idole, eux, 'autres : N'était-il pas écrit de tout temps, chez îs prophètes, que les villes seraient saccagées, es sanctuaires souillés et les prêtresses flétries,

afin que Torgueil humain ne s'élève pas impunément devant le trône du Seigneur I les Barbares, fléaux de Dieu !

De palme en palme, ils marchaient, les Barbares, en leur infatuation grossière. D*abord, le procureur Caribert soutint les Voyenvau, « ces fils de leurs œuvres, fidèles serviteurs de la Cause. L'Eglise des Ardents ne leur devait-elle pas tous ses vitraux avec la légende peinte du cierge de notre Dame ? la cathédrale son grand ostensoir de vermeil? rOrphelinat, les prés de Sainte-Catherine et le revenu du bois Marœil ? »

Quelle morgue ridicule empêchait de recevoir cette honnête famille ? Quant aux origines, le conte de Tancêtre bourreau : une fable. On en savait quoi tenir. Il eût fallu la preuve. Manuel protesta :

— Je Tai eue dans les mains, sapristi, moi.

— Mon cher ami, vous avez été trompé par une ressemblance de nom. Et puis, vous traitez trop à la légère les plus graves choses. Quand vous serez un homme sérieux...

L'oncle Beauglaive, M. Héricourt, confirmèrent l'assertion du jeune homme.

— Qu'en fites-vous alors !

Manuel se tut par confusion. On le pressa de dire. Un moment, furieux de la mauvaise foi s'apprêta pour tout rappeler, la chasse, l'obstii tion de Mary Hanser à le suivre, le baiser et le ''

de la brochure... Il balbutia quelque chose d'analogue...

— Manuel, commanda TAncêtre vous devriez épargner âmes convives vos histoires d'inconduite et surtout n'y pas nommer de personnes qui sont hors de suspicions.

Pourtant on insista contre les Voyenvau, sur la sottise du père, le manque de savoir-vivre qu'il affichait, le peu de tenue de la maison.

— Ils ont les plus beaux équipages de Flandre, remarqua Hélène visiblement agacée.

— En somme, reprit le procureur, les fils doivent-ils pâtir des défauts paternels ?.

il emboucha une déclamation : honneur des mains calleuses et du langage simple, comparé à la débauche de certains jeunes gens que le hasard et la naissance ont mis à même de se perfectionner Tesprit, le cœur, et qui préfèrent la compagnie de. courtisanes stupides ou des viveurs sans scrupule à la sainte afTection de la famille.

Caribert se cramoisit dans la violence des gestes cherchant les pans de la toge habituelle. Hélène de son fin profil pâli approuvait, et M""® Héricourt, et Jeanne Caribert, et Juliette, et tous, silencieux devant la clarté des nappes et les lueurs des cristaux vibrant aux ondes d'éloquence.

Lui-même, Caribert, le procureur général n'était-

*1 pas fils de ses œuvres ? Il rappela sa famille ruinée

ar les révolutions et se couronna de l'auréole de

pauvre étudiant travailleur dans la mansarde du quartier Latin.

— Quel plus beau spectacle, je vous demande, que ces deux jeunes gens, Albert et Charles Voyenvau, entourant la vieillesse de leur père de tout le luxe imaginable, lui faisant la vie douce et magnifique, lui mettant aux lèvres avec une charité touchante les fruits savoureux de son intelligence et de son bonheur !

« Quelle plus belle entreprise que celle de fonder une noble souche de gentlemen défenseurs de TEglise et de la Royauté, qui sauraient en imposer à la tourbe républicaine non moins par le prestige du rang que par la splendeur de l'œuvre? Ainsi leur respect rendra au Seigneur ce que le Seigneur leur a voulu confier pour promulguer la gloire de son saint nom. »

Comme épilogue, on aperçut les jours suivants la famille Caribert en garden-party dans le four-inhand des Voyenvau. Puis Mary Hanser et son mari occupèrent l'impériale avec Hélène. Les petits-fils du bourreau chevauchaient, vêtus de jaunes paletots flottants, de gants brique, leurs grêles cous prolétaires perdus dans Tentonnoir des cols britanniques. Enfin les Doutrepuich, pour complaire à Jeanne et à Mary, fraternisèrent avec ces gens.]

Les Voyenvau atteignirent leurs souhaits. 11 fal lut la consécration.

Les maisons hanséatiqués se masquèrent toute une semaine d'immenses placards multicolores.

« A r occasion des fêtes de Pâques^ premier siée- « ple-chase de season offert par la Hunting-Club « sous la présidence de M. Albert Voyenvau,

« Réunion au clos Voyenvau .

« Handicap pourhunters^ betting sur le turf, les « dead'heats obtiennent la division du prix. Grand « match entre For-Ever le gagnant de la Coupe^ « et Go-Ahead, à M, Lelian Doutrepuich. Course « d' obstacles pour gentlemen-riders, »

Le carillon secouait son ariette de cour sur cet idiome d'écurie qui mettait au rang de noblesse ses annonciateurs mieux que les veillées d'armes des anciennes coutumes. Les paysans groupés devant l'inintelligible affiche s'interrogèrent inquiètement, comme à la menace de quelque invasion barbare. Et parfois leurs gros yeux bleus se levaient vers la couronne princière du beffroi, vers le lion héraldique figé dans son rugissement de bronze. Mais la maison de ville en coquettes dentelles de pierre arborait les ogives de ses crevés, avec la belle indifférence des vieilles personnes pour les sornettes d'à-présent.

Manuel qui passait à cheval renseigna les gars de on village :

— Ce n'est rien, c'est les petits-fils du bourreau Voyenvau qui deviennent princes.

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