DÉCOR
Les Héricourt n'en reçurent pas moins une lettre du Hunting-Club les invitant h octroyer « le concours de leurs lumières à l'œuvre du perfectionnement de la race hippique ».
Le Hunting-Club se flatterait d'inscrire parmi ses membres les veneurs les plus distingués de la province. Au nom de son fils et au sien, M- Héricourt renvoya un sec refus et les cartes de tribune offertes pour la solennité d'inauguration.
— Mon fils, il va falloir nous séparer.
Le père alla fermer la porte de la bibliothèque, puis revint à la table, où Manuel s'étonnait de Texorde triste.
— Oui répéta-t-il, il va falloir nous séparer. Je t'élevai dans l'indépendance absolue, Manuel ; je n'imposai ni mon affection ni mon autorité pour entraver tes goûts depuis le retour du régiment. Les quelques remontrances que j'ai dû adresser à ta jeune fougue furent plutôt dictées par les convenances de famille que par ma volonté propre. Aujourd'hui j'estime que cette épreuve de liberté entière a suffi pour former une âme personnelle et experte des milieux humains. Ta morgue, ta franchise d'allures ont offensé nos parents. Ta nu.
et moi avons reçu des reproches pénibles au s jet de tes peccadilles, qui ont compromis la mille et, ce qui est plus grave, la Cause quen<
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défendons... Ne m'interromps pas... Si je n'avais qu'un enfant, j'aurais franchi l'obstacle de la réprobation commune pour que la vie persistât selon sa convenance. Car si tu as trop donné à l'erreur, la façon dont tu péchais dénote une âme peu vulgaire que j'eusse aimé voir sous mes yeux atteindre sa pleine expansion. Malheureusement, la province n'admet pas certaines allures d'existence, certaines originalités qui la choquent. Je n'insiste pas... Ta sœur Juliette est en âge de choisir un mari. Ta conduite peut compromettre le sort de son avenir. Je n'ai point le droit de la sacrifier à des caprices de jeunesse. Récemment j'ai nourri l'espoir que la rude leçon reçue après le voyage d'Italie te rendrait à une vie plus austère et plus décorative... Hier encore, une nouvelle lettre de cette malheureuse fille t'aramenéprès d'elle. C'est trop : l'erreur ici entache ta dignité virile. Je crois pouvoir t'affirmer que notre sénateur t'agréera auprès de sa personne à la rentrée du Parlement. En Octobre tu partiras pour Paris. Un excellent apprentissage de la vie politique, que ce secrétariat. Je veux ainsi. Je ne te reproche rien. Il faut nous séparer, voilà tout. Tu m' obéiras?
— Oui, mon père.
— Bien. Serrons-nous la main.
M. Héricourt le regarda beaucoup de ses yeux pis agrandis étrangement, et le balafre de sa mche tremblotait. Il ajouta :
— Reste toujours honnête homme. Parfois tu m'effrayes. Adieu.
Manuel enfourcha la plus rebelle des juments et se lança dans Tocéan des plaines, dans la bataille des vents. Il s*épouvantait de lui-même.
L'affection inattendue du père, ce discours ému et triste, la séparation nécessaire et Faffreuse parole dernière le navraient Son père doutait de lui î Et Manuel savait son père ferme, dogmatique, plein de sens. Ainsi, pour cette intelligence lucide, l'erreur et Tabjection passagères suscitaient la crainte d'une chute définitive!
Oui, sur la supplication de Louise, il s'était rendu au pont vers la pâle image trépassée contemplant les ondes guerrières roulées dans les précipices de défense. Au masque de céruse il avait appliqué ses lèvres, aux hanches de canéphore il avait frôlé son corps mordu de toute la géhenne. Et puis s'était enfui, incapable de subir davantage la présence de l'idole souillée.
Partir, l'emmener, elle, loin du décor fatal! La régénérer, revivre dans la solitude populeuse de la Capitale des Villes, au reflet du bonheur déchu!
Manuel attendit la prochaine missive amoureuse pour tenter Tenlèvement.
Le père s'absenta. Sa menace fondit dans la mémoire.
L'amant enferma sa mélancolie. Cellarion, 1 9eul ami, avait quitté le pays. La ville déserté
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d'Eslher ne lui était plus tenable. En un port de mer il avait renouvelé sa vie, sans autre but, que la besogne quotidienne indispensable.
Avant son départ, pour que fût détruit tout vestige de la passion néfaste, il avait ouvert les volières à la voracité des chiens. Les cadavres des volailles et des perruches jonchèrent, éventrés. La meute fut vendue, car Esther s'était intéressée à ces bêtes. A quoi bon gagner, puisqu'elle ne dépenserait pas.
Manuel songeait en sa chambre grise. 11 se disait fort parce qu'il s'abstenait de courir aux prunelles siciliennes. Fort, très fort. Oh! quand les lueurs des gaz allumaient la ville obscurcie comme il entendait Louise descendre à la débauche en ses apparats de courtisane, comme il la sentait se dire : « Si Manuel venait pourtant, je n'irais point égayer la verve des viveurs ! » Alors ses pas, malgré lui, le menaient vers la porte; et il s'accrochait au chambranle, et il s'inondait d'eau la tête en délire pour ne point courir aux vœux de la toujours Aimée.
Cependant sa mère, sa sœur s'affairèrent à des visites, à des essayages de robes neuves, à des entretiens de modistes. Un grand événement pour elles se préparait. Manuel interrogea. Des réponses .ragues satisfirent son attention instable. Seule- .nent il se comprit importun dans la maison et il reprit ses courses à cheval.