‹ En décorChapitre 14 sur 19 · LA RUINE DU DECOR · texte numérisé non relu

LA RUINE DU DECOR

Un après-midi, son cœur s'était vidé de la lie coutumière ; ses nerfs s'étaient lassés dans une sérieuse lutte contre la pouliche rétive aux obstacles. 11 revenait vers les murailles touffues, heureux d'une sorte d'apaisement, et des flexions que donnaient à son torse les courbettes fréquentes de la bête toute neigeuse d'écume. Les naseaux mobiles, d'un beau velours gris, expiraient des fumées jaillies comme, dans les tableaux allemands, fument les naseaux du cheval noir que la Mort presse. A sa main les rênes tendues, détendues, disaient la soumission de la bête, puis les réveils de révolte, et la malice des méchants tours médités contre le dompteur. Il s'amusait à prévenir ses ruses.

Aux tendres sonneries des cloches, aux rauques appels des corneilles citoyennes, aux batteries d forges, la Cité, dans la tiédeur de l'air, commenç. à bleuir.

Près des pont-levis, par-dessus la prairie aJj

'■p^^SL- '

cente, la multitude des oriflammes chatoya devant son regard. De Tenceinte des palissades, des rumeurs tournantes s'envolaient, comme d'une grande masse de peuple.

Il se souvint . que c'était la date du fameux steeple-chase des Voyenvau, tant reculé jusque cette heure. Et la curiosité le conduisit vers ces palissades.

En claires toilettes de gala, Hélène au bras de l'Albert, Juliette à la main du Charles, paradaient pour lotir les jockeys vainqueurs de flots de rubans. Soyeuses et blanches, triomphales sourieuses, elles avaient au regard, sous le tendelet de pourpre, une humide reconnaissance envers leurs souffreteux cavaliers dont Tattention, souventes fois détournée d'elles, couvait par œillades fates les pâles figures de céruse : Laure, Louise, siégeant aux places de faveur.

Tant il avait déjà souffert et enduré, que cette neuve humiliation n'étonna plus Manuel. A peine trouvait-il encore un ferment de rage au fond de soi. Mais ce le navrait que M""® Héricourt et Juliette eussent comploté cette honte, contre les sentiments du père et durant son absence.

Louise, folâtre aux bras de l'Albert, se dressa devant l'esprit. Les éternelles tortures le grillèrent encore. Il devint furieux et résolut un éclat. D'abord il sermonerait vertement sa sœur. M. Héricourt rentrait le soir même. 11 saurait tout.

264 KN DKCOR

Louise, il l*irait reprendre au Voyenvau; et si Taulre faisait mine d'insistance... il s'arrangerait pour que Tinsulte vomie sur cette face ignoble contraignit au duel sans miséricorde ; ensuite, il crèverait le ver humain.

A la rentrée de Juliette, il l'attira dans le salon par Tappât d'un cadeau. La jeune fille, rose de sa joie récente, accourut remercier, voulut embrasser le cher frère.

— Après le bourreau? merci; non.

Interdite par l'apostrophe, elle se remit vite,

affecta de rire. Mais il ne lui laissa point le temps d'achever l'ironie, et lui saisissant les mains, lui hurla sa fureur.

La mince face de la vierge blêmit. Elle se dégagea, jeta au loin le bibelot offert qui se rompit en mille parcelles d'ivoire. Avec le bibelot, ses gants échappèrent. Manuel la stigmatisait de paroles hautaines. Elle se rebiffa : elle se voulait maîtresse de ses volontés, de ses amitiés. Charles Voyenvau lui plaisait. 11 était doux, élégant, plein de galanterie, et le plus strict dandy connu.

— Un mariage alors?

— Pourquoi pas.

— Ça non, par exemple.

— Eh bien moi je dis « oui ».

— Jamais notre père...

— Je le déterminerai. Maman le déterminera.

— Ah ! nôtre mère...

KN DÉCOR 265

— Que tu es naïf avec ton esprit, et ton affec- : tation d'homme supérieur ! Comment ! tu ne t'es

pas aperçu que, depuis trois mois, le double mariage d'Hélène Caribert et Juliette Héricourt avec Charles et Albert Voyenvau, est chose conclue ?

— J'ignorais que ma sœur eût des appétits si bas, que des talents de palefreniers la pussent séduire.

— Tais-toi, Manuel ! Tais-toi. La chose s'est organisée par l'entremise de Moilseigneur luimême. On s'est rencontré au palais épiscopal, pour la fête de l'Orphelinat. Monseigneur de Grigaols est, j'espère, assez bon juge de convenances. Voilà ce que tu ne nieras point.

— Mais c'est le malheur de ta vie que tu souhaites. Cet homme, tu ne l'aimes pas !

— Peut-être.

— Tu Tas vu deux heures.

— Nous avons dîné onze fois côte à côte chez les Caribert ; et chaque fois une soirée dansante a suivi. J'épouserai Charles Voyenvau s'il me fait l'honneur de demander ma main. Et il la demandera.

Manuel haussa les épaules. 11 était sûr du refus paternel. Juliette, narquoise, tapotait les touches du clavecin. Son profil aigu de bête méchante s indait l'ariette fredonnée avec une mutinerie d triomphe.

Vlatitiel ramassa les gants :

— Vous êtes une petite fille ridicule, mademoi-.; moiselle Juliette Héricourt. Voici vos gants... Eh mais !

— Rendez-moi ce papier. Tout de suite. Vous ne seriez point assez goujat... Finissez, vous dis-je.

— J aurai cette goujaterie...

— mon Dieu ! Maman, maman.

— Maman ! Elle dîne en ville. Mais notre père va revenir.

— Lâche !

— Alors vous correspondez avec ce Voy...en... vau. On se tutoie même... Déjà!... Ah... catin! Vous aussi ; catin ! cat...

Un râle de mort étrangla le frère : et dans le spasme de douleur, il tomba sur le tapis, se roula avec Tespoir que cette fois il allait enfin périr, que range de la Mort le viendrait délier de la vie, et le laver de ces innommables souillures.

La jeune fille redressée , tragiquement déclamait :

— Eh bien ! oui, je Taime, Charles; oui, je Taime ! Et j'ai raison de Taimer plutôt que toi ou tes pareils qui me répugnez tous. Lui, au moins, il ne me faudra point Taller chercher au soir dans je ne sais quelles sales compagnies. Pour lui, au moins, je ne verrai pas pleurer ma mère te s les nuits, comme elle pleure sur toi ; ni pâlir a père en son attente, comme il pâlit en la tic Crois-tu que je n'aie pas deviné les crime u

Jieuîl de la maison, aux vilaines odeurs que tu rapportes du dehors, à l'air de vice que dégage ta personne flétrie, quand tu rentres le matin plombé 'par les nuits de jeu et par je ne sais quelles autres débauches plus infâmes. Ta science, à quoi • sert-elle? à empoisonner les joies les plus pu^es ?-"et les plus naturelles parde fates moqueries et ;• d*atroces sentences de désespoir. Ton âme vidée de toute croyance, de toute gaieté, de toute franchise, crois-tu que je Tenvie pour horizon de mon existence conjugale ? Ah ! non certes. Un pareil à toi ! Mais serais-tu capable d'aimer une épouse, de lui donner le luxe, Thonneur et la joie, loi qui \' méprises tous les métiers civiques, tous les labeurs et toutes les spéculations comme indignes de ta belle âme. belle âme, vraiment ! qui se mire en elle-même au dédain de tous, avec la seule société de ses ignobles passions et la stérilité de son extraordinaire égoïsme !

« En épousant Charles, j'épouserai un esprit humble et joyeux, travailleur pour acquérir le bienêtre et le faste où il saura me glorifier, comme il sait déjà glorifier ses parents. Et plus encore : ainsi que l'a dit Monseigneur, cette union scellera pour jamais la concorde entre les partis de la Cause, ( fondera dans la même famille la valeur et Tex- ] rience des anciennes races légitimistes avec le i me sang et la fougue des races nouvelles, pour ] T)lus grande gloire de Dieu et du Roy. »

36g K.X DÉCOR

Juliette s'arrêta, la main haute yers les portraits d'ancêtres.

Manuel la regardait en horreur de lui-même, qui avait rendu monstrueuse cette âme simple par l'odieux de ses apparences quotidiennes. Luimême avait insufflé à cette forme de jeune fille la haine du bien et la soif des prestiges vulgaires.

Alors la croyance à sa loyauté virile, à Thonneur de sa conscience, la croyance en lui-même sombra. Ce ne fut plus la douleur geignant à toutes ses fibres; ce fut le vide et le silence de la mort à son cerveau. Manuel alla ballant à la vie.

Discussions de la sœur et du père. Reproches de l'ancêtre . Réception de Voyenvau. Colères de Charlisles Cœuvres. Indignes tracasseries sur les articles du contrat. Exigences croissantes des bourreaux se voyant agréés. Réclamations sur la faiblesse de la dot. Terres vendues, chasses vendues, écuries vendues, chenils vendus pour satisfaire l'appétit du fiancé : — cauchemar tout cela dont il attendait la fin par résignation.

Les termes du billet surpris dans les gants de Juliette étaient tels qu'il fallait à tout prix conclure le mariage.

— J'abandonne ma dot, ma part d'héritage, t Manuel.

Et que lui importaient ces choses d'argç :.

Tout mourait. La Fin était, inéluctable et nécessaire.

— Nous prendrons aussi le château.

— Non, fit Manuel, je le garde pour moi; et jamais vous n'y entrerez, monsieur.

Si terriblement il darda ses paroles au beau fiancé, qu'il n'insista point. Il prit alors le jeune homme par le bras :

— Si dans vingt minutes le contrat n'est pas signé, je vous calotte, monsieur Charles Voyenvau, et je vous tue après.

— Vous êtes drôle, vous! Ah quil est drôle, votre frère, mademoiselle Juliette : si nous signions ?

Ah oui, il était drôle. Il marchait dans du noir, pensait vide ; le sol lui mollissait aux semelles. La nature se brouillait à sa vue, à son ouïe. Les couleurs se décomposaient en leurs complémentaires et dansaient un ballet fou devant ses pupilles éblouies; un ballet Tenserrant d'écharpes vertes, rouges, bleues', jaunes , qu'il tentait d'écarter de ses doigts ramant à l'air avec une obstination sénîle.

Enfin tout fut signé, le jour des doubles noces fixé. Les Héricourt dépouillés de leurs [biens partaient en Algérie. Manuel donna sa démission du

ercle le soir oîi furent affichées les candidatures

les trois Voyenvau, père et fils.

Puis il gagna une sorte de guinguette de ban-

lieue fréquentée par les viveurs, en la belle saison. Louise Ty devait venir rejoindre ; et ils prendraient le train de neuf heures pour Paris.

Manuel renonçait à Tespoir de vivre sans les prunelles siciliennes brasillant dans le masque de céruse.

Par ce jour de fête républicaine , le dandysme s'était réfugié en ce lieu écarté des tumultes de poudre et des banderoles tricolores. Le philosophe les salua. Il y avait les Doutrepuich , les Voyenvau, Ch'Minteux qui cria :

— Laure va venir avec Louise. Attendez-les à notre table.

Manuel secoua la tête et se laissa choir sur un banc. Il ferma les yeux quelques minutes afin que la nature reprît ses attitudes véridiqiles quand il les rouvrirait. En lui-même tombaient les pleurs de la défaite, les pleurs lourds et chauds, un àun. L'ange avait vaincu Jacob.

Son cœur battait difficilement sous le poids des sanctuaires écroulés et des pavois effondrés. La courbe lumineuse du Cheroub était repartie pour les ellipses stellaires, accrue du butin de son âme, son âme arrachée à la forme vide et veuve maintenant, la forme brûlée de tous les incendies passionnels, souillée de toutes hontes.

Un tintamarre ridicule le réveilla.

Les gymnasiarques ivres, affublés d'emblè' nationaux envahissaient. Les lanternes vénitieE

tremblèrent sur leurs fils. Des refrains obscènes troublèrent les feuillures, et des bruits de choses trinquantes.

Soudain, dans renfoncement du porche, parut la face de céruse, et la lueur des prunelles éclipsa Les lumières.

Manuel se leva; ses mains tremblantes rappelaient. Mais il lui vit au corsage un bouquet de fleurs tricolores.

Les gymnasiarques ricanèrent.

— Vive la République ! Vive Louise !

. Elle- riait de ses dents lunaires. Les Voyenvau et les Do.utrepuich, fort pâles, attendaient.

Il eut bien de la peine, Manuel, à ne pas la prendre quand même en ses bras, pour un dernier piétinement de la patrie et de la foi sainte.

. Mais son. clavier à douleurs chanta de toutes notes.

C'est pour cela qu'il eut la force d'arracher du -corsage les fleurs de république et d'en souffleter la face de céruse.

Sans regarder, il s'enfuit.

Le irailway l'entraîna dans la nuit fauve.

Alors Manuel Héricourt. pleura. Tout ce décor

la jeunesse s'effrondrait aux abîmes de la mé-

pire, tout le décor des chasses et des actions

lines, et des vaines couronnes , et des vaines

272 EN DfiCOR

batailles et des vaines amours ; tout le décor de lui-même, le faux décor qu il s^était crû être el devant lequel llnconscient avait paradé pendant la totalité d'un lustre, un bandeau contre les yeux, et de sublimes boniments plein la voix.

Page 1