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KN DÉCOR 61
rion et Juliette leur dansaient le vis-à-vis au quadrille. Embarrassé de Finsistance d'Hélène à lui lire dans le regard, il généralisa aux deux couples ses plaisanteries. La jeune fille bouda. Elle bouda aussi, Juliette, parce qu'il dut polker avec Mary Hanser qui prétendait avoir de très graves conJBidences à lui trahir.
Elle s'avoua coupable comme son mari de l'invitation aux Voyenvau. Mais des affaires industrielles liaient, et on n'avait pu se soustraire à cette déplorable obligation.
Arrêtant de polker, elle l'emmena ; le supplia par leur commune afiection d'apaiser les Héricourt et l'oncle Beauglaive. Si quelque taquinerie était tentée contre ces gens, elle en serait fort marrie.
Manuel se défendit. Son père ne l'avait guère en tendresse à cette heure, après ces histoires de Bohémiens. ^^
— Oh, je sais, Manuel, vous êtes un vilain polisson. Mon mari m'a défendu de rester seule avec vous. Et pourtant je brave l'autorité conjugale.
— Parce que la nécessité vous y contraint.
— Eh bien, non. Même sans cela. Suis-je vaillante ?
Et elle darda JBixement des prunelles sombres vers la face mâle. Il hésita encore, crut à une sorte de déclaration, puis vite se reprit de cette sotte vanité :
— Je sais bien que je ne vous fais pas peur^
Ne me soyez pas aussi terrible, je vais risquer auprès de mon oncle une intervention.
Il la quitta brusquement ; son sang lui faisait mal, lui flambait douloureusement aux membres erotiques.
Une glace le réfléchit, quelque peu brutal, le front bas couvert d'une indécise coiffure ramenée, les narines épaisses, la bouche énorme et charnue. Quel serin il devenait, décidément, pour se prétendre le chéri des belles !
Illustré de crachats et de cordons pourpres, Charlisle Cœuvres, le fut prendre sous le bras. Tout de suite Manuel dit la chose, le pria d'intercéder aussi.
— Ah tu allumes la petite Hanser ! je te connais, brigand. Heureusement j'ai ton affaire. Tu pourras remercier Cellarion.
Le journaliste, en furetant Tétai d'un bouquiniste, avait découvert les comptes du comité républicain en frimaire 93. Achille- Joseph-Narcise Voyenvau, garçon d'abattoir, y était marqué comme émargeant d'un salaire de trente-quatre sols, chaque jour d'exécution publique, en qualité d'aide du guillotineur municipal. Cellarion tenait la petite brochure salie, lacérée, contenant à peine le tiers de ses pages, en caractères maigres et espacés du xvni® siècle.
Manuel montra l'opuscule à son père, à l'oncle ; mais il ne s'en voulut dessaisir et en promît la
publication si Ton tenait rengagement de ne point faire éclat, au château.
M. Héricourt furieux voulait un immédiat châtiment. Mais l'oncle Beauglaive évoqua Tappréhension du scandale. M™® Héricourt intervint de ses prières. On ne put empêcher Tamphitryon de faire reléguer les malles de ces manants dans une aile abandonnée.
Au matin, le cor sonna le départ devant chasseurs et chasseresses sanglées de costumes durs, la coiffure crêtée de plumes et de boucles. Crâne et brune, Mary Hanser en écourté de velours vert, le feutre allègre, la guêtre vernie, entraînait la mince Hélène Caribert en blouse lâche, ceinturée bas. Cette lourde chevelure fondue sous un béret à l'oreille ne compensait pas aux jambes l'allure timide et sautillante d'une oiselle déplumée. Juliette, une buffle terie collant à sa poitrine menuCj jupe et guêtre de drap bleu, évoquait Tappa^^rence d'une ligueuse hardie. On les jucha en bravoure sur l'impériale du drag avec les fils Voyenvau. M. Héricourt saisit les guides ; les vieillards s'installèrent en berline.
Après quelques passes de baccarat entre les j eunes gens massés à Tintérieur, Cellarion conta l'histoire de l'opuscule municipal, et pour quelle bonne chronique il en voulait inspirer son collègue de la feuille opportuniste.
On commença des séries de calembours ; et on
rtt EX DECOR
les communiquait à la berline, à Timpériale. Les éclats de rire se marièrent par-dessus les têtes des Voyenvau, qui s'esbaudirent aussi avec affectation, sans comprendre.
Au débarqué, tandis que Ton dégainait les fusils, Hélène appela Manuel, pour qu'il la plaçât au mieux.
M. Voyenvau, le père, voulait parler; on s'approcha vers sa panse importante. Il fit assavoir le très prochain mariage de sa fille Mathilde avec le fils d'une richissime marchande de bois.
— Celui dont on en fait? demanda TimpertinentCelIarion.
Le mot courut. On se le criait le long de la crête, de place en place, car le garde annonçait l'approche des traqueurs.
Manuel groupa la jeunesse autour de lui.
Ils se dissimulèrent contre l'épaulement du sol, invisibles aux bêtes, l'arme prête.
La terre houleuse de sillons s'étageait vers eux circulairement.
Alors des cris humains se lamentèrent à l'horizon, des cris épars et qui se prolongeaient au vide.
Sur la brune étendue, des ombres agiles commencèrent à poindre, remuèrent, se perdirent, reparurent, subitement passées, évanouies! Et puis des lignes montèrent, baissèrent dans le firmament, s'élargirent, s'effondrèrent. A leur nouve
essor on distingua des batteries d'ailes. Des rayons blancs cassèrent ces lignes épaissies et vibrantes.
Clameurs lointaines des traqueurs se démenant sur le ciel. Ainsi que nichées de tourterelles battent les gorges des chasseresses émues, en joue déjà, l'œil froidement cruel.
Des fourmilières évoluaient sur les mottes proches, affairées de commerce et de charrois.
Soudain éclatent les envols. Les compagnies tendues, roides, fendent Tair d'un bruissement d'acier.
Aux nues de fumées denses, les oiseaux versent dans des explosions.
Le vent balaye. La fusillade crépite le long de la crête qui se panache et blan choie.
Maintenant c'est la déroute des bêtes par la plaine, aux cris féroces des traqueurs brandissant leurs gaules.
La cavalerie des lièvres piétine éparse, galope affolée. Çà et là, des perdrix tentent une ascension isolée vite rompue, et choient, ailes décloses, précipitamment.
Des cadavres aéronautes, bec en pointe, culbutent du ciel. Le sang pleut. L'air se ride de détonations.
Toutes les bêtes gisent enfin à l'apaisement du
u. Halte victorieuse des traqueurs. Et cors.
Dans sa courte chlamyde à mille plis droits,
élène gaie lève la perdrix agonisante par un
geste d'hiérodule présentant les prémices à Tautel ; et sa torsade défaite inonde de cuivre terne les jeunes épaules.
Edward se hâte, un lièvre vivant encore aux doigts :
— Voyenvau ! monsieur Voyenvau !
On court.
— Ah , cher monsieur , voulez-vous avoir la complaisance : je ne puis venir à bout d'achever cette bête ; vous savez ? le coup du lapin, vous qui êtes si habile !
Sans malice le jouvenceau frappa. Le lièvre se détendit par spasmes, expira.
— Bravo, du talent de famille, pas ?
Au dîner les mêmes jeux servirent. Si bien que la famille des Voyenvau fut obligée de se comprendre en risée. Mathilde monta dans sa chambre et se tordit en tumultueuses attaques de nerfs. Sous le prétexte de la reconduire et de la soigner, ses parents partirent avec elle par le premier convoi du lendemain, sans adieux.
La nuit ayant été neigeuse, on organisa une chasse à la grosse bête le second jour.
Héphrem cacha sa blanche barbe fluviale dans un étui de soie, afin que Téclat n'en pût avertir la défiance des loups et des renards. On n'emmena point l'es chasseresses à cause de solides sanglic rôdeurs, disait-on, par les bois, et facilemei agressifs.
* La forêt raye de ses troncs la page uniforme du sol et du ciel, en manière de paysage lithographique.
Silencieusement, les chasseurs grimpent par des sentes rocheuses d'opéra-comique, jusque les sapinières culminant les cimes et la blancheur plate du pays. Tout s'éclaire de lumière crayeuse, d'un jour de rampe illuminant les sourcils, les ' mentons, les barbes, et Tenvers des gestes.
Vers la plaine, les taillis aigus descendent par . circuits entre les roches revêtues de neige, avec . les panaches funéraires des pins, et les dos des ■ grottes.
Des hiboux roux planent émus par les terribles abois des dogues et les lamentations naissantes de la meute.
Embusqué dans la fosse. Manuel songe aux
temps préhistoriques et glaciaires, oîi les ancêtres
velus guettaient la proie nécessaire. Ces sons de
.' cor qui vibrent à l'entour de la forêt, est-ce pas
les conques de la horde ennemie marchant au
, butin des huttes?
Et voici par les branches les clameurs d'attaque et les chœurs des dogues belliqueux. Quelles joies au triomphe réservées, la capture des venaisons et des femmes !
ra-t-il jamais en conquête les prunelles sicili ues? et le drapeau de vif argent au détour des \ les de défense ?
Sur son œil en rêve Tombre de quelque bêt s'est projetée.
Sa main serre Tarme, et sournoisement il glisse son regard vers la droite. Haussant ses jabots argentés, son fin museau olfactif, une louve crête la roche ; le poitrail entr'ouvre le rideau des buissons. Sans bruit, mystérieuse et rare ; les oreilles tendues à toute bise, épiant les sons; blanche du camaïeu des neiges.
Doucement, vers ladmirable créature, il lève le canon, sans presque mouvoir ses bras, en crainte d'une fuite prompte. D un coup, Tapparition s'est ; fondue^ à un geste accentué du chasseur.
Manuel exhale son souffle si longtemps tenu, et regrette. Puis un sûr travail mental, rappelant les moindres souvenirs de la vision, grave sa mémoire.
Des lièvres passent discrètement, et rampent rapides, ou s'asseyent, écouteurs, méditant de doctes retraites.
Jusque l'avalanche furibonde d'une énorme masse neigeuse, qui brise les branches, éclate en flocons, puis brusque s'arrête face à Manuel.
Aux dents claquantes, il devine un sanglier.
Déjà la bête fond, soufflante et chaude. Le canon du fusil monte à la hure, tonne ; mais le monstre plus proche, à tranchantes défenses, s'amasse pour bondir.
Avec la très rapide peur d'un éventren' t odieux. Manuel descend le canon, pressa i
tente, voit dans la nue de feu s'abattre enfin bête mortelle. Et délirant de vivre triomphateur,
bouche le cor. Il s'épouraonne aux échos qui sonnent de clameurs, au tumulte de Tair et
la neige.
On conclut cette fête par des laisser-courre
y aux.
Dès onze heures la caisse laquée du drag éposa les veneurs au rendez-vous. Puis on se âtade monter les hunters, et la meute découplée ampa sous un épais taillis de ronces.
Tous cors sonnants, avança la troupe sanglée i'habits rouges, derrière les tricornes galonnés fles dames.
Presque aussitôt retentirent le débuché et les pleurs de la meute. Les quatre vieillards éperonhèrent leurs arabes maniérés. On s'essaima dans les fonds.
Manuel piqua et suivit.
' Ce devint une course folle après les cors qui semblaient sonner du ciel.
L'air lourd et gris étouffait la fanfare. Tant d'échos, qu'on ne savait connaître les directions.
Bataille d'ondes harmoniques qui, venues, reparties, se croisent de heurts, intenses, filent en désarroi aux horizons.
■^'"utres naissent de terre, montent en sphères au ^ues, s'atténuent à des morts extatiques, et 'pa is éclatent, proches tourbillons. Alors le
cheval comme avide de s'éperdre dans la pi du ciel, s'efforce de dépasser la neige. Mais f davantage épaissi oppose sa résistance et sa fan cotonneuse.
Manuel fut le chasseur perdu, honteux, de dant sa route aux bûcherons, courant aux clochej diffus par les lumières obliques.
Dans une hutte, il trouva Mary Hanser se cha faut aux flammes d'un fagot.
Elle le voulut arrêter, mais il enfourcha un* nouvelle courbe de sons passants. D'un pli neige jaillirent les ramures du cerf qui leva s flancs essoufflés, ses jabots touffus. Mais à pleur de chien, il rua, bascula vers Tinconnu d plaines.
Manuel galopa. Il trouva la rivière chantant sa boue et sa peau verdâtre.
Encore une fois s'étaient enfuis les sons.
Alors découragé, il mit au pas le hunter..
Mary Hanser lui fut bientôt compagne, reprochant la trahison machinée contre Voyenvau. Elle voulut qu'il livrât cet opuscule dénonciateur. Devaientils, ces gens, porter la peine des fautes originelles ?
— Dieu Ta dit, ma chère cousine.
— Appelez-moi Mary tout court.
— Mary, Mary, tant mieux.
Il lui parut qu'elle le regardait comme ur
s'offrir. Sa peau brune vint à des teintes orai es
ies par le blanc du sol, rosées par Técarlate de n habit de chasse.
La mince poitrine haussait les boutons d'argent,
les cheveux durs ombraient les étangs des ux. Alors, Manuel la désira ; et il tenta le stra-
ème :
— Cette notice, je Tai enfermée dans mon habit, ns mon cœur, sur ma peau même, tant j'y
ens. Et vous n'irez point la chercher.
• Sans dire, s'agriffant à la tunique du chasseur,
lie fit sauter les boutons.
Le cuir froid des gants lui frôla la poitrine.
11 baissa ses lèvres vers la rude chevelure ointe «violette.
Aussitôt elle se dressa tenant la brochure.
— Oh ! les cors ! fit-elle. Là !
Et la cavalerie parut qui diapra la neige.