‹ En décorChapitre 5 sur 19 · FLIRTS · texte numérisé non relu

FLIRTS

A la plèbe blasphématrice, Manuel oppose Th roïsme de son attitude. Le vieil ecclésiastiq vers qui sifflent cailloux et tessons, il le couvre son torse, sous le porche gothique du couveni Dominateur, à la brutale lâcheté de la foule, ai haies des baïonnettes ferrystes dressées dans gâchis du dégel, il arbore le mépris de sa fa qui, insolemment, crache et grimace.

Lélian Doutrepuich poiute sa canne aux pi hardis voyous. L'ecclésiastique s'étant retiré e sa cellule pour une claustration protestataire, foule hideuse bave de rage, et les robustes neurs cuirassés de buffleterie manœuvrent leu noueux gourdins... Edward ensanglante le muffi athée du plus proche. Les pierres grêlent aussitô et la rage adverse enivre le cœur de Manuel bondit, tournoie des bras et de la canne contre l bourgerons sordides, les poings noirs. Ave clément il plonge parmi les ondes magnétiqu de haine et de colère où se crispent les bc les

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démoniaques et les blasphèmes. Jusqu'à ce que l'écrase contre terre un choc sourd, et que semblent s'effondrer au bris de son crâne les maisons et le ciel flamboyant. Touts'éLeint...

— Ouf, sourit-il à l'inquiète physionomie de la \ cousine espagnole penchée, et qui é tanche les

chauds liquides lui coulant aux joues.

Mary passait en voiture quand la troupe mit fin à la bataille. Elle l'avait recueilli.

Les doigts tremblent à la jeune femme qui

■ doucement le panse et l'humecte d'élixirs.

Il reconnaît ce hall de la Minoterie, avec les

: hautes armatures des coffres-forts. Sous lui crie

■ la bergère d'osier ; et le râtelier de rifles épanouit i aux murailles un éventail de fines damasquinures.

... — Je t'autorise à me tutoyer, tu sais?

— Oh! Mary, tu es une aimable cousine, et tes cheveux embaument.

— Décoiffe-moi, si cela t'amuse.

A glisser les mains dans la rude chevelure crê-

i pelée, il éprouve les picotements voluptueux ; et son désir, jusqu'aux moelles, s'énerve mélodieusement. Son désir aime ces bandeaux qui crissent à

• ses ongles lisses. Afin que se perpétue la bonne sensation, il se garde de brutaliser en baisers faciles c lirt musical.

- Regarde-toi dans la glace : avec ton bandeau, il -^.s Tair d'une religieuse.

— Je montre une iîgure ronde comme une pomme.

— Non.

— Tu sais les pommes do juin, dures et acides, qui agacent les dents.

— Oh! moi, j'adore les pommes vertes.

Leurs rires se mêlent pour chanter un proche

épithalame.

Mais la sonnette électrique vibre dans Favertisseur. Mary déploie les panneaux; et, derrière la glace murale, apparaît, en neigeuses perspectives, Tusine que strient les trajectoires éblouissantes des courroies, les volantes poudres échappées aux : vertigineux circuits des meules, la hâte de blancs travailleurs. Silencieusement. Un à un, elle inscrit ces sacs qui s'abiment sous les trappes.

Quand elle replie les panneaux contre ces féeriques profondeurs, entre Hanscr, haut botté de cuir fauve et qui jette sa carabine. Le récit connu, il hurle.

— Les six balles de mon revolver dans six peaux de répubUcains, avant qu'un seul ait mis le pied dans ma demeure. L'arrêter ! Lui ! Qu'ils y viennent I

Et le mari défiant s'est transformé. Il soigne, il besogne pour la prompte convalescence du jeune parent.

Manuel fut le doux malade,, se soutenant e cannes neuves et qui rose au feu ses mains

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vreuses. Mary lui lut les histoires préférées et des poèmes. Ses yeux, de jais le surent mirer profoadément; et sa peau orange s'empourpra aux passages d'amour.

Les Doutrepuich venaient chaque après-midi.

Le sabot de leurs chevaux éveillait les faisans dans les cages. A coups de cravache, les frères rieurs se cinglaient les bottes en humant les vapeurs chaudes des alcools, et plaisantaient Mary dévote à son malade.

6a démission refusée au ministère, Lélian redevint artilleur. Il demanda qu'elle le voulût marier, avant qu'il reprit garnison. La douceur, la fervente affection de la jeune femme l'avaient converti aux épousailles, disait-il, un regret a la voix. Elle lui hança Céline Vangoës. Oli ie bel hymen de Celtes blonds etroûustesi

Des soirs, des soirs de vent et de trombes, la famille soupa autour du convalescent, dans ce hall plein de panoplies sonores. Maintes lois les chopes de forte bière furent vidées a sa guérison. Cependant que dans les clartés électriques tournoyaient les meules vertigineuses, circulaient les courroies éDlouissantes et les niancs trav^ailleurs, aux perspectives neigeuses de l'usine, silencieusement.

Comme les Héricourt réclamaient le ^cheTlils *edevenu transportable, eUe sembla, Mary Hanser, vouloir conclure Tépithalame entrepris.

16 KiN DÉCOR

Mais dans le brouhaha des quotidiennes agapes et sous la sollicitude du mari, que d'indécisions, de craintes!

Manuel ne voulut Taider à parfaire leur commune envie. Bien mieux, il jouissait à se sentir couvé par cette chaude passion de brune. Il feignit ne point comprendre, résister devant Tadultère, ce crime, et croire aux familiales affections. A recevoir certains regards lourds de haine, il se délecta. Cruelle volupté, rancune brûlante, difficilement contenues sous la mince poitrine. Parfois tempétueuse à travers la soie du corsage, elle dégageait d'afTolants effluves de fauves, où il se complut à baigner ses minutes d'ardente tendresse. Et sa malice s'ingéniait à la frôler de gestes erotiques, à la percer d'œillades quêteuses, pour ensuite singer l'ignorance et une innocente admiration, quand, toute pudeur déchue, elle lui signifiait tacitement de la prendre.

Or, une Quit de charades les réunit dans une chambre sous prétexte de déguisements nécessaires. Sitôt inclus, elle poussa le verrou, et lui pointa les dures lames du regard. Au premier geste pour la saisir, et comme déjà se révulsaient les pupilles de l'amoureuse, il entrevit les dégoûts et les tristes filles des bouges, et la lie de l'amour qui pour jamais scellerait leurs extatiques sens? tions de. flirt sublimé. Par scrupules d'honnêl amant, par raffinement de jouisseur, il se déroba

Le mari cognait la porte avec fureur. Et quand ils redescendirent aux salons, le jaloux livide, mimant la joviale ironie, avertissait M""® Héricourt.

— Tu sais, je le tuerai, ton fils.

Le père ramena Manuel le soir môme, aux sonneries du Carillon.

Aimablement, à cause de sa bravoure légitimiste, il le morigéna sur sa conduite. Un homme comme lui, un homme d'énergie et de grands desseins, ne devait-il pas plus haut viser qu'aux jupes de ses cousines? Il fallait qu'il complétât son éducation, qu'il préparât sa vie parlementaire. Dès le surlendemain, il irait élire domicile dans la ville universitaire et très assidûment étudier les philosophies.

La veille du départ, un bal fêta saguérison et les fiançailles de Lélian et de Céline. L'Ancêtre prononça un notable discours écouté pieusement par l'aristocratie des fracs et des toilettes adamantines. En péroraison, Toncle Beauglaive embrassa Manuel sur les joues dans une pompeuse étreinte.

Lui, pour esquiver ce triomphe, emmena la bande de ses jeunes amis moquer l'hôtel Voyenvau. De triviales girandoles de réjouissances publiques signalaient l'apparat des noces de Mathilde.

Encore fervente des récentes émeutes, la plèbe,

nassée devant la demeure, hurlait des injures et

î rappel de l'humiliante origine. Le père Voyenvau

simula de croire à rcnlhousiasme de la foule pour sa famille, et généreusement, le mouchoir aux yeux émus de tant de joie, il commandait :

— Qu'on laisse entrer le peuple.

Les voyous se ruèrent dans les lumières, et brisèrent.

FuYiint le remous de la foule, la peureuse robe de vif-argent passa devant Manuel, qui, le cœur carillonnant, la suivit, lui débita des sornettes, par fanfaronnade.

— Oh! l'imbécile, Timbécile, '^laissez-moi, grand serin.

Et le sac en maroquin de pleuvoir par coups secs sur le nez du jouvenceau.

Encouragé par la voix moqueuse plutôt que fâchée, il persista. L'amie de la fillette indiqua le nom :

— Vite, Louise. Vite. Laissez-la, Monsieur.

Mais sans que sa parole arrêtée par l'angoisse

d'amour pût objecter autre chose que de plaisantes balivernes. Manuel s'obstina par le dédale des ruelles. Une blanche odeur de linge émanait de la nuque délicieusement mobile dans le col mousquetaire rabattu contre les mouvantes épaules. Et sous la robe, les formes jeunettes etrondes, il les voyait fuir sinueuses, flamboyantes.

— Je ne la quitte qu'elle ne m'ait donné la main.

Louise la cacha gentiment, sa main, aux plis d

la frileuse noire, avec défense aiguë du buste, et VofTensive de son sac en maroquin. Mieux il put racculer sous les cuivres du gaz et se réjouir de la face sicilienne, paradée en une chevelure sombre, des paupières hiératiques, des hanches de canéphore.

A se laisser bruire le sang dans les veines gonflées, dans la poitrine étreinte par une vibrante contraction des nerfs, il resta immobile. Subitement transformée, elle-même palpitait, armant ses pupilles des feux de guerre. Une seconde, ils se percèrent de regards haineux, comme s'ils eussent entrepris la lutte à mort : la mort du corps, la mort du cœur. Elle, la sagesse de la femme, en enjeu; lui, sa jeunesse, les ambitions saintes.

Enfin il put serrer les ongles de fines et longues mains opalines. Et ce contact décida que sans ravoir, son imagination n'aurait plus repos, jamais ; que la vie lui était ébréchée et subitement béante, obscure sans autre lumière que la candeur de ce geste féminin.

Ah! la robe de vif-argent qui drape au détour des voûtes de défense !

Il vécut la nuit avec ces prunelles siciliennes, ce parfum de chaleur corporelle mèlç aux saines senteurs du linge. Vers Taurore, il emporta dans if» railway le son de sa voix encore insignifiante,

ais qu'il devinait reculée à des profondeurs mys-

rieuses d'oracle.

80 EN DKCOH

La Ville Universitaire le reçut malcontent et morose.

A Thôtel, les meubles de hideux acajou exaltèrent sa dolence, non moins que la gravure du Vésuve, et le plâtre rose de la Baigneuse. Au balcon il conversa de Louise avec la pluie chantante qui vernissait les toitures. Au cours, il s'amusa de noter les sonnailles du carillon battant juste sur sa tête. Hegel ne le put convertir à de meilleures pensées. Sur les gradins, les crânes ovoïdes de ses condisciples feignant Tintelligence et crayonnant du papier liii meurtrirent l'esprit. Il se réfugia chez les Caribert.

Hélène peignait la serre. 11 complimenta. Elle étala ses albums, ses douces mains, et sa tresse. Musicalement elle s'harmonisa, tiède et langoureuse pour la tristesse de Manuel. Ce fut, à table, les exquises privautés d une affectueuse famille s'adulant de prévenances, au bruit des batailles oratoires que soutenait seul le procureur, champion des grandes choses. Honneur, Loyauté, Patrie, contre ce garnisaire de gouvernement. Autoritaire et colossal, il apostrophait les réchauds, les carafes, le glabre domestique approuvant de son silence. L'éducation, les enfants, la famille! Sa fille! Jamais il n'avait voulu s'en séparer. Et les devoirs du père donc ! Sa femme : un grand cœur. 11 l'affirma.

Manuel renaquit à la raison. Le beau gâtisn

du parent le ravissait. Par malice il lançait les arguments des théories récentes afin que le procureur s'emballât, levant au ciel ses poings blancs et sa brillante calvitie.

— Vous connaissez la théorie de Darvrin, cousin ?

Darwin : l'homme descend du singe ! 11 descendait du singe, lui peut-être. Avait-on jamais vu une guenon enfanter un homme? Qu'on lui montrât celui qui avait vu cette guenon enfanter un homme! Aberration! Pour lui, il aimait mieux croire ce qui avait été révélé. La révélation, Moïse...

— Certes, certes, approuvait Manuel, tendant son assiette à Jeanne qui la couvrait d'un délicieux chaufroid !

A l'aide des vins généreusement épanchés, la bruyante parole devenait une agréable monotonie de cascade. Plus favorablement à l'ombre de ce bruit, il multipliait les occasions d'effleurer sa . cousine, de manœuvrer sa chaise vers les claires soies odoriférantes en verveine et sainfoin. Elle lui laissait voir la merveille de sa bouche fraîchement aimable, et son lumineux gosier renversé pour boire. Jeanne maternellement lui emplissait Vassiette.

Le procureur parti au cercle, ils demeuraient tous trois dans l'écrin pers et mauve du boudoir. Jeanne vocalisait de l'italien. Hélène tapotait

ri voire du piano. Ces vibrations harmonieuses ridant Tatmosphère chargée de senteurs florales, versaient une très tendre ivresse, un sentiment d'unique béatitude parmi les ardents buissons de bougies et les yeux voilés des lampes.

Au moment où cette quiétude eût lassé, Jeanne le prenait à la main et, sur un motif de valse, l'entraînait à un vertige tournoyant. Dans les glaces à trumeaux, il s'éblouissait à voir revenir leur couple, la tache bleue de sa redingote enveloppée des blanches dentelles envolées, et la sinueuse chevelure se poudrant aux paillons des lumières.

Cette môme sensation lui revint de sentir la danseuse s'amollir à ses mains et obscurcir son visage honteux peut-être. 11 douta. 11 crut. 11 n'osa. 11 douta.

Et pourtant s'il risquait de croustillantes histoires, Jeanne ne savait faillir à lui mettre contre la bouche ses doigts, pour qu'il y appuyât galamment, avec les lèvres, sa naissante moustache frôleuse.

Hélène ensuite lui occupait les bras. Plus ferme, elle semblait en lutte perpétuellement contre la tentation de céder aux folles invites qu'il mutiphait de ses gestes, de ses œillades, de ses sourires.

Si par gaieté il tentait le cérémonieux baisemain de nps pères, vivement elle retirait ses phalanges peureuses. Ce dont la moquait sa mère : « Crains-tu qu'il te brûle ? »

Assez vite Manuel reconstitua la précieuse vie

qu'au giron de Mary Hanserîl s'était créée. A ce double foyer de désirs féminins, il élabora les électuaires dé jouisseur égoïste.

Des déclarations, il les entama. Les petits jeux de société, il s'ingénia à ce qu'ils dérivassent en taquineries libertines. Il gagnait des discrétions^ et se payait de baisers savoureusement dégustés sur les lèvres brûlantes et humides de Jeanne, et tremblantes d'Hélène qui, les yeux clos, semblait vouloir mourir. Des philippines perdues l'autorisèrent à présenter en cadeaux d'infimes objets féminins. D'oîi se livrèrent les secrets de toilettes, guipures et lavandes, flacons, les argenteries des lavabos.

Au travail de son imagination, il édifiait d'heureux tableaux passionnels, la voluptueuse défaite de ces amantes, tantôt chastes à son intuition de leur cant et de leurs délicatesses; tantôt mues de sadiques dévergondages ; à la réflexion, il les pensait perverties par des instincts vertueusement étouffés depuis des temps.

Rentré chez lui, il les imagine se dépouillant de leurs guimpes, et dans la fumée de ses cigarettes opiacées, offrant à ses étreintes la splendeur de leur nu. Descendu l'escalier de l'hôtel, il court se rafraîchir au froid des rues noyées de pluie. La lampe d'étude brûlant à la fenêtre, il la regarde liminuer, disparaître quand il tourne la maison de ville pour suivre les bords du canal. Des

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heures le long des fanaux des bateaux. L'œil aux mâts rayant les nuages, il marche surpris par les sonnailles inaccoutumées du carillon. Ainsi qu'un élève ignorant il le gourmande de ne pas savoir la vraie leçon, Tariette de cour habituelle [au beffroi natal. Car les soldats chantent d'obscènes rengaines adaptées à ces sonneries brutales, et, sous les lanternes de bouges qui grincent au vent, les artilleurs ivres égratignent 4e coups de sabre les murs d'ignobles impasses.

Cette grossière luxure effaçait à Manuel tout son érotisme. Les rêves noyés dans les ombres du canal, il moquait impitoyablement son intarissable sottise de se croire séducteur. Quelle vulgaire ambition, et manifestée par les pires goujats ! Mary Hanser elle-même, a-t-elle seulement prononcé une parole décisive, et qui la déclarât amoureuse ? Folâtre équipée vers un monde illusoire oii l'introduisait la vigueur hallucinatrice de son jeune sang.

Les délicieuses parentes le chérissent comme un aimable Benjamin. Rien de plus.

Sa prudence prévoit Jeanne le faisant jeter à la porte pour Toutrage d'imbéciles déclarations. Jamais il n'exposera son honneur à de si pitoyables ridicules. Même toutes ses illusions fussent-elles réelles, les lois de la morale et de Tamour-propre lui interdisent de prendre le femmes, les filles de qui l'héberge.

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Il s'abîmait alors dans les pures études de la philosophie. Kant lui révélait la merveilleuse puissance de la conscience créant le monde tel qu'elle le sait vouloir. Il admirait la concordance de ses sentiments avec les théories du maître, méditait une existence illusoire, d'autant plus impériale et goûtée hors de toute action.

Puisque la violente luxure de son esprit l'entraîne aux contemplatives priapées, qu'il en profite : cela seul est vrai que nous pensons; et mieux vaut le désir que l'assouvissement.

Au décor banal qui jusqu'alors l'avait retenu, il s'arracherait; et devant son esprit saisi de nombreuses sciences, il saurait faire défiler les miraculeux paradis, où se pâme Tâme extatique. Il étudia sainte Thérèse, il jeûna, il renouvela les exercices évocatoires des moines du mont Athos. Son orgueil acquit du moins quelque satisfaction là constater la suprématie de son individu ; car, les jcamarades qu'il tenta d'initier, lui bayèrent au ivisage. On commandait des chopes à hauts cris |afin d'interrompre hypocritement son éloquence. L'heure de la fermeture tintait, qui expulsa de la Itaverne la bruyante jeunesse dont il avait voulu surfprendre le respect unanime par son génie spéculatif. Le stroom de folie l'engloba.

^•^ fierté se soumit à la contagion du rut.

h! ce chœur de Templiers, lugubrement hurlé [\ le désert de la cité dormante !

Au mystère de la nuit, aux volées du carillon évolue la troupe diabolique des étudiants.

Par l'infernale monnaie de Taverse elle passe et méfait.

La rue dépavée pour réparations municipales instantanément se repave. Disparue toute trace de travaux voyers.

Et voici que le kiosque à journaux de la place du Sud s'érige fantastiquement au centre de la place du Nord. Comme elle va courir, la vieille marchande matinale !

Chevauchant un triton d'étain, enseigne détachée de la Poissonnerie, Manuel caracole par les ponts de bois sonore.

Le loyal baron de fer qui, l'épée haute et le heaume clos, garde formidablement la quincaillerie, le voilà quittant pour la première fois son poste séculaire.

Au mystère de la nuit, aux volées du carillon, par rinfernale monnaie de Taverse.

Afin de renouveler les épreuves de récipiendaire, on trempe dans l'eau bourbeuse du canal le loyal baron, puis il trône, l'épée haute, le heaume clos, arrimé sur une charrette légumière.

Le diabolique cortège franchit les plus tortes ruelles, les vaux de pavage, les monts de gravats, impétueusement.

Qu'est-ce cette triste bastille, solidement t rassée de vantaux métalliques, et ces verres î

eoulcur au porche, illuminés de brasiers intérieurs ? Le bouge.

Contre le chambranle, le barou descendu s'appuie, Tépée haute, le heaume clos; tandis que la troupe se disperse aux anfractuosités des murailles voisines, et se clapit sinistremcnt.

' Quel forfait va marquer Theure ?

Porte ouverte, le loyal baron s'abat le nez en avant dans un luxueux vestibule pompéien qui retentit de ses tonitruantes ferrailles.

^ Et les blanches formes des prêtresses s'affolent, .s'échevèlent parmi la pompe des colonnes dori- ;ques et les pâleurs statuaires du lieu.

Leurs effroyables cris percent.

Quel saccage dans la bastille de luxure : clavecins forcés, prêtresses violées, bouteilles déca- [ pitées, et toute la bacchanale...

! Au mystère de la nuit, aux volées du carillon, par l'infernal clapissement de l'averse, la troupe diabolique passe et méfait.

Pâques refleurirent aux lendemains. Manuel regagna la demeure familiale.

Outre un folâtre enjouement, il retrouve près de sa sœur ces privautés qui tant le troublent . d'Hélène et de Jeanne. Plus sûr, il s'avoue être le se"' incitateur des passions imaginées. L'ardeur di ang dévoie ainsi sa raison. Toutes présences fé 'nines lui fleurent une atmosphère de volup-

tueuses émanations où se prélasse sa pécheresse nature.

Qu'il pèche et qu'il sache : que son âme s'endur- * cisse et se tanne, pour ressurgir aux temps de culte, plus virile, et maîtresse des influences.

Au premier jour il déambula flanqué de Cellarion, d'Eugène Doutrepuich, entre les éventaires forains campés sur la place à Toccasion de la fête. Le beffroi pavoisé illuminait le ciel de ses étendards. Ils philosophèrent surTamour sans se convertir. Doutrepuich n'admit que les plaisirs de l'étalon soumettant la vanité des femelles, dans le brusque hasard des rencontres. Cellarion louangea les entretiens des soirs uniques et la gracilité des misses ; sa guitare sentimentale consacrait le vœu d'une fillette garçonnière dressant des sayons insexués et écarlates sur le blond des plages. Tant plaisait aux amis de décrire leurs thèmes, que Manuel put heureusement garder secrète la com- ; plexité de ses opinions amoureuses. Ils tournaient ' dans le cirque des tentes commerciales sans con- j naître la fuite des heures. Des herses de lumières ' jaillirent tout à coup qui firent éclater les pourpres et les chrysocales des étalages. Plus affables s'épanouirent les bouches des marchandes exaltant au public les vertus des verroteries.

Allaient-elles apparaître, les pupilles siciliennes et la robe de vif argent au détour des allées npro visées? Avec les galons des lieutenants es

rires des dentellières envahirent. Eugène Doutrepuich saluait de leurs noms les fillettes, courroucées et purpurines, quisillaient de leurs faces, affinées aux subtils labeurs, la sanglante pourpre des tréteaux de vente.

Tumultueusement papillonnaient les murmures, les frisures des filles écloses de leurs noires robes eu volutes. Leurs gestes en ramilles éventées savaient dire plus que les paroles^ et les fanaux de leurs pupilles arboraient les feux de bon accueil.

Hors le col mousquetaire, Manuel reconnut la creuse nuque de Louise, penchée devant les merveilleux bijoux. Un soupir le déchargea d'inquiétude. Il se sentit étreindre par le réseau de ses nerfs étrécis en une terrible vigueur.

Il la suivit, la contempla. Sans s'égayer cette fois, sérieuse véritablement, elle le gratifia de brèves attentions visuelles. De grands cercles d'argent balançaient aux ourlets de ses oreilles. Il s'étonna de ne la point vouloir charnellement. Il la voyait plutôt, enfant gracieux, appuyée à son bras, dans les claires sentes de la jeunesse, et cueillant les rêves au bord du chemin, les rêves effeuillés, recueillis, à effeuiller. Alors il eut un vif appétit de Tembrasser aux joues, aux lèvres ^--arnates : cela eût assouvi, lui semblait-il, tes les soifs.

Il perdait sa peine. Elle ne se laissait pas

faire, la petite Louise, aînée d'une honorable famille ruinée et nombreuse. Trop jeune et instruite aux principes honnêtes par son père, le sous-chef de gare. »

Ainsi lui remontrèrent les amis décevants.

Elle quittait la foire.

Seule, farouche et droite, campée dans les plis nets de sa mantille, elle s'enfonçait rapidement par Tombre des rues. L'affectation de ne se savoir suivie décela son trouble.

Sans la joindre, Manuel marchait dans sa grande ombre fine élégamment étirée sur le trottoir. Un saisissement lui serrait la gorge au point de ne pouvoir émettre un mot.

Cependant, dès qu'il aperçut les gazons des forts et les créneaux, il se précipita, salua vers la saine, vers la grisante odeur émanée du linge.

A ses propos quelconques, et vides d'ailleurs, elle opposa le mutisme, sa seule défense.

Sans doute la tristesse suppliante de la mâle figure l'impressionna.

— Soit, je m'arrête, dit-elle. Que voulez-vous?

Il ne demandait rien. Qu'elle consentît seulement à ne pas le fuir et quelquefois. Une minute, lui causer. — Non.

Au cœur des grands yeux, les feux de guerre flambaient, haineusement. 11 y lut la colère de se songer bête de luxe, propre à devenir pâture i plaisirs de tout venant.

Il protesta. En quelque manière Tavait-il offenée ?

Voilée de sa mantille, elle lui dardait à la face de francs regards soulignant Tévidence de ses muettes déductions.

— Alors, c'est tout?...

Et il joua cette méprisée comédie de pâlir, de \ feindre un tremblement, de s'appuyer à une boutique close. En fait la joua-t-il? Très réellement ' ses jambes se dérobaient, sa denture claquait, son corps souffrait cinglé du réseau nerveux. Elle ne répondit rien...

— Si nous étions de même caste? implora-t-il, me repousseriez- vous aussi ? Dites. Vous ne niez

^ pas du moins.

Elle détourna sa pure face.

Manuel s'enhardit. Il lui saisit la main sous les laines de la mantille. Elle s'enfuit, laissant une

' tiédeur d'oiselle.

^ Une suprême joie l'empêcha de poursuivre.

' Quand il revint aux sens, il planait tout léger dans l'exaltation des sonneries; son ivresse joyeuse

' tintait avec l'ariette furibonde du carillon, secouée sur les madrures lumineuses de la cité nocturne. La nuit, sa verve charma les invités de la mère.

\ Avec la moqueuse Juliette, il crayonna en de ra-, pi^^^.s monologues les physionomies radicales ; lui, si ;eant l'emphase des dompteurs qui bonimente , sur leurs fauves, elle, Colombine de parade,

battant la grosse caisse et la cloche, puis, sons figure du Suffrage Universel apportant de grasses pitances aux bêtes. Les gazettes imprimèrent le lendemain cette mondaine parodie.

Manuel revint au Cercle, y triompha. Mais sa vie liée dès lors à la fugitive image de Louise se passait en pérégrinations par les rues.

11 fut le fier jeune homme qui arpente les trottoirs autour des ateliers de femmes, et sournoisement observe si les passants devinent sa ridicule allure.

Aux clairs midis du printemps il trouva l'Aimée rieuse et fleurie de fleurettes.

Elle se présenta voilée de crépuscules et ondoyant aux grises brumes de la cité illuminée. du seul ruban nacarat de sa tresse.

Dans la fourrure des soirs elle alluma sa prunelle à tous les lampadaires, à tous les étalages, à tous les astres.

Chaque matin elle renouvela Taube limpide, vierge grecque sous Ticone des voûtes de défense paiement ensoleillées.

Hors ses attitudes linéaires, Manuel ne la connut pas mieux qu'au jour de la première explication. Elle refusait les rendez-vous, se laissait seulement rejoindre et prier, durant que, très muette, elle se hâtait vers le travail, vers sa demeure.

Il se familiarisa et devint lyrique.

De doux sourires lunaires s'irradièrent, et les rcles d'argent tintèrent aux mutines moqueries e la tête maure.

Toutefois, il ne sut obtenir nulle autre réponse ses déclamations. 11 n'enviait rien autre non plus, sauf par un bas instinct de morgue juvénile que son intelligence méprisa. Aussi la raison [s'étonnait des notables changements survenus en «on âme. Oîi s'était perdu le scepticisme pré- [somptueux de Tadolescence ? La virilité réfléchie, il la sentait Tenvahir, moins prompte au but, et Ineilleure pour savourer les subtiles jouissances du vœu.

• 11 se complut encore à être couvé par une sûre t affection. Car son astuce l'avertit que Louise le [distinguait moins alors pour de voluptueuses convoitises, que pour les belles qualités de prestance, de science et de noblesse qu'elle semblait lui croire.

Quittant ce flirt, il n'éprouvait point le malaise sensuel, la terrible envie de s'assouvir qui le géhennait, après les adieux à Hélène, à Jeanne. Et la grisette lui était d'affection chaste ; illusion de suivre la souple hanche par les sentes balsamiques, avec de sérieux devis. Au contraire les . mondaines persistaient à lui paraître de maléfiques su"ubes le devant ardre de démoniaques luxures, lu îorroder la peau, le cœur, le corps, et rejeter er 'ite sa pulpe desséchée au hasard des choses.

H EN DÉGOH

Ce cours de sentiments le ramena vers le saines conversations de M'"*" Héricourt, jusqu'alors' très insignifiante dans sa vie. Elle n'avait point, ainsi que le père, à manifester de sévères sanctions pour les méfaits de Manuel. Plus soi^euse aux robes de Juliette, à Téconomie domestique, à Tempire de l'office, aux propos des visites, elle ne voulait sortir de sa chambre avant l'aprèsmidi.

Très attiffée, alors, la coiffure architecturale, et la bouche aimable, elle présidait bienveillante, inactive surtout. De ses lectures romanesques, elle se laissait difficilement distraire, répondant plutôt aux questions, inentendues d'ailleurs, par des signes d'approbation vague, afin qu'on ne la dérangeât de méditer ses écrivains préférés.

Hors son intimité, le fils avait grandi aux internats des lycées parisiens. La jeune sœur, élevée dans la maison, conquit les grâces immédiates, ne laissant au frère si rarement familial qu'une affection raisonnante, pécuniairement généreuse, mais mieux appropriée aux fins de l'éducation qu'aux tendresses quotidiennes. Doucement, il fît à sa mère ces réflexions, et la pria de condescendre jusque vouloir avec lui de plus maternelles relations.

Sans aigreur, elle lui répondit que Tâme v- ^abonde et durement personnelle du petit ga; )n avait de bonne heure tari chez elle la tendr( se

qu'il réclamait. De là ce long internat qui devait, suivant ses espérances, le polir, le rendre plus maniable. Au contraire Toccupation de lutter contre les camarades et les maîtres l'avait endurci davantage. Chaques vacances le montrèrent plus égoïste, plus amant de Tindépendance , des voyages, des chasses, de la sauvagerie campagnarde.

Pouvait-elle aujourd'hui le mieux chérir, quand à tous les instants il la blessait, aussi bien par ses théories révolutionnaires et sa tiédeur religieuse que par cette honteuse conduite qu'il lui appartenait, moins qu'à tout aulre, de connaître.

Manuel espérait des protestations amicales, de beaux plans d'avenir ; voici que sans le moindre trouble, et en paroles toutes raisonnables, posées, jjme Héricourt l'exilait poliment de sa maternité.

Puis elle s'expliqua. Les Hanser sortaient du salon. Ils avaient dit comment partout s'affichait Manuel aux trousses d'une fille en cheveux et quelle gêne insultante cela devenait aux honnêtes femmes de la famille. Ilanser priait M. Héricourt qu'il avisât afin que Mary ne fût plus exposée à de si tristes rencontres.

— Mary est indignée contre toi, Manuel, et I a se conçoit. Ton père a promis de donner

.isfaction.

Lors entrèrent Tancêtre, M. Héricourt ; et, la

mère s'étant esquivée, ils épanouirent leur fureur. A quelle abjection voulait-il déchoir? Ne touchaitil point assez d'argent pour vêtir honnêtement ses maîtresses? Avare à son âge? Ses malles étaient faites. Il ne flétrirait pas plus longtemps le renom de la famille par sa présence dans la cité. Dès demain départ pour la ville universitaire. S'il aimait les habitudes des goujats, qu'il allât les satisfaire ailleurs.

Manuel s'enfuit, courut par la ville. Eugène Doutrepuîch rencontré, laborda vivement. Le père Doutrepuich lui avait défendu de fréquenter Ma nuel. Cellarion blâma : quel besoin de se compromettre? Tant d'autres filles s'abandonnaient, le soir, aux caresses hâtives. Le journal des radicaux contait, avec les initiales, le scandaleux amour de l'hoir légitimiste. Un billet anonyme était venu avertir la rédaction. Il fallait que l'amoureux s'exilât.

Un moment, Manuel songea à la résistance. Puis il craignît qu'on ne molestât la fillette, que la famille ne se mêlât des choses, fit sous main prévenir les parents. Cette Mary Hanser ! La vindicative incomprise ! Quelle folie, ne pas avoir commis l'adultère et roulé l'honneur du cousin dans sa propre farine.

Quand il annonça son départ à Louise, laissa paraître du trouble. Il conta presque quelle l'histoire qui l'obligeait à obéir.,

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