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PREPARATION A L'HYMEN

Passé le vestibule pompéien, ratrium s'ouvre, ses tentures de pourpre levées aux glissades des prétresses ointes de benjoin. Les musiques tympanisent par-dessus le pétillement du vin dans les coupes. Les fleurs jonchent la mosaïque où s'effiient les blondes lueurs des torchères.

Là, mâchant Topium, Manuel se vautre, épris de visions anciennes pour ce sanctuaire de Vénus. Diverses d'attitude, les hétaïres posent, et si peintes qu'à peine son ivresse les peut distinguer des corybantes évertuées aux fresques murales. Par l'impluvium de la serre béante pleut une intense lumière rubescente.

Des couples de filles s'y balancent que voilent les fumées des cassolettes.

Comme les soies des eaux marines, fluctue sous lui le lit de soie ; et la galère du rêve aborde aux herbes riveraines du bois sacré.

Quelque temps, il écarquille ses paupières lasses pour apercevoir la théorie lustrale qui

doit manquer de paraître. Voici Tétrenne de rOlympiade. Ecartant les ifs, les $atyres montrent les boules précieuses de leurs orbites. Tuniques décloses, écharpes allant de doux bras, les dryades meuvent en rythme cuisses, jambes, seins et guirlandes. Cymbales. Par les rouges corymbes et les sorbes, défile Timpérial cortège. Les buissons cinglent les bustes des bacchantes. Thyrses et sandales claquent. Rires : bris de cristal ; lèvres, sexes entr'ouverts ; et le secret des gravitations éternelles dort aux touffes de leurs aisselles.

Le scandale des chevelures engendre la mer amoureuse.

Aux souples bonds des tigres de Bengale écrasant les pampres, le ciel luit : leurs mouchetures sont les astres chevauchant les ellipses musculaires. Œuf giratoire, source des mondes, le char du Dieu détale par les perspectives de marbre bleu, que sille la finale des tympanons de corybantes, des hétaïres gambadeuses sous la pourpre de rimpluvium.

La Galathée coutumière des visions nocturnes commence alors la parade, coupe en main,blêmie de gazes, et tendant aux louis la sébille de la proxénète qui veille derrière les tentures.

Lui, mâle impondérable, affaibli d'opium, seperlit à peine gravir les degrés, ses appétits en es- >rte à cette fière crinière violette. Mais à la fin de iscension : hanches sublimes, neigeuses solitudes

Jf-

du corps, arène parée pour l'exercice des cinq sens.

Libre du plus minime sentimentalisme, son art dilettante attaquant la souple Galathée, éveille en elle un très pur clavecin. Les pôles sympathiques de leurs nerfs conjoints en étincelles leur secouent voluptueusement les vertèbres, renforcent les durs parfums arabiques de la cassolette humaine toute ruisselante et vaporeuse, soufflant haleine d'absinthe et de menthe.

En pâle ciel ému de tourmentes sensorielles, oîi soufflent de merveilleux geysers d'odeur et des touOes de senteurs spirales, Manuel se déifie. Les pleins et les plissures, les rides des frémissements, les volutes des vagues charnelles, les extrêmes chevrottements de la vibration néphrétique, il se délecte jusque Textase à les perpétuer, à les ouïr s'éteindre, étendre Tamplitude de leurs ondes à l'Imperceptible, où meurent les savants érotismes.

Saoulés, atones par Tabus de leurs forqes réceptives saturées, l'odorat, le tact, le goût se tarissent.

Alors la magie des spectacles : le décor humain éployé en tous jeux de courbes et de lignes, en toutes seyances d'attitudes.

Contre la pourpre atroce du lieu pailleté par l'ivresse persistante , la fille se tord c dynamiques imprévues. Virante, elle multiplie L

chaloyances de sa chair sous la cataracte des lumières ruisselant du lustre. Ainsi que des prismes, chaque nacrure de la peau s'irise en tons d'arcs en ciel.

A Tœil hynoptisé de Manuel, la femme squameuse reluit de pierreries où s entre-battent les antagonistes, Vert, Ecarlate, Azur. Puis, halo de bigarrures, ces formes diffuses tendent à s'élargir en progression rationnelle.

Les nacrures désorbitées dardent leurs rayons compliquant la bataille des couleurs et des directions ; les dômes des seins envahissent avec les pinacles des doigts, les tours et les murs plongés à la mer violette de la chevelure oîi sombrent les yeux, comètes jaillissant jusqu'aux lambris

Manuel quittait le bouge quand Taube laminait le ciel dépoli.

Toujours, il allait servir une muette aubade au balcon de Jeanne, d'Hélène, incitatrices de son extase nocturne. Savaient-elles, chastement endormies, les cruelles luttes de luxure où chaque soir le versaient leurs tendresses ?

Calme demeure flamande coiffée du fronton

hanséatique, lourdement armée de grilles ventrues

aux basses fenêtres ! Le rempart gibbeux par delà

*'^ntait de prendre le ciel sous le réseau des fortes

ranches.

Il songeait aux fiançailles prochaines , Hélène à

sa main menée vers le sacrement des imions définilives.

Quelle autre réalisation accorderait-elle à la couche nuptiale ? Saurait-elle si facilement se parer de rêves prestigieux? Ou, Vénus nouvelle, accroître d'elle-même la connaissance et les miracles de TAmour ? Ses finesses, ses jeux de chatte éprise et fuyante semblaient tenir tout le Futur. Une fois assouvie la curiosité sensuelle, aucun sentimentalisme ne pourrait plus surgir en cette nature féline, sinueuse aux soies de toilettes souples. Cataclysmes à prévoir, ensuite.

Plutôt Louise, prometteuse d'avenirs chers et doucement égrenés sous l'éclat lunaire de ses sourires. Mais elle paraissait trop difficile à son grand appétit d'amour. Pourquoi d'ailleurs se laisseraitelle choir aux désirs égoïstes d'un homme? Et Thorreur ensuite de la chute dernière : cette chose odorante engraissant f^.ans l'obscurité des bouges...

Ainsi balancée par des espoirs opposés, son âme endolorie ne prenait repos qu'aux heures d'ivresses. L'éréthisme s'assouvissait à paître la pâte amère d'opium.

Dont Tabus le dompta: Son œil vit les choses flottantes sorties de nimbes polychromes, irradiées en neige métallique. L'éclat des trottoirs blessa sa marche. Les caractères d'imprimerie manœuvrèrent sur les pages comme des bataillons s'an mànt pour figurer les images qu'ils signifiaient

Ses lectures de l'histoire des philosophes peuplèrent les visions de Socrates chenus, de Platons doctes et drapés, d'Alcibiades outrecuidants. Plolin et le juif Philon lui devinrent d'assidus ca- ' marades. Bientôt ils ne le quittèrent plus, s'assirent à ses hanches au café, et s'accoudèrent à son lit. La barbe de Philon, très brune, empreinte de myrrhe, lui frôlait souvent la joue gauche, où le philosophe aimait à offrir ses confidences. Peu à peu la robe safran, la capuce noire effacèrent complètement l'attitude plus dure et menaçante de Plotin. L'odeur de myrrhe imprégna la vie.

Manuel eut ensuite l'intime conviction qu'un nombreux auditoire écoutait leurs controverses. : Parfois le mur de la chambre s'ouvrait, et, dans . les palmes des jardins d'Alexandrie, mille crânes - ras, mille yeux attentifs surmontant des chlamydes de lin, apparurent mobiles et sévères, avec de courtes barbes annelées, et des plaques de cuivre sur les épaules. Dans la rue, il entendait la marche et le murmure de cette multitude disputeuse, et s'étonnait que la foule flamande ne se rangeât au passage d'un si étrange cortège. Quand le jeune soleil chauffa les jours d'avril, le bruit s'accrut à la suite de ses pas. Les paroles des disciples chantèrent comme le bruit de la mer, et les fr-'^ges bordant la robe de Philon s'embarrassèr€ o dans les jambes de Manuel. 11 en acquit l'habi ide de n'avancer qu'avec hésitation, en conti-

nuelle peur de trébucher. La honte d'introduire une pareille école dans TUniversité officiellement cousiniste, spinoziste officieusement, le rendit timide, taciturne. De pareilles compromissions lui vaudraient de sûrs échecs aux examens.

Cependant, parmi cette bande bruissante et la grande rumeur des voix, une figure chère ne tarda point à se préciser.

En chlamyde d'hydragire, les cheveux bandés sur les tempes, et la face obscurcie d'un voile noir, elle s'accoutuma au premier rang des dis- , ciples. Sérieuse et mate, sa forme notait les arguments des controverses. Le plaisir que lui procura cette présence (encore que des lois inconnues mais infrangibles interdissent de la reconnaître), se troubla vite d'affreux mécomptes. Les objections du Juif, Manuel ne les put résoudre. Il fut dans ce monde arc-en-ciel brûlé de soleils monstrueux, le doctriaaire misérable arrêté court au milieu des périodes, les yeux cillant à l'éclat électrique des trottoirs, à la barbe de jais de l'adversaire, à sa tunique safranée. Alors les voix des disciples mugirent d'implacables railleries. Manuel s'assombrit encore, évita les rencontres. Dans les traces du soleil, des milliers de têtes ricaneuses, des mains crispées le menacèrent du calame. Pour somme d'infortune, l'odeur de myrrhe éma 'e de la barbe adversaire empuantit tout, gonfla s sauces, se fragmenta dans le pain, la viande, i

énorme dégoût de manger saisit Tétudiant. Il lui parut mordre de la pommade à chaque morceau par sa dent entamé. L'opium suffit entièrement à jafaim. Seule l'amertume de la panacée relevait de leur saveur insipide les mets à la myrrhe.

Cependant- le triomphe de Philon s'affirma. Manuel fit amende honorable. II convint que Thomme ne saurait jamais connaître l'idée pure. Tldée- Dieu, que, s'il parvenait à cette connaissance, les rancunes des Entéléchies délaissées le voueraient aussitôt à la mort.

Un immense découragement l'abattit, ces semainesdemai, dansune tiède taverne de banlieue. Pourtant toutes choses renaissaient à la joie des beaux jours. On entendait braire Tanon caracolant par la prairie. L'ondine recommença ses trilles amoureux sous le rideau de peupliers blancs. Le clocher se pavoisa de rayons neufs. La chevelure de la Terre se mît à croître drue et verte.

Mais la chlamyde d'hydrargire lui tenait rancune de la défaite et se détournait dédaigneuse. Manuel comprit la fin de Tout, l'ombre de la Mort universelle qui allait ternir le cristal du firmament et embrumer les Astres.

Les hommes s'obstinent à connaître, déclamait le sardonique docteur ; et les Entéléchies accou- Te^\, De leurs ailes épaisses, elles couvriront la m ; du monde et réchaufferont de soufre. Ah! & ^me, Solyme, Herculanum ! Quels abîmes de

feu ! Christ mort, les humains ne voulurent renaître à la Parole, à la Rédemption. N'as-tu pas en- [ tendu la voix, 6 pilote de la mer Egée, la voix nocturne avertissant ta proue : Pan est mort, le grand Pan est mort !

Manuel s'alita. Les atomes dansaient dans l'irradiation souveraine de TAstre franchissant la mousseline des vitres. Ils dansaient par-dessus les mille crânes des disciples, troupe veuve de lachlamyde d'hydrargire disparue, morte peut-être.

Agir, savoir, à quoi bon ? Agir vers la mort ! Savoir la mort ! Bégaiements de l'humanité puérile, perpétuelle agonie où fermente la vie.

Morts aussi sa virilité et le dilettantisme des contacts dermiques. Rien ne persiste que la grondante rumeur de la multitude pendue à ses membres, à sa langue racornie. Opale soleil ! Essence première î Feu des esprits ! A toi combinée, Tâme balancée par de grandioses, d'énormes rythmes stellaires dans l'absolu des nuits mélodieuses!

— Qu'as-tu, que veux-tu, mon vieux camarade?

Les aiguillettes de Tartilleur penchées sur sa

face, Manuel les agrippe de ses doigts blanchis; c'est la blonde, la longue moustache de Lélian, et ses cheveux lustrés.

— Lélian, un prêtre 1 je ne veux pas mourir is prêtre. Je vous supplie, Lélian.

Que son âme s'épure des vices passés, des i-

î- tîngences infâmes ; qu'elle s'élève, essence initiale • et vierge, jusqu'à la vertu de Dieu I

La confession rassura, la communion raffermit Il lui fut accordé d'entrevoir l'échelle mystique de Jacob, les ellipses des Chérubins et les harmonies séraphiques, routes des Contemplations Céhne Van Goës l'assista, lui lut. Le docteur commanda qu'il vécût en famille, et répudiât la soli tude. Les Caribert offrirent leur demeure leur affection. '

Il reprit ce volume, traitant des maladies de la volonté, des hallucinations artificielles. D'expé riences en expériences, il avait atteint l'extrême période du mal étudié.

Sa longue convalescence garda une pénible mélancolie.

Vinrent de bons soirs aux balustres du jardin pomponné, entre Jeanne et Hélène ; leurs doigts . dans sa main. Les fiançailles décidément se fixaient ■ De teintes citrines et mauves, l'Occident arrosa fleur affable marivaudage.

Lui, convalescent et docile, se laissait induire aux heureuses prévisions matrimoniales. Pour la pâle mtelligence encore affaiblie, hostile aux comp-exités ardues, des sentiments illicites et des feux ide couleurs, les blanches simplicités nuptiales promettaient de candides, d'efficaces électuaires

Hélène se modifia. A son tour, elle parut ressei r ces troubles charnels naguère affolant le

mâle. Longues stations dans le parc au vivier : effluves du soir montant des yeux, bouches, des plantes et qui chargent Tair de bat mes aphrodisiaques ; pelotonnements à deux chaut fiancés sur Tescarpolette envolée à toute viguei et dont les bonds révolutionnent les républiqu( suspendues des éphémères. Elle y gagnait dt feux aux pommettes, contre Manuel accourai s'assoir, glissait le bras sous le bras du jeuni homme, puis heureuse du moindre prétexte, gi lopait loin, hors la portée de ses regards.

Après une veille d'études, Manuel montait Teî calier de fer fleuri d'acanthes et de chimèrei Entre les parois de chêne poli, il avançait vers si chambre doucement, par crainte d'éveiller les doi meuses. La lueur de sa lampe s'enfonçait trèl loin dans les perspectives diffuses et saures à\ bois. Plusieurs minutes, il s'arrêta surpris dei miraculeux décors suscités par ce phénomène, De profondes galeries en cuivre semblaient con^ duire à Touverture de quelque palais de Koboldi gardeurs de trésors. Les Nibelungen, Parsifal, lei Filles-Fleurs, Kundry, Tristan, Isolde. Toutes le^ harmonies accourent à sa mémoire, et le laciî des sons, des thèmes, où, en surhumains gémissements de passion, se confondent les voix dei amants adultères, à la chasse du roi Marke. Commi il souhaitait vivre ces puissants délires expriniéjj par le dieu Wagner, la voix, la tendre vo" di

m DÉCOR 109

Sieglinde sonna plus réellement avec la pudeur tintante des notes émues.

— Manuel !

Sa tête détournée crut apercevoir la porte ouverte des appartements d'Hélène, et la vierge en blanches formes accoudée au chambranle. Les verts fanaux de ses yeux illuminaient Tombre.

Elle répéta :

— Manuel !

Et son sourire brilla.

Oh ! la virginité offerte en holocauste dans la corolle des guipures blanches ! Lui le Sacrificateur !

Il se précipita vers Hélène fugitive à Talcôve par les tiédeurs de la chambre. Au seuil, béant, Manuel sut clairement qu'il ne l'aimerait plus ensuite, ni ne l'épouserait, laissant la flétrissure au front de l'enfant, à la demeure hospitalière, à la famille sainte. Feignant n'avoir compris, il passa outre ; mais radieux de loyauté.

— Bonne nuit, Hélène î

Peut-ôtre d'ailleurs, et simplement, avait-elle voulu souhaiter encore un bonsoir espiègle. Cette fatuité puérile le perdrait un jour.

Elle faillit le perdre la semaine suivante. Prise

"" .ne légère migraine, Jeanne alitée l'appela en

chambre, le pria pour une lecture. Sa grasse

blonde beauté trônait parmi les satins pers, les

atelles diaphanes, reflétée aux glaces murales,

aux claires argenteries massives de la toilette. L'encensoir pendu à la torsade du plafond fumait bleu, et oscillait de ses chaînes, de ses gemmes flambantes. Quel mauvais livre le hasard lui mit aux mains ? Il eût dû laisser cette description d'une petite maison galante promue à la publicité par Tavide débauche d'un roué du siècle défunt.

Au cours de sa lecture, Jeanne sembla s'intéresser fervemment. Les dentelles s'ouvrirent sur sa gorge de lait brunie aux cimes. Ses cheveux s'épandaient. Aux mirances nombreuses de la pièce, ses charmes se multiplièrent, en sorte que la chambre elle-même ne fut plus qu'une grande femme blonde dénudée dans l'averse ^e ses cheveux, au giron de qui Manuel lisait des phrases perverses. Toutes les câlineries usitées par la cousine lui revinrent conseiller l'assaut de sa vertu, et chanter qu'elle briguait son amour, sans doute pour connaître une âme neuve de jouvenceau, sans doute aussi par une belle prévoyance maternelle, voulant savoir à quel mâle sa fille serait soumise,

Jeanne lui causa de sa santé, le plaignit, s'empara de ses mains. Des bulles rouges, un goût de sang triomphèrent de Manuel, qui, craignant la faiblesse de la chair, trouva le prétexte de partir.

Trahir Thôte qui lui réservait la fleur int^^^e de son sang? A quel point l'avait affaibli l'opi i pour qu'il subit ces crapuleuses velléités de s • teneur !

Il aima mieux qualifier de fatuité le désordre de son esprit. Ceci Ten assura que ses cousines ne manifestèrent nul dépit.

On parlait noces comme choses prochaines, entendues. Lélian, garnisaire de la cité, fréquenta assidûment les Caribert, en compagnie de Céline enceinte déjà et dont la faiblesse passagère dégoûtait apparemment ce robuste guerrier celte. Après une longue conversation avec Jeanne, il traita officiellement de fiancés Hélène et Manuel.

L'intimité de Jeanne ne déplut point à Tartilleur.

Ses visites doublèrent durant les absences du procureur qui pérorait aux assises. Céline acceptait cela sans fâclierie^ ainsi que chose naturelle à sa situation. Vers la jeune fille elle se rabattit, qu'elle emmenait languir au bout du parc, et rougir de ses chuchoteries.

Manuel soupçonna les mauvaises confidences de la dévoyée. 11 tâcha d'en distraire la vierge. Mais elle opposa d'aigres résistances. Ne voulant encourir le reproche d'anticiper sur la tyrannie maritale, il se désintéressa. Ses livres le gardèrent.

Puis il chevaucha par le soleil des plaines, avec ^'^gène Doutrepuich hôte de son frère, ainsi que

) Hanser. Evidemment Eugène était l'amant Mary. Les deux rythmes de luxures s'étaient

nts, soudés. A Manuel il Tavoua, et quelles

cuisantes heures, leurs rendez-vous. Jamais les gouges de rencontre, les plus dépravées des filles n'avaient valu au colossal garçon telles voluptés de Tadultère. Il les détailla. Louise, renseigna-t-il, parlait de Manuel à tous, et gardait sa légendaire sagesse. La jolie conquête! Quel malheur, ce si proche mariage!

— Penh! Rien d'irréparable encore!

Et Manuel enlevant sa bête par-dessus une palissade, galopa sans paroles jusqu'au retour.

Car rintimité d'Hélène, Céline, Mary, ne se voulait démentir. Plutôt s'affirmait-elle sous la protection de Jeanne, enchantée en apparence. Le fiancé sentait, ourdir des choses contre son bonheur. Mary, Céline, vindicatives délaissées, labouraient l'esprit malléable de la vierge ; semant les graines de discorde et de honteuses débauches solitaires, elles préparaient l'adultère futur et toutes les déroutes de la vie conjugale encore inentamée.

A l'ombre des sapins funéraires, les sorcières accomplissent leur affreuse initiation, chaque après-midi. La docile Hélène enchantée boit le poison de leurs voix. Le croquet diapré la pelouse de ses disques, de ses maillets polychromes.

Lélian, Jeanne unis gagnent les gloriettes louchas aveuglées de lierre. Et Manuel demeure s devant la sanglante réthorique du couchant.

Enfin les discours de Caribert rentrant affa;

lui reprenaient point à point le réquisitoire, avec la glorification des grandes choses, Patrie, Justice, Mariage, Maternité.

Manuel examine à fond cette face lippue, touffue de favoris, intelligente plutôt. Ne cacherait-il pas, le rusé, sous cette affectation de croire, un large, un égoïste scepticisme acquis à tous les heurts de Texistence? 11 se devine la dupe de cet homme fin, à jeunesse pauvre, et qui par ses feintises de foi parvint à la richesse, à la réputation.

Manuel prévoit la vie ainsi comprise, l'amant accepté se carrant dans les fauteuils avec Timpatience du monsieur chez lui et qui interroge le mari : « A quelle heure votre cercle ? » Cela accepté, par horreur de la discussion et des grotesques tragédies conjugales ; cela accepté avec le crétinisme du monsieur joli qui influence les menus selon son goût, indique la plage oh passer la belle saison, et quel mode d'enseignement convient à la commune progéniture ..

TOUaNOIS POUR LA DAME

Les musiques grasses,

Les lampions de fête,

Dans la rotonde de feuillage,

Tintent, éclatent, éclairent.

A la lune plate, les flammes tricolores banderolent. Cernée de buveurs et de nuages tabagiques. Taire battue poudroie sous les tournoyantes fillettes roses et bleues, sous les gracieux militaires.

Contre la buvette, contre les fioles de Champagne décoiffées, Eugène, Cellarion, Manuel et Louise, aristocratique noyau du bal champêtre, plaisantent l'entrain des danses.

Elle se serre glorieuse a lui, aimante, et lui chauffe le bras, la main, de sa main gantée.

Ils s'isolent.

— L'absence fut Tépreuve, chère petite ! Vo"s ne vouliez donc pas m' oublier ?

— Que n'êtes-vous plus tôt revenu pour a i

EN DKCOR 115

repos. Je vais à ma perte maintenant. Déjà les gens bavardent.

— Et par ma faute vous risquez ces ennuis.

— Mon père a su des choses vagues ! Il a chargé son fusil, « à ton intention » a-t-il menacé.

— Voyons, Louise, décidez, quittez tout, ayez confiance. Nous irons loin, habiter ensemble.

— Non.

— Faudra-t-il encore que je m'éloigne afin que vous viviez tranquille ?

— Serais-je heureuse alors ?

— Sans doute.

— Vous lé croyez ?

— Non, je ne veux pas le croire.

— Que réclamez- vous de plus que la joie de nous retrouver ainsi auK kermesses? Si je cédais, j'aurais votre mépris seul.

— Méchante. Que votre volonté s'accomplisse.

— Voici ma sœur. Nous valserons ensemble.

Grise et rose, elles virèrent dans la poudre et

la forte lumière des lampions mêlées.

Les musiques grasses,

Les lampions de fête,

Dans la rotonde de feuillages,

Tintent, éclatent, éclairent.

A la lune plate les ivresses tricolores bandevolent.

Manuel la contemple qui entraîne la jeune sœur blonde ,

HG EN DÉCOR

Toutes deux doucement embrassées, pivotent graves. Serail-ce le rite gardé à travers les générations d'une danse hiératique de vierges? — ce rythme pur, persistant dans la mollesse de la valse. Quand elles passent près de lui, les pupilles siciliennes brasillent, les dents s'illunent.

Elle hésite avant de lui accorder une danse seule à seul. Si fort il Tétreint et sournoisement s'arrange, que ses lèvres effleurent la froide conque de la petite oreille. Comme Jeanne, Louise détourne la tête, cache obscurément sa pudeur; et palpite.

La dame qui chaperonne les jeuîies filles, les examine, tantôt joviale de voir éclore ce bel amour, tantôt sévère, lorsque Louise s'attarde à la bande des dandys, faux épouseurs.

Quand il l'a ramenée à sa place, Manuel ne se hâte de rejoindre les bruyants camarades. C'est une plénitude éprouvée, un bien-être de calme volupté intellectuelle assouvie. 11 l'aime pour ce qu'elle se refuse sincèrement à conclure la triviale apothéose passionnelle. Mieux que la Galalée des bouges experte par métier, la fillette ne saurait satisfaire aux délices erotiques.

Et lui se jugerait bien sot d'abîmer la délicate sensation du désir, ces mille béatitudes d'un flirt raffiné, aux ignobles heurts de chairs maladroites. S'il insiste auprès de sa vertu pour détachei couronne finale, point d'autre cause que Tobli

tion de paraître envers elle, et sous les apparences nécessaires, très épris de ses charmes, très épris de les obtenir. Egalement, hélas ! il sacrifie à Tindigne faiblesse, dont maintes fois le gourmande sa raison, d'en imposer aux amis comme redoutable forceur de virginités.

A leurs sottes demandas, à leurs « eh bien? » narquois, il échappe par l'affirmative; en sorte qu'ils le laissent s'éprendre à sa manière, et ne tâchent plus de s'immiscer au pur décor tracé par ses soins.

— Hélène Caribert, alors? demande Doutrepuich.

Manuel joue l'étonnement. Que veut-on dire?

Non, jamais il ne fut explicitement question de mariage. On s'afiectionnait, étant cousins. Rien autre. Les amis sourient en personnes qui savent quoi comprendre.

Lui-même, réfléchissant, ne se souvient guère si on le fiança. En somme, il n'a point demandé la main d'Hélène. Nul autre lien ne les engagea que de vagues allusions à un futur ménage, leur intimité affichante, la liberté de courir à deux, d'échanger les cadeaux et les longs propos des soirées quotidiennes. L'attitude très approbative des parents avait surtout nourri l'erreur. Plaisanteries, t( t cela, et tolérance de bons cousins affectueux, oudain, il évoque les stratégies complexes, les s abres diplomaties des Héricourt, des Caribert, q s'acharnaient à ne point risquer les premières

avances. Et il rit de leur grotesque vanité s'effa- Touchant de requérir une chose sérieuse que tous un moment souhaitèrent, mais hasardant des phrases à double entente qui rendissent devinables les secrètes convoitises et permissent, en tout cas, de prudentes retraites. Cette sournoiserie générale Tégaie fort. Sa perspicacité même recula toujours devant les plus minimes avances et les impatiences de la jeune fille, la seule raisonnable, et qui voulait en finir franchement. L'atavisme de la sourde politique provinciale machinée par des siècles de tromperies et de ruses, avait agi sur l'esprit malléable de Manuel, soumis à l'influence du décor familial.

Arpentant la grande route, au retour de la kermesse, il éclate de rire vers la placidité des astres qui régissent la ridicule planète humaine et sa pauvre âme, jouet de toutes les apparences, captivée par elles, modifiée, affolée.

En telle manière que rien à jamais ne se doit^ conclure : pas plus Tamourde Louise que la haine de Philon le Juif, le mariage que la poursuite des Nominaux, les passions nomades que ses théories de socialisme catholique. Lélian avait-il I conclu avec Jeanne ? Eugène avec Mary ? Et leur grand complot légitimiste? Ni rêve, ni réel, '-.es apparences également fallacieuses peinaieo de leur vieux rythme hostile pour Tavortemer de toute certitude aux cervelles des hommes.

Seul, intelligence négligeable en cette campagne rase accointée à la coupole du ciel, — il se sentit irrémédiablement entraîné, sans appui tangible, dans le giratoire, dans Tincompréhensible stroom des idées et des ellipses stellaires, des actes et des gravitations universelles, des conceptions scientifiques et des races migratrices.

Où savoir?

N'empêche : il eût bien voulu contempler les diplomaties actuelles des Caribert et des Héricourt aux prises, sur les sables de la plage balnéaire. Là elles évoluaient pour clore ou rompre les préliminaires du mariage.

Or Jeanne, en passage chez l'Ancêtre, afficha de la froideur. D'ailleurs de sinistres tragédies paraissaient s'ourdir en elle, tôt justifiées par la venue de Lélian très pâle, claquant les éperons contre les dalles. L'oncle Beauglaive cognait les meubles de sa tabatière, battait fébrilement les basques volantes de sa lévite bleue. Très bas il murmura dans loreille de l'un et de l'autre. Jeanne s'épongea les yeux. Lélian cravachait ses bottes et son képi. Le couple finit par gagner le parc, et, en grandes gesticulations, se perdre sous les frondaisons extrêmes.

Soigneusement l'oncle ferma d'un double tour porte vitrée afin que personne ne les pût

ivre. 11 dissimula le scandale, d'un grand air,

iposant son flegme aux invités qui feignirent

une favorable cécité. Il les emmena vers les nouvelles acquisitions des écuries et du chenil.

Manuel s*indigna. L'Ancêtre lui-même voilant ces turpitudes, arrangeant sous son toit le confort de l'adultère! Lui aussi, dès lors, savait la honte des choses, la pauvreté de la nature; lui aussi, par sa feintise de croire, couvrait Tébriété coutumière des splendides sentiments.

— Dérobez-vous au décor, jeune honime. Ne soyez pas épars aux apparences des choses.

A grands coups de lorgnon, Usmar Desormes plantait ces principes dans le crâne de Manuel assis, stupide ; puis lui ricanait, haussant la voûte haute de ses épaules.

Tout ce monde s'égrena au blond tapis des plages, aux rocailles ombreuses des villes d'eaux.

Manuel et Cellarion embrassèrent librement le soleil d'été.

L'aube les chassa dans les marais, fusils aux maîns, à la mort des grèbes et des macreuses.

Le midi les dora sur les monts des remparts où ils accompagnaient Louise gaiement babillarde.

La vesprée les berça sur les moirures du canal, dans la fluette nef d'acajou que précipitait leur vigueur à toutes rames.

Le couchant pourpra leurs corps nus fend^'les ondes à la nage.

D'une course rapide, ensuite, ils gagnaii encore ruisselants de fraîcheur, la sombre s

d'auberge et s'attablaient devant de copieuses viandes saignantes. Us y connurent Esther, liliale miss exportée par Thumeur vagabonde de sa race, pour rélève des babys continentaux. En cette auberge, elle surveillait de replets produits humains alimentés selon sa science éducatrice. Cellarion interpréta ses demandes dans lé patois de l'hôtesse, puis conversa en langue anglaise. Ils prirent coutume de partager la route jusque les chaînes dupont-levis enjambant la colère accoutumée des eaux guerrières.

Manuel y joignait Louise attendante.

Par-dessus les cimes feuillues agitées contre les. roses murailles de brique et l'ampleur des bastions, la fillette guettait, droite en sa robe d'argent, nimbée de crépuscule. Le chien Stop lui jetait de grands abois de reconnaissance, filait par les poternes jusqu'à elle, et bientôt gambadait à la sévère allure de canéphore.

Sous les voûtes bruissantes des peupliers, ils foulèrent ainsi, les soirs, l'herbe drue des remparts tout odorante de ses foins rôtis. Le ciel baissait sa toile d'hyacinthe vers leurs têtes confidentes.

Muets et tendres, les mains unies, ils se plaisent à reposer leur marche sur l'affût d'un très vieux c""on veillant à la plaine. L'enfant élue par son ( ir offre à Manuel un rouge bouquet de lèvres, ( it il effleure les pétales incorruptibles.

ia ville gisante, violette et rose, enveloppée

de brumes, offre au ciel la couronne princière de son beffroi et les croix de ses églises, blason^ de sa foi, de sa force. Suaves angélus, les sonneries protectrices des cloches chassent les premiers vols de démons ; et les circuits des noires corneilles croassent le couvre-feu aux dernières batteries des forges.

Religieusement ils communient à cette pudeur des choses, par une miraculeuse béatitude. Ainsi que les fumées bleues doucement planantes aux faîtes, leurs âmes doucement ondulent au rêve de perpétuer l'amour imprégnant leurs êtres pénétrés. Sans s'exalter aux féroces étreintes qui brisent et lassent, sans faiblir aux oiseux dialogues qui souillent par l'inanité de leurs signes insignifiants.

En très lente, très savante saveur de lèvres etfleurées, dans l'assonance atténuée de l'angelus expiré.

En très subtiles voluptés de leurs doigts caressés ; outre la tactile impression d'invisibles libellules qui somniimbulent. En bonne odeur de leurs chairs sœurs et de leurs cœurs ; sous la brise essorée par les cimes des peupliers.

Violette au firmament et aux nues, violette aux précipices et aux rues, avec ses paillons d'astres et de lampadaires, la nuit voile les soup^-s : soulagés de labeur, comme l'harmonie sensil e voile les souvenirs et l'avenir aux amants étenf s sur le canon des guerres anciennes.

Pianissime extase qui refleurit aux heures cadencées de la yole froufroutant aux nerveuses ramilles des saules trempés.

L'ombrelle écarlate auréolait ce visage, maure. Et le halo d'un intense soleil inaugurait au fond des eaux le palatial décor d'une Byzance noyée, sur laquelle ils glissaient. Illusoire Byzance des croyances et des scepticismes, cité noyée aux premiers flux de sagesse, portant la barque de l'amour essentiel.

En Elle, Manuel symbolisa tous les drames de sa pensée. Les gestes furent la mécanique astrale ; les regards la force cycliqu^e des fluides ; les hanches, la source des transformations universelles; le buste fut l'esthétique; le visage, les religions ; la marche, l'assomption à l'idée une et mère ; la parole, Taccord et l'harmonie.

Ce lui suffisait de contempler la déesse pour que son imagination évoquât les sublimités métaphysiques et toute l'histoire des rythmes incarnés.

A la concevoir ainsi, forme objective et sensible

de ses féeries mentales, il s'habitua de la croire

sienne aussi bien que les créations de l'âme. Les

spéculations intellectuelles ne se formèrent plus

en lui sans qu'il les logeât en quelque attribut de

^'Aimée. Elle ne se sépara plus de sa vie, emblé-

nature toujours présente de ses moindres soucis,

le ses plus abstraites conceptions. En sorte qu'il

i'aperçut, un jour, avoir Objectivé en la jeune

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fille le macrocosme qu'il avait promu au rôle de symbole extérieur.

Hors sa conscience, rien n'existait, que Tlnconnais.sable, ce néant. Toute chose perçue était soi.

Il fut le farouche possesseur de la femme qui ne souffre le plaisir des autres à la voir, à lui parler.

Un soir de kermesse, venus ensemble de fort bonne heure au bal presque vide, cette solitude leur agréa, comme Tabsence du bruyant dandysme des amis. Libres de contrainte, ils s'évertuèrent à tourner, chair à chair, dans la fraîcheur d un air encore humide d'oçages diurnes.

Subitement la troupe des gymnasiarques , hurleurs de refrains obscènes, envahit Tenceinte rustique. Féroces éphèbes alertes, enblanches guêtres, les muscles bossuaient leurs maillots tricolores. Ils virent, il chuchotèrent; des mots « mangeur de bon Dieu, jésuite, calotin » malsonnèrent aux oreilles de Manuel, qui dissimula. Pendant le repos d'orchestre, un coryphée de la bande fut inviterLouise pour une valse qu^elle refusa. Et, quand les premières mesures attaquées, Manuel la vint reprendre, Thomme s'opposa: « Elle danserait avec lui ou ne danserait pas. Un tel calotin ne ferait la loi à eux, dans leur ville. Ils avaient assez de ^^° hypocrites qui débauchaient leurs sœurs, en deux confessions. » Manuel voulut passer ou* L'homme le toucha. Boxeur fortuit, le sporLsn

s'effaça, poings allongés à la troupe qui ondoyait dans l'ivresse de sa colère. Les coups plurent. La

^ meute le coiffa. Le sang lui voilant la face insensibilisée par les meurtrissures, il ne vit plus que la fillette évanouie, et autour de lui, les gestes multicolores des adversaires s'évertuant parmi les sourdes batteries de poings, de bottes. Pourtant il ne succombait; plutôt sentaitil les masses céder, s'abattre, crouler autour de sa vigueur affermie . Puis il se trouva libre d'étancherle sang, de reconnaître Doutrepuich, Cellarion, d'autres, cognant à poings formidables, plongeant sur la cohue des maillots tricolores qui jonchèrent et se retranchèrent sur l'estrade de l'orchestre.

Cette victoire brusque des mangeurs de bon Dieu renouvela les hostilités politiques. Les gymnasiarques aiguisèrent des espoirs de revanche,

! tendirent des guet-apens, lesquels avortèrent pour ce que les gentlemen, alors fervemment occupés

' de chasse aux grèbes, ne sortaient guère sans leurs rifles, et en nombre.

On choisit pour quartier général un pavillon de

: garde qui tenait le centre des marécages étendus depuis la chaîne des Bastions jusque deux lieues

f circulaires dans la campagne. Ce pavillon appartenait à un robuste quadragénaire, dont la hâblerie on succès cynégétiques comme en galantes a\ iures avait éclipsé l'appellation patronymique se , ce surnom : Le Menteur; Ch'Minteux, patoi-

saient les paysans incrédules à ses étonnantes hyperboles.

On s'amusa ferme dans la Maison Bleue, aussitôt flétrie par Topinion radicale d'inconcevables histoires de débauches romaines et grecques. Tant, que les gamins excités par leur grands frères s'accoutumèrent à attendre le retour nocturne des veneurs pour les assaillir, à Tabrides bastions, de briques et de pierres; ce dont plusieurs furent gravement blessés. Ces agresseurs rejoints, on rencontrait de pauvres mômes chétifs, à peine vieux de six hivers, et qu'il fallait bien élargir, après une claustration temporaire dans la cave.

Cependant un silex fendit Toreille de la grande Laure, maltresse absolue de Ch'Minteux qui, pour elle, satisfaisait à tous caprices. Elle réclama vengeance, refusa de se badigeonner de céruse et de cohl, de sangler ses formes aoutées, jusque réparation parfaite. Quel saccage de sa beauté, cette négligence décelant les madrures de sa peau de truie, et Tattitude ballante delà gorge. Pour l'extrême désespoir du gros homme, qui, àToreillede tous, quotidiennement confiait : <' Laure, cher, comme ça, d'extérieur, ce n'est rien, malgré son chic unique; mais dans l'intimité ! moucher, dans l'intimité, ah! » Et de rouler aux nuages ses gros yeux blancs, comme si le paradis eut lui-môme avoué sa déchéance près des charmes de Laur

Donc il peina, réfléchit, s'ingénia. Après i i-

sieurs jours d'exercices à huis clos, il fut prendre Manuel. Approvisionnés de cailloux plats et tranchants, ils surent vite, par leur dextérité de tireurs, raser un pieu de façon à lui soustraire une mince pellicule de bois sans autrement Tentamer.

A la première agression, en pratique de Tart acquis, ils scalpèrent adroitement les trois plus hardis voyous qui se prirent très sanglants à piauler. On leur jeta quelques louis, pour le pharmacien.

La gazette radicale se lamenta. « De pauvres « enfants instruits dans les vertus républicaines « n'avaient pu supporter le scandaleux spectacle « de faux dévots qui, accompagnés de courti- « sanes éhonlées, scandalisaient les moins chastes « des promeneurs par le cynisme de leurs attitu- « des... Et quels ennemis! Des bébés de trois à « cinq ans! Le massacre avait duré une grande « demi-heure... »

Toutefois les gamins n'osèrent se risquer à nouveau, et la grande Laure se recrépit.

De beaux jours éclorent pour l'hygiène des chairs baignées au limpide miroir des étangs, sous la glace firmamentale. Les yoles d-acajou coururent sur la peau verte du canal ombreux. Les macreuses culbutèrent dans les blanches explosions; les chopes se vidèrent; les hamacs bercèr t.

kUx splendeurs des soirs, Manuel guidait son

as jusque Tarrivée de Louise. Assise au banc du barreur, elle demeurait fixe et grave. Le ciel, les mondes, évoluaient à ses pupilles cosmiques.

Dans Tombre religieuse des saules, sa face auguste se transfigurait, miroir du mouvement essentiel. Halluciné, doublant sans fatigue la vitesse de ses rames, Manuel volait sur les froissures de l'eau soyeuse avec un sillage d'odeurs et d'argent. L'heure était oubliée, plus lente. La lune à travers sa chevelure de ramilles signait leurs fronts. En la mâle poitrine vibraient des harmonies universelles. Il se croyait grandir comme la nature, avec les veines des fleuves, Thaleine des vents, la chevelure des forêts et le cœur des feux intérieurs.

Pris à la robe d'hydrargire, elle allégeait sa raison de toutes les contingences.

Alors Torgueil de Manuel s'illimita.

Sa démarche pesait aux hommes.

Au coryphée des gymnasiarques lui renouvelant leurs griefs, requérant qu'il rendit la vierge à Thonneur de sa famille, il insulta. Qu'on élût un, dix champions contre lui. A toutes armes il combattrait pour sa Dame.

Le plébéien refusa. Ils n'étaient pas des spadas-. sins, eux. Mais on avait juré sa mort. Qu'il quittât la cité. Ou leur forte haine enfin vî'**'^rieuse accrocherait son cadavre aux créneaux s portes.

Les épaules haussées, Manuel pivota vers la

{nte du tir, abattit huit colombes à la file : et,

^omme un loqueteux courait par Tarène, il le mit

m joue, criant aux fleurs de la gentry pavanées.

— Combien coûte de casser un voyou?

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