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TRANSFIGURATION DE LIDEE DANS L'IDOLE

Des neiges et buées hiémales pâlissent les mousselines pavoisant la couche amoureuse; et Mannel savoure le silence des après-midi de décembre où il rejoint la tremblante Aimée délacée de ses armures de vertu.

La saison complice les enferma dans cette chambrette recelée aux plus désertes rues de la vieille ville ; et les effluves que dégageaient leurs chairs saturées de passion, se condensèrent dans l'étroitesse du lieu au point d'enivrer lamant jusqu'au délire du viol.

Maintenant, elle tressaille dans ses bras comme, aux minutes de combinaison, les substances alchimiques, et sous ses doigts virtuoses, elle vibre comme les âmes réveillées des clavecins.

Et quel réveil de leurs atavismes Tun à Taulre destinés ! Lui, brutale vigueur Celtibère épanchée avec le flux des conquérants qui mâtinèren sa primitive race flamande, puis détrempée auv ix sang royal de Rascie jusque cette actuelle a^ re

ilondissante d*lnfant qu'eût peint Vélasquez. llle, fille Berbère à la proéminente lèvre incarlate, fleur virtuelle de ce même flux de conquête, tclose dans les ruts inconscients des Maures convertis aux étendards de la catholique Espagne.

En leurs âmes, Manuel et Louise reconnurent patrie première et s'éblouirent aux communs reflets des soleils originels

Telle fut la débutante phase de passion : im-

lense joie de se retrouver, fraternels après des jéparations séculaires et tous les travestissements Tindividus successifs où dormirent les germes de îurs êtres.

Il le sentit dès la minute sanglante oîi il terrassa, dans une âpre lutte nocturne, les résistances ie la vierge forcenée combattant pour l'ultime léfense de ses temples, perdant lambeau à lamleau les voiles de ses sanctuaires, et cachant la Lonte de sa face souillée afin de ne pas savoir la lévastation de sa vertu.

Des jours, des nuits, sans paroles, ils ne cherchèrent qu'à renouveler le mystère de leur retour

la santé des origines.

Comme dans les rêves atomiques de Lucrèce, Ils délirèrent à emboîter leurs membres, à sonder le rs cryptes, à humer de ventouses labiales les i| ismes de leurs poitrines.

Ihaque embrassement valut le transport du voyair découvrant les sources des fleuves divins,

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du philosophe qui vient d'atterrir à l'évidence de la Loi.

La chambrette avait, aux trumeaux, des astragales de plâtre en forme de guirlandes d'autel antique. Les fenêtres quadrillées de vitres minuscules tortionnaient les apparences du paysage, cette place déserte enclose de murailles ; et l'école' des tambours tonnait sans cesse dans rhorizon blanc.

Au bord du sopha contourné, ils se dirent des confidences, et leurs enfances, et les sensations de leurs entrevues liminaires.

Le vif carreau rouge, flore de moquettes passées, souventes fois parut à Louise dramatiser l'avenir de chagrins, de craintes, de regrets, jusque l'instant où Manuel l'attirait à son sein. Elle s'y blottissait frémissante, sous l'imminence d'une proche catastrophe pressentie ; toute la tendresse de l'Amant ne savait lui prendre la confession de cette terreur.

La pendule radoteuse, en ses colonnes d'albâtre , sonna l'hallali de bien des plaisirs , le triomphe de bien des prières, la douleur de bien des au-revoirs.

Auprès de la mesquine cheminée ronflante, peinte de noir, il la trouva précédant les hc es , convenues des rendez-vous, et ses joues fraî es et ses lèvres brûlantes, et l'infinie supplication de son étreinte agriffée.

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Sur la console dédorée où le vase bleu élevait sa toufie de roseaux secs, il posa chaque heure d'amour le haut peigne d'écaillé, écluse de la fluviale chevelure, alors torrentielle contre les ambres des épaules, contre les corolles mauves des seins menus et succulents.

Dans le profond fauteuil à ramages, sa tendre appréhension interrogea la fillette pour cette vague terreur qui la tenait quasi morte aux caresses, les yeux mirant les flammes de Tâtre, inquiets à des vols inaperçus de drapeaux noirs.

Mais sur les blancheurs de la couche amoureuse, elle se renouvela toujours inlassable, hostie de volupté, Isis féconde en initiations diverses, symbole délicieusement saisissable des Vérités Premières, idole pieusement baisée, ointe de caresses par la dévotion de Thiérodule.

Afin de distraire sa douce tristesse, Manuel rompit la stricte réclusion où les avaient confinés leurs amours.

Comme la gentry demeurait absente, retenue aux chasses éloignées, il jouit seul de la Maison Bleue, de ses flottes de grèbes, de ses envols d'oies sauvages.

Les tourmentes de cette fiévreuse affection altérèrent la santé physique de Louise qui dut aband [iner les travaux habituels. Les médecins cons tés, amis de Manuel, conseillèrent aux parents c la fillette d'imposer une active existence : pro-

menades et bains d'air. La dare surveillance du chef de gare se dût relâcher. Par les froids et secs matins, quotidiennement, le jeune homme put conduire son buggy jusque le pont de briques roses, arqué sur les précipices des fortifications intérieures. Le pur azur du ciel montait derrière la grave fille en attente, et les pans de neige se reflétaient aux arcades de ses yeux.

Sous la capote baissée du buggy, ainsi qu'en un berceau, les êtres jumeaux aimaient s'étreindre et chauffer de baisers les satins glacés de leurs visages, invisibles aux passants.

Le trot de la bête sonne par les routes pétrifiées, vers les clairs paysages fumant à la limpidité de Tair, vers les blanches vapeurs des étangs.

Parvenus à la maisonnette, ils s'amusaient du ménage à faire, des fagots flambants, des filets étendus, du cheval déharnaché hennissant à la fenêtre de Tétable comme par désir de prendre sa part aussi de la joie des fagots taquins à la bouilloire, des doigts taquins au corsage.

A contempler se courber les hanches, le buste, et se multiplier les attitudes de Tenfant, Manuel ne songe plus partir à la guerre des bêtes. Le jour crayeux vernit la face maure, se marie aux lunes du sourire sur la proéminence de la lèvre incarnate.

Et puis les flexions du corps gracile serpi tent sous le drap écarlate de la robe lâche, i -

notons trative pourtant de souplesses, de sinueuses et reptiliennes directions. Amphore de ses hanches : et toutes les théories des temples éphésiens., Molle ondulation du buste penché : et tous les chants des sirènes nageuses aux rocs de Charybde. Il se reprenait à exalter son désir dans la bonne odeur de linge chaud de chair ; et, en peur de se fondre encore l'un à Tautre, il fallait s'enfuir.

Manuel avait exclu de sa vie tous les plaisirs de sa caste, Télan des chasses, les diaprures des soirées, la faconde des festins. A la suite du mariage rompu, une brouille de famille avait surgi qui éloigna les Héricourt des Caribert et des Hanser. L'inconduite de Manuel indécemment promulguée en plein bal par la fureur du magistrat avait froissé fort M. Héricourt. Les avances d'Edward et d'Hubert Beauglaive ne purent renouer les relations. L'Ancêtre affairé donna raison à tous, ne voulant soutenir aucun. Alors les Héricourt, en somme réprouvés de la coalition familiale, brisèrent officiellement par le refus d'assister à un repas de conciliation chez l'Ancêtre, par un immédiat départ aux villégiatures d'Algérie. Lélian Doutrepuich suivit le sentiment de Jeanne. Céline Van Goës ainsi que Mary le poussèrent à embrasser leur grief contre Manuel, contre ses parents. Pourtant, les Héricourt partis, et comme si eux luls eussent fourni l'opposition au mariage, une ntative fut risquée par Edward et Hubert.

Un temps de gel, ils entraînèrent Manuel à descendre le canal en barque jusque la Ville universitaire pour la pouruite des hérons et des canards sauvages qui passaient. Diner chez Lélian , et retour, la nuit, par le dernier train.

Louise étant tenue à la chambre par une indisposition, Manuel accepta; Eugène et Cellarion rejoignirent. Entre les plates campagnes fuligineuses, ils filèrent à toutes rames dans un fort courant d'eaux limoneuses. Les rifles tonnèrent aux anses chevelues de roseaux, enflèrent leurs blanches nues de poudre où culbutèrent les volatiles désemparés.

Ije déjeuner finit sur les inévitables Ubations du Champagne; et alors Edward entreprit Manuel sur sa liaison absorbante. Quel plaisir à demeurer, les jours, les nuits, en la compagnie d'une dentellière sans éducation? Et l'avenir? Et les métaphysiques ? Et le socialisme chrétien ! On le plaisantait férocement. Allait-il se marier? Quoi?... Ahl le jeune homme ! Son innocence ignorait le péril, les affres d'une liaison que Thabitude et Tâge rendraient indissoluble, au moment même où sa perspicacité plus mûre découvrirait les. funestes discordances de leurs caractères opposés, de leurs goûts antagonistes, au moment où, la jeunesse flétrie, l'accoutumance ancrée, i volonté perdue, il plierait au joug de la viei î mal tresse acariâtre, et peinerait à lui compla î

servilement parmi des décors misérables. Les salons et les fiancées, de leur caste, la douceur des lampes conjugales et l'éclat des fêtes polies ne le sauraient-elles mieux éjouir ? La famille s'endeuillait de cette intelligence enlisée aux caprices d'une plébéienne. Si sot, lui, Manuel!

Ils lui montrèrent encore les carrières fermées par le scandale; tel mariage politique manqué ^ nanti d'influences, sûreâ et d'utile fortune; sa vie d'homme supérieur à jamais fugitive. Dans l'obscure réputation d'un viveur de province son orgueil irait-il se noyer?

Ainsi le menèrent-ils jusque l'heure d'atterrir au quai. Et subitement il se trouva chez les Caribert, face à Hélène. Léliati, par un mot laissé chez lui, les avait prévenus de ce changement fortuit,, sous le prétexte de cuisinière renvoyée.

— Tu as manqué le coche, Manuel. Aujourd'hui, anniversaire d'Hélène, que n^apportes-tu tes fleurs et tes madrigaux?

A brûle-pourpoint, le cousin Caribert lui lançait

Taimable reproche, en invite. Il s'excusa inala-

^ droitement, et pour effacer le manque dé savoir-

. vivre, s'empressa vers la jeune fille radieuse,

semblait-il, de l'avoir reconquis.

— ■' De bien belles occupations vous ont tenu

oigne de nous ? Vous nous avez négligée, ingrat

une homme, je veux savoir en faveur de qui.

Manuel vit qu'elle connaissait vaguement son

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histoire. Il tâtonnait en sa réponse longue; le domestique annonça le banquet servi.

L'ivresse des propos et les flacons, les passes odorantes dont Tenveloppaient sensuellement les gestes prestigieux de la vierge, ses appétits de luxe et de haute existence émus à nouveau parla spleùdeur du lieu, des vaisselles, de lia joie, troublèrent sa constance à Louise. Il rêva un parallèle amour, une soyeuse épouse adamantine, reine déhcate de ses palais, de ses galas, et une fauve favorite sauvagement éprise à Técart en ses jalousies maures; auxquelles sa forte passion se désaltérerait tour à tour. Même il indiqua des projets d'avenir, les œuvres à entreprendre, sa prochaine entrée à l'Ecole des Chartes, afin de consolider par les connaissances historiques ses théories de rénovation sociale.

— J'aimerais volontiers être l'épouse d'un savant politicien, fit-elle.

Et son œil, en cet aveu inédit, sous le vol de l'éventail, fixait des promesses autrement intimes et voluptueuses.

Autour d'eux, les convives haussaient leurs voix complices. Le tumulte les isola. Jeanne et Lélian les regardaient en s'expédiant de mutuels reproc^"'» par mines et par regards.

Eux se murmurèrent plus affectueuseme Manuel sentit le cingler la rage néphrétique )

ses désirs ; ses mains tremblèrent ; il pâlit de ce bonheur prévu double et tangible, pour la vie...

— Vous ne savez, Manuel, ces semaines dernières, nous allâmes souvent chez les Voyenvau... Cela vous étonne... Oui, je comprends. Mais ils deviennent présentables, ces gens : il font courir. Albert Voyenvau a tapissé sa chambre avec les fers de ses chevaux vainqueurs. Et il les a fait dorer. J^aiété voir. Quelle merveilleuse idée, n'estce pas ? Et ne méritent-ils point la visite des honnêtes gens ?

La basse intonation admirative dont Hélène scandait cette parole décela ouvertement Tafireux caractère de cocodette inclus- sous ces formes de grande fleur soyeuse.

Elle blanchit fort, sentant sa faute. Lui, d'un amer sourire, s'inclina.

Un bouquet et une carte, sans écriture, envoyés le lendemain, dorent définitivement les entrevues passées et celles prévues.

Désormais entre lui et ses cousins, plus d'autres conversations ne furent possibles que sur les sujets de sport, et les idées de politique générale.

Mais Cellarion devint encore plus intime, pourc issé lui aussi par l'ironie des gens que choquait s forte passion conçue pour Esther, la miss c nnue à l'auberge de leur été.

Ses espoirs d'enfance, elle les avait conclus» la

mince et mélancolique sourieuse au calme langage saxon psalmodié.

Leurs intimes délices d'amour, les jeunes gens ne se lassèrent de les analyser ensemble, comme leurs souffrances d'attente et les minimes froissures habituelles.

Assis dans la chaude vérandah servant de rédaction au journal, ils conversaient sans fin, devant les jeux de la meute qu'élevait Cellarion, superbes setters écossais badinant derrière les grillages. A les voir, Timpatience des bêtes s'excitait ; et les fortes pattes^ les gueules roses grimpaient aux lacs de fer avec de furieux abois. Les joyeuses bêtes s'étonnaient de leurs sérieux devis, demandant de plus propices occupations, la campagne et les cors et les bois.

Souvent ils cédèrent aux quêteuses prières de ces bons yeux jaunes. Et le dog-cart fila, traînant les gambades des vingt chiens à toute fanfare de voix, au désarroi des chaussées populeuses où la meute culbutait, avec les enfants, les lessives installées en pleine rue. Les pierres grêlaient vers eux, moins efficaces que les larges coups de chambrière . dont Cellarion enveloppait les groupes de plèbe.

Dans la vacuité des plaines. ce galop fci it l'âpre bise et son orchestre de sons marins.

Cellarion disait ses infortunes de gentle^ n pauvre, et quelles difficultés à encourir j ir

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^libérer Esther de sa domesticité éducatrice. A la suite de scènes brutales, il Tavait reprise à des maîtres stupidement hautains. Il la cachait dans kle modeste appartement concédé à ses besoins jpar l'administration du journal. Pour ne point I trahir sa présence par des bruits révélateurs, elle 1 restait couchée le jour. La nuit, en épais chaus- ! sons, elle vaquait aux besognes de toilette, de nourriture ; puis avec des précautions de traîtres mélodramatiques, ils allaient promener leur fier amour sous Téclat stellaire des nuits froides , par les pierres glacées des routes. Si on avait su, le rédacteur catholique perdait sa position, leur subsistance. Et pourtant sa conscience sûre peinait pour convertir la protestante à l'orthodoxie. 11 ne doutait point de réussir. Alors il épouserait la néophyte, sa loyale ambition ne voulant vouer au hasard de déchéance la vierge sacrifiée par ses appétits mâles.

Le journaliste montrait, au milieu d'une grande cour, le couvoir destiné à la multiplication des volailles, des perruches, des oiseaux de luxe, Avec i les revenus d^me si propice invention, il élève- ; raitla future famille. Déjà piaulaient dans les cages \ les poussins premiers éclos.

; Manuel admira ce court Normand, dur à la tâche \ et ne dédaignant le moyen pratique d'assurer le ; réel de ses beaux scrupules.

Lui-même, ébranlé dans les convictions do

caste, examinait les conséquences probables d'un légitime hymen. Seule des femmes abordées, Louise n'avait-elle pas su produire l'âme sœur, la forme miraculeuse où s'emboîtaient, en exacte harmonie, sa pensée, sa chair.

Et ces rêves prenaient une consistance nouvelle, durable, chaque après-midi de retrouvée à la Maison-Bleue. Les bêtes sauvages ne passaient guère plus. Aux instincts du chasseur, il sufiisait de demeurer assis près la fenêtre guettant les rides de l'étang et les balancis des roseaux. Alors, il parlait à l'Amante suspendue dans le hamac et qu'il berçait, 'ravi du gracieux nonchaloir des prunelles à l'ombre des cils, de l'opale aux mains lassées, des orteils aigus.

Jamais hors les lèvres précieuses ne surgit une sottise en réponse aux abruptes théories où il la voulait introduire ; jamais une sottise de celles si fréquentes et si vaniteusement lâchées par l'imperturbable orgueil des mondaines.

Car la délicatesse native, la simple intelligence de l'hiératique ignorante, dès l'abord avait compris en quelle inanité se trouveraient produites les niaiseries de. son existence personnelle, près des hautes conceptions que Manuel aimait offrir. En sorte qu'au seuil de leur union, elle avait nris soin de supprimer les tendances individui s, de se faire l'âme nette et vacante, propre à nmunier de la parole de l'amant et às'enîmprr er

S alliage. Les axiomes et les prémices posés r Téloquence fervente des premières leçons, lie les avait retenus, et savait à point les émettre u cours de la conversation avec une justesse plutôt instinctive que logique qui émerveillait le philosophe.

■ Au contraire, incapables d'abandonner les frivoles sentiments ni la navrante banalité de leurs opinions de visite qui coupent toute tentative de raison, les mondaines avaient dérouté le mysti- "cisme de Manuel et blessé Tardent vouloir de symboliser en elles le trésor de son être métaphysique.

Sa mère et Juliette lui devinrent en dégoût pour . cette obstination à imposer en dogme de causerie le vulgaire de leurs craintes, de leurs désirs superficiels et convenus, toute leur exigeante fatuité . glorifiée par Timbécile et universelle galanterie. Elles parties aux lointaines villégiatures, il soupirait plus largement avec le pouvoir de suivre en paix le cours de ses intuitions.

En présence de Louise, nulle question oiseuse, nul coq-à-Tâne qui eussent rompu Télan. Ses r propres sensations, naguère imprimées en la féminine mémoire, revenaient à Manuel, nettes répliques du dialogue. Avec lui-même et ses avatars il conversait, inconscient de ce phénomène et CI ^ant à une haute intelligence de TAimée, alors qi seul rinstinct amoureux faisait, par une ma-

gnétique influence, pressentir à T interlocutrice quelle proposition ressouvenue il fallait servir.

D'ailleurs, les forts effluves passionnels que dégageaient leurs constants désirs et les extases langoureuses les maintenaient en Timmersion j d'un spécial arorae saturé de leurs fluides volontaires. Ils baignaient dans Tessence constitutive de leurs âmes, émise à profusion par Ténervemeiît : amoureux. Et cette immersion, ce bain d'ondes magnétiques, circulant de Tun à l'autre, établit un occulte, un mystérieux commerce entre les esprits, un sens neuf et subtil qui, sans Taidedes : autres sens, venait à concevoir les plus secrètes \ manifestations des intelligences éprises.

Muette étreinte des âmes, qu'ils prolongeaient indéfiniment à la claire transparence des jours de glace, devant la flamme crépitante des fagots.

Quand revinrent Ch'Minteux et Laure, Manuel conseilla d'associer les loisirs. Après quelques réserves, Louise accepta de subir ces fantoches ridicules dont s'égaierait la vie, sans s'y acoquiner autrement. Pour excuser la déchéance consentie de sa liaison avec Laure, elle insinua que la seule joie de rester à Manuel, au fort de ses meilleurs et plus ardents plaisirs de mâle, la poussait à commettre Tinconvenance- Elle fut, les \ imiers jours des compromissions, la jeune j le grave, qui sourit miséricordieuse aux plaisante 35

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.faciles d'hôtes simples, et se réserve, Tattitude [" digne d'une majesté vaincue par le destin.

: Le vieux veneur emmena plus souvent Manuel, laissant à de vagues causeries de toilettes les deux femmes. Tant humble et bonne se montra la courtisane, qu'on ne put lui garder autre sentiment que gratitude. Pour Tingénuité et la ^ sagesse de Louise, elle avait des étonnements de i jeune épouse au pcemier-né, des enthousiasmes I maternels , des câlineries de grande sœur. Elle \ l'oignit d'affection, la parfuma de paroles dévo- \ tieuses, naïves comme l'humilité de son corps.

A se moquer d'abord, à l'écouter ensuite, Louise apprit le rire folâtre des fillettes. Manuel adora ce nouveau rayonnement de l'Idole. Une bienfaisante chaleur, uiie expansion de tout l'être lui , rasséréna l'àme fatiguée de si grands efforts de passion.

Il y eut détente de lyrisme et d'élan spirituel. Macérée par des mois d'épreuves initiatrices, où leur ardeur s'était contrainte à réaliser dans le symbole des embrassements l'idéal du désir, la chair enfin se redressa victorieuse et puissante.

Ils se laissèrent induire aux fortes gaietés de Ch'Minieux, dont la trogne, Tabdomen et la toison c 'pue souvent forçaient l'hilarité. Avec un rare i ig-froid, il éployait l'hyperbole de ses triomphes, { 'dant inscrite à sa face bonasse la persuasion

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que la sottise des auditeurs admirait le génie de sa faconde et l'apparence de sa force.

Sa maîtresse elle-même se gaussait.

Et c'était, durant les heures du soir, le perpétuel, le grotesque monologue d'un mime comique sans outrance et sincère, Tétemelle cabriole de l'esprit surpris, quoi qu'il pût attendre, par rinouï et l'impromptu de la bêtise humaine devenue, sous cette massive stature de hobereau, fréquentative et protéenne.

Au retour, on suivait les bords du canal illuné. Ch'Minteux, devançant le cortège dans le chemin de halage, tirait les orfraies des vieux chênes, et Manuel s'attardait au bras de Louise à entendre ses lèvres dire de vieilles chansons de guerre conservées par les patois et les traditions, dans les familles des archers picards.

Vers la couronne du Beffroi, vers le lion héraldique de la cime noyant aux rayons lunaires les flottantes armoiries de son oriflamme, le vieux chant rauque montait, adouci et suave, avec la mélancolie des choses qui mémorent le furtif passage des vies des hommes.

De cette sensation tumulaire, il naissait au couple amoureux un intense, un aveugle besoin de confondre leurs chairs dans le sacrifice d'^ génération, sauveur des races. Le rythme divi faisait fermenter le désir sur cette idée de raor Et, dans la chambrette aux guirlandes d'auU

antique, Louise se livrait en chansons, en folles et gaies chansons où dominait la joie, instinctive peut-être, mais sentie, de s'épanouir virtuelle créatrice de races neuves.

L'hymen simple et candide les unissait. Elle fut l'épouse des Temps, connue au bord de la citerne et gagnée par des septennats de labeur pastoral. Ni lassitude, ni dégoût ne suivait les étreintes; plutôt la saine vigueur de Tœuvre humain accompli.

Ils goûtaient à leurs baisers de franches odeurs de peaux claires ; et le bonheur de se prendre ne s'attrista ni ne se pervertit, à cette prime époque de la chair.

Mais Louise semblait si vivement s'éjouir des propos du gros veneur et de Laure, elle semblait si pleinemeut revenir à l'intégrale santé de l'organisme sous cette averse de gaietés faciles, que Manuel s'ingénia pour les multiplier. Grâce à la connivence d'une maîtresse dentellière, il fut commode à la fillette de persister une partie de la nuit auprès de lui, sous le prétexte donné à ses parents de veillées travailleuses.

On prit coutume de souper d'huîtres légères et de Champagne. La verve du repas accentuait une îndance à feindre une excessive jeunesse d'alires. Des histoires d'étudiantes et de garnisaires imentaient. Les hôtes partis, Louise entonnant BS chansonnettes d'atelier, évoquait le joli près-

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tige d'une accorte grisette, aux sautellements de passereau, aux pépiants bavardages grisés de vin vaporeux.

Manuel l'aima gracile, spécieuse, pétillante et camarade. Leur passion cabriola dans les bleues et roses lueurs de la veilleuse ; les baisers plurent sur les rires des chatouilles. Elle avait repris, avec la simple robe d'hydrargire, le ruban nacarat de sa tresse volante et brusque.

Les soupers acquirent de plus nombreux convi ves . Cellarion y assista, triste et bienveillant ; Doutrepuich, facétieux et sadique. Ses savants prêches, d'érotisme incendièrent les prunelles siciliennes. Manuel ressentit à nouveau la flagellation des féroces désirs néphrétiques.

Parmi les coupes et Téclat des louis joués sur la nappe, la brutale humeur des colosses flamands en durs sayons de chasse, se magnifiait jusque l'emblémature de rythmiques barbares poussés par le souffle des mouvements planétaires vers la conquête des délicatesses et des luxes, pour l'imposition de leur semence vigoureuse aux fines formes maures et hispaniques. Dans les yeux verts du Normand accoudé passaient des espaces de mers furieuses, dès lueurs de haches éclipsant le lumineux métal des rifles pendus aux murailles ; et ses blanches dents carnivores guidaie irrésistiblement les regards au sang frais des bê étalées sur le marbre.

Il «

Rendue à leur solitude jumelle, Louise, sérieuse, attirait Manuel à Taube de ses seins — Hostie vaincue, avec le désespoir d'une ville dévastée et qui aspire à mieux, à plus glorieusement souffrir emmi ses drapeaux d'incendie et Técroulement des ruines, la fille Berbère se sacrifiait sur la couche amoureuse, désireuse d'un martyre de luxure. Et sa gorge râlait à l'approche de Manuel ; et ses chairs craquaient de la brûlure des jeux passionnés ; et sa bouche hurlait Thorreur des vierges pourfendues, la profanation des sanctuaires par des coutumes inconnues, surnaturelles, propres aux violences barbares que TAmant oflrait à sa folie.

Ils furent les anges de flamme et de glace aux membres stellaires enlacés de par l'harmonie des mondes.

Or la mère de la fillette apprit ces choses. Louise fut recluse.

Mais il alla dans le silence nocturne murmurer sous la fenêtre aimée . Elle tenta des évasions impossibles pour le rejoindre, et descendit par la croisée basse jusque dans ses bras.

Chaque nuit, elle risqua la colère mortelle de son père et la honte d'être vue.

A se sentir aimé ainsi. Manuel conquit d'extraordinaires ardeurs. Les choses lui parurent plus faciles, la vie plus grande, l'air plus mélodieux. Ses conceptions éclatèrent en magnifi-

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cences. Les ellipses des Causes paradèrent pour son intelligence intérieure.

En ces brèves heures de rapt, quelles violences de conjonctions sensuelles ! Leurs âmes se fondirent dans ridée Une, dans le corps un.

Eux-mêmes ne se reconnaissaient, infatigables athlètes dévots au seul devoir de ne se point disjoindre, de ne pas laisser s'éperdre les vibrations de leurs lyres nerveuses.

Selon la parole du poète, leurs os furent revêtus d'un nouveau corps amoureux.

A Timmensité de leur désir, la chair se modifia, se conforma.

Et des miracles s'accomplirent.

Souvent, contre Teffort du regard volontaire et mâle, Louise, lassée brusquement, semblait mourir. Insensible, rigide et statuaire, elle demeurait sourde aux paroles, en pâleur d'ivoire. Selon qu'il la voulait étendre, Manuel pliait, dépliait le triptyque des bras. Droite et nue, fermement linéaire, elle apparaissait, sur le piédestal de la couche, l'idole dépouillée de ses voiles et prête à livrer l'oracle. SuivanJL la pensée du prêtre, la face hiératique se transformait, éloquente tradition des cultes universels. Elle eut la pose roide de Tlsis égyptiaque, les paupières troussées, les mamelles turgescentes, la main à trois doigts levés en geste d'initiation.

Elle fut le Christ en croix, rosée au flanc, aux

mains, aux pieds ; peut-être sanglante ; les formes féminines effacées, le front ridé sous la griffure des épines de rédemption.

Ou assise , le lotus devinable à ses phalanges pressées , les pieds , le ventre et la tête prêts à s'ouvrir pour couvrir le monde des castes de brahmines, de guerriers, de parias.

Sur les flots de mousselines, équilibrée de Torteil, les bras agrafant Taurore aux angles du ciel, la chevelure omnipotente et céruléenne, la peau éblouie du poudroiement astral : Vénus Uranie.

H Tadora sous toutes les formes religieuses que ' conçurent les génies de Thumanité.

Parfois , Tidole dans les blanches profondeurs

de Talcôve résistait aux incantations du prêtre.

Ses flancs sybillins pantelaient, se dérobant aux

effluves dardés par les rites des gestes mâles. La

Déesse se refusait à découvrir TArcane et la Loi.

Alors Manuel, saisi de fureur bachique, con-

^traignait la forme rebelle. Sur les faibles bras de

femme, il entassait les choses pesantes et dures,

les vases de marbre, les sièges, les consoles.

Aux fins poignets étendus, il suspendait d'énormes

poids, sans qu'ils pussent fléchir. Souriante, et

moquant cette sotte colère humaine, Tidole ne

araissait en rien connaître. Dans sa forme de

llette gracile, une force inouïe, une vigueur

e dieu persistait, élevant ces poids nombreux au

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souffle calme de la respiration, ainsi que feuilles légères tombées sur le sommeil mystérieux.

L'épingle d'or traversait le sein, sans que parût le sang ou le symptôme d'une douleur.

Le furieux la prenait, Tétreignait, lui tordait les membres à rebours des articulations, liait la tête aux chevilles, la courbait comme un arc, la roulait comme une corde. Rien ne se manifestait que dédaigneux silence d'expression à la face d'ivoire impassible.

Il fallait qu'il revînt aux pures invocations volontaires.

Manuel fut, ces nuits miraculeuses, Tilluminé des religions anciennes gravissant les interminables étages du temple de Bélus, échauffant la statue du dieu de son souffle, de son sang, de sa vie.

Après les étapes d'épreuves douloureuses, où lui-même tombait à de torpides défaillances, il obtint cette révélation de voir le corps harmonique de l'Idole quitter le sol en magnificence d'attitudes. Elle s'éleva par l'air blanc du temple, la figure radieuse comme une Basilique de Pâques. Les mains diaphanes versaient des parfums inouïs, ses yeux s'irradiaient en couchants d'automne ; et une douceur, une ineffable douceur de musiques nombreuses et lointaines rida 1' mosphère odorante, pénétra le prêtre en larm tremblant, imprégné de Dieu.

A Tassomption du vivant ostensoir, sa vigueur géniale transfigurée fulgura de toutes gloires.

Mais la faiblesse humaine ne put supporter jusqu'au bout la splendeur du mystère. En terreur de la voir disparaître et se fondre aux essences génératrices des mondes, il se rua vers T Aimée, Tattirapar ses passes, lui souffla au front le réveil, et la reçut vivante, meurtrie, toute froide de sueurs mauvaises.

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