LE MANOIR TRAGIQUE
rcur, transparaissait, comme un chaos de feu, tout un hideux fouillis de rocs et de forêts.
Mais, ce qui ajoutait encore au fantastique démoniaque de ces deux monumentales cheminées, c'est que, devant cliacune d'elles, étincelant de leur fournaise, haut et droit sur un grand escabeau de l'époque, se tenait assis, lourd et rigide, un personnage tout en acier, un chevalier fixe et lugubre, hermétiquement, de partout, bardé de cuirasses qui, de plus en plus embrasjées, semblaient luire et brûler, aussi ardentes que les charbons eux-mêmes.
Ces deux êtres, têtes retournées l'une vers l'autre, avaient le visage complètement dérobé sous leur casque à plume noire qui ne laissait filtrer que les flammes de leurs yeux, mais, si surnaturels de jaillissement implacable, acérés si féroces étaient ces effrayants regards, que, de mon lit, des profondeurs de la salle, je les voyais qui se décochaient tout le haineux de leur confrontation, qui se croisaient et se défiaient mortellement comme deux éclairs ennemis ; d'ailleurs, leurs armures toutes dégouttantes de sang, non moins que le spectral de leur apparence, révélaient suffisamment
deux csprils-cathivres ([ui, postures par le rèv»*, se conliuuaient dans la mort les reproches de leurs griefs et la furie de leur détestation.
Distinctement, tout à coup, j'entendis un son de harpe, un son grêle, vieillot, mais pénétrant, juste, goutteleusement tin et musical, d'une limpidité profonde, ouatée, aussi impressionnant que le battement d'un cœur qui ferait toc toc h coté de vous. Qui donc pouvait ainsi promener ses doigts sur les cordes de l'instrument, puisque, de par les renseignements de mon rcve, je me -avais seul existant dans ce manoir inhabité?
Le son partait de la chambre voisine. Je me levai précipitamment; mais il fallait traverser l'immense pièce d'un bout à l'autre, et ce ne fut qu'en frémissant que j'osai m'y aventurer, en marchant, en glissotant, en rampant plutôt, à pas muets, les bras collés au corps, le souflle retenu, comprimé comme mon geste. Je hasardai mes yeux sur ces murailles mortuaires d'oii se dardaient sur moi tant de regards magiques, et je m'aperçus que, seuls, parmi ces frissonnants portraits, trois immenses cadres de chêne et d'or massif, à sculptures bombées et verdies, montraient leur vide blanchâtre, tota-
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lement tissé qu'il était d'énormes toiles d'araignées.
En passant entre les deux spectres, — avec quel recul et quelles sueurs d'épouvante! — je dus fermer les yeux pour ne pas, me semblait-il, être aveuglé de lumière et d'horreur! Mais une maladive curiosité, plus despotique et plus forte que la peur elle-même, me fit les rouvrir; et, m'arrê tant quelques secondes, je remarquai que les chevaliers-fantômes avaient cessé leur terrible duel du regard ; maintenant, chacun avait retourné le cou du côté de sa cheminée, et, comme engouffrés dans une méditation insondable, ils inclinaient sur leur poitrine leur tète mystérieuse, masquée deux fois, enfouie encore sous leurs gantelets de fer qu'ils tenaient roideappliqués sur leur face, d'un air consterné, fatal, figurant l'infini regret par le deuil et la prostration de leur pose, croupissant là, dans leur pensive immobilité, comme deux mornes statues de la honte et de la prière.
Enfin, j'arrivai à l'autre chambre et j'en poussai la porte : une harpe debout, dont je vis nettement sécarter et vibrer les cordes, jouait là, toute seule, le plus navrant des lamentos, et, toutes