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là, dans cette contrée déserte, un miracle particulier de l'automne, et prodige du réel, mettaient du drame dans la nature.

Ce phénoménal tableau, d'une douceur compacte, dun ordre sauvage, d'un ensemble tamisé dans la splendeur, était d'un aspect d'autant plus impressionnant que les arbres, de bas en haut, avaient leurs troncs totalement caches par les étagements successifs des cimes et des jeunes pousses puissantes. On ne voyait donc plus qu'un gigantesque feuillu polychrome, montrant, çà et là, vers le sommet, par ses rares fissures, des rameaux noirs comme de l'ébène, embranchés comme du corail, qui emmaillaient, treillissaient des petits morceaux de ciel pâle et prenaient du vague et de la magie dans les vapeurs de l'ombre.

De loin, avec le nivellement de la distance, cette façade de colline, ainsi bariolée, évoquait au regard des mosaïques de rêve, des tapisseries-monstres, fantastiques à force d'immémoriale vétusté. De près, l'œil restait rivé à cette masse de foisonnantes couleurs, toulfue et pommée, profonde et rebondie : c'étaient, caillés, et par flaques, \eè rouges du sang de l'être, de

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la vigne et du soleil, avec les féeries incarnates, mauves et orangées de la lumière à son déclin, des bleus équivocjnes, des mordorés louches, tout le fauve du terreux, du roussàtre et du brun. Et puis, et surtout, c'étaient des pullulements de citrins stridents, de cuivreux sourds, d'ocrés étouffés : le jaune tendre de la chlorose près du rose ardent de la consomption, des jaunes crus de reptile et de plumes d'oiseaux. Et, aussi, en quelque sorte, trônant sur les blancs rosàtresde la chair, le grand jaune éternel de la royale mort, nimbé des gris de la poussière et des violets de la pourriture.

Là, ces couleurs dormaient franches et intégrales ; ici, amalgamées, charbonnantes et lépreuses ; plus loin, nuances et demi-nuances de leur unité ou de leur mélange; ailleurs, avec ti'insensibles dégradations, n'étant plus que les larves, les soupçons, les fantômes d'elles-mêmes : brumes lilas et carminées de nuages s'évanouis- <ant, vestige vaporeux, suprêmes gaze et fumée d'un arc-en-ciel qui s'etTace. Par places, des feuillages arboraient des tons de fer, de plomb, d'acier, de cuir et de parchemin qui, tachés de fumeux, de rouillé, de vaseux, avivaient encore

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de leur pauvre et terne contraste le vif et le tranchant de la vaste fresque enchantée. Çà et là, comme noyées, apparaissaient, luisantes et graves, quelques rarestouches du vert des genêts, des houx, des guis, des lierres et des mousses, de ce vert immortel qui, sur les arbres et autour d'eux, n'a l'air de survivre à leurs feuillages que pour les plaindre et les consoler de leur disparition.

Et, opulentes etmisérables, toutes ces couleurs égalementmalades s'animaient de leur marasme même, et, expressives de leur état, parlaient au sentiment avec la seule évocation de leur aspect présentant, comme celui d'une personne, le perplexe, le sévère, le pensif, le mystérieux, le douloureux de la soulfrance et le vénérable de la vieillesse.

Une impression tendre et navrée se dégageait de cet amoncellement de feuillages croupis dans l'attente, élégiaques et nostalgiques qui, d'après leur clair ou leur foncé, poussaient pour l'oreille de l'àme des sanglots aigus ou de sourdes lamentations.

Pompant le silence et la solitude, la colline étalait ses fascinants décors oii glissaient les dia-

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mantset l(.'s velours do la lumière qui, tourù tour, variaient ses charmes sinistres d'un sourire ou d'un recueillement. Extasiée, extasiante, plus belle que la nue qu'elle éblouissait, que la rivière qu'elle teignait de son ombre, résumant et magni liant en elle toutes les mourantes gloires végétales, la somptueuse colline s'offrait et s'imposait à l'admiration de l'espace : avec son aspect à la fois si grandiose et si triste, elle semblait y pleurer l'adieu des choses et convier les cœurs et les regards à se stupélier, à s'ensorceler de cette magie de la nature qui, plus suave de sa langueur, plus riche de son désastre, trouve le moyen de faire tant de songe et d'illusionnantes délices avec le dépérissement de l'azur, le graduel raccourcissement des jours, le saccadé replaintif du vent, avec le si lent pàlissement des herbes et la si traînante décomposition des feuillages.

Le soir vint, fondant plus encore tous ces coloris moroses qui, exprimant diversement la même pensée plaintive, se fusionnaient et s'harmonisaient aux regards dans l'uniformité de leur signification mortuaire et de leur solennité

mélancolique.

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Tandis que Tombre descendaih plus épaisse de la nue et que la vapeur montait plus froide de la rivière, un souffle d'air s'éveilla, murmurant furtif, infiltrant dans l'immense peinture, juste assez de frissonnance pour la faire vaguement tressaillir, pour lui donner, sous l'estompe du crépuscule, tout le mystérieux inquiétant, toute Ihorreur sacrée de la vie surnaturelle. Puis, le vent grandit, détachant brusquement les feuilles qui tombaient comme des larmes et s'envolaient comme des soupirs.

Qu'importe ! C'était quand même le triomphe de la nature! Par cette journée proche de l'hiver, j'avais eu l'impression d'un renouveau à rebours, d'un printemps flétri, plus poétique d'être chagrin, expirant ressusciteur des belles couleurs trépassées, et gagnant en solennité ce qu'il perdait en fraîcheur ; j'avais assisté à la fête de l'angoisse, à l'apothéose du deuil, à l'ovation delà tristesse.

Et, comme je m'en revenais dans les ténèbres, il me semblait entendre au fond de mon àme la touchante voix des pauvres feuilles frémissantes qui disait : « Jusqu'à notre suprême ar-

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racheiiient, nous célébrerons la gloire de Taulomne, delà grande saison fastueuse et funèbre, à jamais pour les choses, dans les fatalités de la nature, l'enchantement de l'Agonie et la bénédiction de la .Mort. »

Subjugué, possédé, ensorcelé par lui, dans tous les replis de mes fibres et de mon esprit, dans toutes les sensibilités de mon être, je crie bien haut que le grand Wagner est encore plus que le magicien des sons, puisque, dans leurs tempêtes, leurs délires, leurs démences représentant la fougue brutale et la colère des éléments, il sait faire pleurer la mélancolie des choses, chanter, clamer, gémir les amours, les regrets et les pensées des êtres.

Et je le trouve d'autant plus grand que, pour moi, ses idées transparaissent précises au rutilant miroir de sa pompeuse formule, avec leur signification expresse, dans la plus limpide intelligibilité : je suis tout le détail, toutes les nuances de son sentiment à travers le serpentement fantasque et omnicolore de son enveloppe de sonorités et d'harmonies toutes-puis-

santés, sous la houle de leurs mugissements, la ])rume de leurs murmures et la vapeur de leurs soupirs.

Certes! J'aime et j'admire ses prodigieuses musiques polyphoniques, où, avec toutes les intonations du drame et de la passion, tout l'expressif des gloires et des triomphes, ondule et se déploie orageusement, comme des vagues foisonnantes, l'innombrable fourmillement des notes, tour à tour isolées, molles, tranchantes — rapprochées, lointaines — combinées et fondues. Je me laisse emporter pas leurs Ilots élastiques et compacts, écrasants et frôleurs, roulants et précipités, qui tourbillonnent et se balancent, se creusent et se bombent, se ramassent et se déchaînent 1 Mon àme se baigne, nage, s'envertigine et plonge dans ces ouragans harmonieux qui la brassent, la tordent, l'engloutissent aux gouffres pour la resoulever jusqu'aux cimes !

Mais, s'il n'y avait que des symphonies orchestrales, quelle musique resterait donc aux retirés du monde qui cherchent et trouvent précisément dansces douleurs, cesfolies, ce passionné, ce rire et ces larmes des sons, Talimeut et lexpression de leurs rêves ?

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Heureusement pour eux, que, s'égrcnunt toujours surnaturel en leur souvenir, tel chant lugubre ou séraphiquc peut les bercer dans leur tristesse, et ([u'un pauvre petit clavecin leur peut encore exhaler le gémissement d'une (Hernelle phrase toujours neuve! tant il est vrai, qu'au rebours des dilettantes et amateurs qui semblent n'aimer ([ue les volumineuses auditions qu'ils ne retiennent pas, il faut au poète des musiques parlantes, installées comme des remords au plus creux de son Ame, qu'à toute heure et partout il retrouve et récutendc : s'appropriant. s'adaplant, par là même, à toutes les j)hases de son cœur, à tous les états de sa pensée dont elles sont pour ainsi dire la continuation fantastique, le pridongemcnt dans le songe.

La lune remplil le ciel sans son cortège d'étoiles, et la profondeur des nuits est peut-être plus solenuisée de cette scditude de son asire : ainsi, un seul chant divin suffit à combler le vide d'une àme, à peupler maguiliquement le désert d'un cœur !

Oui 1 sans vouloir déprécier l'imposante et tumultueuse beauté des grands concerts d'orchestres, on peut dire qu'ils comportent mieux

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le monde que la retraite, qu'ils sont plus faits pour Ihorame de la vie en public, sociale et artificielle, que pour celui de rintimité sauvage, discrète et recueillie.

Le sensitif, bien réduit à son seul individu, aimera mioux sans doute quelque musique une et unique de suggestion intérieure, de mentale signification, nuancée seulement par son accent d'âme, par le singulier, l'étrange saisissant de son uniformité, par Fimpressionnante monotonie de son mode mineur, se dessinant comme un songe dans son imprécis, dans son vague, — errante, perdue et solitaire comme lui-même.

Assurément ! cette musique-là, interprétant, soliloquant sa propre conscience, il devra la préférer à tous ces foisonnements de somptueuses sonorités, trop fugaces, trop vaines, trop confuses, malgré tant de grondements, de chocs, de clameurs, et pour ainsi dire panoramiques, en ce sens qu'elles sont à l'oreille ce que sont les immenses fouillis paysagiques pour le regard qui les embrasse sans les distinguer nettement, et qui, venant de les voir, ne saurait se les représenter.

Rien ne vaudra pour l'homme, bien enfoui

dans sa tristesse, une certaine simple mélodie rendant à elle seule tout le frémissement des alarmes, criant l'agonie d'un rêve, la mort d'un amour : chant pleuré, gémissante parole, sans mots prononcés, mais où se raconte un tel deuil ! si communicative d'un regret prostré, d'une pensée inconsolable !

Le mélancolique abandonné bénira celle phrase aiguë, insinuante, pénétrant au plus profond de son cœur par tant de sympathique et similaire évocation : il sera bercé, consolé, ensorceleusement charmé par un lamento de Chopin, ce fantasque génie morbide et fatal, par un mélodique sanglot, frisson, écho, reflet de sa grande àmo tondre et tragique, chantant d'abord d'instinct son délire, sa passion, sa peur et sa torture !

N'y a-t-il pas telles musiques qui, notes à notes, si chagrines, d'une si fondante affliction, semblent faire tomber dans votre àme un délicieux goutte à goutte de pleurs qu'elle aspire et qu'elle boit comme ses propres larmes? Ils se suffisent à eux-mêmes tous ces airs divinement humains qui sont à chaque sentiment d'ordre amoureux et tendre, triste et poétique.

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angoisseiix et navré, ce que le Dies ine est pour nos impressions mortuaires, pour noire effroi de la tombe.

Et, lui aussi, s'en passe d'accompagnements le terrible psanme ! Dans sa courte et grêle, mais si glaçante nudité, il est complet d'horreur, saturé d'épouvantable !

Tout seul, si à voix basse qu'il soit psalmodié, il impose au rêve de la vie l'atroce réalité de la mort ressentie et soufferte ; il nous rend cadavre en pensée; imaginairement, en leur oblong hideux, si étroitement hermétique, nous fait endurer la double geôle et les doubles ténèbres du cerceuil et de la fosse; tel, sans nulle magie des orgues, il demeure la sentence du néant, le ricanement du vide, le cri sourd de la terre qui saisit sa proie, s'entr'ouvre et se referme!

Il n'a besoin que de ses quelques notes pour clamer à l'univers le définitif yVwzrt/.s /j/?^9, pour retentir au plus intime de nos consciences, à la fois comme le suprême et déchirant adieu de toutes choses, comme la dernière plainte de ce qui reste de l'homme, et comme le dernier sarcasme de sa destinée 1

L'harmonie décore, brandit, berce, exalte et

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lilorifie los phrases musicales, hautes et suhtiles révélatrices de sentiments et de songes, ruminés, gestcs,'dignes ainsi, de façon suprême, d'être nommées les chants quintcssenciés d'un esprit et d'un cœur, par la précision de leur vague, le délice de leur tendresse et la profondeur de leur spiritualité.

Quasi divine quand elle collahore jumellement avec d'admirables mélodies vécues et pensées, Tharmonie, en dépit de toute la sorcellerie d'artifice de ses combinaisons, demeure humaine, quoi qu'elle fasse, quand, prétendant se suffire à elle-même, jusqu'à se croire toute la musique, elle n'accompagne et ne seconde, en les drapant de ses richesses, que des chants conventionnels, en quelque sorte extérieurs, par rapport au fond de l'être humain, empreints d'influence d'école, de mode et de socialité, ou si incertains, si insaisissables, si vides qu'on ne les retrouverait môme pas si on voulait les défalquer de leur grandiose entour, les désenvelopper de leurs sonores luxuriances, de leurs splendeurs et magnificences d'accords.

Toute musique qui, l'orchestre ou le piano

parti, demeure brouillée dans le souvenir au lieu

d'y rester claire et bien chantante, mélodiqucment savoiirable, nest due qu'au seul savoir, au seul talent professionnel, à la maîtrise de la science, mais ne relève nullement de la souffrance intérieure, du drame enduré, du cri et de la trouvaille naturels de lame.

La mélodie?... On veut la suivre sur le tumulte des sons, comme la voile blanche sur le moutonnement des vagues! De même que les vêtements ajoutent à la beauté d'une forme, mais ne la lui confèrent pas, de môme les accords ne sont que l'ornement d'une mélodie, l'harmonie, que la parure d'un chant : mais, chant et mélodie peuvent et doivent exister intégralement par eux-mêmes, justement parce qu'ils sont le germe et l'ossature, le corps et l'àme, l'essence même de la mjLisique.

Ce qui fait si grands Beethoven, Chopin et Schumann, c'est que leurs toutes-puissantes idées musicales pourraient se passer d'ornements, qu "elles sont complètes à elles seules, et qu'ainsi dévêtues — cris — plaintes — grondements — rires et hosannas, — elles vous poursuivent dans le réel comme dans le rêve, vous hantent, vous possèdent comme

l'ideaie expression de la vie des choses et du frissonnant mystère de tous les êtres ; c'est que par elles, en vous silencieusement murmurantes, au plus enterré des déserts et des ténèbres, ils peuvent encore vous parler leur âme, leur grande âme triste et solitaire, peutêtre plus divine, tout instinctive et toute nue, que revêtue de toute la fastueuse féerie de leur harmonie surhumaine.

Ceux-là étaient des songes de la nature, des pensées de 1 inhni, des voix de léternilé. Ils aimaient leur art comme ils aimaient l'espace et la nuit, et ils auraient pu, sans labeur, épancher leur génie sauvage : car leur cœur dominait leur esprit, leur inspiration commandait leur science; et, si quelques-uns ont été les grands musiciens de la poésie, eux seuls ! furent et seront à jamais les trois grands poètes de la musique !

L'ÉTAN& ROUGE

C'était au milieu dune interminable plaine, seulement herbue et si peu ! sans arbres, sans ronces ni rochers, toute plate, suant la lèpre et la fièvre, dans ces stériles vallées qui s'appareillent en lugubre, se continuent, se suivent, uniformément unies et mornes, oii il semble que la nature ait voulu exprimer Tennui de son éternité, montrer telle quelle et toute nue son indifférence à produire et la végétante fatalité de sa monotonie.

Là, sous un ciel non moins sinistre par la teinte mauvaise, l'ébranlement sourd et la caverneuse rumeur de ses dormants blocs de nuages, l'immense étang noirâtre et lisse étalait à perte de vue sa glace de vertige et de mystère, de plus en plus, sous le brumeux malsain de ses grandes vapeurs funèbres, approfondissait, dans une fermentation d'orage, la moro-

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site de sou silence, de son sommeil et de son louche miroitement.

Des quatre côtés, partant tout près de ses bords glabres jusqu'à plus de cent mètres dans son onde, vous apparaissaient drues, adhérentes et roides, des forêts de joncs et de roseaux gigantesques qui te ceinturaient, immobiles, d'un prodigieux fouillis droit d'épées et de lances vertes, tandis que, dans les rares éclaircies de cette végétation folle, des Heurs de monstrueux nénuphars, masquant la perfidie des profondeurs, alternaient leur jaune et leur blanc mortuaires entre leurs grandes feuilles plates vert-pâle qui, démesurément larges et longues, et plus anguleuses qu'ovales, figuraient sur cette eau sombre des gisements d'énormes cœurs décomposés.

Montrant des jaunes cadavéreux mêlés à des teintes de plomb, de vert-de-gris et de boue, d'un luisant mat, renfrogné, sordide, terrifiant d'inconnu et d'inanimé, couvant la peste et le drame, tout le reste de l'onde s'étendait hideux, poli et ras comme du verre, affroisement intact et seul, sans un bois llottant, sans une barque.

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