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I.ÉTANG HOIT.K

Et là-bas, très au loin, juste en face de moi, surgissait un hautain manoir, de tous points proportionné à ces espaces de si iarouclio désolation. Du fond de son brouillard, il surveillait Tétang qui se caillait jusqu'à ses pieds. Il le regardait de tous les cai-reaux de ses fenêtres, de toutes les lézardes de ses murailles grises, de tout le rebord de sa colossale terrasse de pierre qui, faisant saillie sur le milieu de sa masse et s'avançant dans le vide entre deux hauts donjons, comme un balcon monumental, revivait pour l'a-il du songe tant de contemplalions ébahies, tant de pensifs accoudemenls des châtelaines d'autrefois, si languissamment abîmées dans le cauchemar des solitudes.

Au milieu d'une pareille contrée marécageuse, indéliniment découverte, quel tableau de puissante et maladive horreur que celui de ce lac tout croupi et comme pétrifié, surplombé de si haut par un tel manoir mélancolique !

Sous les nuages fumeux qui tendaient tout le ciel et voilaient, sans lui faire écran, le lourd soleil automnal, l'étang allait toujours s'épaississant; de plus en plus, dormait le sommeil des flaques moisies et des mares corrompues;

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pour le moment, c'était l'instable inerte, le vacillant fixe, les rides comblées, l'inégal aplani. Du dehors comme du dedans, nulle influence ne dérangeait ses massives couches d'eau, et il fallait que son milieu comme ses plas profonds dessous fussent dans une trêve suprême d'agitation, pour, qu'aussi loin que le regard s'étendait sur cette opaque et luisante surface, il n'y surprit pas un défaut dans son nivelé compact, pas un bougeraent dans sa huileuse vitrification. Si impondérablement trouable, ce gouffre liquide, alors gélatineusement ramassé, vous eût donné l'illusion du solide par la fermeté de son apparence.

Mais, par une de ces contradictions bizarres de la nature qui, malgré l'évidence de ses" présages, déconcerte si souvent nos craintes comme nos attentes, par degrés, la couvée noire de la tempête se résorba dansJa voûte où les nuages défigés s'éclaircirent, et bleuis, rampèrent, tandis que, l'air éveillant de partout ses plus molles haleines, fit peu à peu cesser l'asphyxie de l'espace que l'on vit se désenvoiler, se détendre sous Tépanouissement de l'azur, de la fraîcheur et de la lumière.

Alors, finit aussi pour l'immense nappe son sortilège d'immctbilité : à son morne assoupissement la grande vie élastique resuccéda dans l'étang qui fut de nouveau rebrassé par tous les ferments de ses masses et qui répercuta radieusement son réveil intérieur par tout l'animé protéiforme, sillonneux, bombé, cannelé, gaufré, onduleux et comme respirant de sa relransparente et reclaquante surface.

Avec la progression déjà avancée du jour, une paix enchanteresse prenait la clarté, l'atmosphère et l'onde au-dessus de laquelle, visiblement, par intervalles, le martin-pêcheur passait rapide, comme une balle irisée. En même temps, il se mit à tomber une pluie si pcrleusement fine que les trous menus qu'elle creusait sur les froncés du lac semblaient plutôt faits par des bouches de tout petits poissons ; et brusquement, comme elle était venue, elle s'acheva, si immouillante, si chaude et lumineuse qu'on aurait cru voir en les comptant, goulteler des larmes du soleil.

Tous les hôtes de l'étang s'étaient dépelotonnés de leur torpeur et recommençaient à circuler dans leur élément désengourdi. De

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temps en temps, çà et là, surprenant l'air, saisissant la vue de son énormité vibrante et vernissée, dans l'éclair d'un brusque bond hors de l'eau, loi le carpe monstre ou tel brochet géant produisait, en y retombant avec fracas, de grands cercles tremblés qui roulaient pesamment sur les cornes des petites vagues en y creusant leur tournoyante empreinte. Avec le clapotis, le serpentin, le balancement, le rouvert et le replié de ses ondes toutes moirées de lueurs et toutes plissées de sourires, ces soudaines apparitions de bêtes occultes, ordinairement si invisibles, attestaient la jubilation du vaste abîme, — à vous en donner le frisson, incarnaient, célébraient l'exaltation même et la fougueuse démence de son allégresse.

Puis, auprès comme au loin, des cloaques, des bas-fonds, des marécages, des bruyères, monta une plainte infiniment vague, pénétrante et cachée, plutôt celle des choses que des êtres, pendant que, tranchant sur elle, quoique presque aussi confus et secrets, s'élevaient, des hauts fouillis de joncs et de roseaux, les différents frou-frous, cris siffleurs, râpeux et gémissants des oiseaux aquatiques, les diverses ven-

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ti'iloquies rauqucs et llùteuses des reptiles, le lout soutenu et foncé en monotonie par la limeuse et stridulente marmonnerie des cigales, (les grillons et des courtillières, qui, grouillants enterrés de l'ubiquité, s'étaient remis, plus têtus que jamais, à racler l'effroi du silence.

Et, insensiblement, teintée, nuancée àl'infini, ce fut la fusion et la liquéfaction de la lumière, de tous les points du firmament ruisselant en loques de pourpre, enécharpesde sang, sur les hideux horizons vides qui devenaient ainsi les illuminations magiques des profondeurs, les prestigieux décors des i/nmensités chauves, tant ils s'imbibaient triomphalement des multicolores coulées du ciel bas, si gagnés qu'ils étaient par la double contagion de plus en plus spectrale des ombres du sol et des reflets des nuages !

Entre ces apothéoses de l'espace, avec une fastueuse prodigalité de ses suprêmes rayons insoupçonnée de mon imagination même, par de miraculeux épanchements et saignements d'agonie nouveaux pour mes yeux, le soleil ensorceleusement revêtait, comme d'une vaporeuse poussière de tous les métaux et de toutes

les pierres précieuses, enduisait de tous les carmins et de tous les rouges l'étang et le manoir, les deux grandioses tristesses de ce pays mort, un peu moins inanimées par leur mutuel luminement parmi la stagnation de toutes les autres.

Un instant, ils communièrent en splendeur mélancolique : d'un noir-bleu glacé d'or qui se noyait d'écarlate et se détachait flamboyant sur un fond de lointain violâtre, le majestueux château semblait, de son toit comme de ses fondations, de ses créneaux comme de ses caves, humer les émanations de son fraternel miroir, s'incorporer à force d'en pomper les haleines, le ténébreux, l'humide, le funeste et le vaseux de l'étang dont Feau toute sanglante avait l'air de fumer comme un champ de carnage, autant pour le manoir que pour le ciel, si bien qu'en ces parages d'horreur et d'effroi, à cette heure frissonnante, possédantpleinement mon esprit par l'inquiétant de ses solitudes, mes yeux par la pompe de ses couleurs, mon oreille par l'énigmatique de ses bruits, la nature me composait une émotion autant qu'un aspect inoubliables.

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J a>>i>lais de tout mon «"'tre au spectacle des seuls éléments totalement nus dans leur gloire, harmonisés en douceur triste par la traînante et sourde tombée de la nuit (jui, peu à peu, ajoutait encore à la mourante féerie de l'astre, le brunissant, le blême et la lividité de ses voiles.

Perdu dans les choses, englouti parce désert, décorporisé pour ainsi dire par tant de vide et d'abandon, rendu fantôme pour moi-même par un tel cntour de magnificence morbide, de tragique langueur, de si étrange et si grave solennité, je me fondais en une sensitive essence, je me dissolvais en la pure extase d'un cœur, en l'unique émerveillement d'une pensée ; je n'étais plus qu'une âme trônant sur de l'ombre, qui, en restant à jamais impressionnée d'une réalité quelle vivait comme un rêve, contemplait, stupéfaite au sein même de la nature, la plus fantastique des visions, le plus surnaturel des paysages.

LES MMNS

Nativoment subtiles et sensitives, encore raffinées par la vie sauvage, la curiosité, la nécessité, la souffrance, qui les rendent si féeriquement ingénieuses, les mains deviennent pour l'homme, respectueux de son humanité, le meilleur et le plus noble outil, le moyen sûr et efficient par excellence de se révéler au dehors, de produire et d'exprimer son être intérieur : elles étendent ek corrigent son flair, approfondissent son intuition, exaucent ses désirs de labeur, étanchent ses soifs de bienfaisance et de serviabilité, réalisent ses vœuxd'étreinies et de caresses amoureuses par l'insistance et les promènements du contact.

Pratiques interprètes de l'esprit, elles exécutent le théorique et la virtualité de son pouvoir, corporisent pour la gloire des arts tous ses rêves de couleur, de forme, de musique;

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par récriture, fixont sa mémoire et perpctuenl ses idées.

Les mains couvent on elles, toujours prêtes à agir, la dextérité retorse, la vaillance, l'entêtement, la délicatesse de Tintelligence qui les conduit. Répondant le plus à ses faits et gestes, c'est en elles que l'àme s'attarde et se localise davantage dans ses électriques va-et-vient, et, si souvent, elles la contiennnent et la vivent, qu'elles en sont moins les matérielles complices (|ue les agents spirituels : sa toute préférée et prestigieuse incarnation.

Quel chef-d'uMivre de la nature que cet organe plus osseux que charnu, protégé d'une peau résistante, en tous sens frissonneusemenl parcouru des nerfs, espèce de fils de la pensée qui la sécrètent et la transmettent, — à ressorts, à charnières, semhle-t-il, tant son armature est flexible et d'une telle instantanéité de mouvement de droite à gauche comme de haut en bas: tirant le délié de la grâce de sa forme en même temps que ses ressources de force et d'adresse de l'inégalité de longueur de ses doigts qui, armés d'ongles, peuvent s'étendre, s'allonger, se tasser, obliquer, s'incur-

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ver, s'aplatir, se bomber, frôler comme un ouffle, palper impondérablement,serrercomiiie une pince, broyer comme un «'tau, à leur guise faire ou défaire les plus embrouillés des nœuds, attaquer de front et tourner les obstacles, appuyer et tourniquer leur enfoncement dans la dureté des pâtes, des cires et des terres glaises, modeler, déformer, rayer, racler, successivement, devenir à la seconde, vrille et grattoir, lame tranchante et lourd martelet!

N'est-ce pas par ses mains sagaces et devineuses que l'homme, ayant les yeux fermés ou même totalement morts, arrive presque immédiatement à lire matière et tissu, à discerner les contours, à diagnostiquer jusqu'aux teintes 1

Avec quel intérêt toujours neuf on les étudie, on les scrute : le dessus clair, sourieusement plissé, montrant à fleur de la peau la transparence des artères où le sang se fait pâle et bleu pour mieux s'harmoniser avec son blanc rosàtre ; le dessous moins ferme, plus lisse, désarmé, mais mystérieux, avec ses lignes qui se croisent l't s'enchevêtrent, offrant toujours aux yeux surpris le déchitfrement d'une énigme, le rébus

de notre être, les hiéroglyphes de notre existence.

Et comme elle est protéiforme, la main ! comme elle prend toutes les attitudes ! Droite ouverte? latte claquante et vengeresse de l'oifense. Hermétiquement fermée ? massue bossuée pour la défense comme pour l'attaque, apte à manier l'atome aussi bien que le bloc, ayant toutes les puissances, toutes les souplesses ; la nuit, sur les murs vaguement éclairés, capable de projeter, par le jeu complexe et tortillé de ses doigts, toute la mimique des têtes de bêtes, toutes les apparences des choses dont elle contrefaçonne les ombres!

Poétiques à regarder sont les douces mains vagabondes des jeunes vierges qui, dans le bourdonnement des prairies, s'ouvrent et se referment avec amour sur les tiges des mignonnes fleurettes qui semblent ne pouvoir être cueillies pudiquement que par elles, leur simplicité s'accordant si suavement avec la modestie de ces bouquetières d'aventure : on dirait des formes d'âme incarnates et blanches, glisseusement , voltigeusement, par les herbes, cherchant à appareiller des virginités de corolles avec l'immaculé de leur innocence.

Quel ravissement pour les yeux que les me-

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notles clos lout pelits enfants qui s 'an go lisent (le leur oxiguité si fragile! N'apparaisscnt-elles pas comme des roses de songe, liliales et carminées, ainsi follettes et tremblantes, épanouies à la lumière par toute leur tendre fraîcheur et par tous les rires de leurs fossettes!

Si graves, si imposantes sont les vieilles mains rousses et veineuses, errantes sur les clavecins mélancoliques, nouées sur les bêches, jointes par la prière, commandant lé silence, intimant la crainte, affirmant le présa^^e ; au bout des bras dressés et brandis par la montée des regrets ou de l'angoisse, accusant le destin, suppliant la fatalité, ayant comme un recul d'horreur devant la mort et la catastrophe !

Leur déformation, leur cireux, leur amaigrissement, leurs callosités racontent tout l'homme intérieur, avec ses deuils et ses maux, ses révoltes et ses défaillances.

Plaignons les pauvres mains que l'oisiveté fait moisir, que la débauché affole et que le jeu convulsé ! Honte aux mains de l'avare qui les métallisé et les racornit comme son cœur ! Belles ou hideuses, maudites soient à jamais celles que le vol rend crochues et l'assassinat

sanglantes! Mais, gloire aux mains, bonnes sorcières du bon cœur, dont la poésie, l'artistique, l'utile et l'humanitaire de leurs occupations font le caractère et la beauté !

Les mains sont les grandes magiciennes de notre vie! L'âme surveille, aspire, convoite par les yeux : ce n'est que par les mains qu'elle accomplit et possède.

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