LA LANTERNE SOURDE
LA LANTERNE SOUHDE
Certes ! un des meilleurs charmes de ma solitaire existence, c'c-st, par les nuits claires, de contempler la grande coupole tranquille, si mystiquement illuminée, — corne d'argent ou d'or, boule de sang ou face blême, — la Lune, me fascinant peut-ctre plus encore quand elle y est perdue toute seule, que lorsqu'elle y trône fixement, dans son cortège infini de clignotantes étoiles.
Alors aussi, il m'est délectable d'admirer les hautes fleurs rafraîchies qui se pâment sous les voltigements des sphinx, devoirau loin se spectraliser les chaumières, et, abonne longueur de mon regard, de considérer, surgissants plus graves et grandis, les horizons de rocs et d'arbres.
Mais, je crois vraiment que j'aime encore mieux, par les humides et tiédes nuits noires.
lo2 lA LANTKRNE SOURDE
m'en aller, à pas de caoutchouc, voûté, une lanterne sourde à la main, les yeux rivés au sol pour observer ce qui s'y passe.
Les pâles et dansants reflets du falot vitré éclairent ombreusement d'un jour cabalistique les coins de terre et d'herbe où les êtres et les choses semblent vaciller, tout humectés de bruine, en prenant des colorations fantomales et des attitudes enchantées.
La surv^eillance, la précaution que j'apporte dans la façon discrète de présenter ma lanterne, dans la rareté de mes gestes, dans la tenue df ma respiration, dans le traînement si rampant de ma marche, d'une ouverture de compas si courte, ajoutent encore du secret à ma guetteuse curiosité, m'enveloppent pour moi-même d'une étrangeté mystérieuse qui s'harmonise blafardement avec toute celle qui m'environne.
Cette impression m'est si sensible que les moindres frissons de bruit s'accentuent pour mon oreille avec une intensité singulière, et que, lorsque, tout à coup, je trébuche sur une pierre, ou que je suis accroché par une branche, j'entendrais parfois battre mon cœur au milieu de la taciturnité des choses qui, alors, boivent si
LA l.V.M l'.H.M-. ><)("U1>I-; 153
oxt;ili(|iiemcnl les j)loiirs de la nue, les relents tlu sol, la langueur tle l'air et l'informe des t<'nèbrcs.
- Sous un grand chou pommé blanc-jaune, aux grosses feuilles tuyautées et retombantes, voici un énorme crapauij, non moins immobile que les mottes de terre moites avec lesquelles, par l'adhérente posture et la granuleuse couleur, il se confondrait assurément, sans le biseau plat des reins, l'angle évasé, carré du museau, le distendu et le bouffi démesuré des lianes qui, dans un pelotonnement tassé, dissimulant ses quatre pattes, lui donnent la forme d'un as de pique volumineux : pour l'instant, il 'est bien mort c\ la promenade, au Alitement comme à la pilture, et l'opacité de la nuit remplit son rêve cataleptique.
Au contraire, au bas d'un vieux baquet décerclé, j'aperçois, toute mignonnette, toute cirée d'humidité, le nez en pointe d'aiguille et les doigts filiformes, une liliputienne grenouille grisâtre dont le brusque jet de mon éclairage fait, comme mécaniquement, se rabattre les paupièi*es sur les deux petites perles de jais virolées d'or qui sont ses yeux, cuvant leur
i"A L\ l.vntp;rne sourde
extase à regarder l'invisible. Mais elle s'habitue aussitôt à ce qu'elle prend sans doute pour un soudain rayon de lune, et elle recontinue fixement sa confrontation avec l'ombre, le frémissement, presque inappréciable de sa gorge et de son côté, révélant seul qu'elle est en vie.
Plus loin, sur la margelle du puits vert-degrisée de lichen, m'apparaît, marchotant par saccades lentes et douces, avec des ébauches de pas qui reprennent et se refigent tout à coup, une belle salamandre noire, à barres jaunes, imitant une sorte de reptileux jouet fabriqué, peint et vernissé par la main de l'homme. Sa bouche, oii tortilleusement se débat une grosse et longue chenille velue, prouve qu'elle est organisée pour tramer l'attaque et pratiquer la destruction; quanta ses allures assoupies, à ses rampements noués et comme englués, ils sont révélateurs de sa digestion lourde. Qu'importe! aux bons souffles si frais qui montent par bouffées du fond du puits béant, elle se traîne pour se redonner de l'appétit, et, gavée sans lâcher cette proie, elle n'attend que le moment où il lui sera possible de se l'ingurgiter comme les autres.
LA I.ANTKRNE SOURDE 133
Puis, voici le tour des limaces grises et jaunes, rouge-brique ou noires comme des sangsues. Dans les orties et les gravats, tessons de bouteilles et bois pourris, elles se collent, s'enipoissent, baveusement inertes, molles et ramassées, ou bien, la chair et les cornes tendues, elles filent alIoDgées rectilignement. Devant tel amas d'escargots, si profondémenfs renfoncés que leur carapace semble vide, les plus petites, gris-faïence, ont vraiment l'air de limaçons ensorcelés auxquels le pouvoir de la sombre nuit a permis de se désencoquiller de leur maisonnette.
Et, comme il est intéressant le malheureuxver de terre, réputé le plus infime des êtres! Dépourvu de vertèbres, de membres, d'yeux, d'ouïe, d'odorat, et dans sa petite sphère, les suppléant si bien par la subtilité de son tact et surtout par la répercutante sensibilité ilaireuse, inquiète, intuitive et comme divinatrice de sa pauvre chair, totalement nue et désarmée, que l'on pourrait croire si tendre, si fragile, si flasque, et qui devient si érectile, si ferme et si perforante, dès qu'il se hasarde à se désemboîter de ses profondeurs I
156 I-V LANTKRNE SOURDE
Ainsi doué, ce disgracié en apparence est plus prudent que la vipère, et rapide comme la pensée. D'ailleurs, lui aussi, n"a-t-il pas son humble parure, sa teinte à la fois couleur de cerise et de la mûre des haies, son annele délicat, et, quand il est de forte taille, une sorte de bracelet de chair qui le bague, lui faisant un cou plus gros que la tête.
Par la plus complète absence de vent, tout à coup, au pied d'un mur ou d'un buisson, vous voyez de longs et larges fils d'herbe, une feuille basse ou tombée, une plante frêle, une fleur naine, un brin de paille, une pierrette menue qui se mettent à tressaillir, à faire un écart, un recul, à se porter en avant, à se soulever, et cela, d'une façon douce... douce, tout juste sensible, mais la première fois qu'on assiste à ce phénomène, on demeure stupéfié, terrifié presque, ces différents mouvements des petites choses, que l'on sait inanimées par ellesmêmes, ayant alors pour les yeux tout le significatif de l'être, toute l'apparence, tout le caractère de la vie.
D'où vient cela? Ce bougement en sens divers de ces objets minuscules provient de la lente