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ratmosphère solennisait encore l'aspect de la vallée d'ajoncs qui se terminait à la rivière par une monotone étendue verte. Là, tout au bord, devant moi, sous de malingres pommiers crispant leurs branchages, ruminaient accroupis et debout des bœufs noirs, jaunes et blancs, qui, d'une toux caverneuse, d'un grattage de flanc, dun lèchement d'épaule ou de mufle, d'un hochement d'oreilles ou de queue, accidentaient leur songerie que composaient sans doute le vague de la pluie, les senteurs terreuses, la reluisance des herbes, le bruit du silonc ot ]h silence du bruit.
Enfin, derrière moi, la cote géante et presque à pic, avec ses fourrés, ses blocs et ses éclaircies, présageant l'horreur de ses dedans par le sinistre de ses dehors : entassement gris-fauve et vert-noiràtre d'arbres morts et vivants, de lierres et de rocs, de buis, de houx, de fougères, de ronces, fouillis spectral et frissonnant dans un amalgame de lumière et d'obscurité.
J'affectionnais particulièrement ce côté de la rivière où j'étais sûr de posséder la véritable solitude; mais, chaque fois, surtout vers l'aprèsmidi, à partir du graduel évanouissement du
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jour, j'y éj>roiivuis un singulier malaise, très savoureux d'ailleurs et qui se n^solvait en une sorte de ravissement poétique. Oui! alors que j'étais le plus alteulif à la pêche, il m'arrivait de songer à regarder derrière moi, et d'obéir si bien à cette inquiétude, que je finissais par me retourner; et le frisson me prenait souvent à fleur de peau : je surveillais certains gestes, certaines courbures, certains craquements d'arbres; je me demandais si tel roc n'avait point tressailli. N'étais-je pas assez fou pour m'imaginer que cette masse déjà si en pente s'était inclinée davantage et qu'elle allait crouler sur moi?
En ce moment, la même appréhension me revenait, quand, soudain, sur ma rive, au milieu des coudriers, je vis surgir un être humain. Je n'avais nullement entendu le bruit de ses pas, et je fus saisi par cette brusque apparition qui, dans un endroit si désert, avec la tournure de mes idées, revêtait un caractère passablement fantomatique. Un rapide examen suffit pour me convaincre que j'avais bien devant les yeux un personnage vivant, le plus rassurant de tous : un pêcheur à la'ligne !
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Mais quelle silhoiieltc inoubliable ! 11 portait en bandoulière — si plaqué à son échine qu'il semblait faire corps avec elle — un panier monstre en jonc terni, cintré sur le devant, et d'allure japonaise par la bizarrerie de sa forme et le démesuré de sa dimension; à la main droite sa ligne, et sous le bras gauche un paquet d'osiers blancs qui devaient lui servir à rallonger sa perche. Son feutre et ses habits résistaient encore, quoique totalement décolorés.
Il y avait de l'indien, du somnambule et du hanté dans l'allure de cet homme qui, d'un mouvement sec du cou et des épaules, approuvait ou contestait les réflexions qu'il parlait entre ses dents, tout en manœuvrant sa gaule d'une façon insouciante et pour ainsi dire automatique.
L'individu semblait agir sous l'obsession d'une idée tixe ; par instants, il s'arrêtait, ayant l'air de consulter les choses et de guetter leur réponse ; ses yeux s'attendrissaient en se tournant vers le ciel ; il écoutait l'espace, et souriait au paysage. Et pourtant, comme il était bien à son affaire! quelle science de circonspection! quelles ressources de subtilité !
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Ne paraissant aiicuneinont embarrassé de tout son bagage, il fendait les obstacles avec une facilité tranquille. J'admirais la discrétion furlive de son passage : on eût dit qu'il ne louchait pas le sol et que sa présence endormait les feuilles qui s'écartaient devant lui sans le plus petit bruissement.
Par ses retorses enjambées, ses contournements délicats, par l'astuce de ses membres et les savantes inllexions de son corps onduleusement frôleur, il neutralisait le mauvais vouloir des bourbiers et des ronces, et toujours la dextérité ingénieuse de son lancer à travers les branches en déconcertait l'accrocheuse hostilité.
Harmonieusement pour l'œil, il faisait décrire les mêmes zigzags,* les mêmes 8 à son long fil noir dont la projection constamment semblable était toujours viseuse et atteignante : à chaque coup de ligne il ramenait un de ces jolis poissons si gracieusement vivaces que leurs nageoires au sortir de l'eau semblent des ailes qui frémissent.
A n'en pas douter, j'avais rencontré le sorcier de la pêche à la truite, et cet homme, étendant sa gaule comme une baguette enchantée.
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me représentait le magicien des torrents, des gaves et des ruisseaux.
J'avoue que j'aurais eu grand désir de l'aborder, de le questionner; mais, j'ai appris par expérience combien les suiveurs de rivière sont en général taciturnes, ombrageux, égoïstes de leurs endroits, férocement jaloux de leur incognito. Celui-lâ devait être un cachottier endurci, prodigue de soliloques, j'en étais convaincu ; avare de causerie, je l'aurais parié.
Evidemment il m'avait aperçu, il me savait là ; mais sa pensée m'expulsait de son voisinage ; très délibérément il enterrait ma présence. D'ailleurs, le moment était mal choisi : sa pêche allait trop bien pour que j'eusse l'imprudence de le déranger.
Le jour diminuait, je me décidai à rentrer chez moi. La pluie avait cessé depuis longtemps ; maintenant, une chaleur d'étuve opprimait la vallée ; à bouffées morbides, le vent soufflait lourdement, imprégné de la fièvre et de la moiteur de l'atmosphère.
En passant auprès d'un vieux moulin, je m'arrêtai pour contempler le soleil qui élargissait
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de plus on pins ses derniers flamboiements. Après une rougoèitro agonie sur le haut des montagnes, il mourait écarlate à moitié des collines et saignait jusqu'au bas de l'horizon, incendiant les airs, les terrains, les rocs, et vermillonnant la rivière et la cime des arbres. Alors je vis se dresser de nouveau le pêcheur de truites qui se dirigeait de mon côte : il s'avançait, ardemment lumineux, et se découpait grandi sur un nuage de pourpre. Presque aussitôt il m'avait joint. Nous nous saluâmes de la tète et ce fut tout. En continuant à marmotter, l'homme inspectait, furetait et reniflait l'odeur de la farine. 11 flânait si complaisamment que je n'eus vraiment pas la peine de le dévisager pour le regarder à mon aise. 11 était magnifique de pittoresque 1 avec sa face de bronze, osseuse et froide, ses yeux do loup, son nez en bec de vautour, ses lèvres plates et ses favoris noirs, il m'apparut comme le grancl magistrat de la - solitude, ayant condamné pour jamais à son inditTérence la citadine humanité.
Deux vieilles bottes mises au rebut gisaient sur les pierres : il les ramassa, en visita les tiges, le dessus et le dessous, entre elles et
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celles qu'il avait aux pieds eut un petit regard compareur, les rejeta et passa outre, en grommelant : « Bah ! elles sont encore plus défuntes que les miennes ! » Il gravit la côte et disparut au tournant.
Et je m'en revins, pas à pas, dans le crépuscule, regrettant de n'être pas, moi aussi, un instinctif de la pêche, un sauvage de la rêverie; enviant ce farouche de l'existence, poète inculte et visionnaire de ravins, qui emmagasinait et ruminait au fond de son âme les plus belles impressions de nature, sans le puéril et douloureux souci de les formuler pour les autres.
LÀ GRANDE CHEMINÉE
LA GRANDE CHEMINEE
Le printemps a fécondé les sucs de la terre, la moelle et le sang de la nature. Il reverdit les herbes, rhabille les arbres et les buissons, travaille les bourgeons et les germes, organise l'amour, fomente la reproduction.
Et, définitivement assuré, ayant déjà lénifié le plein air, le soleil adoucit l'atmosphère des intérieurs: en haut comme en bas, il y rétablit l'ordre des températures que l'hiver avait interverti ; il rend la tiédeur aux greniers, la fraîcheur aux caves, et peu à peu, chaque jour, prenant plus de force, allumant davantage tuiles et crépis, portes et vitrages, partout il interdit le feu qu'il remplace.
Les journées sont bleues, verdoyantes et fleuries, avec la pureté des exhalaisons, la léthargie du vent, l'allégresse du bruit, la belle santé de la lumière. Les nuits sont câlines, mielleu-
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sèment ténébreuses, embaumées par les baies, bercées par les deux musiciens du silence : le rossignol pleurant dans les feuilles, le crapaud geignant dans les trous, navrés sauvages, rôdeurs invisibles qui pompent le mystère des solitudes endormies et racontent leur âme à la tendresse du clair de lune.
A part un peu d'humeur pluvieuse que le soleil utilise aussitôt pour lui donner encore un plus moelleux éclat, le ciel épanouit tranquillement son azur et ses nuages. Les hauteurs se rapprochent, les profondeurs montent, les lointains se précisent ; l'air est chaud, mais léger, caressant, limpide : il flotte ou circule imprégné de l'ombre et de l'haleine des arbres, comme traversé des lueurs et des frissons de l'eau. Sur un fond vert nuancé à l'inlini, la terre en extase déroule aux regards toutes les harmonies de la couleur, elle olTre ses ravissements à tous les êtres : on est si tenté par Tau dehors qu'on ne voudrait jamais rester chez soi.
Puis, après ces temps délectables, arrive despotiquemcnt l'été au milieu d'effluves et de brises compactes, de fulgurations d'éclairs et de rumeurs de foudre. S'il glace le cristal des
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puits, il torréfie le reste de l'onde: il vide les mares dont il crevasse et calcine les limons, il réduit les sources, amenuise les .ruisseaux, rcnlonce les rivières, écrase les torrents.
La terre et le ciel flambent : entre ces deux immensités qui font ricocher droit de l'une à l'autre les réverbérations de leurs fournaises, tout le vide de l'air brûle en restant bleu quoique chaulfé à blanc. Poudreux et noirci, l'arbre isolé ne donne plus d'ombrage, le sol se fendille au bas des ravins et sous la voûte feuillue des profondes allées. Même un peu avant le crépuscule, c'est encore une vapeur éblouissante qui vibre ou qui sommeille sur les chaumes et les pacages, sur le gris des pierres et sur le jaune des moissons. Et la température fermente et se poursuit ainsi par delà les jours fiévreux de la décomposante canicule jusqu'au milieu de l'automne si fréquemment assombri par une terne sécheresse.
Cette époque est néfaste à la physionomie des maisons que l'on aveugle, éborgne ou masque, pour se préserver de la cuisson extérieure. Les volets de plus d'une habitation demeurent invariablement fermés, on ne les
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ouvre que vers le soir; alors seulement la maison commonco à vivre, comme si ces intcrminablesjours ardents n'étaient que de longues nuits embrasées.
Aussi, qu'elle est morne la Grande Cheminée pondant ces phases de chaleurs ininterrompues! Son affliction impressionne, bien qu'elle convienne encore étrangement au caractère de sa structure ; d'un âge fantastique et d'une austère simplicité, elle est si digne d'intéresser l'amateur du séculaire, le maniaque du mystérieux, qui sait regarder les très anciennes choses et songer devant elles! Toute en pierre, nue et enfumée, avec son manteau oblique, ses piliers plats et les supports arqués de sa longue tablette garnie d'une gigantesque pendule en bois, de gros chandeliers vieillots et difformes, de lampes infirmes, de faïences baroques et décolorées, elle se remémore le temps passé sous les toiles poussiéreuses du tisserand des solives.
Mais, sans feu, c'est un corps sans âme! Défunte jiisqu à ce qu'elle ressuscite, glacée en attendan qu'elle chauffe, elle répand de l'inquiétude, elle jette un froid par toute la chambre.
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Durant le jour, rien ne distrait son silence, hormis peut-être quelque mouche égarée qui revient ohstinément sous les rideaux de la croi- >ée se cogner contre les vitres et se débattre aux quatre coins de leurs cadres avec un sempiternel zonzonnemenl.
Certains soirs, le grillon y hasarde sa rabâcheuse grinçoterie; mais ce tapage aigrelet n'est un sympathique refrain qu'à la condition de voisiner avec un petit feu pareil à ceux qu'il arrive d'allumer par des nuits de printemps encore fraîches ; si au moins il planait sur des cendres tièdes! un tison moribond, quelques braises fanées lui rendraient toute sa poésie! Mais, dans l'àtre vide ce bruit fait mal à entendre : il est comme le rongement d'ennui plaintif et insistant de la "déserte cheminée.
Ont-ils un air assez malheureux les hauts landiers de fer forgé, guillochés au ciseau et polis à la lime! ne dirait-on pas qu'ils ont rétréci la courbe de leurs pieds! chacun deux n'étale plus ses festons et sa boucle, sa belle coquille et ses larges crochets; sans avoir encore eu le temps de jaunir, ils ont pris on ne «^ait quelle rouille de tristesse.
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Le dos plaqué à Fuiie des parois de la cheminée, y ramassant toute Tombre de son coin, lamentablement le soufflet songe aux mains molles ou brutales, impatientes ou tenaces qui le douaient plus ou moins du mouvement, de la respiration et du bruit. Impossible à présent de braquer son bec et d'expectorer sa mugissante ventilation I il faut qu'il moisisse à son clou avec le dégoût du rien faire et la nostalgie rouge du feu! Quand donc viendra-t-il ce jour si convoité où il va repouvoir haleter dru et ferme du haut d'un genou, de la barre du chenet, du couvercle de la braisière, de l'entredeux de pieds en sabots relevés et bien joints! Ses poignées détestent leur si fixe écartement ; ses cannelures en doni-cercle et ses grosses rides ne suffisent pas au cuir de son ventre qui souffre de n'être pas plissé davantage, de ne pas lléchir pour se relever encore et toujours, indéfiniment. Son museau de cuivre long et pointu voudrait tarabuster la bûche, fouiner dans les cendres, tàter les braises, lutiner rétincelle, préférant, en somme, un peu de bouchage et beaucoup de noircissement au vertde-gris du repos.
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L'infortunée pincette qui aimait tant son triple office de tenaille, de pioche et de levier, pleure la prise délicate ou la mise à Tétau du tison, ses tapotements, ses grattages, ses fouilles, ses soulevées, ses tirailleries, ses poussées urgentes et superflues, son harcèlement taquin et son machinal asticotage.
La pauvre pelle se chagrine de ne plus pratiquer l'enlevage et le râcleraent des cliarbons ou des cendres. Amèrement elle se rappelle ses joies, lorsque, tisonneuse à son tour, elle avait l'occasion de suppléer un peu sa sœur mutine la pincette.
Scellées à leurs accroches, toutes deux, — en leur langage d'acier que les choses seules peuvent entendre — se confient de mutuels regrets dans un rigide face à face. Confusément en relief sur son mur fuligineux, la plaque de fonte énorme et carrée est d'un aspect sinistre : en la considérant, on imagine une grande glace depuis longtemps reléguée au fond d'une sombre alcôve et maintenue toujours voilée par une personne si triste ou si affreuse qu'elle aurait pris le parti de ne jamais plus se regarder.
Quant à la crémaillère, qui montre à peine
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SCS dents, elle imite une corde de pendu que le diable aurait moins roussie que charbonnée au moment où le cadavre mCir à point en serait tombé de lui-même.
Naguère encore chacun de ces objets possédait une personnalité meublante, une allure, un type, un tout petit jeu de physionomie, lis avaient la roideur aimable, Finertic en éveil, l'inanimé plaisant. Toujours mis à contribution ou destinés à servir d'un instant à l'autre, ils revêtaient pour l'œil l'activité de leur emploi et, pour ainsi dire, vivaient par leur utilité. Expressifs à leur manière, ils représentaient vraiment et faisaient bonne figure auprès du feu qui, parfois, sorcier magnifique, leur communiquait des frissons dans la pose, unlustrage de la couleur, un grandissement de la forme.
Maintenant privés de leurs fonctions, livrés à l'abandon obscur, ils croupissent dans la froide propreté du foyer qui dénude son carrelage et creuse ses encoignures. Les grains de poussière ne les consolent pas des amas de cendres disparus, et, vagues et hagards, opaques et horrifiés, ils dorment leur stupeur comme un mauvais sommeil magique.