LES DEUX BOHEMIENS
Ce fut au long d'une lente rivière à n»'nutars, près d'un pont de bois menaçant ruine, que, par une fin de journée d'été, sanguinolente l't morbide, je rencontrai cet inoubliable campement de deux bohémiens.
Une voituretle informe, à moignons de brancards, et bombée d'une toile sans teinte bâillant par ses déchirures sur de mauvais cercles disloqués, gisait dans un cloaque où elle s'écrasait penchante, s'enlisait hideuse, jusqu'au moyeu de ses roues gauchies.
En face, les sabots collés sur quatre pierres plates et limoneuses, une pauvre haridelle qui paraissait plus artificielle que vivante par la roideur, l'ébahi de sa pose et l'inanimé de sa structure, accusait le décharné du squelette sous le velu broussailleux de son pelage brun-jaune.
De ses gros yeux chassieux et troubles, elle
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inquisitionnait le sol, y cherchotait riicrbe absente, et, pour tromper sa longue faim, courbant sa tête sur les joncs, aboutant son mulle aux roseaux, s'essayait à brouter le pointu vaseux de leur tige.
Mais, comme elle était plus émouvante encore, plus inexprimablement fascinante d'horreur douloureuse, de poésie pleurante et de mélancolie suprême, la femme-apparition, devenue le fantôme de l'endroit, entre cette rosse et cette voiture !
Robée de guenilles noires comme sa chevelure éparse et emmêlée qui treillissait à demi sa hâve et ovale figure si artistiquement belle, si intensément fantastique dans son étrangeté presque sépulcrale, elle incarnait l'idéale pauvreté, malade, languissante et fragile, lugubre comme la nuit et mystérieuse comme elle.
En cette femme, devant mes yeux, respirait, vivait l'être que je venais d'imaginer le plus triste de ses semblables, d'une telle damnation d'existence qu'en vérité mon rêve s'effrayait d'avoir pu concevoir une créature si maudite.
« La voilà, me disais-je, la silencieuse du désespoir, l'aveugle et la sourde du fnalhèur,