‹ En Europe [microforme]Chapitre 47 sur 59 · DÉ ROME A MARSEILLE · texte numérisé non relu

DÉ ROME A MARSEILLE

Samedi, 12 juillet. — Partenza ! Il est dix heures, le train se met en mouvement lentement, puis avec rapidité s’élance au sein de la campagne et de la nuit noire.

Au milieu d’une semblable obscurité, à 11h. p. m., il y a bientôt six mois, par le même chemin j'entrais à Rome. Il faisait noir dans mon âme. Ténébreuse était la position, les questions étaient indécises, et les réponses m’apparaissaient enveloppées de vague et de doute,

Aujourd’hui, c’est bien différent, Il fait clair dans mon âme, Grâce à Dieu bien des nuages sont dissipés ! Je sais où je vais, et j'apporte des solutions lumineuies,.

J'avais alors le cœur serré ; plein de confiance, je ne pouvais me défendre d’une certüinc crainte,

Ce soir, je me sens ls, joie au cœur, joie douce, joie calme, L'avenir a ses luttes, il renferme aussi ses victoires fécondes. J'entre dans trois semaines de Valances en France, puis suit une semuine de traversée salutaire. J'ai grand hesoin de ce repos. Le tout sera couronné par un retour joyeux. S'il y a

des jours tristes dans la vie, le bon Dieu aussi nous en fait de bien beaux.

A neuf heures, je prenais un bouillon. La Mère supé. rieure, Sœur Providence et mon infirmière sœur Véronique viennent me dire adieu ; puis, avec l’homme de la maison qui portait mes deux petites malles, je pris le chemin de la gare,

Dans mon compartiment j'ai six compagnons — cinq hommes et une femme — Trois hommes dorment, un lit sa gazette, la femme jase sans cesse ni relache avec son mari qui l'écoute ; et le septième écrit et pense à vous, chère mère et bon ami.

Dimanche, 13 juillet. — Vers minuit le moulin de Lachine cessa son tic tac, je veux dire, la femme se tut et nous nous mîmes à cogner des clous, sept à la fois. Nous donnâmes de la tête à droite à gauche jusque vers 5k heures, que nous arrivâmes à Pise, Je pris une tasse de café noir pour me réveiller complètement ; ce sommeil, composé de bouts de corde, ne suffit pas pour faire une bonne nuit ; mais il satisfait les exigeances de la nature, assez pour empêcher d’être malade le jour suivant, Il a plu toute la nuit, et ce matin l’air est frais, Le soleil, par derrière les pics dentelés des montagnes, se lève splendide, au milieu de rideaux de vapeur pourprée.

A la Spezia, site charmant, beau port de mer, trois de nos C’es compagnons descendent, Deux nouveaux montent. Je saisis Pou un coin près d’une fenêtre, ce qui donne plus d'air, plus de | étroi vue, plus de confortable et plns de fumée de charbon. ce ft

Je m'occupe peu de l’historique et de la géographie du pays, L ayant déjà fait ce trajet deux fois, Je me contente d'admirer ville d’un côté le pittoresque des sites avec la richesse luxuriante de légu: la végétation, et de l’autre la vastitude calme et bleue de la Mau mer. pron

A 9 heures à Gênes. — Je pris un cocher, “ fouette et con- À Te

duis moi à l’Annonciata ; ” une messe était rendue à l’épître. cime:

Je l'entendis. “ Fouette et ramène moi à ia gare. ” dJ’achetai | neux un poulet avec un petit pain et un cruchon, et je dejeunai sur mes genoux comme un prince, J'ai devant moi un beau mois

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de vacance, bien gagné, sans trouble, ni affaires. Je jouis de l'air de la méditerranée que nous longeons, du spectacle indicible de ces montagnes couvertes de jardins et de villas au pied desquels nous courrons. Cette rive du ponent est d’une beauté qui surpasse toute imagination, c'est rafraichissant rien qu’à la traverser, même à la vapeur.

Le moulin de Lachine avec son mari partagent encore mon: compartiment, mais une demi-heure après Gènes, ils débarquent chez eux à Sesti-Ponente. Il ne me reste plus qu’un compagnon, e. je le perds un peu plus loin à Coyolelo. Seul, avec mes livres, mon bréviaire, Dieu, et la belle nature, voilà le beau du voyage.

Coyoleto passe, auprès de ses habitants, pour être la patrie de Coïomb, De la ces trois vers

Hospes siste gradum : fuit hic lux Prima Columbo Orbe viro majori heu mmis Arcta domus Unus erat mundus “ Duo sunt ” ait Iste. Fuere.

C'est-à-dire, Etranger, arrête ta course ; ici vit le jour Colomb, Pour un homme plus grand que l'univers, c’est une maison bien étroite. Il y avait un monde. ‘“ Il y en a deux ” dit-il Et ce fat vrai. À

Les unes après les autres, nous saluons les villes de Savone, ville natale de Sixte IV et de Jules II ; Ceriale entourée de légumes et de céréales ; Albenga, siège d'un évêque ; Port Maurice, patrie d’un saint moderne, St-Leonard, St-Remo aux promenades incomparables, et Ventimille, la ville frontière,

Toute cette côte italienne est superbe : forêts de dattiers, cimes de montagnes couronnées de pins et d'autres arbres résineux ; bosquets d’oliviers à travers lesquels se montrent de petites églises ou des maisons de campagne, sites pittoresques, cllines entourées de belles plantations, débris de vieux chà-

teaux forts sur les hauteurs, vergers immenses d’orangers, grèves de sable jaune qui invitent aux bains de mer, vue sans limite sur l’océen bleu, grande culture de légumes luxuriants ; massifs de feuillages épais. Quand tout cela vous apparaît, illuminé d’un beau soleil, vous pensez tout naturellement aux champs Elisées antiques ; et vous constatez que les poètes n'ont eu que peu à imaginer, ils n’ont eu qu’à regarder autour d’eux, et à choisir les détails qui leur convenaient,.

La douane française me traita en ami. J’achetai, pour mon souper, du jambon et une bouteille de vin d'Asti, une vieille connaissance à moi. Et à trois heures nous nous élançons à travers la belle France, le département des Alpes maritines, puis le Var, puis les Bouches du Rhône.

Alpes Maritimes, Nice au ciel renommé Puget-Themers et Grasse, où l’air est embaumé.

Dans le Var, Draguignan aimé du Provençal Brignoles avec Toulon et son triple arsenal.

Dans les Bouches-du-Rhône est l’antique Marseille, Arles, jadis Reine, Aix à l’huile sans pareille,

La vapeur, beaucoup plus rapide que de l’autre côté de la frontière, nous empoïte à travers Menton, perdu dans ses plantations d’orangers et de citronniers, entremêlés de caroubiers, de figuiers et d'oliviers, vrai serre chaude protégée contre les vents du nord par un hémicycle de montagne.

Monte Carlo, fréquenté pour ses bains de mer, pour son climat doux et tempéré et pour ses jeux; Monaco, pittoresquement assise sur un promontoire, capitale de la principauté de ce nom, un des états les plus petits du monde, ce qui ne l'empêche pas d’en être un des plus hêureux.

Nice, le nid des délices, le rendez-vous de l’aristocratie européenne, fière de la douceur de son climat et de la richesse de sa végétation.

Cannes où débarqua Napoléon revenant de l'Ile d'Elbes ;

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Tejus, bâti par César, pleine de ruines antiques ;

a Toulon le principal port militaire de la France où, par un ls : heureux coup de canon, le jeune Bonaparte, inaugura la plus aît, extraordinaire carrière militaire des temps modernes, sh Et Marseille, où nous arrivâmes à 11 heures du soir. Cette fes côte française l'emporte encore sur sa sœur italienne, Le climat tn y est un des plus beaux de la terre. Le littoral ouvert au sud, battu seulement par les vents de l’est, est protégé au nord par Lu de hautes montagnes contre les intempéries du septentrion et 1. les bourrasques du mistral ; il est presque continuellement cape ressé par des brises tièdes, rafraichtes, en été, par les fratcheurs 5 de la mer,

Les curiosités naturelles y abondent, De chaque mont de la côte, de chaque promontoire battu par la tempête, on découvre des panoramas splendides, Les sources jaillissantes y sont

‘ abondantes, les torrents formidables, les cascades hautes, et ca et là, les forêts aussi belles que étendues. Il s’y rencontre des vallons où les Romains et les Napolitains peuvent venir et viennent chercher des hivers plus doux que ceux de Rome et de Naples.

Lundi, 14 juillet, — C’est aujourd’hui la fête de la républi-

à la que, Toute la ville est en liesse, des milliere de drapeaux tri-

lan- ‘ colores flottent au vent, J’entrai hier à la lumière d’une illu-

jers, mination férique, à la cadence des danses en plein air, au mou-

les vement des retraites militaires. Je pris logement au centre

même de la ville, à l'Hôtel de Rome, près de cette Cannebière

son dont un Marseillais disait : “ Si Paris avait sa Cannebière, ce pit- serait un petit Marseille, ”

hnci- De minuit à 7 heures je dormis comme un bienheureux ; à

qui 8 heures j'allai prendre mes informations pour gagner demain

St-Pons en route pour Lourdes, puis j’engageai un cocher pour

T0- | monter au pèlerinage de cette ville, à Notre-Dame de la Garde,

bâti sur un rocher qui domine le port et la iner, Le spectacle y est beau, pas plus beau, même inférieur à celui dont on jouit du sommet du Mont-Royal. Montréal, à nos pieds, nous ap-

paraît autrement solide et varié que Marseille ; et le decors des environs est autrement étendu, grandiose et riche sur les bords du St-Laurent,

Je priai pour moi, je priai pour vous. Je vous envoie quatre photographies : l'extérieur et l’intérieur de l'église, la statue qui domine le clocher et celle qui domine l'autel.

Marseille se glorifie d’avoir donné un bon nombre d'hommes célèbres au monde, depuis Trogue-Pompée jusqu’à Thiers ; mais il n’y en a guère dont elle soit plus fière que de Pierre Puget, peinte, architecte et sculpteur du siècle de Louis XIV. Elle lui a élevé une statue au milieu d'un pare public qui porte son nom, de le visitai en descendant de Notre-Dame de la Garde,

Je vicitai aussi l’église de St-Victor ; audessus d’un autel dédié à ce saint, on lit un beau vers latin, dont la traduction va à dire : “ © vous qui êtes vraiment Vainqueur, protégez Marseille et ses habitants, ”

Massiliam, vere Victor, cives que tuere.

Le sacristain me conduisit dans les caveaux de l'Eglise, * Voici la grotte où vécut et pria sainte Madeleine, Voici le siège de Pierre sur lequel s’assit S. Lazare pour prêcher. ” Je le baisaï, au cas que ce fut vrai. “ Voici le tombeau de Cassien, le célèbre Cassien qui d’écrit de si belles choses sur la vie religieuse. Voici... Voici... ” A la fin, je crus qu’il m'en contait, Je revins à la lumière du jour, et à mon hôtel pour diner.

Pendant la grande chaleur du soleil j'ai écrit les lignes qui précèdent : j'ai donné de mes nouvelles à la Via Milazza, j'ai lu la gazette, je me suis reposé sur mon sofa, pour reprendre une nouvelle course à travers la ville, lorsque le soir nous eut ramené un peu de fraîcheur.

J’ai été voir le port, une foret de navires, de mats, de cordages et de pavillons flottants. La cathédrale n’est pas complètement terminée comme celle de St-Lin, elle est à l’intérieur en blocs de marbres, La différence est qu’à St-Lin, c'est du mar-

bre vrai, et qu'ici ce n’est que de l’imitation.

Il est 9 heures. J'entends le canon qui résonne, en l’honneur de la République. Je vais aller voir l'illumination, et la fouis qui circule avec calme et ordre. Puis, à 10 heures, au lit, pour me lever à 5 heures moins un quart.

Bon soir ! et au revoir ! Je me repose, et ne lisse entrer dans ma tête aucune idée sérieuse, Je ne me donne pas même la peine de relire cette lettre. (Ce que vous ne comprendrez pas, sautez par-dessus,

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