A KOMK : PAR CI PAR LÀ
CHAPITKE PEEMIEll Du 30 janvier au 7 févner 1890.
Villa délia Presentazione, 13 via Milazzo, Rome.
Mon cher ami.
Jeudi, 30 janvier. — Sautant à pieds joints par-dessus la journée perdue, j'adopte le calendrier des autres. Hier midi, je quittai mon hôtel pour aller au Collège Canadien, prendre là un cicérone pour me chercher une pension quelque part. Mais avant je voulus faire une visite à une conductrice dont je me suis toujours bien trouvé de suivie les directions, la bonne mère que nous avons au ciel.
Au bout de la rue des Quatre fontaines, y faisant face, se trouve Sainte Marie Majeure, une des plus anciennes églises de Eome, que le pape Libère bâtit sur l'invitation même de la Sainte Vierge ; elle lui était apparue, ainsi qu'au Patricien Jean, leur demandant de lui élever un temple là où ils trouveraient, le lendemain matin, de la neige fraîche. Or c'était le 5 d'août. De là viennent le nom et la fête de N. D. des neiges. C'est dans cette basilique que, passant devant le Collège Canadien sans m'y arrêter, je me rendis tout droit.
Quel coup d'œil brillant et majestueux ! quel plafond magnifique ! quelle rangée splendide de 42 colonnes en marbre et en granit, dans le style inonien ! quelle brillante chose que la chapelle sixtine ! quelle richesse d'agate et de lapis-lazuli dans la chapelle Borghèse !
Mais pour aujourd'hui je n'étais venu voir ni l'architecture, ui les tableaux, ni les statues ; j'étais venu prier. J'allai devant la crèche de Jésus, la vraie crèche, celle de Bethléem, qu'on a transportée ici, et je m'agenouillai, berger venant du lointain Canada. J'allai devant le tombeau renfermant le corps de St Mathieu ; j'allai surtout devant l'image miraculeuse de la Sainte Vierge, qu'on attribue à St Luc. Je la priai pour ma mission. Si c'est mieux pour le bien de la religion que je ne réussisse pas, je demande de ne pas réussir. Je priai pour ma mère, pour mes parents, pour mes amis. Je priai pour ma paroisse, pour mon couvent. Je priai pour ma conversion. Je passai là deux heures, lisant, pensant, priant, et pourquoi ne le dirai-je pas ?... pleurant et le temps me parut bien court.
De là je revins au Collège Canadien. M. Palin, supérieur, et M. Vacher, économe, que j'ai bien connus au Canada, vou-» laieat me garder. Cela m'aurait coûté moins cher, mais : " Non, leur dis-je, votre collège est un terrain neutre, maison d'études, qui ne doit froisser aucune susceptibilité. Je suis, il est vrai, un homme de paix ; mais si on me fait la guerre, je pourrais bien riposter. Advenant un conflit, vous pourriez être embarrassés de ma présence ; et moi-même je me sentirais gêné dans mes mouvements. Je veux garder toute ma liberté d'athlète. Seulement je me donnerai le plaisir de venir vous voir souvent, vous me serez dans Kome un petit Canada." Le moyen de résister à tant de sagesse.
M, Cousineau, prêtre du séminaire de Ste Thérèse, un ancien élève en théologie et un ami intime, me pilota. Nous allâmes a la pension Lavigne, pas de place ; dans un couvent, Piazza Berbemni^ pas de place, dans des maisons particulières, pas de place. Rome, en hiver, est remplie d'étrangers, de visiteurs, de curieux et de délégués qui, comme moi, viennent par affaires. Vrès de la Minerve, nous trouvâmes une petite chambre, mais si sombre, mais si peu éclairée, mais si veuve jde soleil, que j'y serais mort d'ennui : un franc par jour, moins cher qu'ici ; mais la vie vaut bien trente francs par mois. " Au-
l'.'Vuir, ras je à l.i femme ; si je ne sui? pas revenu ;ï sept lie ires, lie coaiptez pas auv moi"
Enfin nous arrivons ch:^z ces sœurs de la Cli:).rité, Rue Milazzo, piès (le la gare. On me montre une chambre, crrande, haute, propie, pan^uet en bri(pie, tapis en corde, beau lit blanc, bonnes chaises, un fauteuil, un bureau ; le soleil y entre de huit heures à midi : c'est g:ii, c'est sain, < t, au moment que je vous écris, cet astre bie!)faisant -ne rea'ard<* et me sourit à travers mes rideaux de dentelles. La table me paraît bonne. Il y a chapelle dans la maison Je jjr.ai-r.ti y dire la messe tous les jùiii's à six lieures, ce qui n'est pas un p^tit avantage. J'ai besoin de silence, et je suis hors, i 'i, diî la partie des affaires dans la Rome neuve, bien bâtie, pvojue comme Taris. Il me faut être discret, et je suis loin des questions inopportunes contie lesquelles il e^st diificilo de s^ garer continuellemeijt quand on vit au milieu d'elles. Cette pension coûte bien un dollar et soixante centins par joar, à part le blanchissage et certain petit casuel ; mais c'est aussi bon nuirché que partout ailleurs.
Voilà })Our les avantages. L'inconvénient e-t (|ue je suis un peu loin du centre de la ville. Cependant des omnibus passent à la porte tous les dix' minutes. A pied, vingt minutes, une demi heure tout au plus, me conduisent à la Propagande, où j'aurai affaire ; et je n'y aurai pas affaire tous les jours. Enfin, il n'y a pas de médailles sans revers. Seule l'expérience dira si je suis bien tombé ; si oui, j'y resterai ; si non, je me transporterai ailleurs.
Croyez que votre lettre du 13 qui m'attendait chez M. Cousineau m'a fait plaisir. Merci des petits détails que vous m'y donnez. Vos cartes postales ne me sont ])arvenues ni à Xew- York, ni au Havre. Je suis touché de votre attention. La tempête a fait bien des dégâts sur mer et en France, nous ne nous sommes pas trouvés sur son passage. Que la mère se console. Qu'elle n'ait pas peur, elle sait bien que je suis né sous une bonne étoile.
Si rocccasion s'en présente, remerciez les bonnes âmes qui ont prié pour moi. Dites- leur, que, porté sur les ailes de leurs prières, j'ai échappé à la tempAte qui faisait des dégâts devant moi, derrière moi, autour de moi. Maintenant je leur recommande le succès de ma mission.
Je m'arrête. Voilà qui n'est pas mal pour un premier coup déplume. Je vais sortir pour commencer à mettre en mouvement le char de mon affaire. A Rome tout va lentement, il ne faut pas se presser, et surtout ne pas presser les autres. C'est le lieu de la prudence, de la lenteur et de la sagesse. Je sais bien décidé à être, sinon sage et prudent, du moins lent; et de ne mettre le pied sur un terrain qu'après l'avoir longtemps sondé d'avance Je pars pour aller donner un coup de sonde
Avant de me coucher, jf- viens faire un bout de jasette avec vous; ça me récrée, pourvu que cela ne vous ennuie pas trop.
— En me rendant au Collège Canadien, je passe devant les Thermes de Dioclétien. On appelle ainsi de vastes constructions, élevées par les anciens Romains, pour permettre à la population de prendre des bains. Ceux-ci furent bâtis par les premiers chrétiens, condamnés à cause de leur religion aux travaux forcés. Ils mesuraient 18000 pieds carrés et pouvaient accommoder à la fois 3000 baigneurs. Il n'en reste plus que des ruines, curieuses, vastes, assez étendues pour être traversées par deux rues, et renfermer nombre d'édifices.
Une des salles de ces bains a été transformée en une église, Ste. Marie-des-anges, une des mieux inspirées de Rome pour faire ressortir, par le jeu de la lumière, la beauté, la variété des marbres de toutes couleurs, et la splendeur des tableaux. Pour ceux-ci on a tout dit, quand on apprend qu'ils viennent pour la plupart de St. Pierre du Vatican, où ils ont été rem-
placés par des mosaïques. L'église forme une croix, un des bras se termine par la belle chapelle de S. Nicholas, restaurée par Pie IX. Comme dans toutes les églises de Rome, les murs parlent des grandes hommes, des artistes ou des saints qui y sont inhumés ou qui y ont leurs statues. Ici quelques inscriptions par leur brièveté et leur leste vous empoignent :
Virtute vixit, Memoria vivit Gloria viret.
Sa vertu a vécu, sa mémoire vit, sa gloire vivra ?
Cependant cette traduction ne rend pas toute la force du latin.
Corpus hume tegihir Fama per ora volât Spiritus astra tenet.
" La terre couvre son corps, sa renommée vole de bouche en bouche, son esprit habite les cieux."
C'est dans cette église que se trouve la statue ^de S. Bruno, colossale, belle, vivante. Un pape disait : " il parlerait, si sa règle ne le lui défendait."
■^ Je fis un petit détour pour voir Ste. Praxède, fille de St. l'rudent, qui reçut St. Pierre dans sa maison. Au milieu de la nef, se trouve un puits en marbre qui indique la place où Ste. Praxède recueillit le sang des martyrs. Une statue la représente, les mains rougies, tordant des linges dégouttant de ce sang qu'elle avait recueilli dans l'arène. Cette église renferme une autre relique précieuse, la colonne à laquelle fut attaché le Sauveur pendant la flagellation. Elle est dans une chapelle fermée, je dus payer le sacristain pour me l'ouvrir. Je vous envoie la photographie de cette colonne, ainsi que la prière à la récitation de laquelle Pie IX a attaché cent jours d'indulgence. Récitez-la au moins une fois à mon intention.
Bonsoir, bonne nuit. Nous allons dormir dans un bon lit;
Sainte Praxède, elle, dormait sur une pierre que Ton voit maintenant enchassëe près de la porte de son église, avec cette inscription : *' Sopra questo marmio dorviiva la santa Virgine Prassede. Sur ce marbre dormait la sainte vierge Praxède."
Vendredi, 31 janvier. — A neuf heures je partis pour aller chez le cardinal Vicaire, à pied, sans guide, n'ayant d'autre cicérone qu'une carte de la ville de Rome. J'ai pour me conduire à travers le dédale des rues et ruelles un instinct comme le sauvage à travers les fourrées de sa forêt, soit dit sans orgueil, c'est un don bien matériel que le chien possède à un bien plus haut degré encore. C'était loin. Me trouvant embarrassé, j'arrêtai dans une égiise pour étudier de nouveau ma carte. C'était l'église Saint André délia Valle.
Au milieu d'une foule de tableaux, je remarquai surtout ceux qui traitaient du saint patron du lieu, lo Saint Jean Baptiste qui dit à Saint André, bii montrant Jésus : ecce Agnus Dei ; 2o la flagellation de Saint André ; 3o la vocation de St. André et de St. Pierre. Il ne faut pas oublier que c'est André, qui décida la vocation de Pierre, en l'entraînant à sa suite, disant ; nous avouj trouvé le Sauveur ; 4o St. André qui aperçoit et vénère la croix de sou supplice : " 0 croix tant désirée, tant aimée, enfin je te possède."
Je vis sur rua carte, tout près, le palais des Massimi et je me rappellai alors que dans cette maison il y avait une chapelle dédiée à St Philippe de N"éri. J'eus envie d'y arrêter : •' Xon, me dis je, les affaires avant le plaisir. Pendant que je m'amuserai à regarder, le cardinal peut partir, et je puis perdre ensuite un tera[)S précieux ; mais au retour, si j'ai le loisir."
Au retour, j'entre dans le haut vestibule de ce vaste palais. Personne. Je prends le large escalier en marbre. Personne. A chaque détour je me trouve en face d'un tableau, d'une statue. Les Massimi sont une des plus grandes, des plus considérables et des plus anciennes ftxmilles de Kome. Ils prétendent descendre en ligne directe de Fabius Maxim us Cunctator " le
Temporisateur ", qui sauva Rouie antique des armes d'Annibal. Aussi ils ont écrit sur leur blason : cunctando restituit, — en temporisant il a tout rétabli." Je monte deux étages. Personne. Une porte donnait sur une galerie longue, large, planant au-dessus d'un parterre ; un homme se présente. *' Excusez, monsieur ; mais le portier n'était pas à sa loge, et je suis entré. — Le portier est absent, qu'y a-t-il à votre service ? " et cela dit du meilleur français du monde. — " On me dit qu'il y a dans ce palais une chapelle dédiée à St Philippe ; étranger à Rome, j'aurais été heureux de la visiter. — Ce désir me fait plaisir. Entrez, je vais vous y conduire, je suis un membre de la famille." Ce monsieur pouvait avoir trente ans, joli tout-à fait, et paraissant heureux de me montrer son trésor.
Xous traversons plusieurs salons, et nous arrivons à une chambre toute tapissée en marbre avec trois autels ; et au-dessus de l'autel principal se trauve un tableau réprésentant St. Philippe dans l'acte d'un miracle qu'il accomplit. Quel est ce miracle, en vérité je l'ignore — Voici, reprit le jeune monsieur. Un des enfants de cette maison était à la dernière extréinité. Le père, veuf, désolé, courut chercher le saint qui ne demeurait pas très loin d'ici. Il était à dire sa messe, et quelquefois son extase durait longtemps. Il arriva trop tard, l'enfant était mort. Il le prit par la main, et le ressuscita. " Aimez-vous mieux, lui dit-il, restur sur la terre, ou retourner au ciel d'où vous venez, avec votre mère.— Retourner au ciel, dit l'enfant. — Eh bien, dit le saint, repartez," l'enfant mourut de nouveau.
Ce miracle, ajouta le jt.nine monsieur, au procès de sa canonisation, lui fut compté pour deux. "
Puis mon noble cicérone me conduisit à la sacristie, où il me fit voir les ornements et les vases sacrés, qui sont d'une grande richesse, les bouquets qui surpassent les notes, un buste de St. Philippe, et la porte par laquelle entra le saint quand il se rendit dans la chambre du miracle. Je partis enchanté, laissant ma carte à ce gentilhomme pour lui rappeler que son oratoire avait été visité par un sauvage de l'Amérique.
Sortant de chez M. Captier, procureur de St Sulpice à Kome, et revenant à Villa délia Fresentazione, j'aperçus écrit au-dessus d'une porte : Indulgence plénière à gagner. " Entrons, me dis-je, et récitons ici notre bréviaire, et nous gignerons cette indulgence." Une image était exposée au-dessus du maître-autel, dans une niche, au milieu de lumière. A la voûte le rond- point est occupé par une fresque, où la perspective s'étend à plusieurs milles dans la campagne, tableau d'une bataille. Plusieurs femmes priaient. Je demandai à une d'entre elles :
" Quelle est cotte église ". Elle ne pat me répondre, ne parlant que l'italien. " Venez ici, reprit sa troisième voisine, je vais vous le dire. " Celle-là parlait ... comme vous, français. " C'est l'église de Notre Dame de la Victoire. Cette image est mira^.uleuse. Portée à le tête de l'armée, elle fit gagner aux Impériaux la bataille de Prague,en 1620, C'est en mémoire de cette victoire qu'a été peint ce tableau dans la voûte au-dessus du maître-autel. Priez pour moi, monsieur, et je prierai pour vous. — Merci, madame. Cette chapelle de Santa Maria délia Vittoria est un vrai bijou du plus beau marbre, propre, claii, luisant, brillant. Dans une des chapelles, un ange en marbre réveille St Joseph en marbre, pour lui dire de partir pour l'Egypte, c'est d'un fini à croquer. En face se trouve le fameux groupe de Ste Thérèse par Le Berniu, représentant un ange un dard à la main, qui inflige au cœur de la Sainte, renversée par l'extase, une blessure d'amour dont elle souffrit toute sa vie.
Je m'étais assis pour dire mon bréviaire. Je sentais au-dedans de moi-même un tel contentement, une telle douceur, une telle joie dont je ne connaissais guère la cause, que je ne pouvais tenir mon esprit au sens de la prière. Etait-ce un pres-
sentiment ?... dans tous les cas, je remerciai Dieu de ses bontés, et rentrai chez moi.
A peine étais-je monté à ma chambre, qu'une sœur me remit un paquet de journaux... Ce n'est yjas le plus beau... une carte de M. Desjardins, qui vient d'arriver à Rome,.., pas encore le plus beau... et une nouvelle lettre de vous. Ah ! nous y voilà. Une lettre bonne, longue, qui dit beaucoup de nouvelles, qui dit des riens charmants, qui parle de ma mère, qui parle de St. Lin, de mes paroissiens que j'aime, de mes amis, de toutes sortes de choses. Continuez à m'écrire, dans le même genre et dans le même style... Alettez bien au haut de la page ou de la lettre le quantième ; cependant si vous perdez un jour, je vous le pardonnerai...
Que le bon Dieu vous bénisse, vous protège ; qu'il soit votre tout et votre récompense !
Samedi, 1 février. — Ce matin à 8 heures je partis pour rencontrer le Dr. Desjardins, délégué de l'Ecole de médecine. Il convient d'arranger nos cartes. Je me rendis donc au Xo. 36, via ciel Tritone, où il loge. Il était sorti avec sa femme ( car madame Desjardins a accompagné son mari en Europe, surtout pour venir voir deux de leurs enfants qui étudient à Beauvais, France ). Il devait rentrer seulement à onze heures et demie. " C'est bien, me dis-je, en attendant je vais aller réciter mon bréviaire à St. André-del-Fratte'\ petite église que j'affectionne, et où j'allai trois fois, lors de mon premier voyage à Eome. Jugez de ma surprise, en entrant, d'apercevoir M. Desjardins, en compagnie de sa femme, assistant pieusement à une messe qui se disait à l'autel de la Vierge miraculeuse. Il vint me serrer la main, et retiré dans un coin, je récitai mon ollice. Nous nous donnâmes rendez- vous pour 10| heures à la rue Tritone, ou plutôt il fut convenu que M. Desjardins
viendrait me prendre à Téglise vers cette heure-là, pour nous rendre ensemble à sa pension.
Eesté seul, j'examinai Téglise. Elle n'est pas extraordinaire, mais elle est pieuse. Les trois tableaux du chœur nous racontent la fin de St. André, sa mise en croix, sa mort sur lu croix, et sa sépulture. Surtout j'aime la deuxième chapelle de droite, où se trouve le tableau de Marie Immaculée, les mains tournées vers nous, avec des rayons de grâce qui descendent jusqu'à terre. C'est devant cette image qu'eut lieu la célèbre conversion du juif Eatisbonne. Lisez cette histoire touchante, racontée par Louis Veuillot, dans le Quart d'heure pour Maricy qui est dans ma bibliothèque. Tous les détails en passaient devant ma mémoire avec un charme indicible. Bon nombre de tombeaux ou de pierres sépulcrales tapissent les murs de cette église, laissant lire de jolies inscriptions, si bien tournées. Une entre autres m'intéressait, parcequ'elle racontait, dans un langage brief, les mérites d'un homme que j'admire. Les premiers mots se lisent comme suit : *' Ludovicus Veuillot cujus nomen posteritas admiratur, improbi reformidant. Non sibi se natum duxit, sed rei christianae et publicae mentem acrem celeriter multa arripieutem eloquentiae armis instruxit. A Louis Veuillot dont le nom est admiré par la postérité, et craint des méchants. Il ne crut pas qu'il s'appartenait, mais, pour le bien de la religion et de l'Etat ; son esprit vif acquit beaucoup en peu de temps, et s'arma des armes de la parole, etc, etc,. " J'aime surtout ces expressions : non sibit se natum duxit, ce qui veut dire mot à mot, " il ne pensait pas qu'il était né pour lui. " C'est une pensée qui est funeste au repos, et qui ne permet pas les jouissances de la vie, à moins qu'on n'en jouisse comme en courant, et qu'on ne place plus haut son bonheur et sa jouissance.
Au sortir de chez M. Desjardins, comme j'avais toute la grande après midi devant moi, je résolus de pousser une pointe du côté de Saint ■ Pierre du Vatican. Je m'engage dans des ruelles étroites, sinueuses, grouillantes d'Italiens et d'Italiennes
babillardes, via del Colona, del Capelle, del Caronari, et j'arrive au pont Saint-Ange. Le Tibre roule ses flots, dorés, disent les les poètes, et les prosateurs comme moi ses eaux sales et boueuses. Il peut être lar^e comme la llivière du Nord au printemps ; et dire que ça été chanté dans des poëmes épiques, c'est à rendre jaloux tous nos ruisseaux à l'eau claire et limpide. Cependant il faut avouer que du temps d'Horace et de Virc^ile, le fleuve était plus considérable ; les vaisseaux ie remontaient jusqu'à Rome, tandis qu'aujourd'hui ils doivent s'arrêter à son embouchure, à Ostie. Le déboisement des montagnes a diminué la fécondité de ses sources.
Donc je me trouvais en face du Château St. Ange, colossal mausolée,que l'empereur Adrien fit ériger* pour lui et ses successeurs. Là furent enterrés les empereurs depuis Adrien jusqu'à Septime Sévère. Il servit plus tard de forteresse. C'est à son sommet que, pendant une procession pour demander la cessation d'une peste, apparut un ange, mettant l'épée au fourreau, en disant ces paroles : Regina coeli lœtare, alléluia. Au même endroit j'aperçois dans les airs un ange en bronze, qui est dans l'acte de mettre dans son fourreau de bronze son épée de bronze.. Vous ne pouvez faire un pas à Eome sans soulever le souvenir de quelque fait historique intéressant.
Je n'entreprendrai pas aujourd'hui de vous décrire la place de St Pierre, la basilique incomparable, et les sentiments qu'elle fait naître, même chez ceux qui, comme moi, la voient pour la quatrième fois. C'est vaste, grandiose, éclairé d'en haut, gai, luisant, propre, brillant, riche, simple, imposant ; 0 quam metuendus est locus iste ; vere non est hic aliudy nisi domus Dei, et porta cœli. 0 que vénérable est ce lieu, ce ne peut être que la maison de Dieu et la porte du ciel.
J'y reviendrai, quand mes loisirs seront plus longs, et je vous en reparlerai.
Aujourd'hui je voulus voir le tombeau de St. Pierre et y prier.
La coupole à 130 pieds de diamètre, presque la longueur de l'église de St. Lin, le rondpoint à l'intérieur est à 370 pieds du sol. Cette coupole est supportée par quatre piliers énormes, qui ont 220 pieds de tour, et dont les niches renferment des statues de 16 pieds de haut, La voûte de la coupole à 16 côtés en stuc doré, et sur la frise, on lit l'inscription : Tu es Petrus et super hanc petram aedificaho ecclesiam meam, et tibi daho claves regni cœlorum. Sous la coupole est un baldaquin (celui de Ste. Thérèse donne une idée de cette disposition si on peut comparer les petites choses aux grandes) ; sous ce baldaquin se trouve placé le maître-autel, ou le pape seul dit la messe, les jours de grande fête. Sous cette autel se trouve le tombeau de St. Pierre. On descend dans le caveau par un double escalier en marbre, entre les deux branches duquel prie à genoux la statue de Pie VI, d'une expression de piété indéfinissable. Le tombeau est entouré de 89 lampes allumées. Pour un franc je me fis ouvrir la balustrade en fer, et je passai un quart d'heure agenouillé devant la niche qui contient le sarcophage du saint, qui est la pierre sur laquelle Jésus a bâti son église, tête-à-tête avec le tombeau, les portes en bronze doré ayant été ouvertes. Comme dans une litanie, je nommai là tous mes amis, les uns après les autres.
Dès le premier jour, j'avais envoyé mes lettres et ma carte au cardinal Simeoni, lui demandant une audience pour aujourd'hui, je n'en aurais pas voulu avant, parceque je n'avais pas de costume. Je reçus une réponse favorable. Et ce soir à six heures, avec ma soutane romaine, mon manteau romain et mon chapeau romain, en grand style enfin, je partais pour la Propagande. Je fis anti-chambre une demi-heure, un prêtre américain passa avant moi. J'attendais dans un salon qui a rideaux rouges, fauteuils rouges, chaises rouges, sofa rouge, tapis et tapisseries presque entièrement rouges, et de plus sur la
table était la barette rouge du cardinal. Mon tour arriva. Je traversai cinq salons de suite, et j'entrai. Son Eminence le cardinal Simeoni est un vieillard un peu replet ; la bonté sur la figure, une polites^se toute paternelle dans les manières, la finesse italienne dans l'œil avec un sourire doux, quand il y a lieu de rire.
Je restai avec lui une demi-heure. Que s'est-il passé ^ Ah ! c'est une autre affaire. Je vois sur la découpure du journal que vous m'avez envoyée, que je suis discret et prudent : alors je dois me taire. Avec vous je ne manquerais pas à la prudence en parlant, car il n'y pas de danger que vous ouvriez la bouche ; mais ce ne serait pas discret. Je puis vous dire que j'y retourne demain avec M. Desjardins. Je n'ai pas encore fait mes mémoires, je sonde le terrain, et j'examine de quel côté soufiâe le vent. Pour moi il soufiâera toujours du bon côté, j'ai tendu ma voile au soufl&e de la volonté divine ; à elle de me jeter sur quelle rive elle voudra. Ce qui m'empêche pas qu'il est de mon devoir de tenir la barre du gouvernail du côté que je crois être le meilleur. Fais ton devoir, advienne que pourra. Aime Dieu et va ton chemin. Bon soir. Je suis content de ma journée. Hier a été gai, aujourd'hui a été sérieux et solide. Dormite in Domino.
Dimanche^ 2 février. — Il est dix heures a. m. Je ne sors pas avant midi. Je me repose tranquillement, en disant mon bréviaire, en lisant ma gazette, en faisant ma correspondance. Au Canada il n'est que 4 heures du matin. Je vous parle et vous ne m'entendez pas, plongé que vous êtes dans le duvet de votre lit et l'inconscience du sommeil.
Le bréviaire dit : " Ite et vos in vineam meam : et quod juS' tum fuerity daho vobis. Allez vous aussi travailler à ma vigne, et je vous paierai selon la justice." C'est consolant. Aurions-nous été paresseux jusqu'à cette heure, il est encore temps, de mettre la main à la cognée. Non, nous n'avons pas été complètement oisifs, mais redoublons de fidélité, secouant la poussière de toute affection purement terrestre.
Le soleil entre par ma fenêtre et danse sur le parquet et sur les mûrs. Il apporte dans la chambre une douce chaleur. Les pieds sur une chaise, me chauffant à ce foyer du bon Dieu comme dans un bain de lumière et de vie, je lis " La Presse. " Quand je voyageai à la Baie d'Hudson, je rencontrai un Bourgeois de la compagnie, qui ne recevait la malle qu'une seule fois par année. Il disposait ses journaux à la file, selon le quantième, et il n'en lisait qu'un numéro par jour, en sorte que, quand il était rendu à la dernière page, la malle lui apportait de rechef les nouvelles d'une autre année. Je trouve le moyen ingénieux pour ne pas se surcharger l'esprit d'une pléthore de faits intéressants et insignifiants, et pour étendre sur un espace plus considérable de l'existence le plaisir d'une lecture agréable. Je veux être aussi sage que M. Cotter. Mes journaux arrivent en liasse toutes les semaines. Je n'en lis qu'un seul numéro par jour. J e viens de repasser celui où ils ont massacré mon portrait sans pitié
A 2 heures je rencontrais M. Desjardins au collège canadien. Nous avions fait chacun la moitié du chemin, tout comme pour le règlement de nos difficultés. D'ici au collège, j'ai mesuré le temps juste, il fi^ut un quart d'heure, bon pas. Nous arrangeâmes nos flûtes et accordâmes nos violons pour la veillée de ce soir ; et seuls dans le salon nous mîmes dans la balance le futur et les destinées des deux écoles de médecine de Montréal.
Je reviens à mon couvent et à mon souper par Ste. Prazède où je dis mes vêpres, et en arrivant chez moi, j'arrêtai à l'église neuve du Sacré-Cœur, toute fraîche, brillante de marbre, de tableaux et de fresques à peine finis. Elle est desservie par les religieux, qui se consacrent à l'œuvre de Dom Bosco, le S. Vincent de Paul des temps modernes, la providence des orphelins et des abandonnés d'Italie.
Souper à 5 heures, A 6 J heures, j'étais chez M. Desjardins, 36 via del Tritone ; à 7 heures nous entrions tous deux chez le cardinal Simeoni. Notre audience aura une heure. Nous sortîmes contents, satisfaits, avec les meilleures espérances. Nous
y retournerons mercredi avec nos mémoires. Vous voyez que ça ne languit pas. Cependant il pourrait bien se faire que les choses ne marcheraient pas toujours aussi vite, les affaires à Kome allant le petit train de la Blanche ou de la Prudence.
La franchise domine tous les préjugés, la droiture commande la confiance. Je serai jusqu'au bout franc et droit. Quelquefois on appelle cela rudesse ; mais à la fin du compte, cela devient la plus habile des habiletés. Je ne prendrai jamais de détours, la ruse n'a qu'un temps, et les petits moyens perdent les causes. Cependant je ne veux pas dire que je montre mon jeu à tout le monde, ni que je ne garde pas quelques atouts, sous le tapis.
Maintenant le silence ! je suis si content de la tournure que prennent nos affaires ici que j'éprouve le besoin de le dire. Je ne puis pas le dire aux murs de cette maison, aux ruines des thermes, à la lune, aux étoiles. Je ne veux le dire à personne au Canada ; car on se passe la nouvelle d^, bouche en bouche, les journaux la publient et cela me ferait ici et là-bas un tort incalculable. Je n'en écris rien à mon remplaçant à l'Université, pas même à Monseigneur. Je leur ferai connaître le succès quand il aura eu lieu définitivement. Je glisse le plaisir mon cœur déborde dans le tuyau de l'oreille de ma mère, de mon ami. Vont-ils me trahir ?
M. Desjardins m'a quitté, aux oiseaux. Je m'en reviens à petit pas, me délectant à respirer le grand air, délicieusement. Je me reposais pour la rude journée de demain. Il faut une demi -heure pour venir de la Propagande ici, je pris près d'une heure. Il s'en allait neuf heures, quand je mis le pied sur le seuil de " Villa délia Presentazione. " Le lit me tend les bras, il me prédit des rêves dorés. Bonsoir. Mais encore une fois du silence sur tout ce qui regarde l'objet de ma mission, sur mes pas et mes démarches à cet égard, du silence ! Que Dieu vous bénisse, et que son saint ange vous accompagne et veille sur vous !
Lundi 3 février. Trêve de visites aujourd'hui. J'ai passé toute la journée a la maison pour travailler mon mémoire.
Cependant pour me reposer la tête je suis sorti vers onze heures et jf- portai mes pas du côté du champ de Mars ; et je vis défiler la cavalerie du loi Humbert, environ mille cavaliers coquets avec leurs pantalons bleus-pales et leurs gilets bleusfoncés, le sabre au poing, sur leurs chevaux dansant ; comme spectacle c'est très-gentil ; mais quand on pense que la moitié de la population se saigne jusqu'à l'épuisement pour faire vivre l'autre moitié sous les armes, et que presque tons les jeunes gens gaspillent leur belle jeunesse dans l'oisivité et les désordres des camps, ce n'est plus gai, alors on dit au fond du cœur : vive la liberté de l'Amérique, vive la tranquillité du Canada.
Cet après* midi, j'ai eu la visite de M. Charette, prêtre du diocèse de Montréal, en voyage en Europe, et de M. Captier, le procureur du Séminaire de St. Sulpice à Eome. C'est un homme très important, qui habite la ville éternelle depuis une vingtaine d'années, et qui est très- versé dans les us et coutumes de la cour de Eome. Demain je le rencontrerai ; comme je dois dîner au séminaire canadien, et qu'il y est invité avec M. Desjardins.
Bonsoir ! aujourd'hui je suis court, j'ai tant écrit, et si peu vu et même pensé en dehors du cercle de mon mémoire. Cependant j'ai pensé à vous, St-Lin appartient à tous les cercles d'idées et de sentiments.
Mardi, 4 février. — Belle et bonne journée. J'ai passé Tavant-midi à ma chambre, travaillant à mon mémoire. Les idées venaient abondantes, et se classifiaient d'elles-mêmes ; c'était un plaisir d'écrire.
Je suis allé dîner au séminaire canadien, où il y avait grand gala. J'y étais en bonne compagnie. Outre MM. Palin, Vacher, et Leclerc, directeurs de la maison, et les dix-huit prêtres du Canada qui étudient à Eome, au nombre desquels se trouve M. Cousineau, on voyait autour de la table Monseigneur Lenti, archevêque, vicaire du Cardinal- Vicaire de Eome, le général Linton Si m nions, chargé d'affaire de la reine Victoria, auprès du Saint-Siège, Mgr Coulié, évêque d'Orléans, Mgr Depau, du diocèse d'Ogdensburg, M. Charette d'Albany, M. Desjardins, délégué de l'Ecole de Médecine, le secrétaire de l'évêque d'Orléans, M, Captier, procureur de St. Sulpice à Eome, Mgr. Van den Burden, évêque belge chanoine de Ste- Marie Majeure, Mgr. Savelli, 'aussi chanoine de Ste Marie. Ces deux derniers sont consulteurs à la Propagande, où j'ai affaire.
En m'en revenant, je fis un assez long détour pour aller dire mon bréviaire à l'église de Ste-Agathe. C'est sa fête demain et je n'aurai peut-être pas le temps d'aller lui faire ma visite. Alors je suis arrêté la saluer aux premières vêpres. Je n'ai pas oublié que j'ai été le premier curé de Ste. Agathe au Manitoba, que j'y ai été rassassié de beaucoup de misères et de consolations, que j'y ai appris plus que dans les livres que la vie est une tache de sacrifices, et qu'il faut aimer les petits. Cette petite sainte, si pure, si courageuse, a toujours rayonné aux yeux de ma foi d'une auréole d'amabilité particulière.
Quand j'entrai, on était à chanter vêpres, avec accompagnement d'orgues, une mélodie délicieuse. J'écoutai, assis dans un coin, avec un vrai ravissement, ces paroles des antiennes : Qui êtes-vous, vous qui venez guérir mes blessures. Je suis l'apôtre du Christ ; ne crains rien, ma fille . — Je n'ai jamais appliqué à mon corps de médecine charnelle, mon remède est le Seigneur Jésus-Christ, qui guérit tout par sa parole— Je vous rends grâces, 0 Seigneur Jésus, parce que vous vous êtes souvenu de moi, et que vous avez envoyé votre apôtre pour guérir
mes blessures. — Je vous rends grâces, ô Père de Jésus- Christ, parce que par votre apôtre vous avez rendu à mon sein sa mamelle."
Lisez, si vous en avez le temps la vie de Ste Agathe dans les petits BoUandistes, et ces paroles vous deviendront encore plus belles. Bonsoir.
Mercredi, 5 février. — Oh ! la ! la ! quel soulagement ! je l'ai fini, ce mémoire, et je viens de le porter : 24 pages, bien remplies, en fine écriture. Nous avons été, M. Desjardins et moi, encore plus d'une heure chez le cardinal Simeoni, à donner des explications ; ça n'a pas mauvaise mine. Le cardinal voit le "Pape demain matin, il lui parlera de notre affaire ; et il nous a dit d'y retourner demain soir, c'est incroyable
Allons, soyez muets comme une carpe sur mes affaires. Je compte sur votre discrétion. Vous ne sauriez croire le tort que vous me feriez si quelque chose s'échappait par quelque fissure de votre bouche. Montréal est proche de St. Lin, et Montréal est aux portes de Kome. Les journaux canadiens circulent ici à bien des places.
Jeudi, 6 février. - Je continue mon journal, ma jasette et mon plaisir. Il me reste encore de la besogne sur les bras : une petite lettre d'explication au cardinal Simeoni, laquelle doit lui être remise dans la journée, une nombreuse correspondance qui s'est accumulée pendant ces derniers jours, alors que j'étais tout entier au mémoire, lettres à Mgr Fabre, à M. Colin, à M. Eameau à Paris, etc ; et de plus il me faut copier ce mémoire et autres documents^ dans mon cahier, afin de les conserver. Je regrette mon secrétaire. Donc je ne manque pas d'ouvrage : mais tout de même, je ne suis pas attaché à la glèbe. Je puis marcher dans ma chambre pour me délasser. Je puis lever les yeux de dessus mon papier, regarder par la fenêtre, apercevoir en haut le ciel bleu, et à l'horizon, au sud-est, par une ouverture de cent pieds entre deux maisons, les monts albains,
blenâtres, dentelés. Je puis écouter chanter les petits oiseaux dans notre jardin, et tcnt autour de nous, dans les maisons voisines chanter les italiens et les italiennes, qui turluttent du matin au soir : c'est un roucoulement continuel.
La moitié du jardin est à notre disposition ; l'autre moitié, séparée par un mur haut est à l'usage des religieuses. Cb parterre est entouré d'arbres qui sont étrangers à notre climat, des orangers avec leurs fruits verts et leurs pommes d'or, des magnalias, des poivriers, des rosiers grimpants qui, s'attachant au mur, se hissent à la hauteur de vingt pieds. Les plattes -bandes sont plantées de beaux lauriers, et dans un coin du parterre, des sièges sont abrités par des arbres touffus dont j'ignore le nom. Cette verdure embaume les environs, et vers le milieu du jour, il fait bon d'ouvrir sa fenêtre.
J'allai porter ma lettre à la Propagande. Je m'achetai quelques livres dans une librairie, puis avant de reprendre la route du retour, j'arrêtai quelques instants à la chapelle des Pères du Saint Sacrement, où Jésus-Hostie est exposé jour et nuit, du premier de l'an à la Saint Sylvestre. , Il trône dans un bel ostensoir d'or, aux vastes rayons, sous un dais riche, au milieu de nombreuses lumières. Une vingtaine d'adorateurs priaient silencieux. Ma visite ne fut pas longue, je tâchai de la faire fervente. Elle était intéressée. C'est ce soir que nous devons recevoir à nos mémoires une réponse quelconque, un renvoi, un délai de quelques jours au moins. Advienne ce que Dieu voudra, je suis prêt à tout.
Il est cinq heures. J'ai fait tna toiletté. Je descends souper. Je vais prendre M. Desjardins pour nous rendre ensemble chez le cardinal. A la grâce de Dieu...
9 heures. Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! c'est à n'y pas croire. Péponse favorable sur toute la ligne. Le Saint Père accepte les conclusions de mou mémoire, dans toute l'étendue
et la sincérité de mes demandes. Ma joie est si grande qu'elle en est calme. Je n'ai pas de mots pour le dire. Je télégraphie demain matin à Mgr Fabre. Je lui écrirai ensuite les détails, en lui envoyant la réponse du Cardinal Simeoni. Je vais dire comme M. T... "remarquez bien, il n'y a que cinq jours que j'ai vu pour la première fois, l'éminentissime de la Propagande ; je lui ai fait quatre visites coup sur coup ; écrit deux mémoires, un long et un court ; et voici, comme par enchantement deux de mes questions de réglées, deux sur quatre." Dieu soit béni ! Les deux autres prendront plus de temps, une surtout; de s'\ nature, elle est longue et compliquée. Mais j'espère, j'ai confiance. Après un si bon commencement, l'espérance n'a rien que de naturel. Xothing succeeds like success. Je vais avoir quelques jours, ou peut-être quelques semaines de répit, et de répit forcé, Mgr Jacobini est en convalescence. Il a été très-malade de la grippe, on l'a cru en danger de mort pendant plusieurs jours. Il peut se faire qu'il ne puisse se mettre à l'ouvrage avant plfisieurs semaines. N'importe, j'attendrai ; on ne peut avoir tous les bonheurs à la fois. Pendant ce temps, je préparerai mes pièces, je visiterai les cardinaux, qui font partie de la Propagande ; enfin je tâcherai de faire eu sorte que ce ne soit pas un temps perdu. Dieu soit béni ! Comme je vais dormir tranquille, quoique cependant je n'aie pas encore perdu une heure de sommeil par inquiétude. Quelque chose me disait au fond du cœur que je réussirais, mais je ne pensais pas que ce serait si tôt. Merci à vous, chère, chère mère, merci à vous, bon ami ; merci aux religieuses et aux élèves du couvent" ; merci à tous ceux et celles, qui ont prié pour le succès de mes affaires. Il est probable que quand cette lettre vous arrivera, on connaîtra au moins le sens du télégramme que j'envoie à Monseigneur. Dans tous les cas, soyez discrets. Il y a dans ces lignes des réflexions qu'il ne serait pas bon de rendre publiques. Il vaut mieux en dire moins que trop. Trop gratter cuit, trop parler nuit. Deo gratias !
CHAPITEE DEUXIÈME.