DU 7 AU 14 FEVRIER
Vendredi, 7 février. — A 8 heures, je me rendais au Vatican pour assister au service anniversaire de Pie IX. Hier je rencontrai plusieurs prêtres qui avaient voulu se procurer des billets d'entrée, et qui n'avaient pu en obtenir, le cadre des admissions étant épuisé. J'essayai un autre moyen. Hier soir, après notre entrevue avec le cardinal Simeoni, je lui dis que je désirais beaucoup être présent à la cérémonie funèbre du lendemain, "ïrès-bien, dit -il, signor, très bien, vous aurez votre place." Q sonne son secrétaire et me fait délivrer la carte ciincluse qui me fut une clef pour m'ouvrir toutes les portes.
Je me rends donc une heure et demie d'avance et je pus me choisir une bonne place en avant.
Le service se chantait dans la chapelle Sixtine, la chapelle où ont lieu la plupart des solennités dans lesquelles le pape officie en personne. Les peintures sont de Michel- Ange, plafond et murs latéraux. Ces fresques passent pour les plus belles du monde entier. Il faudrait un petit volume pour en donner une description. Les murs latéraux représentent des scènes, puisées de l'ancien testament à droite, et à gauche puisées de la vie de Jésus-Christ. Le plafond raconte l'histoire de la création, et tout le fond de la chapelle constitue un seul et même tableau, composition colossale, intitulée ^'it^eme^i^ dernier. Paradis, boucs, brebis, enfer, tout y est. Biaise de Cosène avait critiqué le tableau en quelques-unes de ses parties. Pour se venger, Michel-Ange le peignit dans un coin de l'enfer, avec des oreilles d'âne et une queue de serpent. Biaise demanda avec instance au Pape de faire effacer son portrait. Mais le pape répondit par ce bon mot : "où es-tu placé ? —Dans
Tenfer. — Si tu étais dans le purgatoire, il y aurait un remède, mais dans l'enfer il n'y a pas de rédemption. In inferno nuUa est redemptio"
Les cardinaux arrivaient les uns après les autres : le cardinal Moîiaco, le doyen du sacré-collège, le cardinal Parocchi, le Vicaire du pape à Eome, le cardinal Mazella, le savant Jésuite, notre bon vieux père le cardinal Simeoni, le cardinal Rampolla, le secrétaire d'état, au port militaire.
Immédiatement devant moi se trouvaient les sièges des ambassadeurs auprès du Souverain-Pontife remplis de dignitaires galonnés sur tous les sens, au milif^u desquels se détachaient, avec son babit rougo, notre gros général Symmons. Sur les sièges d'honneur, je reconnus notre ancien gouverneur, Lord Dufferin, aujourd'hui ambassadeur auprès du roi Humbert au Quirinal.
Les gardes nobles, avec leur riche costume, sabre au côté, lance au poing, ayant sur la tête les uns des casques en crête de coq étincelants, les autres de blancs panaches, se tenaient sur deux lignes dans l'allée. Un bon nombre de religieuses, qui n'avaient pu trouver place dans les bancs, au milieu d'une cohue prpssée, se faufilaient à travers les militaires et les déplaçaient. C'était charmant de voir ces cornettes en lutte avec les armes et remporter la victoire. Ce que femme veut, Dieu veut.
Le cardinal Hohenlohœ, officiant, entra et vint s'asseoir à la banquette. Puis apparut la croix annonçant le Pape. Toute l'assistance se leva, les cous s'allongèrent, le silence se fit, on aurait pu entendre tomber une épingle.
Le Pape, entouré de prélats portant les pans de sa chape, la mitre blanche sur la tête, parut grand, fluet, avec une figure d'ascète ; un frisson courut par tous mes membres, on se sent en face d'une majesté devant laquelle palissent toutes les grandeurs de la terre. Le Saint Père vint prendre place à son trône, il était à cent pieds de moi ; avec une lunette je le rapprochai à vingt pieds. Les ans ont laissé sur toute sa personne les traces de leur passage ; mais quelle énergie dans ces traits î quelle finesse dans toute cette physionomie ! on sent que cet
homme, en quelque sorte dépouillé des liens de la chair, vit par la volonté ; et la tête, l'intelligence en lui, toujours de plus en plus forte, toujours jeune, survit à des enveloppes corporelles qui s'en vont, ou plutôt les soutient et les ressuscite.
Le service fut chanté, fat enlevé par un chœur nombreux. Inutile de dire que c'était beau. Un jour le roi Henri IV, après avoir entendu raconter une action d'héroïsme, disait : " Pendstoi, brave Grillon, tu es surpassé." Et moi je dirai : "Pends-toi, monsieur Polycarpe, tu es vaincu."
Le Saint Père chanta l'absoute. Il circula par toute l'assemblée comme un courant de solennelle majesté. La voix du pape est forte et tremblante. Quand il étendit la main pour faire le signe de la croix sur le drap mortuaire, il y avait dans le mouvement quelque chose de vaste que n'ont pas les autres évêques : le successeur de Pierre, de son geste, embrasse le monde.
Je sortis à midi et quart, content de mon avant-dîner. Je pris un omnibus à la Place de St.- Pierre qui me déposa à la Place de Venise ; de là je sautai dans un petit char urbain, qui me transporta à la Place des Thermes, a cinq minutes d'ici ; le tout pour six sous, j'avais traversé Rome dans toute sa largeur, ayant pris quarante minutes. J'aurais pu faire ce chemin à pied en une heure ; mais comme j'avais l'estomac vide, cela m'aurait fatigué. Et quoi qu'on en dise, je sais prendre soin de moi.
Samedi, 8 février. ^ Je n'ai pas oublié que ma première visite à Rome avait été pour celle qu'on honore à Ste-Marie Majeure, et que là, dans la simplicité de mon cœui, j'ai mis mes affaires sous sa protection. A la suite au succès de cette semaine, je lui devais une autre visite, celle-ci de remerciement. Après dîner, un peu fatigué, ayant été plongé tout l'avant-midi dans le dépouillement et les réponses de ma correspondance accumulée, je fis une marche du côté de cette basilique. J'en profitai pour la visiter dans tous ses détails, le livre d'explications à la main. Impossible de tout vous décrire, alors ne décrivons rien.
Je rentre de cliez le cardinal Simeoni, pour la cinquième fois, Son Emirience m'avait dit de revenir ce soir, afin de me montrer la lettre qu'il envoie à Mgr Fabre. C'est superbe. Elle couvre toute l'étendue de mes deux premières demandes. J'ai profite de cette visite pour donner de nouvelles explications que Son Eminence a paru goûter. 11 a deis manières toutes paternelles. La bonté joue un grand rôle dans le règlement des choses humaines.
Vraiment la chance me poursuit. Demain ont lieu à St. Pierre du Vatican, non dans le vaste vaisseau, mais dans une chapelle au-dessus du portique les cérémonies d'une béatification, l'avant-iriidi à 10 heures, et l'après-midi à quatre heures. N'a pas des billets d'admission qui veut. J'ai été assez heureux pour en recevoir deux. Le premier se lit comme suit: ^^11 Signor Proulx, Vice-Redore^ delUUifiiversita Lav^l in Montréal potra intervenire alla ceremonia délia soletine Beatificazione, Dominica 9 febhraio, aile ore 10 ant. Il priserite biglietto e personale. L'ingresso sara dal portons di Brinzo e per la scala Regia — (^signée^ Postulator generalis congregationis Oratorii." Vous n'avez pas besoin de traduction, votre connaissance de l'italien et du latin est assez forte pour vous tirer d'affaire.
Le second billet est conçu dans les mêmes termes et oriffj de la même signature, excepté ce qui suit : "/ signori in frack e cravata hiarica. Le signore in abito iiero et vélo in testa. Qtiinta tribuna a sinistra entrando." Ce qui veut dire : les messieurs en habit à queue et avec cravate blanche ; les dames en habit noir et le voile sur la tête. Cinquième tribune à gauche en entrant.
J'ai reçu votre lettre du 16 janvier, dans laquelle vous m'annoncez que tout le monde est bien. ''Caroline est malade, Alphonsine tousse, Moïse pleure disant qu'il à la grippe.*
J'ai bien ri eu lisant cette preuve des prémisses. Pour un professeur de logique oratoire, c est fort. Il est vrai que vous veniez d'écrire que vous cogniez des clous.
Voici une bonne journée de passée où j'ai abattu bien de la correspondance. Ce n'est pas la vôtre qui me coûte le plus cher, car sur ces pages la plume parle de l'abondance du cœur. Vous griffonner ces lignes m'est un délassement, c'est pour me refaire" la main ; avec les cardinaux je prends une plus beUe écriture. Dites-moi ce que vous préférez, des pattes de mouche étendues sur un grand nombre de pages, ou une belle calligraphie resserrée en quelques lignes : je ferai ce qui vous sera agréable. Et, long ou court, je vous consacrerai ma demi -heure mes trois quarts d'heure, et même mon heure, quand les circonstances le permettront. Pour vous, vous ne sauriez m'écrire trop long. Il ne faut pas dire : Je ne veux pas vous déranger dans vos affaires, comme si cela prenait un temps bien considérable pour lire une lettre. Cependant il ne faudrait pas vous fatiguer, ni nuire à aucun de vos devoirs. Mais, n'est-ce pas presqu'un devoir de faire luire par la ^ fenêtre de mon exil lointain, un rayon de soleil du pays. Notre vrai pays, c'est le ciel, et voilà pourquoi Dieu nous envoie de temps en tJmps, toujours, des rayons de grâce pour nous réchauffer, nous réjouir, nous consoler, nous soutenir ; ncus ne pouvons peiner du matin jusqu'au soir, s'il ne vient pas des moments de répit. Les quarts d'heure de lépit^que je passe dans mes conversations d'outremer avec des personnes qui me comprennent, me rafraîchissent l'âme et me fortifient l'esprit pour le jour suivant. Est-ce un temps perdu ? l'ennui, le dégoût, et l'indifférence vague m'en feraient perdre bien davantage. Ce n'est pas pour rien que Dieu sème les roses au milieu des épines du chemin. Il est dix heures, je m'arrête, vous allez dire que je commence à rêver. Mais les patriaches et les prophètes ont souvent trouvé la vérité en rêve. Toujours est-il que j'abonde de paix et de contentement intérieur. Que le même Dieu qui m'enveloppe ici de ses miséricordes, vous inonde la-bas de ses délices, de ses croix qu'il fait bon de por-
ter, de ses patiences longues et de ses souffrances résignées plus douces au cœur que les joies fugitives d'un monde qui n'est autres chose qu'une ombre et un simulacre de réalité. Donc, bonsoir 1
Plusieurs paroissiens de Sc.-Lin écrivirent à leur curé pendant son séjour à Rome. Il se fit une habitude et un plaisir de répondre à tous. J'insère ici, et plus loin, quelques-unes de ces réponses, que j'ai sous la main. Elles ne pourront que compléter ce journal, et lui donner de la variété.
A Demoiselle A. L, .,. Ma cbère enfant, Ta petite lettre m'a fait grand plaisir. Elle est bien dite, elle a du style ; ainsi en ont tous ceux qui écrivent ce qu'ils pensent, naturellement, sans recberclie ni enflure.
Je n'ai eu que du beau temps, pendant que le vent vous secouait à St.-Lin ; et j'ai passé entre deux tempêtes, une en avant, Tautre en arrière. Cela m'arrive quelquefois de passer entre le zist et le zest La traversée a bien été un peu houleuse, mais pour la saison la 7ner nous a été bonne. Du reste toutes les mêlées sont bonnes.
J'ai été plus sage que toi ; aussi je suis pins avancé en âo^e et en expérience, et je me suis bien donné garde de me laisser gripper.
Merci pour les nouvelles que tu me donnes. En échange je t'envoie le Château St.-Ange. Il s'appelait autrefois le môle d'Adrien, parceque cet empereur l'avait fait bâtir pour lui servir de tombeau. Voici ce qu'on lit dans les livres presque mot à mot. L'an 590 la peste ravagea Eome. Le pape ordonna une procession, lui-même portait !a statue de la Madonne. Le cortège traversait pieusement les rues désertes, lorsque en face du mausolée d'Adrien, on entendit dans les airs une voix angélique qui prononçait ces paroles : Regina cœli laetare, alléluia^ et les deux versets qui suivent. Le Pontife et le peuple s'agenouillèrent pénétrées d'un saint respect, et le Pape Grégoire inspiré s'écria : Ora pro nohis Deum, alléluia, priez pour nous, alléluia, en ce moment un ange, se posant sur la cime du mausolée, remit une épée dans son fourreau, pour faire comprendre que l'Eternel mettait un terme aux maux qui
désolaient la ville. En effet, au moment même, îa peste cessa, et ceux qui en étaient atteints furent guéris instantanément. Pour perpétuer le souvenir de cette apparition miraculeuse, Boniface IV érigea au haut du mausolée une chapelle qu'il dédia à St.- Michel et qu'on orna plus tard de la statue de cei archange. Et puis voilà !
Maintenant pour ce petit bout de narration, tu vas te trouver obligée, mais non pas sous peine de faute grave, de réciter à mon intention le Salve Begina, combien de fois, je laisse cela à ta discrétion.
Ici je pensionne dans un couvent. Ainsi me voilà devenu,, non-seulement comme toi, demi-pensionnaire, mais pensionnaire tout- à-fait. Console-toi, samedi dernier, je n'ai pas eu le ruban, moi non plus. Tu salueras pour moi M. et Madame L... et crois-moi, etc..
Dimanche, 9 février. — Me voici revenu au crayon de mine. Je vous écris de la Quinta Tribuna, dans la chapelle au-dessus du poi tique de St.- Pierre ; et je n'ai pas apporté mon encrier jusqu'ici.
Ce matin, à 9 heures, je prenais le tramway pour la Béatification du bienheureux Ancini. «Je montais le long escalier royal, suivant les flots d'une nombreuse population qui s'écoulaient eu montant. J'arrive dans une vaste église, car c'en est une, sans chaises ni bancs bondée d'une foule debout. J'étais à cent pieds de la balustrade, s J'entrepris de m'y rendre ; aussitôt qu'il se faisait la moindre fissure dans cette masse humaine, je m'y introduisais. Mes compagnons regardaient à droite à gauche, je ne regardais qu'en avant. Lorsque je devenais un coin de fer qui serrait trop les deux murs latéraux composés de chair humaine, je m'arrêtais un moment, pour reprendre un peu plus tard. La persévérance vient à bout de tout. Quand l'office commença, j'étais au premier rang appuyé sur la balustrade en marbre. Et venez me déloger maintenant.
Quelle agglutination de brRs et de têtes ! des hommes, des femmes, des abbés, des religieux, noirs, des blancs, des rouges, des religieuses aux cornettes diverses ; on parle italien, allemand, français, anglais. Vous êtes pris comme dans un étau. Si les jambes vous manquent de fatigue, laissez-vous retomber sur votre voisin ou votre voisine, qui vous servira d'appui, s'appuyant lui-même ou elle-même sur son voisin et ainsi de suite jusqu'à la porte. Je suis mieux cet après-midi, mon billet me donnait droit à une place de tribune.
Tout de même le spectacle est beau. L'église est illuminée d'une myriade de cierges, qui scintillent au-dessus de l'autel, qui brillent sur cent lustres suspendus, qui courent le long de la corniche. En attendant que l'office commençât, j'entrepris de les compter, et j'en trouvai deux mille cinquante.
Entrent au chœur, cardinaux avec calotte rouge, archevêques avec pallium blanc, évêques et menu fretin. Un prélat monte dans une tribune, et lit le décret de Béatification pendant un quart d'heure. De qui ? de Jean Juvenal Ancina. Qu'a-t-il fait ? je n'en sais rien. Je le demande à mo i voisin. Il me dit : c'était un oratorien, un fils de St.- Philippe de Néri, voilà tout ce que je connais. En sortant après la messe, deux tableaux très grands et très beaux exposés de chaque côté de la porte m'en apprirent un peu plus long. L'un représente une femme malade assise dans un fauteuil près de son lit, ayant à son côté une servante debout ; un prêtre la bénit avec une relique du bienheureux, et l'inscription dit qu'elle fut guérie. Sur le second tableau on voit, dans une église, un soldat, ayant derrière lui deux officiers debout, agenouillé devant une image de Juvénal Ancina, et instantanément il se sent guéri d'une maladie mortelle : " Alexander Vacca correptus diurua et gravissima fistula inter sextam et septimam costam sinistri lateris adprecans coram heati Joannis Juvenalis Ancina imaginerriy ad plénum sanitatis robur instantanée perfecteque restituitur, Alexandre Vacca, affligé de puis longtemps d'une très
maligne fistule entre la sixième et la septième côte du côté gauche, en priant devant l'image du bienheureux Jean Juvénal Ancinciy recouvra toute la force de sa santé instament et complètement. "
Aussitôt le décret lu, un voile tomba derrière l'autel, et laissa voir un beau tableau du bienheureux, apparaissant tout rayonnant dans un jeu de lumière mystérieuse. Ce fat un moment saisissant. Le chœur entonna le Te Beuw., et la foule répondait. Ces chantres eurent des répétitions, des roulades, des accent? des mélodies admirables pour redire ces deux versets. Aeternd fac cum sandis tids in gloria numerarl. Admettez-le avec les saints dans la gloire étemelle. Et rege eos et extolle illos usque in aeternum. Et conduisez- les, et élevez les jusque dans l'éternité.
J'oubliai la foule, la cohue, et les coups de coude ; Tenthousiasme me gagnait. Cet homme venait d'être proclamé l'élu de Dieu Urhi et Orbi, à la Ville et à l'Univers ; devant des réprésentants de toutes les nations, du milieu de ce sénat du collège apostolique, parmi les pompes du culte, à travers les nuages d'encens et des flots de lumière. Quand viendra notre tour ? Le Canada ne verra-t-il pas quelques-uns de ses enfants monter sur les autels. On fera une fête, ce jour-là. Le bienheureux Ancina, sur sa toile, s'élévant au ciel où tend son regard, entouré d'anges qui portent les uns sa crosse, les autres sa mitre, semblait nous sourire. Il n'y a que l'église catholique qui puisse manier les choses célestes et les intérêts temporels avec autant de gloire et d'autorité.
La messe n'eut rien d'extraordinaire, excepté le chant, qui était enlevant.
Je dînai à un restaurant sur la place de St. -Pierre, et me rendis à la grande basilique à 12J heures. Pendant trois heures et demi, le livre et le plan de l'église à la main, j'allais de tableau en tableau, de statue en statue, d'autel en autel, examinant et admirant tout. Maintenant que je n'ai plus besoin de ces pages de Biaiser, je vous les envoie.
Pour me reposer je m'asseyais devant les œuvres les plus
l)elles. Je me suis assis devant la communion de St.- Jérôme^ devant la statue de St Philippe, qui presse son cœur de ses deux mains, ayant ses yeux levés vers le ciel dans un regard d'amour. A ses pieds un ange tient un Kvre ouvert où on lie -ces paroles : De exœlso misit i<jnem in ossihus w^eis. Du ciel il a allumé le feu dans mes os.
Le salut commence. Désappointement général. ( hacun voulait voir le pape, qui a coutume d'y venir ; et le pape ne sort pas retenu par le deuil, son frère le cardinal Pecci est mort hier. C'est bien dommage, de ma tribune, au-dessus du chœur, au premier rang, j'avais une place magnifique pour voir ie Saint Père.
En rentrant, je trouve trois lettres sur ma tabk. Il commençait à faire brun, j'allumai. Je regarde, une lettre de Paris, je la connais, elle est de Mgr Labelle. Les deux autres sont de St.-Lin. Une est cachetée et recachetée, je sais de qui. Cependant je ne les ouvre pas encore. J'ôte mon chapeau, moa manteau romain, je les pends à leur clou. Je place mon fauteuil le dos tourné à la lumière, pas trop loin, pas trop près, J'ôte mes bottes pour mettre mes beaux petits souliers rouges, afin d'être plus à mon aise. Enfin je veux jouir. Connaissezvous ce que c'est que le prix d'une lettre, qui n'est pas une lettre d'affaire, sur une terre étrangère ? D'abord j'ouvre celle de Mgr Labelle, elle est pleine de bonnes paroles et de bonnes nouvelles. Puis le coeur me bat, la main tremble. Que m'arrive t-il de St.-Lin ? Je n'ouvris pas celle-ci, mais l'autre, voulant aller par gradation. C'est Annie M..., une bonne petite lettre, bien tournée. Enfin je brisai le cachet de cire. M J... se présente, bonne, douce, timide et rieuse. Enfin, vous... Je relus ces lettres deux fois, et je les savourai. La cloche sonna le souper.
Il paraît que ma figure rayonnait, mes compagnons de table me dirent : "qu'avez-vous, vous paraissez heureux. — Heureux, je le suis. Tout m'arrive à souhait ! "Adieu, ma chère mèfe, vous n'avez aucune raison de vous chagriner. J'aime à vous voir gaie, comme autrefois lorsque vous turlutiez du matin
jusqu'au soir, et que dous mangions un grand panier de cerises à nous deux dans notre journée, ou que nous enfilions chacun une douzaine de concombres. Bonsoir et portez- vous bien.
Lundi, 10 février. — Journée bien calme. Avant-midi passé dans ma correspondance, après-dîner je vais faire une visite au collège canadien, où je vois surtout M. Vacher sulpicien français^ qui a passé une vingtaine d'années à Montréal et que j'ai bien connu à St. -Jacques. Je m'en revins par la via Vinti settem^ hre, pour visiter en passant les églises de Ste. -Suzanne et de St. -Bernard, en face Tune de .rautre, sur la place St.-Bernardo.
Sainte Suzanne refuse la main de Galère Maximien, fils de Dioclétien. Sa chasteté fut protégée par un ange. Sa tête fut abattue par la hache du bourreau. L'histoire de son martyre se déroule sur les murs de l'église. Dans la nef, la peinture raconte l'histoire de Suzanne Tancienne, sauvée par Daniel. Sous le maître-autel reposent les restes de Suzanne chrétienne. Au milieu de vingt autres, j'y ai lu une jolie inscription. Petrus Frandscus Fontana meritis et annisplenus hic resurrectionem expectat P. F. F. plein d'années et de mérites attend ici la résurrection." Fasse le ciel que notre vie soit aussi remplie de mérites que de jours I
St.-Bernard est une rotonde, qui appartient aux religieux Cisterciens. Le jour y arrive par la coupole. On y admire, rangés en cercle, dans de grands niches les statues colossales de St.-Augustin, de Ste-Monique, de St.-Bernard, de Ste. -Marie Madeleine, St.-François d'Assise, de Ste.-Catherine, de St. -Jérôme, et de Ste.-Scholastique. Qui les aurait pour notre église !
Je me rappelai que le supérieur de ces religieux cirterciens est le Rév. P. Smeulders, délégué au Canada par le St. Siège, pour arranger la difficulté de Laval. Je lui fis visite. Il se rappela fort bien de m'avoir vu à Montréal chez les Pères oblats, et ici même, il y a cinq ans, avec Mgr Label e. Il fat très heureux d'apprendre les nouvelles récentes, et e l'assurai que ses rapports d'autrefois avaient contribué à amener le présent résultat.
Ce soir, M. Meunier, prêtre de Montréal, qui a fait Jla traversée aa mois d'août avec M. Honoré Beaudoin et qui vient d'arriver de Jérusalem, est venu souper avec moi. Je lui ai dit que mon paroissien l'avait trouvé* bien plus aimable que Vautre. Comme nous sortions de table, M. Desjardins entre au salon. Nous avons passé ensemble une soirée agréable. Le cardinal Simeoni vient de me faire demander à la Propagande pour demain soir. Nous irons. Ce sera la sixième fuis, et pas la dernière. Je ne partirai pas avant d'avoir vu le fond du sac. Bonsoir !
Mardiy 11 février. — J'arrive de chez le cardinal Simeoni. Je viens de^faire une bonne œuvre, un bon coup, s'il n'est pas mauvais
Avant midi, travail interrompu par deux entr'actes, pour recevoir M. Charette et M. Cousineau. Après-midi, promenade avec M. Cousineau jusqu'à 6 heures, que je revins souper.
Nous visitâmes en dehors des murs les jardins de la villa Borghèse, coteau, ravins, prairies, forêt où circulent avec caprice des routes sur lesquelles roulent les équipages en recherche de grand air, et marchent plus prosaïquement les piétons comme nous.
Nous revînmes par le Piiicio, la promenade à la mode dans l'intérieur des murs : colline couverte de bosquets autour desquelles courent de belles allées. C'est le rendez-vous, sur le soir, de la société romaine. Du sommet de cette colline, on jouit d'une vue magnifique sur la ville, apercevant la coupole de St.-Pierre, la masse ronde du château St.-Ange, les deux tours de S. Giacomo, la coupole surbaissée du Panthéon, l'égUse de Ste.-Marie d'Ara cœli sur le Capitole, la colonne de Marc- Aurèle, le grand palais du Quirinal, où habite le roi Humbert ; tout un chaos de maisons et d'églises ; une partie de la campagne romaine, morne et solitaire, et plus loin une chaîne de collines bleues, qui bornent l'horizon.
En passant, nous entrâmes dans l'église de Ste Marie du
peuple, sur la "place du peuple riche en peintures, et surtout en tombeaux. Cette idée de confier à une famille opulente une chapelle, une colonne, pour servir de sépulture à un de ses membres défunts, a orné les églises de chefs-d'œuvre innombrables, sans qu'il en coûtât rien à la fabrique, ni à l'église. Celle-ci est bâtie sur le lieu où fut enterré Néron, le cruel persécuteur des chrétiens.
Une petite prière nous arrêta à la trinité-des- Monts, belle église, bâtie par les Français, laquelle appartient aujourd'hui aux religieuses du Sacré-Cœur. On y remarque, entr'autres une descente de la croix, touchante. Cela me fit plaisir de revoir le costume si connu au Sault-au- Récollet. Bonsoir !
Mercredi, 12 février. — Avant-dîner, travail ; après-dîner repos. Eepos pour la tête, pas pour les jambes. Un quart d'heule de marche me conduit au collège canadien, où je prends M. Cousineau et M. St Germain, un prêtre de Nicolet, qui étudie à Rome ; un autre quart d'heure nous conduit à la place Bocca délia Verita, où aous montons dans le tramway pour St Paulhors-les-murs. De là, à pied, nous nous rendons à St "Paul-aux trois- fontaines ; une demi-heure pour aller, une demi-heure pour revenir. Le tramway nous ramène à Rome ; une autre demi-heure plus tard j'entre dans ma chambre. La promenade avait duré cinq heures.
Lisez les pages 142, 143, et 144 de Bléser et vous aurez l'histoire de St Paul-hors-les-murs, à mon goût la plus frappante de Rome après St Pierre.
Marbie cipollin, marbres veinés, granit gris du Simplon, porphyre rouge, albâtre oriental, qui pour le fond et pour les veines rappelle le tigre d'Afrique, marbre vert, toutes les richesses et les pierres précieuses que St Jean vit dans la Jérusalem céleste, sont entrées dans la construction de cette basilique. C'est un éblouissement de soixante douze marbres 'différents, avec un pavé dans lequel on se mire littéralement.
On y compte jusqu'à quatre-vingt colonnes de granit. Audessus des trois nefs du milieu et dans le transept on voit une longue série de médaillons en mosaïque représentant les papes.
kauts de quatre pieds et demi. J'y ai salué St.-Lin, venant immédiatement après St.-Pierre. Uue dame qui a été guérie par son intercession a donné deux diamants pour être enchâssés dans la prunelle des yeux. Quand le soleil donne sur ce portrait, des éclairs partent de ce regard étincelant pour tOQiber sur les spectateurs. Il me regarda d'un trait enflammé. Cela me fit du bien. Je le priai pour moi et pour mes paroissiens. Il me regardait toujours de son œil de feu. Je m'éloignai et sa prunelle de soleil ardent me suivait toujours.
Aux Trois fontaines, il y a trois églises, les uues à côté des auti'es ; lo celle qui renferme les trois sources qui jaillirent là où bondit la tête de St. -Paul, comme il est expliqué à la page 142 de Bléser, On y voit la colonne sur laquelle reposa le cou du saint apôtre pour recevoir le tranchant du fer meurtrier, et un tableau du crucifîment de St.-Pierre. Les trois fontaines sont enfermées dans des parois en marbre. J'y puisai de Teau, et j'en bus dans l'intention de m'infiltrer au cœur Tesprit de sacrifice. 2o. — L'église de l'Echelle, ainsi appelée d'une vision accordée par Dieu à Saint Bernard pendant que ce saint docteui y célébrait le saint sacrifice de la messe. II vit une échelle miraculeuse qui allait de la terre au ciel, et un grand nombre d'âmes des fidèles trépassés qui en montaient les degrés. C'est ici que Mgr Bourget prit les reliques insiojnes de Saint Zenon et ses compagnons qu'il déposa à Montréal avec tant de solennité en 1870 je crois. Ce trésor abondant d'ossements sacrés repose sous l'autel, et au-dessus de l'escalier qui descend, on lit cette inscription. " Ici reposent, d'après une ancienne tradition les corps de Saint Zenon et de dix-mille deux-cent-trois soldats ses compagnons." 3o. — Enfin la plus grande et la moins intéressante des trois églises, qui sert de chapitre aux trappistes, qui ont la garde de ces trois églises et le soin de cultiver et d'assainir les champs voisins. Avec la feuille d'un arbre très-commun sur leur propriété, appelé eucalyptus, ils font une boisson qui ressemble, plus ou moins, à la chartreuse. Nous en bûmes un verre pour nous réchauffer ou nous rafraîchir, et nous reprîmes le chemin de St.-Paulhors-les-murs.
— gc? —
C'est un plaisir Je marcber sur une belle route, en compagnie d'anciens amis, par un beau soleil, une température du mois de mai. Le temps est d'un beau solide. Depuis quinze jours, il n'a plu que deux fois, et encore pas longtemps. Cependant ce matin il y eut grand émoi dans la ville. Il y avait gelé pendant la nuit, et la glace pouvait avoir l'épaisseur d'une feuille de papier. Une personne à qui je parlais de notre glace de trois pieds d'épais, me rit au nez, et partit convaincue que je voulais lui faire une histoire.
En revenant, du tramway nous saluâmes la petite chapelle, qui désigne l'endroit où St. Pierre et St. Paul, marchant au maityre, se séparèrent.
Le carnaval est commencé à Kome.
Les bureaux sont fermés en général ; les classes suspendues. Les affaires chôment. C'est congé général d'ici après le mercredi des cendres. Quand même je voudrais pousser mes affaires devant la congrégation, ce serait inutile, tout le monde se repose. Bonsoir '
Demoiselle Annie M. — Ma chère enfant, j'ai reçu ta petite lettre, toute pleine de nouvelles. C'est comme cela qu'il faut toujours écrire. Quand on est loin, on aime à savoir ce qui se passe chez ses amis. Je te félicite d'avoir obtenu un ruban, et un vert encore, 11 ne te manque plus qu'un shamrock. Si je passe par la geni of the sea, par l'Irlande, en m'en retournant, je t'en appoiterai un.
Je vous remercie toutes, vous qui chantez le cantique à Marie, vous voyez que vous êtes écoutées. Le ciel écoute toujours les cœurs purs. L'étoile de la mer m'a' obtenu bonne traversée, bon voyage, et bonne santé C'est bien, continue d'intéresser Saint Patrice à l'affaire. Saiyit Patrick is a gréai saint. Il aime toutes les filles de la Verte Erin, surtout celle qui tire un peu sur le rouge.
Je t'envoie une image, le vrai portrait Je la Saiute Vierge, peinte par Saint Luc, qui l'avait connue. Eu retour je te demande de me dire un Ave Maria, devant la statue de Notre Dame de Pitié, donnée par ta mère. J'ai rencontré ici, pas loin de ma pension, un glorieux souvenir irlandais, le cœur d'un grand homme, et ce qui est mieux, d'un grand chrétien, de Daniel O'Connell. Il est conservé dans l'église de Ste. Agathe, desservie par les prêtres du séminaire irlandais, qui y est attenant. Le basrelief du monument représente le fier patriote, paraissant au parlement après sa première élection, et refusant de prêter le serment d'allégeance, qui fut aboli, grâce à ses efforts, en 1829, par l'acte d'émancipation des catholiques. Voici comme se lit l'inscription : " This monument contains the heart of O'Connell^ ivho dying at Genoa, on his way to the Eternal City, bequeated his soûl to God, his body to Irelandj and his heart to Rome. He is represented at the bar ofthe British House of Gommions 1829, %uhen he refused to take the anti-catholic déclaration in the remarquable loords : I at once reject the déclaration : part of it 1 beleive to be untrue, and the rest I know to be false. "
Voilà qui est noble. Je te souhaite de toujours conserver comme lui un cœur vraiment irlandais, ce qui veut dire un cœur catholique ; car l'un ne va pas sans l'autre. Je salue ton père et ta mère, et vous souhaite à tous une bonne santé.
Jeudi j 13 février. — Hier avaat de partir pour St-Paul, voici le petit boniment de discours que je fis à la Sr Providence, pas la Providence du Bon Dieu, mais celle de cette maison, économe et ménagère de son métier. " Ma sœur, je vous ai dit, dès le premier jour, que j'étais ici à l'essai. Voici quinze jours ce soir que je suis sous votre toit, j'ai fini mon temps d'épreuve, mon noviciat. Je viens m'assurer si je serai reçu profès. — Je suis très bien ici, on ne peut être mieux. Le seul inconvénient est que je suis loin de la Propagande. Il est ai
vrai que nous avons des omnibus à la porte ; mais à la longue, des omnibus coûtent quelque chose ; et le soir, quand il est tard, pour m'en revenir, je ne les trouve pas toujours sous la main. Cependant à termes égaux, c'est un petit inconvénient que je supporterai facilement, à raison du calme, du silence que m'appoite votre maison. — 11 m'est offert une pension, au centre de la ville, dans une communauté d'hommes, pour six francs par jour. A part l'effacement de la distance, je sais bien que je ne serai pas mieux qu'ici ; même je n'y rencontrerai pas les petits soins que vous me prodiguez, et ma chambre sera loin d'être aussi bien tenue. Car, voulez-vous être dévoré jusqu'aux os, mettez-vous avec les femmes ( les mauvaises ) ? Voulez- vous être porté sur la main, mettez- vous avec les femmes ( les bonnes ). Elles sont comme la langue, dont il est parlé dans les fables d'Esope, elles sont ce qu'il y a de pire et ce qu'il y a de meilleur. — Je ne viens pas demander la charité. Si cela fait votre affaire, je vous donnerai six francs par jour. Si je dîne en ville, ce sera toujours six francs. Si je prends dîner et souper en dehors, ce ne sera plus que trois francs ; si je fais de petits voyages de quelques jours hors de Rome, je vous paierai un franc par jour pour le privilège de garder ma chambre. Là-dessus je dirai ma messe gratis tous les matins , je pourrai me faire servir le souper plus tôt, et j'aurai droit à une tasse de thé au lieu de vin. Quant à tout trouble et toute dépense extra, je les paierai. Les bons marchés font les bons amis. Parlez de ces conditions à votre supérieure, et demain matin, vous me donnerez une réponse.
Ce matin Sr Providence me dit : " Nous acceptons vos conditions. Nous ne pouvons nous décider à vous laisser partir, vous laisseriez un vide trop grand dans notre maison. Vous êtes un trésor. '' Et cinquante autres bêtises du même genre.
Je compris qu'avec mon offre, elles faisaient leur affaire. Le franc en Europe vaut à peu près vingt centins et cinq francs font une piastre. D'un autre côté, ce n'est pas cher, à Rome, pour le genre de pension que l'on donne ici. Sans compter les avantages que me procure cet isolement pour lire, étudier,
'sortir et visiter à ma guise. J'aime bien à être libre dans mes mouvements.
Comme de coutume, travail jusqu'au dîner, puis la promenade. Je portai mes pas vers Ste-Julitte. En passant devant St Vital sur la rue Nationale, j'y descendis ; car cette église est bâtie sur le sol antique de Rome qui est douze et quinze pieds plus bas que le sol actuel. Les fresques et les tableaux étalent sous nos yeux les supplices d'un grand nombre de martyrs, entr'autres de saint Vital étendu sur le chevalet et de St.-Vital succombant sous les pierres de ceux qui le lapident. D'un côté, on voit la décapitation de St Gervais, et de l'autre côté Saint-Protais qui attend s(»n tour pour présenter sa tête au bourreau. Tous deux étaient fils de Saint- Vital.
En revenant j'arrêtai à Sainte-Marie des Monts, l'église qu'affectionnait Saint- Benoit Joseph Labre. Dans le voisinage se trouve sa chambre que je visitai il y a cinq ans. Dans cette église, un autel lui est dédié, au-dessous duquel on voit en cire un fac-similé de son corps. Vraiment je n'ai pu m'empêcher de remarquer qu'il ressemble au père Mathieu. Là aussi on conserve ses reliques.
Ste. -Marie des Monts renferme de bien belles peintures. Sur le maître-autel, sous la coupole, est exposée à la vénération des fidèles une image de la Sainte-Vierge devant laquelle il s'est obtenu bien des miracles. Ainsi le disent les nombreux ex-voto qui tapissent les murs. Je demandai pour moi et mes amis l'esprit de détachement dont Marie d'abord avait donné l'exemple, et qu'a si bien pratiqué le Samt-Mendiant, qui fait aujourd'hui la principale gloire de ce temple, Benoît Labre.
Dix heures vont sonner, mon règlement me dit de finir ma journée, car j'ai un règlement que les circonstances m'ont formé. Lever à 5 heures ; à 6 heures la messe ; 6| heures le déjeuner qui consiste en un morceau de pain et une tasse de café. De 7 heures à midi, travail. En même temps que moi, à 7 heures, alors que j'entre dans ma chambre par la porte, le soleil y entre par la fenêtre. Il en sortira à midi, avec moi. J 'écarte les rideaux pour lui laisser coudées franches. C'est le
seul poêle de la maison. Je place ma table et ma chaise sur le chemin de ses rayons et pendant cinq heures nous faisons notre devoir, de compagnie ; lui, me réchauffant le dos et les pieds ; moi pensant et écrivant. A midi, dîner. En quittant la table, je prends mon chapeau, et je sors pour visiter les personnes ou les choses, et je ne rentre qu'entre cinq ou six heures. Bréviaire et lecture des journaux, à 7 heures souper. A 8 heures, travail, jusqu'à dix heures. C'est le moment habituel de ma conversation écrite avec vous, et ce n'est pas le moins agréable. Mes journées se ressemblent, excepté les trois jours de corvée que m'a imposés mon mémoire; excepté certains soirs quand je vais à la Propagande ; alors je soupe à oj heures, et je ne rentre que vers 8J heures. Du reste ces visites ne changent rien aux autres divisions de la journée.
Je parle et vous ne liiez ces paroles qu'à la lin du mois. Nous sommes donc bien loin. Au revoir.
du 14 au 21 févkiek.
Ma chère mère et mon bon ami,
Vendredi^ 14 féorier. — Hier au soir, je vous donnais les heures de mon règlement ; et la première chose que j'ai faite ce matin, ça été d'y manquer. Aussi voyez la tentation qui m'arrivait pendant la messe.
"M. le Vice-Eecteur, cet avant- midi on doit chanter une messe (à lOJ heures^ dans la catacombe de Saint- Valentin ; et après la messe M. de Rossi donnera une conférence qui, je crois, vous intéressera. Nous partirons à 9J heures, et nous serons heureux de jonir de votre compagnie — Votre très humble et respectueux J. A. Saint-Germain."
A 9 J heures je partais. A 10 heures nous franchissions la porte du peuple, au nord de la ville, et un mille plus loin, dans la campagne, par une ouverture pratiquée dans la colline, nous entrions, précédés, accompagnés, suivis d'une foule de personnes, dans la catacombe.
Les catacombes sont de longs souterrains, ramifiés en tous sens, qui servaient de cimetière aux premiers chrétiens de Rome. Je laisse à de Bléser le soin de vous en donner la description et de vous en faire l'histoire.
Pas loin de l'entrée, s'ouvre une assez large salle, au milieu de laquelle s'élève l'autel. La foule se presse à l'entour du célébrant. Je m'enfonce dans un des six corridors qui laissent voir de trois côtés leurs gueules noircis, et leurs entrailles ténébreuses, éclairées de distance en distance par une maigre chandelle. Je m'éloigne, prenant une nouvelle route tantôt à droite, tantôt à gauche ; l'allée se rétrécit, s'élargit. Le tuf
sous vos pieds, sur vos côtés, au-dessus de votre tête. Dans les parois, vous voyez les excavations, où étaient déposés les corps. Je m'avance toujours.
Le chant m'arrive voilé, lointain, mystérieux. Vient-il de gauche, vient-il de droite, de dessous terre, l'oreille ne peut saisir le foyer d'où il part, tantôt faible et mourant, tantôt grossissant par un effet de l'écho comme un tonnerre.
C'était beau, nouveau. Je m'assis, priant, méditant, rêveur. Les ombres des premiers chrétiens, qui avaient assisté dans ces lieux au saint sacrifice, pendant les persécutions, peut-être à la veille de leur martyre, me hantaient. Je me réjouissais de fouler le sol sanctifié tant de fois de leurs pas et de leurs prières. Je me trouvais transporté dix-huit siècles en arrière ; je voyais, j'entendais comme le prolongement et l'écho d'un passé bénit, renouvelé, ressuscité.
A la porte de la catacombe, on est à déblayer une ancienne basilique, consacrée à S. Valentin. C'est là que M. de Eossi, le plus éminent des archéologues de Rome, donna sa conférence. Elle fut intéressante. Nous étions debout sur des décombres, tout entourés de vieilles inscriptions sur marbres, la plupart brisées. Vis-à-moi s'en trouvait une toute entière. Je la copiai, la voici.
"Hic jacet lonianius nutritor et papas trium fratrum depositus Tridie idus Augustas, Honorio Aug. VI. Benemerenti in pace vixit P. M. XI —Ici repose Jonianius père nourricier de trois frères, inhumé le trois des ides d'août, la sixième année du règne d'Honorius. En faisant le bien, il vécut eu paix, année...? Je laisse aux antiquaires d'expliquer le chiffre. Comme sur les croix du cimetière de St.-Lin on rencontre des inscriptions qui blessent la grammaire française, ainsi dans les catacombes la grammaire latine n'était plus respectée. Cette épitaphe renferme trois fautes de latin. —
J'achetai une grammaire et un dictionnaire italiens. Et je rentrai chez nous à quatre heures ; et depuis ma plume trotte, voulant gagner le temps perdu, Bonsoir !
Cependant après le souper, j'eus une petite distraction
M. Desjardins étant venu faire avec moi un bout de veillée. Il était un peu découragé de certaines nouvelles qu'il avait reçues. Pour moi, je trouve que tout va bien.
Samedi, 15 février. — Encore une brèche à mon règlement, A dix heures et trois-quarts je partais pour la Propagande, où j'ai été remettre une lettre au cardinal Simeoni.
Franchement la Providence est bonne. Pour entrer ma quatrième question, j'attends que Mgr Jacobini soit bien. Pour la troisième, je ne savais par quel bout la toucher ; j'avais peur de froisser certains intérêts qu'il importe de ménager, et j'attendais les événements. Ne voilà-t-il pas que, par la maladresse de nos adversaires, la question est amenée devant le cardinal Simeoni. Je l'ai appris hier par le Dr Desjardius. Vous pouvez croire si j'ai saisi la balle au bond. De suite le matin, j'ai écrit au Cardinal, lui demandant de ne pas répondre avant de m'avoir vu, et lui laissant entrevoir les atouts que j'avais à apporter dans le jeu. Maintenant je suis certain qu'il va désirer avoir un mémoire. Ma position se trouve excellente. Je donnerai tout simplement des explications, et ce sont les autres qui auront apporté la question sur le tapis. La tournure que prend cette affaire m'est un grand soulagement.
Je m'attends à ce que les dissidents de l'Ecole feront de l'opposition aux amendements à la charte que présente la majorité de l'Ecole. Cela ne me regarde pas. Mes nouveaux arrangements avec l'Ecole ne pourront être conclus que lorsqu'elle aura réussi à amender dûment sa charte : ce qu'elle fait à ses risques et dépens. Si les dissidents veulent se rendre désagréables à Rome par leur opposition ; s'ils veulent ruiner leur Ecole par des divisions intestines, c'est leur affaire. Ce qui pourrait leur arriver de plus mal, ce serait de réussir à faire rejeter ou remettre le bill.
Qu'il passe ou ne passe pas, mon affaire est toujours belle; selon la position que ces messieurs nous feront, je me mettrai sur un pied ou sur l'autre. Je vous dit ceci afin que l'intétêt fraternel et maternel que vous portez au succès de mon entreprise, ne s'inquiète pas des oppositions que l'on pourra faire à
Québec. Elles ne peuvent faire tort au plan que je poursuis.
Après dîner, travail jusqu'à cinq heures, alors que MM. Cousineau et Saint- Germain viennent me porter un paquet de journaux. A 5 J heures souper avec du bon thé ; ce dont j'ai besoin de temps en temps pour me relever les nerfs. Le vin est plus nourrissant, mais le thé est dans les habitudes d'un Canadien.
A 7 heures, chez le Cardinal Simeoni avec M. Desjardins, nous l'avons déterminé à télégraphier lui-même à Mgr. Fabre que ce que nous faisons est agréable au Saint-Siège, cela en sus des lettres que nous avons. Un télégramme, de la part du Préfet de la Congrégation, témoigne, plus qu'on ne peut le dire , du désir de la Cour de Rome de voir réussir notre projet. Maintenant vienne l'opposition que voudra. Tant pis pour elle ! Si elle réussit grâce aux passions du moment, son triomphe sera de courte durée. Pour nous, notre cause est appuyée sur le roc solide, à elle la durée, l'avenir et la victoire définitive.
J'attends une réponse à ma lettre du Havre, mardi, mercredi soir au plus tard. Je ne m'impatienterai pas auparavant. Je ne veux pas faire comme une certaine cousine, prendre mes désirs pour une réalité, et vouloir que les lettres aillent plus vite que la malle. Si je ne reçois pas cette réponse mercredi, je gronderai, mais pas contre vous ; car j'ai deviné que vous ne pourriez pas me négliger. Je gronderai contre la mer, le vaisseau, le chemin de fer, et ces lambins de facteurs italiens. Bonsoir !
Dimanche 16 Fém^er. — Cet avant-midi s'est passé comme un jour de semaine. L'après-midi a été consacré à visiter les sanctuaires, suivez-moi via Magenta, SolferinOy Piazza OinquecentOy via VinimalCy Tirino, Piazza di S. Maria MaggiorCy via Merulanay et nous voici à St.- Jean de Latran.
Portail imposant, mère et tête de toutes les églises, la basilique de St.-Jean de Latran est la basilique du Pape ; St.- Pierre n*est que sa chapelle privée. Je charge Bléser des détails.
Ce Bléser est uu livre vraiment commode qui me sauve bien de l'écriture, et dont les longueurs vous ennuient peutêtre. Je comprends que ce qui m'intéresse ici sur les lieux, n'a plus qu'un intérêt médiocre, alors qu'on le voit seulement de l'œil de l'imagination, à seize-cents lieux de distance. Dans tous les cas, vous n'avez qu'à sauter à pieds joints, par-dessus les pages imprimées ci-annexées. Mais cela ne me coûte pas cher de découper et de coller ; et le faire pour vous m'est un plaisir.
Ce qui m'a frappé surtout au milieu des richesses que renferme ce temple, c'est cette mosaïque immense qui embrasse toute l'étendue de l'abside au-dessus du maître-autel. J'aurais donné cher pour voir transporter à St.-Lin les douze apôtres, qui ornent de chaque côté les piliers de la nef principale.
Tout près de la basilique de St.-Jean de Latran est la scala sancta^ c.-à.-d. le saint escalier, l'escalier du palais de Pilate à Jérusalem. *'Notre-Seigneur, dit toujours Bléser, le monta et le descendit quatre fois dans la matinée du jour' de sa passion : d'abord en arrivant chez le gouverneur romain ; ensuite en allant chez Hérode et en revenant ; enfin après avoir été condamné à mort, portant la couronne d'épines."
Je gravis les vingt-huit marches à genoux, en disant mon chapelet. Je n'étais pas seul. Une dizaine de personnes étaient engagées dans le même exercice. Je dis mes petites heures devant ce trésor si riche en reliques, dont parle de Bléser.
Continuant notre course, prenez avec moi la via de S. Jovanni, et nous arrivons au Colisée, con:}truction gigantesque,
amphithéâtre monstrueux, pouvant contenir jusqu'à 87,000 spectateurs, où furent livrés aux bêtes tant de martyrs : lieu souillé par toutes les passions et toutes les cruautés, lieu sanctifié par tous les dévouements et tous les sacrifices. Cette masse énorme, à moitié détruite, à moitié conservée, l'image la plus vraie de cette puissance romaine solide et prodigieuse, mesure 335 pieds de longueur à l'intérieur ; 160 de largeur et 135 de hauteur. On voit encore les cages où étaient conservés les bêtes féroces nourries pour l'usage des jeux et des spectacles publics. Le mal était à la base de ces réjouissances populaires, elles ont passé, le bien seul demeure.
De là je gagnai le Forum, Foro Romano, le centre de la vie de l'antique république ; on est aujourd'hui à le déblayer, et le pavé en certains endroits se trouve 39 pieds plus bas que le sol actuel. Le Forum vous apparaît comme une forêt de colonnes brisées ; quelques-unes intactes semblent vous regarder debout dans leur majesté. Ce lieu a vu passer bien des séditions, des révolutions, et si ses pierres pouvaient parler, elles pourraient nous dire comme les grandeurs humaines finissent toujours par le néant. Le Forumii eii ruine est comme le tombeau du plus fier et du plus orgueilleux pouvoir que les hommes aient jamais réussi à édifier.
Tournant sur la gauche, je pris la rue S. Théodore que je suivis jusqu'à Vtla in Vilahro, et là je me trouvai en face de St.-George, votre patron, église assez humble, dont le portique est entouré d'un haut grillage en fer. Tout était fermé. Je me promenai assez longtemps, dans cette rue à demi-déserte. Cinq petits garçons jouaient aux billes. Aucun sacristain ne venait ouvrir. Je regardais dans mon guide. Il dit : "Cette église est rarement ouverte, on frappera à gauche derrière l'arc des orfèvres. " Je traversai l'arc des orfèvres, je frappai à la porte, le sacristain n'y était pas. Un homme se présente, me fait attendre dix minutes pendant qu'il court ça et là ; enfin il vient me dire qu'il ne trouve pas la clef. Au balai St.-George, pour aujourd'hui. Mais je reviendrai. Peut-être aurai-je plus de chance le matin. Donc, au revoir !
J'allai dire mes vêpres à l'église de S. Maria délia Consolazione, un peu au nord. On était à y dire le chapelet, puis on y chanta le salut. Seulement une vingtaine de personnes assistaient à l'oflOu^e ; mais elles priaient tout haut, elles chantaient toutes enseixible, faisant autant de bruit que si elles eussent éjé un cent. Mon guide ne parle pas de cette église, il a tort, car elle est bien jolie.
De là je montai au Capitole, Je suis un gaulois, mais les oies ne m'ont pas arrêté comme ils ont fait pour un de mes ancêtres il y a 2400 ans. Sur la droite se trouve l'église de S. Marie in ara cœl% riche et intéressante. Ecoutez ce qu'en dit de Bléser encore.
Je voulus voir la niche où l'on renferme le Bamhino. Un vieux religieux ouvrit une porte, tira sur la ficelle, ouvrit une seconde porte, enfin sortit la niche. Je lui donnai un franc ; il me remit une image après l'avoir fait toucher la statue du petit Jésus ; je vous l'envoie.
Sur la grille d'une chapelle, on lit ces mots en lettres d'or : Si quœris miracula. Si vous cherchez des miracles. Sousentendu, c'est ici que vous ea trouverez. Je vais bien voir. J'en ai demandé quatre. 0 démens, o pia, o dulcis Virgo Maria !
La brunante descendait sur la ville. Par de petites rues tortueuses, je me rendis sur la Piazza Venezia, où les petits chars de la rue nationale me transportèrent à la rue Solferino. Mon pèlerinage était fini.
Bonsoir ! Dès aujourd'hui je dois vous prévenir qu'il pourrait bien se faire que je ne serais pas prêt à retourner pour Pâques. Mgr Jacobini met du temps à se rétablir. Après tout. Dieu a été si bon de régler si vite les deux premières questions qui pressaient, que nous pouvons bien attendre avec patience et résignation, ses moments pour régler les antres. Je continuerai à vous écrire peut-être jusqu'au rassasiement. Par la pensée, je vis avec vous ; je vous parle tous les jours, cela m'empêche de m'ennuyer. Mais toute conversation demande deux interlocuteurs ; c'est pourquoi j'espère que vous continuerez à m'écrire. Les moindres bagatelles, venant de vous,
m'intéressent. Prenez courage, bonne mère ; quelques semaines de moins ou de plus sTîr une absence de plusieurs mois, la différence n'est pas grande.
Lundi, 11 février. — Eeprenons la plume, la conversation, et le plaisir. Matinée, travail. Ah ! ah ! voici deux jours d'ont le règlement est intact. Les sœurs d'ici, bien entendu, me trouvent réguKer comme un papier de musique. La supérieure me dit avoir découvert à cela que j'avais été chapelain. Vous allez être surpris que j'aie trouvé, par delà l'océan, le secret et l'habitude d'une telle régularité.
Or, j'avais besoin d'un papier parchemin transparent pour copier, sans peine, une carte qui doit entier dans mes documents. On me dit que j'en aurais à la place d^Espagne, tout près de la Propagande. Je pris pour m'y rendre un chemin nouveau, afin de passer sur le Corso, qui est très animé en ces jours de Carnaval. Les petits chars me transportèrent à la place Venezia, je suivis le Corso jusqu'à l'église de S. Carlo ciel Corso ; la rue ^tait remplie d'une foule oiseuse et grouillante, qui s'amusait des gestes de groupes masqués qui allaient et venaient, faisant mille drôleries que je ne trouvais pas drôles. La via délie Corrozze me conduit au magasin indiqué où je trouvai ce que je cherchais. Je revins à l'église St-Charles ; la porte en était fermée, à cause des allées et venues du Carnaval sans doute. Je remontai à l'église S. Lorenzo, porte fermée. Allons, est-ce que parmi ces centaines de sanctuaires je n'en trouverai pas un pour y dire mon bréviaire. Je pris des petites rues à di'oite, et j'arrivai à une église, dont j'ignorais le nom. Sortant Bléser de ma poche, il m'apprit que c'était l'égKse de sainte Marie Madeleine, et je le charge de vous la décrire.
La Providence avait conduit mes pas. J'éprouvai une vraie consolation à invoquer la Madone du salut, après mes demandes d'hier à Vara coeli, et à vénérer les reliques de S. Camille, à qui je demandai de sa compassion pour les misères humaines. Je n'oubliai pas qu'une jeunesse orageuse ne Tempêcha point de parvenir à un haut degré de sainteté.
En passant devant l'église de Ste-Marie de la Rotonde ( Panthéon ), la porte était ouverte, j'entrai. Comme c'est vaste, on est surpassé quand on pense que ce sont là les dimensions de la coupole de St- Pierre.
Je m'agenouillai devant un tombeau, non pas celui d'un saint, mais celui d'un homme de génie, mort bien jeune, qui pourtant a inondé Rome de ses chefs-d'œuvre, je veux dire Raphaël. Requiescat in pace.
Un autre tombeau s'élève en face gardé par un soldat, orné de fleurs, celui de Victor-Emmanuel. Voici la réflexion que sa présence suggère à mon de Bléser : " Que sa cendre repose en paix près de celle des martyrs, et à l'ombre de cette croix dont il n'a été le disciple ni comme homme, ni comme roi."
Deux pas me conduisent à Sainte Marie de la Minerve, Voilà un vaisseau dont l'aspect en entrant vous empoigne, comme à St-Pierre, à St-Jean de Latran, à Sainte Marie des Anges, à l'Ara Cœli. Je m'agenouillai devant l'autel de St- Thomas, lui demandant la science théologique, pas la sienne en son entier, je n'en ai pas besoin ; mais une science suffisante pour être sage, comme dit St-Paul, secundwm scientiam. Ne manquez pas de lire ce qui est dit de la Confrérie des dots, c'est touchant.
Dites-moi, n'est-ce pas vrai que c'est un plaisir de faire le tour d'une belle église, remplie de richesses artistiques, de reliques saintes, de souvenirs intéressants, ayant à la main ces pages que je vous envoie. Alors il n'y a plus de vague, de mystère dans ce qui vous entoure. Chaque image, chaqus statue a une voix ; le cœur est élargi, l'âme rafraîchie. A la maison j'ai de l'ouvrage, dans mes entrevues j'ai des soucis ; mais dans ces visites aux sanctuaires de toutes sortes, je rencontre des compensations qui me font bénir mon sort présent. Dieu m'est trop bon. Et je n'ai pas le courage de lui dire de m'être plus sévère. Il connaît mieux ce qui convient à ma faiblesse.
Je rentrai à 6 heures, et je trouvai sur ma table une carte de M. A. Captier, procureur-général de la compagnie de St- Sulpice, avec cette note : " Je regrette de n'avoir pas trouvé
M. le Vice-Recteur, et le prie de vonloir bien venir déjeuner demain mardi à la Procure, à midi et demi." Nous irons.
A M. Ubald Ethier. -^ Mon cher ami. Voudriez-vous m'en-
voyer une copie de Tarrangement passé entre .. Prenez votre
plus belle main, non pas celle qui a copié les derniers documents que vous m*avez envoyés par la poste. J'ai eu autant de misère à les décliiôrer que s'ils eussent été écrits par moi.
Vous me manquez ici : je trouve le métier dur que d'avoir à faire, seul, tant d'écritures, c'est dans des circonstances comme celles-ci que l''on comprend la valeur d'un homme comme vous !
Je vous envoie St-Jean de Latran, omnium urhis et arhis ecclesiaruon mater et caput. C'est une vraie jouissance pour moi, dans mes temps libres, de visiter ces sanctuaires si pieux, si riches en œuvres d'art, en trésors de reliques saintes, et en souvenirs touchants. J'ai acheté de bons livres qui expliquent tout, et qui ressuscitent pour moi un passé souvent inconnu;
J'ai été aussi sui-pris que peiné d'apprendre la mort subite qui a frappé au milieu de votre famille. La dernière fois que
je suis allé voir M. A , qui aurait cru que votre tante si
alerte, si vivante, partirait avant lui. Veuillez passer mes condoléances à votre grand'père, et l'assurer que mes prières sont acquises pour le soulagement de Tâme de celle qui lui était si chère.
Mes affaires ne vont pas mal, mais il pourrait bien se faire qu'il me serait impossible d'aller faire mes Pâques à St-Lin. Mes saints à votre nouveau bourgeois ; n'est-ce pas qu'il a la main douce ? Saluez pour moi votre père, et votre mère si pieuse, lui demandant de faire une petite prière à mon intenti(^. Pour vous, croyez que je demeure avec etc.
Mardi, 18 février. — Fidèle au règlement, je travaille comme un brave tout l'avant-midi. A midi, je soitais pour aller dîner chez M. Captier. Il a à sa table une vingtaine de jeunes gens, qui étudient à Rome. Il prend aussi des pensionnaires. De ce temps-ci il n'en a qu'un, le Père Rabot, de Normandie.
Ayez peu de conseillers, le trop grand nombre gâte les affaires ; mais si vous en rencontrez un sage, prudent, discret, et
surtout désintéressé, pTofitez-en ; c'est un trésor, A force de méditer sur un sujet, on finit par ne pas voir les obstacles, ou par en voir trop. Un œil étranger, quand il est sain, donne des visées qu'on n'apercevait pas tout d'abord.
Au sortir de la Procure, je voulus faire une longue marche. La vie de bureau que je mène, demande de l'exercice. Il faut se donner de la fatigue, pour aider la digestion et l'acclimatation. Je descendis le Quattro Fontane jusqu'à Ste-Marie Majeure, je pris tout droit la via Carlo Alberto, je longeai le carré Victor Emonanuel, beau jardin bien entretenu, qui renferme des restes considérables de VAqua Julia, je pris sur la gauche la via Gairoli, par la via S. Bibiana, je passai sous le chemin de fer, et je sortis dans la campagne par la porte S. Lorenzo ; et après dix minutes de marche j'arrivais à St-Laurenthofs-lcs-murs. Je laisse la parole à mon guide, qui vous dira des choses touchantes sur le martyr de ce jeune diacre. Ce qu'il ne vous dira pas, c'est que le tombeau de Pie IX est ici, dans la basilique souterraine, fort simple, conformément à la volonté expresse du saint pape, se composant d'un sarcophage de marbre, dans une niche peinte, et entouré d'une grille de fer. Nombre de couronnes sont appendues aux murs ; j'y dépose la couronne de mon chapelet, récité aussi pieusement que je pus.
A côté de l'église, au milieu des arbres verts ( Campo Verano ) s'étend un vaste cimetière. L'entrée en est gardée par quatre statues symboliques : le Silence, la Charité, l'Espérance et la Méditation. Je m'y enfonçai, regardant les monuments divers, allant d'admiration en admiration. Je devins jaloux : si seulement j'avais la millième partie de ces richesses funèbres pour mon dortoir des morts. Hélas ! me disais-je, par manière de consolation, j'ai mieux, j'ai la bonne volonté, j'ai la foi et la piété de mes paroissiens.
Rentré à six heures, je termine ma journée en vous souhaitant le bon soir ! Pour la première fois depuis que je suis à Rome, je me couche avant dix heures.
Mercredi, 19 février. — Ce matin, premier jour du carême, je résolus d'aller recevoir les cendres à Sainte Sabine, première
station, là où s'ouvre à Rome la sainte quarantaine. Mai? Sainte Sabine reste loin de la via Milazzo. Je me suis mis en route à neuf heures. Le tramway me déposa à la place Magnanapoli, sur la rue nationnale. Far la via del Grillo ; la via Tor de Conti, la via délia Consolazione, et une petite rue qui n'a pas de nom, je tombai dans la via in VekibrOy chez St. Georges.
La porte était encore fermée, J'allai chercher un homme, il alla chercher une femme. Elle ne voulait pas ouvrir, J'insistai. Elle faisait des difficultés. J'offris de l'argent, c'est ce qu'elle voulait. Elle ouvrit. Ce n'est pas St. Pierre de Kome, pas même St. Lin. Voici ce qu'en dit Bedecker.
"Eglise fondée au IVe siècle,reconstruite par Léon II et consacrée à S. Georges et à S. Sébastien. Elle a subi ensuite de nombreuses réparations, et son portail date de l'une d'elles. Selon une inscription en vers, (le nom de Velahrum a été transfor mé au moyen-âge de " vélum aureum"). L'intérieur a la forme d'une basilique à trois nefs, avec 16 colonnes antiques et un vieux tabernacle. Les fresques de Giotto, qui en décoraient jadis l'abside, ont été complètement repeintes. Cette église est rarement ouverte ; on frappera à la porte No 9, derrière l'arc des orfèvres. Fête patronale le 20 janvier et le 23 avril."
De son côté de Bleser dit : " Cette église est une des plus anciennes de Eome ; on en rapporte la fondation au IXe siècle. Elle fut rebâtie au Vlle siècle sous Léon II, et restaurée au XII le par le cardinal Stéfaneschi, qui confia à Giotto le soin de peindre la tribune. On ne voit presque plus rien des peint uves, qui ont été retouchées plus tard d'une manière affreuse. L'intérieur est à trois nefs divisées par seize colonnes dont deux
le marbre violet. L'autel est recouvert d'un ciborium du XlIIe siècle. Sous la confession on remarque la tête de S. Georges, martyr, déposé ici par le pape Zacharie. Le 23 avril on expose la lance et l'étendard du saint, qui fut tribun militaire et
ouffrit le martyre sous Dioclétien. "
Je n'ai pas vu la tête du saint, mais j'ai prié pour vous devant la confession. De la lance et de l'étendard, je n'ai vu que l'espèce de caricature qu'on a peinte sur la toile. On y voit quelques tombeaux modestes, entr'autres celui d'un cardinal de Médicis, qui prit son titre cardinalice de cette église. Ce qui m'a le plus intéressé, c'est une lettre du pape St Grégoire, qui est gravé sur un marbre faisant partie de la façade de l'église. J'en ai copié la première partie pour vous.
" S. Gregori Papae I, cognomento Magni, epistola ad Maximum abbatem, quâ ecclesise S. Georgii curam Mariano ejusque successoribus committit. — Quia ecclesiam S. Georgii, positam in loco, qui ad sedèm dicitur minorem, quam oportet diligentiam habere cognovimus, utile esse prospeximus, quoniam monasterium tuum eidem Ecclesise noscitur esse conjunctuin, ejus tibi curam committere, hortantes et ut soUicitudinem illic congruam studeas liabere, et psalmodiée officium solemniter exhibere facias, etc."
Le Velabrum est situé au pied de l'Aventin et du Palatin, où Romulus fut élevé et commença sa ville ; c'est dans cette vallée qu'eut lieu l'enlèvement des Sabines.
De là passant sur la Fiazza délia Bocca delta Verita, ce qui est tout près, j'arrêtai à Ste Marie-in-Gosmediu^ qui est aussi une des stations de ce jour. Le pavé, en marbre de diverses couleurs diversement agencées, est aussi riche de nuances qu'un beau tapis de Turquie. J'ai vu l'énorme figure, dans la bouche de laquelle les Romains mettaient la main, dit-on, lorsqu'ils prêtaient serment. J'ai descendu dans la crypte de Saint Cyrille, où nombre de lampes brûlaient devant nombre de reliquaires exposés dans des niches sur les murs latéraux : on n'y a pas ménagé les reliques, on y voit jusqu'à un crâne tout entier. J'y pus méditer à mon aise les belles paroles, qui sont gravées au-dessus de l'escalier, qui conduisent dans ce souterrain mystérieux : " Quanta passi sunt tormenta ut ad palmam martyrii pervenirent. — Quels touiments n'ont-ils pas soufferts pour acquérir la palme du martyre. " Je saluai par la
pensée la mémoire de St -Augustin, que Ton dit avoir enseigné la rhétorique dans les environs.
Au sortir de Ste- Marie, en suivant la via Salaco.^ on prend la deuxième rue à gauche pour monter à Ste-Sabine, qui s'élève sur le sommet du mont Aventin. Dans la chapelle où se trouve ce si beau tableau de la Sainte Vierge et de Saint Dominique, je lus, sur un tombeau, une inscription, qui dit dans sa concision : " Ut moriens viveret, vixit ut moriturus. — Afin qu'en mourant, il vécut, il vécut comme devant mourir." Le français n'a pas l'élégance de la phrase latine. On y chantait la messe, avec diacre et sous-diacre. Belles cérémonies, et très peu de monde, peut-être une quinzaine de personnes. Un père dominicain, qui pensionne ici, était au chœur. Je me dis, sans faire plus d'attention : " voici un père qui ressemble au nôtre." De retour je découvris que c'était lui. " Je vous ai bien vu, dit-il, dans le bas de la nef, et si vous n'aviez pas été aussi loin, j'aurais fait mieux que vous, je vous aurais bien reconnu. — Mais, mon père, je n'étais pas plus loin de vous que vous n'étiez loin de moi. "
Une minute de marche me conduisit à St- Alexis, qui est tout près, sur la même hauteur. Quand on a passé comme vous, deux grands mois à exercer la Perle cachée, on ne peut être indifférent à ce qui regarde St Alexis.
Je vous envoie, sur cette église les pages de de Bleser, qui vous donnera des explications charmantes. Conserrez-les moi. J'ai fait mes prières devant l'escalier sous lequel repose une statue de St Alexis, près du puits où il puisa de Tisau, au pied de la Madone qui lui parla à Edesse, et au haut de l'escalier qui conduit à l'église souterraine, où sont déposés les corps de St Alexis, de St Boniface et de Ste Aglaé. Je ne pus y descendre, n'ayant pas trouvé le sacristain pour m'ouvrir la porte. J e me propose d'y retourner ; le pourrai-je ? Il y a tant de choses intéressantes à voir encore.
Une autre minute de marche me conduisit à un beau jardin ; pour deux sous, je m'en fis ouvrir la porte. Par des allées couvertes d'une voûte de verdure je me rendis sur le bord de la
— accote abrupte, et du liaut d'une plate-forme, je considérai le ta» bleau de Rome se déroulant à mes pieds, du Tibre promenant ses méandres à travers les palais et les églises. Au fond du jardin, je visitai une petite église, Ste-Marie Aventine, appartenant aux chevaliers de Malte, qui ont joué un si grand rôle dans la lutte du christianisme contre l'islamisme. Je croyais l'ordre éteint. Mon ignorance fut dissipée au service de Pie IX, en voyant le grand-maître en costume superbe, venir se placer devant moi, et me cacher une partie des cérémonies.
Il passait midi. En m'en revenant, par une petite rue tortueuse, j'entrai dans un restaurant de troisième ordre ; une lampe brûlait devant l'image de la Madone. Je fis un bon dîner pour vingt deux sous. C'est le premier honnête homme, qui ne m'ait pas fait payer mon titre d'étranger.
Jeudi, 20 février. — Avant-midi de labeur, après-midi de
repos. Je me rendis au Collège canadien, où je pris M. C
et son inséparable M. St-G D'abord j'allai, place de
la Minerve, acheter un bréviaire ( j'ai oublié à St-Lin la partie du printemps ) un petit missel, un horœ diurnœ et un novum testamentum . Puis nous traversâmes le Tibre par le Ponte SistOy et montâmes sur les hauteurs, où s'élève l'église de S. Pietro in Montorio. De la place devant l'église, dominant le Tibre de 185 pieds, on découvre une admirable vue de Home et de ses environs.
Passant par le nuovo passeggio publico del Gamiculo, entre les arbres et les verdures d'un beau et grand parc public, qui comprend tout le flanc du Janicule, nous arrivons à S. Onuphre.
Je priai devant les tombes du Tasse et de Mezzofanti, l'un grand poète, l'autre savant éminent. Sous le chêne du Tasse, il y a dans la poésie des environs, de quoi exciter et nourrir l'inspiration et l'enthousiasme lyrique. Vous trouverez dans ma bibliothèque l'ouvrage du Tasse, la Jérusalem délivrée.
Nous descendîmes dans la via Lungara, pour revenir prendre le pont Sisto, arrêtant sur la route à deux petites églises, consacrées l'une à S. Jean Baptiste, l'autre à Ste Doro-
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thée. Mes guides n'en parlent pas ; au milieu des richesses de Eome, elles sont mises de côté. Au Canada nous en ferions bien nos beaux dimancbes.
En passant au collège canadien, j'avais pris deux lettres. J'eus la force ou la faiblesse de ne pas les lire, et de les porter cachetées dans ma poche toute l'après-midi. Je ne voulais pas pendant cette lecture bénie, entendre des paroles étrangères, ni voir fixés sur moi des regards indiscrets. Je voulais le silence de ma chambre pour respirer dans la solitude calme, plus à mon aise, le parfum de ces nouvelles du pays.
Merci de votre persévérance à m*écrire, bien que le journal de ma traversée ait retardé à vous parvenir. Je me sens bien et gai. Bon appétit, bon sommeil. Journées bien équilibrées entre le travail et les visites. Bon succès, bonnes espérances, fondées sur quelque chose. Il faudrait vraiment être exigeant pour n'être pas content. Et là-bas, des amis qui s'obstinent à penser à nous, quand ils se croient oubliés ; ah ! pour moi je n'oublierai pas cela. Merci, bonsoir et au revoir ! Continuez toujours de m'écrire à Rome, jusqu'à ce que je donne un contreordre.
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