DE ST-JEAN-DE-MAXJRIENNE A ROME
Dimanche, 26 janvier (Lundi, 27 j. — St-Michel, nous montons toujours ; des taches de neige recouvrent le sol ici et là ; La Praz, six pouces de neige. Je la salue comme une vieille amie, une canadienne. Modane, on passe à la douane, et nous prenons un train italien. " Partenza, Partenza " au lieu du mot qui donne le signal depuis le Havre : " Messieurs les voyageurs, en voiture, s'il vous plaît, en voiture. "
A lOJ heures nous partons. Dix minutes après nous sommes dans le tunnel du Mont Cénis. Voici ce qu'en dit mon guide ; " Ce tunnel a trois lieues de long, il a été commencé en janvier 1861 et terminé le 26 décembre 1870. Le percement s'est fait à l'aide de machines spéciales, mues par l'air comprimé sous la direction des ingénieurs Sourmellier, Grandis, et Grattoni. Le nombre des ouvriers occupés de chaque côté était en moyenne de 1500 à 2000. L'ensemble des frais s'est monté à 75 millions de francs. Les parois sont presque partout maçonnées, la largeur est de 25 pieds et la hauteur de 19. Il y a une lanterne tous les quinze cents pieds." La traversée cette fois a duré 30 minutes.
Stazione di Bernadecchio. Salut beau ciel d'Italie, pur comme l'azur, riant comme la lumière. Déjà les maisonnettes de ces montagnes se distinguent par une forme, une couleur et un goût artistiques,
Baulard, Oulx, et nous entrons dans la belle vallée de la Loire. Salhertrand et Chiomonte. Les Alpes sont plus coquettes de ce côté-ci que du côté français.
La vallée se rétrécit en un ravin sauvage, bizarre, charmant. Chaque coteau est littéralement couvert de vignes ; on voit la route du Mont- Cénis monter en ziz-zag sur le flanc à pic. Tout-à-coup à vos pieds Suse nous apparaît au fond de son vallon circulaire, er-tj-rréo de hauts peupliers et de vignobles épées, Manea-Susa,
J'ai faim. Kien à manger à ces petites stations, où. nous
n*arrêtons qu'une demi-minute. Une heure et quart nous sépare encore de Turin. Patientons.
Ah ! Ah ! à Bussoleno j'ai pu me procurer une bouteille de chiomonte, et deux croûtons desséchés comme ceux de M. D...
La vallée s'est étendue en une plaine large d'un mille plus ou moins, bordée de hauts remparts de montagnes, cultivée aux petits soins, vraie forêt de châtaignes ; c'est gentil. 11 fait chaud, il fait bon.
Enfin ce n'est plus une vallée, c'est la vaste plaine du Piémont ( au pied des monts ) uni comme la main. Bougone, S. Antoroio, Condove^ S. Amhrogio, Angliana^ Rosta, Alpignano, et aux portes de Turin Collegno. Tous ces noms sonnent doux et sonores. La langue italienne est musicale.
25 minutes d'arrêt à Turin où je prends un café au lait. Je connais cette belle ville, à la population raisonnable, pour l'avoir visitée il y a cinq ans.
Nous traversons le Pô — plaine unie — puis le terrain devient plus accidenté jusqu'à Asti^ le premier endroit où nous arrêtons passant par-dessus toutes les autres stations, car nous sommes dans un train rapide, galopant, cahotant, qui me permet à peine d'écrire.
Alexandrie, Novi ; à 5 heures nous entrons dans les collines et les montagnes qui entourent et fortifient Gênes. A 5 h heures, Gênes.
Lundi, 27 janvier (mardi, 28). — Il est une heure de l'aprèS' midi ; nous quittons Gênes. Tout droit je me rends à Rome, où j'arriverai vers llj heures ce soir. Je puis entamer la nuit prochaine, j'ai si bien dormi cette nuit, me couchant à 10, me levant à 8 heures.
Hier soir, j'ai circulé dans les rues étroites, à travers les palais de marbre, hauts, architecturaux de Gênes la superbe.
Superbe en effet ! et quand on songe que ces palais ont été élevés il y a plus de quatre siècles, alors que le luxe des maisons particulières était moins développé qu'aujourd'hui, on est frappé d'étonnement.
J'ai passé l'avant- midi au cimetière Campo santo. Je l'avais déjà visité ; il n'en a pas été moins nouveau pour moi. Le crayon se refuse à décrire tant de richesses, de sculptures si fines, si délicates, si variées, marbre qui pleure, qui prie, qui espère. Ah ! que j'aurais voulu vous voir là !
En passant à la cathédrale S. Lorenzo, j'arrêtai. Il y a une chapelle dédiée à S. Jean Baptiste, où se trouvent les reliquesinsignes de ce saint Précurseur, apportées de la Palestine pendant les croisades. Je ne manquai pas de les visiter ( ce qui coûte un franc ), et de m'agenouiller devant elles pour prier mon saint patron.
De Gênes à Spezia, on suit la rivière ou plutôt la rive du levant, un des plus beaux pays du monde. D'un côté la vaste mer, de l'autre une montagne qui s'élève en amphithéâtre, couverte de forêts d'oliviers, de palmiers et d'oranges, de vignes hautes, où se détachent des maisons de campagne coquettes, des villages hardiment perchés, des villes fraîches au fond des ravins. L'eau en vient à la bouche, quand on voit tout un verger d'oranges avec des fruits verts, jaunissants, jaunes comme des pommes d'or. 11 n'y a qu'un ennui, les tunnels qui succèdent aux tunnels, ils nombrent 80.
Nombreuses sont les stations au nom sonore comme un timbre ; mais, comme j'ai pris le train direct et rapide, nous les brûlons presque toutes, n'arrêtant qu'aux principales : Nervi, Chianarij Levanto^ Spezia.
Toute cette côte est fréquentée l'été par une multitude d'étrangers, qui viennent y prendre les bains de mer ; et même l'hiver à cause de la douceur de son climat.
4f heures. Nous voici à Pise, après être arrêtés à Sarzana, à Avenza, d'où l'on aperçoit sur la gauche les célèbres carrières de Carrare, et Pietrasanta ; n'est-ce pas que ça sonne bien ?
J'ai déjà visité Pise, son dôme (ou cathédrale ), son baptistère, son campo santo et sa campanile ou tour penchée. Cette ville est recherchée par les asthmatiques et ceux qui ont besoin d'un climat doux et humide, on y enverra Phonsine
Voici pour cette fois, le seul souvenir ^[ue j'ea apporte : un ])oulet rôti, une pincée de sel, un cruchon de vin, un petit pain et deux oianges. Et pendant qu'on traverse la vaste plaine unie qui entoure cette ville hi.stori(|ue, autrefois coninierçante, -uvante et puissauLe, prosaïquement, tout .seul je fais festin.
Ceciiia. J.e soleil se couche là-l);us dans h', mer, à l'occident, au milieu d'un nuMge qui s'étend comme un rideau de pourpre ]>ar delà l'île d'Eibe, où se coueha un autre astre à son déclin, Xapoiéon. Nous allons entrer dans les nuirasmes, lontrs et larges marais malsains, où il n'y a ritn d'intéressant à voir. Quand nous atteindrons la campagiit^. l'omain^^ il y aura longtemps que la nuit nous aura apporté le silencr^ et la réflexion. Kétléchissons donc, réfléchissons de nj à 11 4 heures: préambule digne d'une religieuse nnssion, arrivée convenable dans un lieu célèbre et sacré.
Mon esp'it se replit sur lui-même, mon cœur se sert d'émotions, en ])ensantqi!e ce soir je couch'-iai dans la Ville éternelle. J'y rencontrerai les premiers honnues de la catholicité, j'y traiterai des affaires qui devront influer grandement sur notre avenir religieux. Dans les moments de loisir, je visiterai les sanctuaires pieux, Ls n.ines antiques : l'histoire et la f )i se partageront mes promenades et mes lectures. Le sol de Itome exhale un parfum d'héroïsme, il a des émanations de martyre et de virginité ! priez pour moi. Tour remplir et sanctifier les six heures de chemin de fer que j'ai devant moi, je vais dire un rosaire }iour ma mère, un rosaire pour mon ami. Valete in Domino.
2ième PAETIE