DE MONTRÉAL A MONTRÉAL
ffilardi, 7 janvier 1890. — Sur le train en route pour St- ^Ôyacinthe. Quand jVtaisplus jeune, et que ma correspondance était peu étendue, une lettre qui m'arrivait par la poste me faisait battre le cœur, et j'en savourais la lecture. Depuis, l'habitude, une accumulation de réponses à faire, et des missives quelques fois ennuyeuses ont enlevé aux messagères de la poste un peu, beaucoup de leur saveur. Je dois faire exception pour votre dernière lettre, elle a réveillé les sentiments de ma jeunesse. Elle était vraiment inspirée pour la circonstance, vous avez frappé sur la note. Savez-vous que c'est un petit chef-d'œuvre de cœur et d'esprit ? et cela justement par ce que vous n'avez pas voulu en faire un... Je m'arrête, nous entrons dans la gueule de loup, dans l'antre noir du pont Victoria.
Nous voici rendus au grand jour, après avoir vu pendant dix minutes des échappées de lumière blafarde se promener en zigzag sur les bancs, comme des feux-follets, comme les rideaux d'une aurore boréale au firmament, comme les fantasmagories d*un cauchemare.
Donc, vous m'écrirez souvent. Au milieu des tracasseries arides d'occupations multiples, il m'est bon de recevoir une lettre qui ne traite pas d'affaires, qui ne demande pas de réponse difficile, qui parle, qui converse, qui jase, doucement, tendrement, fraternellement.
Les chars courent à toute vitesse à travers les champs couverts de leur blanc linceul. C'est moins poétique qu'un tapis de verdure au printemps ; c'est plus mélancolique, par conséquent, plus à l'unisson avec mes sentiments actuels. Le soleil couchant fait scintiller leur blancheur immaculée et répand dans l'air comme une teinte de gaieté ; de même, au dedans de -moi, un certain contentement adoucit la douleur de mon éloi-
gnement. Je suis tranquille sur ma paroisse, elle est entre bonnes mains. Je suis tranquille sur mon couvent. Aies Supérieurs m'honorent de leur confiance, mes paroissiens ne me sont pas antipathiques ; mes adversaires, si j'en ai, me respectent ; je ne me connais pas d'ennemis, quoiqu'un certain nombre d'amis, dit.on, se défient de moi, mais cette défiance passera comme les autres choses de la terre. "Vraiment, me disait quelqu'un aujourd'hui même, Dieu vous a fait une existence tissue d'or et de soie" ? Ne serais-je pas un ingrat de me plaindre ?
Mercredi 8 janvier. — Sur le train en route pour Sherbrooke. Il est minuit. Vous dormez, je veille et vous écris à la lueur de la lampe vacillante et fumeuse, cela m'amuse.
A St-Hyacinte après avoir réglé avec Monseigneur Moreau les affaires qui m'y menaient, j'ai passé trois heures en tête-àtête avec un ami d'enfance, uîi compagnon de classe, le Curé octuel de la cathédrale. Il y avait douze ans que nous ne nous étions pas rencontrés dans un colloque amical. Hélas nous vieillissons !
J'arriverai à Sherbrooke vers 4 heures du matin. Je dormirai un petit somme à l'Hôtel ; A 7 heures, j'irai voir Monseigneur Kacine ; à 8 heures, départ pour Québec ; à 3 heures P. M. Je serai chez son Eminence le Cardinal, à 5 heures chez Mgr le Kecteur de l'Université, à 9 heures sous mes couvertes dans un char dortoir, où je devrai dormir deux nuits dans une car celle-ci ne compte pas ; et jeudi matin, je me reveillerai àl Montréal : tout cela, supposé qu'aucun accident ne vienne traverser mon programme. L'homme propose, Dieu dispose.
Deux femmes dorment devant moi sur leur siège. Elles ont le sommeil robuste, pour ne pas le rompre plus souvent dans un char qui porte aussi dur. Ça va de mal en pis, nous sommes au galop, en conséquence je cesse de tracer des pattes de mouche.
A bord du Québec central. Tout va comme sur des roulettes. A 4 heures j'arrivais à l'hôtel. "Hôtellier, vous me reveil-i lerez à 6 heures. " A 6 J heures j'étais chez Monseigneur l'Eve que ; et à 8 heures moins dix minutes, me voici assis en gare dans un wagon, attendant que le train soit formé. I
Je vais faire la méditation de Saint Ignace, sur ces sièges )bourrës, confortablement établi, regardant par la fenêtre se déli'ouler les scènes variées de la belle nature, les coteaux et les vallons, les rivières et les lacs qui abondent dans ces cantons <de Test si pittoresques. N'est-ce pas aller au Ciel en carosse, à la Vapeur
Nons nons avançons dans la vallée du St François, suivant lies méandres d'une rivière capricieuse, tantôt au milieu de «collines longues aux croupes arrondies, tantôt entre des côtes ■abruptes, à travers des bosquets d'arbres chargés de givre qui ^ressemblent à d'énormes candélabres étincelants de cristaux. Les sapins nains, courts et larges, ont l'apparence de lustres : ssi j'en avais de semblables pour mon église I Les éral)les ronds et touffus semblent se gourmer comme des matrones a l'exemple de Madame B...; les ormes élancés se balancent flexibles (îomme Marie J...; et dites-moi qui , ressemble dans notre entourage à une épinette pointue et fine ? Le soleil luisant em- |)0urpre l'horison et mon cœur. Deo Gratias !
Je viens de faire quinze milles avec un de m.*s anciens élèves en théologie, caré dans ces parages. Nous avons parlé du jjassé, du présent ; je l'ai quitté chez lui, à Angus, où sa petite église et son beau presbytère s'élèvent au centre d'un village florissant au milieu des souches.
Il est lOJ heures. Nous sommes à Garthby, une ville naissante, avec rues droites, moulins, commerce de bois considérable, sjur les bords du lac Aylmer, une nappe d'eau large et irrigulièr(b, bordée de forêts épaisses, une des sources de la rivière St François.
j 11 heures moins le quart, d'Israëli, grand nom, petite place, mlagni nominis umbra, sur le bord d'un lac grand comme un étiang.
jll heures, Coleraine sur les bord du lac Noir. lUn peu plus loin, je demande à mon voisin qui ne parle que l'Anglais : " Quel est le nom de cette ville de maisonnettes bâtieis sur les débris d'un volcan " "Quoi vous ne le savez pas!... Wl'ell, c'est Ehetford, la ville de l'amiante. " Le train arrêtait,
Mr Amiante courut à la gare, et revint glorieux avec une pierre grosse comme mes deux poings ; il éahiffe le minerai soyeux, il en fait une jointëe de fila.se, il y applique une allumette • "Voyez, dit-il, le feu n'y peut rien, on en fait des chemises précieuses, des pantalons, des gants - des gants ! oa doit être commode pour tirer les marrons du feu. Oui... peut-être.. Tenez je vous donne cette pierre. - Merci, je vais 1 envoyer A. mes amis Où demeurent-ils ? Au plus beau pays du monde. -- Où cela se trouve-t-il ? - Sur les bords de TAchigan !. Ackigan^e ! je ne connais pas cette rivière là ; Aclagannel thats a beautiful name. — And a famons one, too."
De la vallée du St François nous passons dans celle de la Chaudière. La vue s'étend, bientôt nous débouchons sur une plaine qui ressemble à celle de St Lin : c'est la Beauce nue d'arbres, et toute en culture. Les villages se succèdent •. Ste Marie, Ste Hénédine, St. Anselme, St. Henri. Deja dans k lointain nous apercevons le front sévère de la citadelle et Ift dôme orgueilleux de l'Université.
Sur le train, en route pour Montréal. - Dans une minutf^ ie me couche, content de mon voyage à Québec. Demain u Montréal, je terminerai certaines affaires ; et à 4^ heures le., chars m'emporteront du côté de New-York. . ^ , .
Demain vous aurez la paix, je n'aurai pas le loisir de tenir le crayon. Ce seiait un désordre de tout écrire pour ne dire que des riens, si je n'avais un but. Il importe au commencement d'un voyage de ne pas laisser l'ennui s'introduire au logu. et de se tenir l'esprit continuellement occupé, jusqu à ce qu ,1 soit acclimaté au déplacement. Puis j'écris pour deux... etdei.s que je sais avides de paroles amies, d'échos qu'apporte la vie
lointaine. , . . ^^
Donc adieu ! priez pour moi, faites prier, tcrivez-mo, souvent Donnez, moi cinquante nouvelles ; quand ou est loin c sont les plus petites choses qu'il fait le plus plaisir d apprend,-, ou mieux, il n'y a pas de petites choses, quand elles nous vienuent de personnes qui nous sont chères.