DE MONTRÉAL A NEW-YORK
Jeudi 9 janvier. — Sur le train en route pour New- York. A peine ai je traversé le pont Victoria, que me voici à vous écrire. Pourquoi ? D'abord, je sais ne pas vous faire déplaisir ; puis je veux envoyer par vous à ma mère de longues épîtres, ( omme vous êtes, plus que tout autre, en position de lui en ( xpliquer les passages difficiles, de dévoiler les sous-entendus l'éclaircir les points obscurs de l'histoire et de la géographie ; mfin cps lettres vous donneront l'occasion d'étudier ses impressions, et d'apporter, selon les circonstances, des distractions ou des consolations. Dans mes voyages passés, j'étais moins pré- »>ccupé de l'ennui que pourrait éprouver cette pauvre mère ; elle avait son mari près d'elle, elle vivait aux lieux de sa naissance, entourée d'anciennes connaissances ; maintenant, veuve, se faisant vieille, dans un endroit pour elle nouveau, naturellement elle se trouve plus isolée, et elle a besoin de plus de 'sympathies. Je connais votre sensibilité, votre tact, votre adresse, et je compte sur vous pour lui procurer des soulagements , ît des joies.
J'écrirai donc, sans apprêt, au galop de la plume, avec abandon. Tout ce qu'on dit à une mère, un ami peut le voir, quand i est sage comme vous êtes.
Après une journée passée à courir, à 4 heures, ayant endossé L soutanelle, sans tambour ni trompette, accompagné seulenent de mon secrétaire, M Ubald Ethier, je me rendis aux chars de la compagnie " Delaware et Hudson".
Actuellement, ayant dans les pieds les souliers de madame B..., et sur la tête le bonnet de soie que vous savez, je suis
instaUë seul sur un bon siège double d'un char dortoir qui esi un vrai palais. A propos, votre présent m'a fait grand plaisir! acceptez un gros merci. Il me sera bien utile, surtout le soirj où l'on est plus sensible aux courants d'air, lorsque le sommeiT nous surprend à l'improviste. Personne sur le train n'a plus beaux pieds que moi, ni plus belle tête ; et j'en ai déjà reçij des compliments. Ils m'ont été agréables, non pas préciséraenV ^ pour moi, "car vous savez comme je suis attentif aux chosp^ d^' > toilette ! " mais pour les bienveillants donateurs.
Ceux qui croient que j'ai le cœur encorné par les affaires, comme ils se trompent ! Je passe ma vie à aimer et à me dévouer : à aimer ce que je crois mon devoir, quelque pénible qu'il soit, à me dévouer aux causes désespérées. Je construi."^ des nids de duvet, je suis heureux d'y installer les autres, poui moi j'ai en partage le grand chemin. De temps en temps, mendiant heureux, je rencontre des âmes charitables qui me donnent, qui de vieux souliers, qui un vieux bonnet.
La nuit noire déjà enveloppe l'espace, et nous filons à travers l'obscurité. Il y a de bien belles choses à voir le long du lac Champlain, à travers les Adirondacks, dans la vallée de l'Hudson. J'aurais pu jouir de ce panorama varié, en partant demain au matin ; mais ce départ à la dernière heure ne laissait qu< bien peu de marge entre l'arrivée du train et le départ du ba-j teau. S'il était arrivé une tempête pour retarder la marche des chars, s'il était arrivé un accident quelconque ! L'inquiétudej aurait empoisonné le plaisir. Je ne vois rien, mais j'ai la paix et la paix est le plaisir du cœur, lequel vaut mieux que le plaisir des yeux.
Monsieur et madame, voulez-vous me permettre d'interrompre notre conversation, pour me donner le loisir de hre me> journaux. J'ai acheté le Star en partant de Montréal, et voie, que je me procure pour cinq cents Mr^^d'Albany qui viei:
au-devant de nous
Les gazettes ne disent rien qui vaille, ce sont des sottes. Kevenons aux gens d'esprit et à vous. 0
ai
Voulez-vous connaître mes lettres d'introduction ? d'abord jV. un passe-port, frappé du sceau de Montréal ( Concordia Sains ) qui dit que je suis citoyen anglais, que je n'ai ni tué, ni volé ; signé, le maire.
Deuxièmement j'ai une lettre générale de Mgr Fabre qui se lit comme suit : " A tous ceux qui verront les présentes, salut en Notre-Seigneur. Monsieur l'abbé J. B. Proulx, porteur des présentes lettres, vice-recteur de l'Université Laval à Montréal, se rend à Eome, pour y remplir une mission spéciale dont nous l'avons chargé dans l'intérêt de notre Université. Nous recommandons instamment ce monsieur à la bienveillance des Eminentissimes cardinaux, de NN. SS. les archevêques et évêques, et généralement de toutes les personnes auxquelles il serait dans l'occasion d'avoir recours, et nous exprimons d'avance notre reconnaissance pour tous les bons offices qui lui seront accordés." J'aurais écrit la lettre moi-même, que je n'aurais pu la faire plus favorable.
Troisièmement une lettre du même Seigneur au cardinal Siméoni dit :" Par suite des circonstances dans lesquelles nous , 'S trouvons actuellement à Montréal au sujet de notre Unij'sité j'ai cru devoir charger Monsieur J, B. Proulx, vice- |teur à Montréal, et porteur de la présente, de se rendre à 'me pour y faire connaître exactement la situation. Ce monur a pour mission d'exposer, entr'autres choses, à Notre iint Père le Pape et aux Eminentissimes cardinaux". ..Suivent ^'latre paragraphes que le secret d'office m'oblige de taire. Puis •'Archevêque continue : "L'entière confiance que j'ai en M. Proulx me fait espérer qu'il traitera ces différents points de manière à procurer le bien de la religion et celui de notre Université ; et c'est pour cela que je prends la respectueuse liberté de le recommander d'une manière toute spéciale aux bontés de votre Eminence".
Au bas de la lettre Nos Seigneurs de St-Hyacinthe et de Sherbrooke ont signé de leur main : <'Je concours pleinement dans la présente démarche de Mgr l'Archevêque de Montréal auprès du Saint Siège".
De plus je suis sous la conduite et la protection de mon ange gardien qui me portera sur ses ailes pour que je ne heuret pas mon pied contre les pierres du chemin.
J'ai une confiance illimitée en la providence divine ; j'ai une i foi qui p0ut transporter les Laurentides et le cap Diamant. Bien ne peut résister à une volonté droite, froide et ferme.
Enfin, "j'ai pour égide la prière des bonnes âmes. Les vôtres ne sont pas, dans ce concert de protections, d'un petit appoint. J'y compte, elles amèneront sans secousse, tout naturellement, la solution de la difficulté la plus épineuse de notre pays.
La difficulté à résoudre pour le moment, est celle de réparer nos forces par le doux sommeil. Après une bonne prière, j'espère m'endormir dans la paix et l'amour du Seigneur. Je le remercie de me rendre aussi légers les fardeaux qu'il m'impose et de me donner tant de consolations dans les phases de la vie naturellement les plus ennuyeuses. Veuillez recommander une grand'messe à mon intention pour le succès de mon voyage ; vous la chanterez lundi, et vous la paierai sur mes fonds.
Bonsoir à vous 1 bonsoir à ma mère ! Bonsoir, mes amis, bonsoir.
Vendredi, 10 janvier,-^ Au réveil, ma pensée se repoe volontiers vers St. Lin, le centre de mes aff-ections sur ten. Ne sont-ce pas de braves gens, qui consomment 20,000 hosti?.)^ par année, dociles, généreux, qui ne haïssent pas leur curé,
malgré tous ses défauts ? t v i
Il est sept heures. Vers 8 heures, nous serons à New-York. Nous descendons le cours de l'Hudson, entre des rives resserrées traversant les villages qui se succèdent de proche en proche. Cela sent les abords d'une grande ville. Nous venons de passer un dépôt qui s'appelle Yonkers, C'est joli, mais j'aime encore mieux les Laurentides. L'aff'ection ne se règle pas sur la beauté ; c'est une chose aveugle qui nait de la sympathie ; et souvent, à la première rencontre, les personnes ou les choses nous sont 'sympathiques ou antipathiques, et cherchez pourquoi.
Il n'y a pas de neige, le gazon est à demi verdoyant, il pleut quelque peu : une apparence de notre mois de novembre. Janvier froid avec neige vaut mieux q>ie novembre cru avec boue. Tout de même le paysage est superbe, avec tous ces embellissements que les Américains savent donner à la nature. Au revoir. Priez pour moi. Excusez. Je ne prends pas le temps de me relire.
OHAPITEE m A NEW- YORK
Vendredi 10 janvier.—- Palace Hôtel, New- York. Mon cher ami et ma bonne mère, car c'est à vous deux que j'écris. Je suis fatigué comme un pauvre chien. J'ai marché toute la journée, et fait le tour de New- York, tantôt à pied, tantôt en voiture.
New- York, immense amas de jolies boutiques, avec rues larges comparativement propres, sans originalité, sans couleur. Je m'étonne toujours que les hommes s'entassent ainsi, les uns au-dessus des autres, quand la terre est si grande, leur offrant l'air et l'espace.
J'ai vu Broadway et sa fourmillière humaine et sa colline de voitures ; V église cathédrale de St Patrice, qui est certainement belle, presque aussi belle que celle de St-Lin ; le muséum, qui est une pauvreté à côté des musées européens ; la ménagerie ou j'ai rencontré force bêtes qui ne parlent pas : cela me rappelle le proverbe breton : " Ne paraissez pas trop fin, ce qui est nuisible, mais surtout, ce qui l'est encore plus, ne soyez pas trop bête ; " le parccentraly vaste champ au milieu de la cité, pêle-mêle de rochers naturels, d'étangs coquets, de bosquets d'arbres de toutes sortes, de prairies bizarres, de ravins sombres, d'allées tortueuses. Quelle belle idée d'avoir ainsi apporté la campagne avec sa verdure, ses fleurs, ses senteurs, à la porte des pauvres ouvriers qui sans cela n'auraient pu jamais jouir de ce que Dieu a fait de plus beau et de plus salutaire parmi les
choses humaines. Si nos mères voulaient vendre leur terrain, je ferais pour St-Lin un Central Park en miniature.
J*ai vu bien d'autre chose dont je vous fais grâce. Je rencontre sur la rue un petit pauvre déguenillé, à la figure souffrante et intéressante. — "Monsieur, voulez-vous acheter ces images ? Il ne me reste plus que ces deux-là. — Que veuxtu que je fasse de cette petite fille avec sa vache laitière ? — Ma mère est bien malade, et elle n'a pas de quoi souper." — Je pensai par devers moi, c'est peut-être vrai, et je me sentis touché ! Si madame Brunet n'avait rien ce soir à se mettre sous la dent ! — "Tiens, voici 20 centins, et donne les images." Je vous les envoie. Vous en donnerez une à maman, vous garderez l'autre pour vous.
Dans un instant je vais me transporter à bord de "La Normandie" avec mon bagage. Je coucherai dans ma cabine, et demain à la marée montante nous lèverons l'ancre pour un autre monde.
Adieu ! si le mal de mer me laisse des loisirs, je vous écrirai pendant la traversée, et je mettrai ma lettre à la poste au Havre.
Priez pour moi l'étoile de la mer. Ave maris Stella^ lier pd" ra tutum, donnez-nous une bonne traversée ; Ut videntes Jesum, que Jésus scit avec nous dans le temps et dans l'éternité.