CHAPITRE IV DE NEW -YORK AU HAVRE
Samedi, 11 janvier. — Ce matin à 7 heures, le bâtiment levait l'ancre, détachait les amarres et partait lentement au milieu du silence des passagers debout sur le pont, regardant la terre s'éloigner, le rivage baisser au niveau de l'eau, enfin s'effacer à l'horizon. Le départ d'un vaisseau a toujours quelque chose de grand et de solennel. Il s'en va loin, au-devant de la mer, des flots, des tempêtes et de l'inconnu. C'est l'enfant qui
entre dans la vie, qu'est-ce que l'avenir lui réserve de succès ou de déboires ?
Je restai peu longtemps sur le pont, un voile épais de brume enveloppait la baie de New- York. Le vaisseau allait trèslentement, afin de ne pas heurter cette foule de petits bateaux, qui sillonnent le port en tous sens, et qui faisaient tout-à-coup leur apparition à nos côtés comme s'ils étaient sortis du sein des ondes ; notre grosse baleine de Normandie aurait pu s'en tirer sans trop de mal peut-être ; mais elle aurait éventré tous ces petits poissons de mer.
Je ne suis pas remonté aujourd'hui une seule fois sur le pont ; le temps est cru et la brume tombe en pluie fine. Tout ce que j'ai vu de la mer, c'est par l'œil de bœuf du salon. Elle est faiblement agitée, avec des vagues qui pourraient donner du trouble à un canot d'écorce, mais qui ne font qu'apporter un léger balancement à notre gros canot de fer, qui s'avance lestement comme un cheval au grand trot, secouant sa tête et agitant sa crinière.
Je ne suis pas bien. J'ai mal au cœur, mal à la tête. Ce n'est certainement pas le mal de mer, c'est peut-être la grippe J'ai passé la plus grande partie de la journée couché, tantôt sommeillant, tantôt pensant à St-Lin. St-Lin me poursuit, me hante.
Je vous écris dans mon lit, les pieds chaudement enveloppés dans mes couvertes, le bonnet de soie sur la tête, m'arrêtant, reprenant, faisant comme le nègre : "crache et reprends !"
Je suis heureux de n'être pas bien et je me laisse souffrir languissamment, avec douceur. Quand la maladie est passée on jouit bien mieux des avantages de la santé. C'est un moyen que Dieu prend pour nous donner de la sympathie pour ceux quisouffrent. Du reste, il Vaut bien mieux être malade pendant la traversée qu'arrivé en Europe ; de même, il n'y a pas de temps de perdu. Vraiment je ne saurais trop remercier le bon Dieu de m'envoyer les bonnes choses si à propos ; je me sens un enfant gâté.
De votre côté, ma chère mère, vous devez trouver que le ciel
VOUS a fait la vie boune. Il est vrai que vous avez eu la douleur de perdre votre mari bon et dévoué, mais combien de veuves sont restées dans la misère, et vous avez de grosses rentes. Il est vrai, vous vivez loin de vos parents ; mais si vous n'étiez pas à St Lin, vous vous seriez retirée dans un couvent ; et vous êtes mieux dans mon presbytère, plus libre, avec une plus grande facilité pour recevoir vos amis et vos parents, aussi près de l'église. Il est vrai que je suis souvent absent, je vous le serais davantage si vous habitiez une chambre dans une maison religieuse. Puis combien de mères voient partir leurs enfants pour aller gagner leur vie au loin, pour d'autres motifs moins avouables ; mes voyages ont un toujours un but utile
Dimanche, 12 janvier. Après vingt-quatre heures de couchette et de sieste, je me suis levé avec une faim dévorante de pain et de grand air. Plus le mal de tête, plus le mal de cœur. Je suis monté sur le pont, où j'ai passé une partie de l'avantmidi à jouir tranquillement, me laissant vivre, pensant à peine, tantôt me promenant, tantôt assis, regardant, respirant ces brises pures de la mer, remerciant Dieu.
La voûte des cieux s'élève sur nos têtes comme une coupe renversée dont les bords reposeraient sur la mer aux limites de l'horizon. Ce matin, le fond de la coupe est tellement incrustée de nuages blancs comme laine, qu'on n'en voit l'azur que ça et là, à travers des déchirures bizarres. La mer, ni calme, ni bouleversée, sans surface unie, sans vagues déterminées, ressemble à une vaste masse de plomb, mouvante, sinuante. La masse devient d'argent lorsqu'un rayon de soleil s'échappe à travers les nuages et la rend tellement luisante que l'œil n'en peut supporter l'éclat.
Notre vaisseau trace son sillon, ferme et solide, en laissant derrière lui une longue traînée d'azur, de vert et d'émeraude, en rejetant de chaque côté deux vagues de bouillons blancs et d'écume spongieuse : le tlot se brise, se heurte et jaillit en aigrettes de cristal.
La voûte des cieux s'élève sur nos têtes comme une coupe renversée dont les bords reposeraient sur la mer aux limites de l'horizon. Ce matin, le fond de la coupe est tellement incrustée de nuages blancs comme laine, qu'on n'en voit l'azur que ça et là, à travers des déchirures bizarres. La mer, ni calme, ni bouleversée, sans surface unie, sans vagues déterminées, ressemble à une vaste masse de plomb, mouvante, sinuante. La masse devient d'argent lorsqu'un rayon de soleil s'échappe à travers les nuages et la rend tellement luisante que l'œil n'en peut supporter l'éclat.
Notre vaisseau trace son sillon, ferme et solide, en laissant derrière lui une longue traiuée d'azur, de vert et d'émeraude, en rejetant de chaque côté deux vagues de bouillons blancs et d'écume si)ongieuse : le flot se brise, se heurte et jaillit en aigrettes de cristal.
Des goélands, au blanc plumage, montant, descendant, rasant la surface des eaux, se perdant dans les hauteurs de l'espace, nous accompagnent, attendant les miettes qu'on leur jette de la cuisine après chaque repas. Ils feront le voyage du Havre. Quand ils sont fatigués ils se reposent un instant sur le sol liquide, puis reprenant leur vol, ils nous rejoignent à tire d'aile.
J'ai compté jusqu'à cinquante de ces habitants de la mer et des airs, qui nous font cortège ; ils anknent et égaient le paysage : ainsi le veut la bouté de Dieu, qui fait tout pour le service ou la jouissance de l'homme ; et l'homme serait assez ingrat pour ne pas tout retourner à Dieu !
Il paraît que nous sommes à bord une soixantaine de passagers de première. Je n'ai encore fait aucune connaissance. Seulement je me suis aperçu qu'il se parle parmi nous trois langues : le français, l'anglais et l'espagnol.
Je me trompe, j'ai rencontré une vieille connaissance trèsintime avec laquelle j'ai déjà fait un voyage en Europe, Mgr Labelle, curé de St Jérôme. A la gare Bonaventure, à Montréal il vient au-devant de moi et me dit : où allez- vous ? — En Europe. — Moi aussi. Par quelle ligne ? — La ligne française ?
Moi aussi. Quel vaisseau prenez- vous ? — La Normandie. — Moi aussi. Quand partez-vous pour New- York ? — Ce soir. — Moi aussi. A quelle heure ? — A 4J heures par le "Delaivare et Hudson ". — moi, je pars à quatre heures et vingt minutes par le Vermont central. — Bonjour. — Bonjour.
A New- York je venais de prendre une chambre à Palace Hôtel, en face du Quai de la compagnie française, que Mgr Labelle arriva. Bonjour, bonjour. Nous déjeunâmes ensemble, puis je partis pour visiter la ville, le laissant à sa pipe et à sa correspondance. Le soir nous nous retrouvâmes à bord. Hier il est venu passer une couple d'heures à ma chambre, pendant que je gisais^ tout démantibulé, sur mon lit ; et sa présence a beaucoup contribué à me faire passer ce long jour sans ennui.
Je suis heureux de sa compagnie. C'est un homme plein d'idées, qui ne suit pas les sentiers battus, qui a beaucoup fréquenté les hommes, et avec qui il est toujours agréable et même utile de converser.
C'est aujourd'hui dimanche, fête bien calme dans les flancs de la Normandie ; pas de messe, pas de vêpres. Seulement j'ai tâché de faire plus pieuses mes prières et méditations. Cependant j'étais là, à ma place, au chœur, dans l'église de St Lin, à 10 heures et à 2h heures ; j'assistais d'esprit aux offices de la paroisse. J'ai peut-être plus pensé à ces bons paroissiens de St Lin qu'ils n'ont pensé à moi. N'importe j'ai prié pour eux, c'est mon devoir et j'en suis content.
L'évangile d'aujourd'hui raconte que Jésus a été perdu dans le temple, et qu'au bout de trois jours la Ste Vierge l'a retrouvé. Cela peut vouloir dire que les mères deSt Lin, qui ont perdu leur fils, avant trois mois, le retrouveront.
Saint Paul, dans l'épitre d'aujourd'hui s'exprime comme suit: ' Je vous recommande, dit-il aux Eomains, Phébée notre sœur, " qui est employée au service de l'église et qui demeure à Ce- *' nehra, afin que vous la receviez au nombre des fidèles servi- " teurs du Seigneur, et que vous l'assistiez en tout ce dont " elle aura besoin de vos services, car elle s'est rendu utile à un
" grand nombre et à moi-même. " Après un tel exemple, je n'ai pas de scrupule de recommander à tous mes amis notre sœur P , car elle me rend un grand service.
Lundi, IZ janvier. —Nous traversons un courant plus froid, mais d'un froid qui n'est ni vif, ni fatiguant. Les nuages épais couvrent le ciel, abaissent la voûte éthérée au-dessus de nous, et autour de nous rétrécit le cercle de l'horizon. La mer sombre, noire n'est moustachée que ça et là de frisons blancs, qui naissent et disparaissent presque aussitôt. L'atmosphère est pénétrée d'une teinte de tristesse, qui me va bien.
Qu'il fait bon, chaudement emmitonné, chaudement encapoté, de s'étendre nonchalamment sur une chaise longue sur le tillac . de respirer les salins, de ne penser à rien du tout, de languir amoureusement dans la présence de Dieu. C'est bien moi que le bon Dieu a transporté sur ce vaste océan, pour en jouir, pour l'admirer, moi qui a été élevé dans l'intérieur des terres, dans la côte St-Jean. Où sont mes amis d'enfance ? nous étions égaux, alors, et nous partagions les même jeux, croyant devoir partager le même avenir. G... manie la varlope et bâtit des maisons. S... cultive sa terre, et est devenu veuf. 0...., qui me battait avec sa grande hart, a dissipé son bien et est devenu homme de cour à Montréal. Dieu m'a choisi pour être prêtre. Qu'avais-je fait pour le mériter ? Eien. Pure prévenance de sa bonté. Non-seulement il m'a élevé à son sacerdoce ; il a voulu me mêler au mouvement intellectuel, politique et religieux de mon pays. Que faire pour lui témoigner ma reconnaissance ? Mon possible pour conduire à bonne fin les aftaires qu'il m'a confiées par le ministère de mes supérieurs. Quand l'homme a fait son possible, Dieu se charge du reste. Le travail est à nous, le succès à lui. Nous servons un bon maître qui se contente des intentions et d'efforts, et qui récompense nos maladresses comme nos finesses, pouvu qu'elles partent d'un esprit droit et d'un cœur sincère.
Ah ! bénissez le Seigneur, œuvres du Seigneur. Benedicite, >pera Domini, Domino. Benissez-le, mer terrible; vent qui
soufflez de l'aquillon ; navire mu par des forces secrètes ; nuages sombres; oiseaux voyageurs qui attendez- de sa bonté la nourriture qui vous soutient ; passagers qui vivez sur le sein de l'abîme, dans la sécurité et l'abondance ; mais surtout vous, prêtres du Seigneur, dont la vocation est sainte, dont la mission est haute.
Bénissez-le aussi, mère chérie, parce-que Dieu vous a fait l'existence aisée, honorable, tranquille et sainte.
Mardi 14 javier. — Cette nuit nous avons été bercés de la belle manière. Heureusement que nous n'avions que le roulis, lequel produit moins vite le mal de mer. Sur le Circassian, qui nous traversa en Europe, il y a cinq ans, les lits étaient plus étroits ; nous n'avions qu'a mettre un capot plié sur l'oreiller à côté db notre tête, et nous nous trouvions emboîtés comme des cadavres dans un cercueil. Eoule vaisseau, et nous étions solides. Ici les couchettes sont plus larges ; pendant plusieurs heures je voyageai d'un côté à l'autre au risque de faire un saut de carpe sur le plancher. Enfin en désespoir de cause, je m'attachai à la barre du lit, et je pus dormir, réveillé eu sursaut de temps en temps par une Vague plus grosse que les autres, tombant à plat sur le pont du vaisseau.
Ce matin, la mer est un peu calmée. J'ai pu me hisser sur le tillac et je vous écris attaché sur un siège à l'abri du vent, nous n'avons pas une tempête, pas même un grain ; c'est un grand vent régulier qui soulève de grosses vagues longues, lesquelles s'en vont roulant, se dandinant, séparées par des caves profondes, se poursuiuant les unes les autre comme des collines qui se mettraient à jouer à l'attaque.
Quand le vaisseau arrive sur une de ces collines liquides, il en monte la pente jusqu'à mi-chemin, puis il en sépare le sommet avec un éclat d'ondes brisées, avec un épanouissement de bouillons qui s'entrechoquent, avec un jaillissement de gout«lettes et d'étincelles, avec un fracas épouvantable. Tout de même c'est beau, et je pourrais passer l'avant-midi à coratem-
pler cette lutte de rhomme et de son œuvre avec la nature courroucée.
D'abord pour m'exercer la main, j'avais pensé écrire quelques correspondances pour un journal qui m'en avait fait la demande ; après mure réflexion, j'ai renoncé au projet. Ces lettres au public me tiendraient trop en évidence ; pour réussir j'ai besoin du silence, du secret. Vuis il pourrait m'arri ver d'émettre certaines idées qui déplairaient à certains personnages ; ils pourraient en profiter pour soulever des discussions désagréables. Enfin le mutisme convient mieux à ma mission.
Au lieu d'écrire aux gazettes bavardes et babillardes, je fais mieux ; j'écoule ma prose auprès de la gazette discrète et amicale de St-Lin. Sans compter que cela m'est bien plus agréable et me coûte moins de travail. Cela me coûte à peu près autant de peine qu'à l'oiseau de chanter, au vent de souffler, au feu de brûler, et à une femme de parler.
Mercredi^ 15 janvier, — Même temps, même vent, mêmes vagues et même roulis. En sus, la brise, frisant la surface de la mer, soulève une poussière fine, ressemblant à la poudrerie qui s'élève du sommet d'un banc de neige.
Voici quel est le règlement que j'ai suivi depuis dimanche : — à 7 heures, lever, prière, méditation, et petites heures. — 8 heures, une tasse de café, puis je monte prendre l'air sur le pont. — 8 J heures, travail. — 10 heures, déjeuner en grande cérémonie. — 10 J heures, longue promenade et conversation sur le pont. — llj heures, travail. — IJ heure après-midi, vêpres. — 2 heures, lunch froid. — 2\ heures, promenade sur le tillac. — 3J heures à 6 heures, travail avec quelques minutes de repos, tous les quarts d'heure, en m'éteadant sur le sofa du salon. — 6 heures souper, ou plutôt dîner, avec tout le cérémonial français, ce qui prend au moins une heure. — 7 heures, récréation. — 8 heures, matines et laudes, lecture, prière. — 9 heures, coucher.
Comme vous le voyez, quoique je prenne beaucoup de récréation, il me reste encore plus de six heures pour le travail. Je
me repose délicieusement. Je n'entends pas la cloche sonner à tout bout de champ. " Monsieur, un tel est tombé en mauvai- " ses affaires. — Monsieur, il n'y aurait pas moyen de chicaner " mon mari ! — Monsieur, je viens d'apprendre que l'on vient de " monter telle et telle opposition. " J'ai la paix.
Quel ouvrage puis-je faire ? D'abord je m'acquitte de ma correspondance, que j'avais dû négliger dans ces derniers temps, j'ai une vingtaine de réponses d'écrites, et je ne vois pas encore quand ça finira.
Puis je coriige le voyage, que j'ai fait avec Mgi' Lorrain, alors que j'étais à l'Ile Bizard, pour le publier d'abord dans une revue française, puis en volume illustré à Lille, France. Jusqu'ici, les loisirs pour faire ce travail m'avaient manqué ; déménagement à St-Lin, emprunt, église, cimetière, université, tout s'était conjuré contre le volume. Sur mer il trouve son tour, il le prend. Je vais pouvoir finir la correction, avant le Havre, supposé que la mer ne devienne pas plus mauvaise. Dans ce caslà, de Paris, au lieu de me rendre tout droit à Rome, je m'arrêterai un jour à Lyon, pour livrer mon manuscrit, et donner toutes les explications nécessaires au bureau de publication. J'en écris à Mgr Lorrain, qui n'en sera pas fâché, sans doute, car une grande partie du bénéfice va à ses missions. Deo gratias !
Jeudi, 16 janvier.— ' La nuit été horrible, cahotée, bouleversée ; la journée n'est guère meilleure. Impossible de sortir ; il tombe tantôt de la grêle, tantôt de la neige fondue ; et le tillac se trouve trop glissant pour pouvoir s'y maintenir.
La table est excellente, variée, légère, bien apprêtée. C'est un tout autre système que la cuisine anglaise, où le roast-heef fait la pièce de résistance. Sur le Circassian, les mets étaient riches et abondants, ici ils sont délicats. Le dîner en comprend une dizaine, qui arrive à tour de rôle. Vous comprenez que pour se rendre au bout il faut sauter par-dessus quelques-uns, ou ne prendre qu'une bouchée de chacun. De plus la table est chargée d'entre-mets, qui servent à amuser le convive pendant
qu'il attend le retour des plats. Il y a toujours trois espèces de viu, qui est fourni gratis Pour la bière et les autres liqueurs, on paie extra. Je finirai cette page de mangeaille en vous copiant le menu du dîner d'aujourd'hui : — Beurre — Radis Huitres et clans — Salade de bœuf — Oeufs au choix — Andouillettes — Purée de pois — Escaloppes de veau — Champignons — Côtelettes de mouton — Pommes frites — Petits gâteaux— Desserts — Et ce menu change avec la carte, à chaque repas.
Vendredi^ 17 janvier. — Mer encore un peu houleuse. Impossible de sortir, excepté sur le soir, où il m'a été délicieux d'aller respirer le grand air pendant une demi-heure.
Je vous envoie ci-inclus la liste des passagers de première. Nous ne sommes pas soixante, comme je le disais, mais bien soixante-dix, ce qui fait une jolie société. Nous sommes, Mgr Labelle et moi, les seuls prêtres à bord, bien respectés. A vrai dire, je fais peu de connaissances, n'en sentant pas le besoin. Ma journée est occupée ; et je trouve ma récréation avec Mgr Labelle, et mes souvenirs de St-Lin, que je repasse dans ma tête, assis sur le tillac, sous la bise des mers. On a souvent autant de plaisir à parler aux absents qu'aux personnes présentes. On court moins risque de se faire contredire ou disputer. Mais il faut que je mette un frein à mon crayon. Sans cela, le papier va me manquer, la poste va être fatiguée de mes lettres, et vous ne prendrez pas la peine de les lire. Lisez ou ne lisez pas, n'importe, j'ai eu la consolation et la distraction d'écrire. Bonsoir, Mère bonne et bon ami.
Samediy 18 janvier, — Je vais vous introduire à mes nouvelles connaissances :
Voici madame B une précieuse avec des talons de bottines grands comme un dix cents, qui marche comme une canne, et qui paraît au dîner habillée en fourrure, pendant qu'elle se promène au grand vent en déshabillé. C'est à peu près ce que
j'ai encore rencontré de plus maussade. Est -il possible de se donner tant de peine pour faire rire de soi !
Voici mademoiselle J une grande fille brune, le portrait
de mademoiselle R , mais plus tranquille, moins parleuse,
qui se donne beaucoup de peine pour avoir soin de sa vieille mère, sourde, parlant avec un cornet, toutes deux, mère et fille, ayant l'air très respectables.
J'ai l'honneur de vous présenter M. K , amiral, grande
moustache, qui a de la religion comme Boulé.
Ce grand noir, maîgre, avec des pattes d'alouettes, est M. R , délégué à la conférence maritime de Washington, charmant homme. J'ai souvent avec lui et son compagnon M. R. ...... parlé marine^ ce que je connais comme l'homme dans
la lune.
M. L est, dit-il, un des éditeurs du Sun, grand journal
de New- York. Il est né en Irlande. Plusieurs de ses cousins sont prêtres, un même est mort évêque. Il s'en va voir un parent en Sicile.
M. C père, M. C fils, madame C et mademoiselle C , de Bay City, Michigan, s'en vont en Egypte, puis
en Terre-Sainte, puis en Grèce, et reviendront par l'Allemagne. La mère a dit au père : " Avant que nos enfants se marient, allons tous ensemble faire un voyage." — " C'est bon, dit le père, allons," et les voilà partis. Le chien et le chat gardent la maison.
Voyez-vous cette petite femme, nerveuse, aux yeux noirs et
vifs, toujours remuante, c'est une italienne, madame L ,
elle sait sept langues : français, italien, espagnol, anglais, hollandais, allemand et russe. Une femme, avec sept langues, jugez si elle doit être embarrassée, quand il lui suffit d'une seule, pour tenir tête à n'importe quel homme !
Dimianclie, 1^ janvier. — Journée splendide. La vague a modéré, le vaisseau a repris une marche solide comme au départ. La mer est vert-pré, le soleil brille dans tout son éclat.
A 10 heures nous apercevons les îles Scilly, à midi les côtes de Plymouth en Angleterre. Nous entrons dans la Manche. Nons serons au ïïavre demain avant midi, ce qui nous fera une traversée de neuf jours pleins. Pour cette saison de l'année, nous n'avons pas à nous plaindre. La mer a été houleuse et voilà tout ; pas de grands vents, pas de bourrasques soudaines, pas de tempêtes méchantes.
Je vous écris à 2 heures de l'après-midi. Nous sommes ici quatre heures en avant de vous autres à St-Lin. En ce moment, me dis-je, la grand'messe commence, on chante V Asperges. Que le bon Dieu bénisse cette bonne population, qui se presse dans son église. Y en a-t-il là, qui prient pour moi ?
Huit heures P. M. L'évangile de ce dimanche parle des noces de Cana. Nous venous d'y assister. Ce soir avait lieu le dîner du Capitaine, quelque chose de rococo, pour parler l'argot parisien. Le tout s'est terminé en prenant un verre de Champagne à la santé du dit capitaine, tous les convives ayant sur la tête un bonnet de papier : une vraie folie !
Nil canitur suavius, ^ Nil auditur jucundius, Nil cogitatur dulcius, Quam Jésus Del fiilius.
Que ces strophes de la fête d'aujourd'hui sont belles : " on ne peut rien chanter de plus suave, rien entendre de plus douxque le nom de Jésus, fils de Dieu."
Lundi, 20 janvier. — Voyez- vous ces hautes falaises rougeâtres coupées à pic, battues par la vague qui arrive longue de l'infini, couronnées d'arbres, c'est la côte de France. Par derrière ces promontoires s'ouvre large l'embouchure de la Seine, s'étend sur une rive plate la ville du Havre. A 9 heures a. m. nous y serons.
France, doux pays de nos pères, Comme ton nom est radieux I Sur les nations étrangères Tu verses l'éclat de tes feux, Tu parles, l'Europe tremblante Au seul bruit de te grande voix, Se tait, muette d'épouvante, En voyant pâlir tous ses rois.
Ainsi chantait Crémazie le premier janvier 1860. Depuis les chose ont bien changé, les crêpes de deuil sont venus voiler les rayons de la gloire, et ils conviennent mieux aux circonstances actuelles ces vers de Routhier :
O maître souverain de notre destinée ; Daigne sur l'univers répandre tes bienfaits. Suuvieus-toi de l'Eglise et de sa fille ainée, Et donne à toute deux le triomphe et la paix.