A PARIS
Mardi 21 janvier. — Hier à quatre heures j'arrivais chez madame Durand, elle était absente. Je me fis donner une chambre sans me nommer, les serviteurs sont changés, personne ne me reconnait. De suite j'allai au Crédit Lyonnais déposer mes lettres de change, pour les faire reconnaître. A mou retour comme je commençais à souper à la table d'hôte, la dame des céans arriva. Elle me fit mille joies et je dus passer dans son réfectoire privé. Le cognac et le Champagne sortirent. Sur ces entrefaites, Mgr Labelle, qui était descendu à l'Hôtel Binda, où il paie trois piastres par jour, arrive pour veiller avec nous. Tous les souvenirs d'il y a cinq ans revinrent sur le tapis. 11 était onze heures quand nous nous séparâmes.
Fatigué du voyage je me levai à 10 heures. J'allai faire une visite au Bureau Canadien, chez M. Fabre, chez le curé Brisset, frère de M, Brisset de Montréal, et chez M. Rameau, qui me garda à souper et à veiller. Vous pouvez vous imaginer s'il y a eu des paroles de dépensées. Tous sont bien, se sont informés de ma mère, et la saluent. Ils n'ont pas oublié le voyage du Lac des Deux-montagnes, ni la descente de la Rivière des Prairies à la clarté des étoiles. Il est minuit. Bonsoir.
Mercredi, 22 janvier. — J'ai fini mes affaires d'argent. Le dîner nous réunissait chez M. Rameau, avec Mgr Labelle et l'abbé Casgrain, de Québec. Je fis une course à travers la ville, pour revoir quelques connaissances d'autan.
Ce qui frappe ici, c'est de voir cette multitude de personnes et d'équipages, se poursuivant, se croisant, qui courent après les distractions et les plaisirs. Le bien est caché, le mal se
cache, on voit à la surface le frivole, l'élégant, le mondain, qui s'étale et règne en maître. Pourtant le bonheur n'est pas dans cette richesse, ni ces divertissements, puisque ces personnes s'ennuient, et aspirent à d'autres contentements.
Notre petit coin des Laurentides est moins brillant, mais il renferme bien plus de calme, de paix et de vrai bonheur.
Jeudi 23 janvier. — Il pleut il vente. J'ai passé la journée dans ma chambre, à mettre la dernière main à mon livre que je dois laisser à Lyon en passant. J'avais à coller à leur place certaines photographies, qui doivent illustrer le volume. Sur le vaisseau, à raison du roulis, il m'a été impossible de faire ce travail, et je préfère m'en acquitter ici plutôt qu'à Lyon ; parce qu'au Retiro je suis comme chez moi et la pension ne coûte pas très cher, tandis que je ne sais pas si là-bas je tomberai dans un bon hôtel.
Voici trois jours que je suis à Paris, j'en pars demain pour Lyon où, si c'est possible, je ne serai pas plus qu'un jour. Je m'aperçois qu'il me manque plusieurs photographies que j'ai laissées à St-Lin. Voudriez-vous me les envoyer, par la poste, à Eome, toutes, qu'elles soient sur carton, ou simplement sur une petite feuille mince, lesquelles se trouvent dans le bureau privé, et ailleurs, photographies qui représentent des paysages des chantiers, des chapelles, et des scènes sauvages. Maman pourra vous aider à les trouver. Enfin tout ce qui vous tombem sous la main, expédiez-le-moi, et au plus vite que vous pourrez.
Je suppose que votre église est toute habillée en noir, que votre tapis est cousu.
L'hiver, cette année, à Paris, disent-ils, est trop doux. Ces trois jours ressemblent à notre première semaine de mai, quand elle est belle, mais je sais, par expérience, que Paris n'est pas toujours aussi clément, n'ayant jamais eu plus froid que dans cette chambre où je vous écris. Mes saluts à M. Cabana et à toute la maisonnée.