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CHAPITRE NEUVIÈME

SE LYON A ST JEA.U DE MAUKÎENITE

Samedi, 2o ja)ivier (1), — Je pars de Lyon à 9 heures, et à 6 heures et demi je serai à St-Jean de Maurienne, dans les Alpes, pas loin de la frontière italienne. Pourquoi arrêter ? pour deux raisons ; la première, afin de pouvoir dire la messe demain dimanche ; la deuxième, parce que ayant mal dormi la nuit dernière, je ne veux pas m'exposer à être malade en passant une nouvelle nuit sans sommeil. J'ai promis d'aller vite, mais pas plus qu'il n'est raisonnable. Ça coûte un peu plus cher, mais la vie vant mieux que l'argent. Voyez comme j'ai soin de moi ; ne soyez donc pas inquiète, bonne mère. Puis à quelque chose malheur est bon ; je vais me trouver à passer de jour à travers les grands paysages des Alpes. La chance me poursuit, je suis encore seul dans mon compartiment. Au départ quand il se montrait un nez à la portière, je lui faisais de gros yeux en dessous ; et il allait chercher place ailleurs.

De Lyon à Monthuel nous traversons plusieurs petits bourgs qui n'offrent pas grand intérêt. Terrain bas où coule le Rhône sur la droite à une certaine distance, et sur la gauche un long coteau, ce qui me rappelle le pays entre Lachiue et Montréal, quand on suit la ligne du Grand-Tronc.

Toujours coteaux sur la gauche, mais le terrain sur lequel nous roulons s'élève. Bonne terre, qui a valu au village que nous traversons le nom de Valhonne, c'est le contraire de notre Tevrehonne, où le sol en grande partie est très pauvre. Aussi lui a-t-on ajouté, dans une de ses côtes le sobriquet de Paincourt.

Après Meximieux, on traverse l'Ain qui a l'apparence d'une rivière respectable ; et après Leyment, l'Albarine, affluent de VAin.

(1) C'est-à dire, dimanche 26 janvier.

Ambérieu, au pied du Jura, buffet. J'achète une bouteille de Tin, un morceau de pain, un bout de saucisse ; le tout pour un franc, et je vais faire mou déjeuner de onze heures à bon marché. On vient de changer les chaufferettes» je suis cominç un prince. Un compagnon est venu s'asseoir k l'autre portière ; il sera bien habile s'il mè tire un mot de la bouchée ' Il fait si bon de iie s'entretenir qu'avec soi-même et' ses livres.

On entre dans les montas^nes du Jura par la charmante yaliée de rAlbarine, large de trois à quatre arpents entre, de hautes montagnes, tantôt se rétrécissant, tantôt s'élardssant en baies riches de gazon. A\] fond du vallon court en serpentant le ruisseau d'un teu ,clair,le flanc des montagnes est couvert de yigriobies.

St-Ramhert-en-Bagey, la vallée se, rétrécit, ^u?^ arpent^ .un arpent et demi tout au, plus. Les aspects deviennent d'un sauvage cffandiose.

Nous entrons dans une oforcre sombre, sévère et déserte, où nous longeons de petits étangs, azurés, ue voyant au-dessus de nos têtes qu'une lisière étroite de firuiament bleu. Xous avons quitté l'Albarine., Rossillon.

VnneU'le- Grand ; évidemment nous avons fait petit à petit l'ascension du plateau ; les pics se multiplient moins hauts, et les horizons s'élargissent.

Ârtemare; ayant longé le mont Colombier, noqs. entron§ dans la vallée du Rhône .avec une vue splendide sur les Alpes, i Quloz, dans un vallou circulaire, entouré de quinze sommets, quelque chose comme Wemontaching dans le haut du St-Mauri- Qe inoins ses belles riyièrës. Tel sera l'aspect de nos Laurentides,' quand elles auront été habitées depuis deux mille ans, même avant cela. Ici nous changeons, de chars ponr l'Italie, notre premier train se dirigeant sur Genève en Suisse, 25 minutes d'arrêt. J'en profita pour. me délasser les jambes. J'achète un^^ demi-bouteille de sautevne, un franc et demi, ce qui est trèsoher ici, mais aussi il faut avouer qu'il est très bon. Il a noyé inon m n -aise de ce tùatin, et me voici tout refait, aussi bien

qu'hier grâce à la liqueur que trouva notre père Noé. Vinum lœtificat cor homlnis.

Chindrieux. On arrive sur l^ bords du lac Bourget, ( nom vénéré de notre pays ) qui mesure quatre lieues^ ^de long sur fevirbh îïne'lieiie fe large" j nappé* a ekîi considérable en Europe/C^estiih êtan'»^ 'a 'côté de nos mers intérieures. Tout de même îf est bien geiitil^ et nous le côrifout'iiqns presque" en 'sotf entier, jusqû^à 'cè\ ^^é'' arrivés ' àans' une' ptàihé'to'ùt -à- f;iit Iféi-tifèJ 'couverte 'de Vigties, dô'peiipliéfs ét'H'^flrbrès'friiit'ieïs de de tôiites sortes,' nbtfs lè'quîttoiis poù'r gagtiér' ii^ij. ^

'"Ce ■ lac/ dit ' Laniârtine '' dans liâ|)bauT,' ' est profondément

^'' eiicàisèé c!u côte de la !Fr'àucè^ "Dii'cqté dé la-' Savoie, au cbii-

traire, il s'insinue 'sans obstacle 'dans dés anses et danè de

petits golfeà, entre dés. lîôteaux' cpùVeTts dé bbls; de treillis,

" de vigneâ liaùtes,\(ie figuiers qui tr^eriipeiit leurs feuilles dans

" ses èaiix... L'abbaye de Hauté-Cqmbe, "tombeau dès princes

" de îa "maison de Savoie, s'e levé sur lïû 'contrefort" dé granit, au

nord, et Jette rombré de ses Vastes ' cloîtres sur' les' eaux' dît

lac. Abrité; toiit le joiir, dû sbleil ' par la muraille dii mont

" du Cbaf, cet ' édifice rappelle, par l'obiscuri^é' qui' réïiviroh^^

*' la liùit éternelîe dont il est le sèùîl pour' ces princes' descéh-

" dus du trône dans ces caveaax" Seulement le 'sdirj un rayoïi

lé soleil coUcliant le" frappe eu se l'evfîrbère Vm rnoraent' sur ses

murs comme pour montrer le port de la vie aux hominès, à

' la fin du jour. '

Âix-leS'Bdink,' 5ÔÔÔ" liàbitaiits, station tbermale', où coulent des sources sulfureuses" excellentes pour la guériâon' des rh'umatisraes et des inàlàdies dé la 'peau. Chaque année Voit ici réunis jusqu'à 12000 baigneurs. Le climat y est très doux, la situation charmante dans une plaine entourée de montagnes ; W environs sont remplis de promenades intéressantes.^ J'aiiné encore mieux St- Lin. "La vie y est moins dorée, inàis on y ^rouve le bonheur. '^^ ' " ' •''...' -^ . ••

Viviers, joli vallon bien cultivé": le soleil dore des trainéeê de nuages légers qui se promènent plus bas que le sommet dès 'montagnes^*

Chamhéry, 20.000 habitants, ancienne capitale de la Savoie Tout le monde aime les Savoyards. C'est ,m centre intellectnel' et industriel assez important. 30 minutes d'arrêt, et une demibontedle de madère. Toutes ces villes de montagnes présentent une physionomie intéressante avec leurs rues grimpantes, et eurs maisons étagdes les unes au-dessus dos autres. Un pic à 1 ouest bnlle sons les rayons du soleil, vu qu'il est couvert de neige. C'est la première neige que je vois depuis mon départ au Canada. Ici dans la plaine, nous avons une température de mai.

Partant de Chambëry, on passe près du Mont Granier haut de plus de six mille pied^ En 1248, une partie s'en écronlait couvrant de ruines 16 villages. C'était pire que l'éboulement du Cap Diamant, l'automne dernier.

Je n'oublie pas que je suis ici dans le pays de St-Francois de Sales, le saint de ma prédilection, non pas tant parcequ'il était devenu doux d'impatient qu'il était, mais parce qu'il a vécu extérieurement comme tout le monde, buvant, mangeant ce qu'on lui servait, fréquentant les sociétés, et faisant partir le principe de sa sanctification de la pureté intérieure de ses motifs.

Tout de même, c'est très-joli : verdure au fond du vallon, flanc abrupt de hautes montagnes rousses ayant cà et là des maisonnettes au milieu d'un bouquet d'arl)res comme suspendues dans l'espace, et sommet blanc de neige immaculée. Des flocons de nuages en promenades capricieuses s'accrochent dans les pics et les rochers. Sombre au fond du ravin, et clair ciel bleu au-dessus de nos têtes ; quelque chose que nous ne connaissons pas à Montréal ou aux Laurentides. ChigrdrUes^ Marches et Montmélian,

Depuis Culoz j'ai remarqué que tous les champs étaient inondés. A Chambéry, j'ai appris le secret. Ayant acheté un journal local, je vis que ces jours derniers il s'est déchaîné sur ces montagnes une véritable tempête. Tempête en arrière sur l'océan, tempête en avant sur la terre ferme, calme sur mon passage je joue de bonheur.

Cruet. On traverse l'Isère dont on a remonté la vallée pendant quelque temps. Nous suivons le lit des rivières, un chemin de fer ne peut passer tout droit à travers ces montagnes.

La nuit, qui tombe vite dans ces ravins, nous surprend à l'entrée de la vallée de la Chaumière. Xous voyageons dans l'ombre géante entre deux murailles abruptes, pendant que la lune éclaire les sommets éclatants de blancheur et le bleu pâle des cieux où scintillent les étoiles.

Cltaviousset, Aiguehelle, Epierre, enfin St-Jean-de-Mauvienne, où un omnibus me conduit à l'Hôtel de l'Europe, à un mille environ.

Dimanche, 2Q janvier (1). — Bonne nuit, bon dormir ! Je cours dire ma messe, avec une soutane trop petite que me prête un petit vicaire de la cathédrale ; car cette minuscule ville de 3,000 âmes est érigée en évêché. De l'évêque et de son entourage, je ne connais rien, étant trop pressé pour entreprendre à faire des connaissances.

L'église a une belle nef et renferme le tombeau de plusieurs de ses anciens évêques. Sur une place publiqtie on voit une statue du Dr Fédéré, l'inventeur de la médecine légale, qui était natif de St- Jean.

A 8 heures, par un chemin de raccourci, le garçon portant ma valise sur son dos, je gagne la gare en route pour l'Italie.

( 1 ) Cest-à-dire, lundi, 27 janvier.

CHAPLTEE DIXIEME

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