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TOURMENTE DE NEIGE. — UN DRIFT RACONTE PAR HOGG

Nous avons déjà dit que les moutons des Highlands ne rentraient jamais à l'étable; parqués, sur plusieurs points, et à de grandes distances de la ferme, ils demeurent exposés à tous les périls de la montagne.

Le plus terrible est celui que Ton désigne sous le nom de snow-storms (tourmentes de neige). Les hautes terres deviennent alors un véritable champ de bataille où les bergers et les chiens luttent contre tous les éléments conjurés, avec un courage dont rien ne peut donner idée. Trop heureux quand leurs efforts ne sont point inutiles ! car le snow-storm ou drift s'étend parfois sur les glens comme un linceul, ne laissant rien de vivant au-dessous.

Ces tourmentes constituent, du reste, le mémorial N de la vie pastorale-; ce sont les lignes néfastes (red Unes) du journal du berger, le point de rappel pour l'âge de ses enfants, la mort d'un aïeul, les tristesses ou les joies de sa famille. Elles servent également de dates aux conditions de fermage, et l'on trouve souvent, sur un contrat, qu'une rente date de telle ou telle tourmente de neige, sans que l'on sache au juste à quelle époque elle eut lieu.

« Qui a jamais vu, dit un poëte écossais, scène plus

impressive que celle d'une famille séquestrée, pendant une tempête d'hiver, dans un glen solitaire? (et quel glen, dans le royaume, n'a point une famille pareille!) qui a jamais senti aussi profondément que ces abandonnés la faiblesse des hommes et la toutepuissance de Dieu! D'heure en heure le berger sort, puis rentre le front pâle ! il n'a vu que la nuit, entendu que l'ouragan ! Alors tous s'agenouillent : le chef de la maison commence une hymne sainte qu'ils répètent en chœur, et, bien qu'au milieu des rugissements de la tempête, leurs voix puissent à peine être entendues d'eux-mêmes, ils ne doutent point que Dieu ne les ait écoutés, et quand ils se relèvent, les fronts sont plus sereins, les cœurs plus affermis!

L'un des storms les plus désastreux dont on ait gardé le souvenir est celui de 1 660. On ne peut même, de nos jours, parler du treizième jour de drifty devant un vieux berger, lorsque la tempête rugit, sans le voir changer de visage.

Cette célèbre tourmente eut lieu par un hiver trèsfroid, et elle alla toujours croissant pendant deux semâmes. Vers le sixième jour, les agneaux commencèrent à tomber dans une torpeur somnolente et tous moururent avant le lendemain : les jeunes moutons succombèrent ensuite : les bergers bâtirent alors une sorte de muraille semi-circulaire avec les morts, afin de préserver ceux qui restaient; mais cet abri leur fut inutile, car le manque de nourriture commençait

| à se faire sentir si vivement, qu'on les voyait se manger la laine sur le dos les uns des autres, et ceux qui avaient résisté au drift moururent de faim les jours suivants.

Enfin, quand la tourmente se ralentit, le quatorzième jour, on n'entendit plus dans la montagne un

1 seul bêlement de brebis ! de loin en loin, seulement, on apercevait des espèces de monticules circulaires à demi-recouverts par la neige et qui marquaient la place où les troupeaux avaient péri.

Tous les moutons des fermes hautes furent détruits ; ceux des fermes basses survécurent, mais demeurèrent languissants et succombèrent un peu plus tard. Il n'y eut de sauvé, dans tout le district, que quarante agneaux sur une ferme et cinq brebis dans une autre. Le glen de Phaub demeura vingt années, après la tourmente, sans fermier et sans une seule tête de bétail : lorsqu'à la fin un homme fort honnête et fort habile s'aventura h le prendre à bail, ce fut pour la redevance annuelle d'un habit gris et d'une paire de culottes. Ce même glen est aujourd'hui loué douze mille cinquante francs!

Plusieurs autres terrains abandonnés par leurs propriétaires devinrent alors des communs.

On raconte à propos de cette tourmente que John Scott, fermier de Thier-les-Tirne, qui nourrissait neuf cents moutons, ne conserva qu'une seule brebis noir dont il espérait faire souche ; mais quelques chiens (ils étaient alors tous désœuvrés , n'ayant plus de

moutons à garder) poursuivirent cette pauvre solitaire jusqu'au loch de Sainte-Marie, où elle se noya.

Quand cette nouvelle fat apportée à John Scott, communément appelé joyeux Scott, il dit avec son ton de plaisanterie ordinaire : Hélas ! la pauvre créature, elle était de la couleur de la mort, et le proverbe a raison : un noir commencement amène toujours une noire fin.

Puis saisissant la claymore rouillée suspendue' à son foyer : En avant, ma vieille amie, s'écria-t-iî, c'est à toi de me redonner un troupeau ; Jenny, mon coeur, je pars, et rappelle-toi l'antique chanson :

Il y a abondance de vaches dans la belle et riche Braide-Lees ; Il y a abondance de brebis aux bords de la Tyne ; Il y a abondance d'argent monnayé dans Gowanburn ; Et tout cela, tout cela pour toi.

La tradition ne dit pas si le joyeux Scott suivit son projet, et alla redemander aux Écossais des basses

terres le troupeau que la tourmente lui avait enlevé.

Il y eut encore un snoîv-storm fort violent le lundi 27 mars 1724. Quoiqu'il ne durât qu'une demi-journée, il détruisit environ vingt mille moutons, et plusieurs Higlanders périrent.

Une anecdote relative à cette tourmente prouve avec quelle attention les bergers doivent observer le ciel.

La soirée du dimanche qui précéda la tempête fut tellement chaude, que les jeunes filles s'en revenaient de l'église, pieds nus, et que les jeunes gens portaient leurs habits sur les épaules, au bout de leurs bâtons. Une troupe ainsi vêtue h la légère, causant haut et riant, passa par hasard devant un vieux berger de la ferme de New-House, appelé Walter Blake, qui paraissait fort occupé h réunir ses moutons à l'abri sur la lisière d'un bois : ils demandèrent à Wathie, qui était un homme fort pieux, ce qui l'avait empêché de venir à l'église, et pourquoi il prenait tant de souci de son troupeau.

Blake répondit qu'il avait remarqué, le matin, de mauvaises nuées à l'horizon, et qu'il craignait un drift.

Un éclat de rire général accueillit la réponse du vieux berger.

— Voyez, voyez, s'écria une jeune maligne petite fille d'Yarrow, qui avait déjà manqué trois mariages pour s'être moquée de ses amoureux ; voyez, il a mis son plaid et son bonnet de laine ! la peur du drift lui donne le froid d'avance.

Et, Rapprochant du berger avec une mine caressante et une voix câline : Prenez bien garde aux rhumes, mon bon Wathie, continua-t-elle ; car, pour peu qu'il tombe de la neige du soleil, je ne serais pas étonnée de voir les douves pleines avant demain. — Pauvre Wathie, ajoutait un autre, il aura pris, ce matin, la fumée de sa pipe pour un nuage!— Voulezvous une couverture, Wathie? — Et une paire de gants, Wathie? — Adieu! Wathie le sorcier!— Au revoir! Wathie le gelé!

Et tous saluèrent le vieux berger avec de grandes révérences et de grands éclats de rire.

Celui-ci secoua la tête : Allez ! allez! alouettes, ditil; le temps prouvera qui est fou et qui est sage ; laissez rire celui qui gagnera. Demain, on entendra les cornes d'appel.

La prédiction de Wathie ne s'accomplit que trop bien, et il fut le seul dans le district qui sauva son troupeau.

Les années 4 709, 1740 et 1772 furent également funestes aux Higlanders. Cette dernière sert de mesure quand on parle d'une tourmente de neige.

On cite enfin le drift qui eut lieu dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 janvier 1794. Il ravagea surtout le terrain compris au midi de l'Ecosse, entre Crawford-Muir et Border. Dix-sept bergers périrent; trente furent rapportés chez leurs maîtres, privés de sentiment. Quant à la perte des moutons, elle fut in-

calculable. M. Thomas Beathie en perdit seul quatorze cents !

Il nous a semblé que nous ne pouvions mieux terminer cette esquisse sur les bergers d'Ecosse que par la description d'un de ces terribles drift. Nous l'empruntons à Hogg, dont les détails sont d'autant plus précieux, qu'il fut lui-même un des principaux acteurs de la scène qu'il raconte.

« J'étais parti de Black-House pour me rendre à une de ces réunions littéraires fréquentes dans la montagne, et où se rassemblent tous les bergers qu'un peu de folie ou beaucoup d'amour ont rendus poètes, malgré les sages recommandations des" grand'mères.

J'avais la poche gonflée d'un flamboyant poëme dont j'ai oublié le sujet (si toutefois il en avait I), et le cœur encore plus gros d'admiration pour mon mérite. Le rendez-vous était à Entertrony, ferme sauvage et distante de plus de vingt milles.

Dès le second jour de mon voyage, je crus remar-

quer dans le ciel des symptômes^alarmants. Le vent, qui avait soufflé la veille avec fureur, tomba tout à coup ; un brouillard pâle enveloppait les montagnes ; de minces flocons de neige tournoyaient horizontalement dans l'air, comme incertains s'ils devaient remonter ou descendre; la lumière même du soleil, qui perçait avec peine une atmosphère chargée de givre, avait quelque chose de lugubre.

Je fus pris d'une sorte de prévision inquiète, et je commençai à balancer sur ce que je devais faire. Je me répétais en vain que je n'avais rien à craindre pour mon troupeau, dont mon maître s'était chargé. Plus je me donnais de raisons pour ne pas retourner en arrière, plus je ralentissais le pas ; si bien qu'après avoir achevé de me prouver à moi-même la nécessité de poursuivre, je m'arrêtai brusquement, et rebroussai chemin vers Black-House.

Je me détournai poijrtant un peu pour voir un de mes oncles, à Hope-House (la Maison de l'Espoir).

Quoiqu'il m'aimât beaucoup, il fut presque affligé de me voir, et me conseilla de retourner promptement à la ferme, répétant que ce n'était point l'heure de voyager dans la montagne. Il me reconduisit luimême jusqu'au bout de la colline appelée le Black- Gatelicard; et, regardant le ciel avec tristesse : Ah ! c'est un jour de mauvais aspect, dit-il; pars, garçon, et aie toujours l'œil sur l'horizon. Lorsque tu verras une ouverture se faire dans les nuages, pense à Dieu ; car c'est de là que viendra le drift.

Je continuai ma route, regardant le ciel avec attention ; le voile de "brouillard demeura fermé jusqu'à mon arrivée à Black-House.

Vers minuit seulement il s'entr'ouvrit, et laissa voir au nord un sillon lumineux. Mais le dégel commençait et la brise venait du sud. Je pensai que mon oncle s'était trompé, et je montai au grenier à foin ou je couchais, riant intérieurement de la manie de prédiction ordinaire à tous les vieillards.

J'allais m'endormir, lorsqu'un éclat terrible fit trembler la grange sur ses fondements. Je crus d'abord que la foudre venait de la frapper, mais je distinguai bientôt les rugissements du drift.

Je cherchai longtemps la fenêtre, car aucun rayon de lumière ne l'indiquait; l'ayant enfin trouvée à tâtons, je passai dehors mon bras nu !... La sensation que j'éprouvai ne sortira jamais de ma mémoire ! La neige tombait si pressée, qu'il me sembla enfoncer la main dans quelque chose de solide ! Je descendis à la ferme, singulièrement effrayé.

Je trouvai tout le monde réuni.

— C'est un jugement de Dieu, nous dit le maître : les élus seuls échapperont.

Il fut ensuite convenu tout d'une voix qu'il fallait courir aux moutons et les sauver, s'il était encore temps. On fit la prière, puis chacun de nous attacha son chapeau, serra son plaid et prit un bâton de cytise pour se diriger dans la neige.

À peine la porte fut-elle fermée derrière nous, que nous cessâmes de nous voir. Personne n'eût pu distinguer sa propre main, et le vent soufflait avec une telle violence que nous étions forcés, tous les dix pas, pour reprendre haleine, de mettre nos têtes entre nos genoux.

Quand le jour parut, au bout de deux heures, nous n'étions encore qu'à environ trois cents verges de la ferme. Nous sortîmes enfin du tourbillon, et atteignîmes une colline où la neige était moins épaisse.

Notre maître marchait en tête ; mais je m'aperçus bientôt qu'il se fourvoyait. Je l'en avertis ; il se retourna sans avoir l'air de me comprendre. Son regard était vague et ses lèvres sèches et violettes. Croyant qu'il allait défaillir, je le forçai à avaler quelques verres de whisky, qui parurent le remettre. Je passai alors devant, et je tâchai de revenir à la bonne route dont nous avions grandement dévié.

Nous atteignîmes enfin les moutons vers dix heu-

res. Ils étaient tous réunis contre une colline, les premiers montrant encore leurs têtes, et les derniers ensevelis sous dix pieds de neige! Nous ne savions comment nous y prendre pour les retirer de dessous cette avalanche; mais, à notre grande surprise, quand ceux du devant furent retirés, le reste sortit de front sans difficulté. Ils s'étaient tenus si serrés l'un contre l'autre que la neige avait formé sur eux une sorte de toit : les derniers seuls furent écrasés par l'éboulement de cette voûte fragile !

Nous plaçâmes le troupeau que nous venions de sauver si heureusement, dans un lieu sûr, et nous courûmes à une autre division de trois cents brebis qui se trouvait plus haut dans la montagne.

Il était alors environ midi : de temps en temps, la tourmente s'apaisait, et, pendant quelques minutes, nous pouvions distinguer à une vingtaine de verges ; mais à peine avions-nous confusément entrevu quelques sommets de collines que tout disparaissait comme

dans un rêve et que le drift redoublait de fureur.

A mesure que nous avancions dans la montagne, le spectacle qui frappait nos yeux devenait plus menaçant. Nous trouvâmes le glen de Hawk-Shaw Cleuch tellement comblé par la neige, que l'on n'apercevait plus la cime des arbres les plus élevés.'

Arrivés à l'endroit où devaient se trouver les moutons, nous cherchâmes en vain. Ils étaient dispersés sans doute lorsque le storm avait frappé la montagne, et tous étaient engloutis.

A force de sonder avec nos bâtons, nous en découvrîmes pourtant quelques-uns à six ou huit pieds de profondeur. Mais cette recherche faite au hasard ne nous donnait l'espoir d'eQ sauver qu'un bien petit nombre, car nous retrouvions à peine une brebis par I quart d'heure.

Un des chiens qui nous avaient suivis vint heureusement à notre secours. Il nous avait observés quelque temps sans bouger, mais comprenant enfin ce

que nous faisions, il se mit à courit* devant nous, flairant la neige et grattant partout où un mouton se trouvait enfoui. Il continua de nous diriger ainsi, allant aussi vite que nous pouvions creuser, et vingt fois plus vite même, car il était souvent en avance sur nous de quinze ou vingt trous. Nous sauvâmes, par ce moyen, trois cents brebis. Si le reste demeura enseveli, ce ne fut point de la faute de Sparke, car, bien qu'elles fussent ensevelies sous quarante ou cinquante pieds de neige, il nous indiqua, à plusieurs reprises, l'endroit où elles se trouvaient.

La plupart des moutons ainsi exhumés survécurent, mais ils demeurèrent quelque temps dans une espèce de langueur stupide, et l'on fut obligé de les nourrir à la main, comme s'ils étaient retombés dans une sorte d'enfance.

Nous rentrâmes à la ferme, heureux d'avoir sauvé ia plus grande partie du troupeau, mais à demi morts de fatigue et de froid.

Les femmes ne nous attendaient déjà plus ; restées seules, elles avaient si consciencieusement énuméré les dangers que nous courions, qu'avant le milieu do jour notre perte était déjà certaine! Jeannie, qui était la prudence même, avait déclaré qu'il ne devait rester, dans tout le district, ni mouton à manger, ni berger à prendre pour amoureux ! Plus rien que des femmes ! Les Highlands allaient devenir un nouveau royaume des Amazones.

Toutes n'avaient à cet égard qu'une opinion ; c'était la première fois que ces trois douces créatures setrouvaient d'accord ; elles s'étaient rencontrées dans l'absurde comme sur une terre commune.

Notre retour fut donc considéré comme un miracle. 11 y eut des cris, des larmes, et plus de questions qu'il n'était mort de moutons dans la montagne.

Quand nous eûmes dit tout ce que nous pouvions dire, on s'adressa aux chiens, on leur fit place au feu,

on les baisa, on les interrogea même. Dans ce moment, les trois excellentes femmes étaient charmées, à leur insu, qu'il y eût eu un drift, elles y avaient trouvé un sujet d'émotions; il y avait de quoi ne point déparler pendant une semaine entière.

Nous fûmes plusieurs jours sans savoir ce qui s'était passé dans les autres glens. Toutes communications entre les fermes étaient interceptées; mais dès que l'on put sortir nous vîmes arriver John Burnet, comme la colombe de l'arche annonçant la fin du déluge.

John Burnet était un berger du voisinage, toujours plus occupé des affaires des autres que des siennes, et sachant tout ce qui s'était fait à vingt milles à la ronde . On disait dans les glens : C'est John Burnet qui l'a raconté.

Comme on dit à Edimbourg : « J'ai lu dans le journal. »

John nous apprit que le district entier n'était plus

qu'un charnier; plusieurs bergers avaient péri, et entre autres, le beau Wuff, qui allait épouser une jeune fille du voisinage. Il revenait de la voir quand le drift l'atteignit. Le jour même où Ton publiait" les bans de son mariage à l'église de Moffot, ses amis y apportèrent son cadavre !

Mulhouse n'appartient à la France que depuis 1 798. C'était auparavant une petite république de la confédération helvétique qui s'administrait seule, se défendait elle-même et qu'entouraient des fossés de guerre, par-dessus lesquels, selon la chronique, les loups sautaient en hivet pour venir manger les chiens dans les faubourgs. Quoique les fossés aient disparu depuis longtemps ainsi que les loups, Mulhouse a conservé

des traces de son origine. Au premier aspect, c'est

bien encore la ville suisse couchée au fond de sa vallée, avec ses toits roses, ses peupliers et ses montagnes neigeuses à l'horizon. Seulement, à mesure que Ton approche, cette physionomie s'efface et l'aspect industriel se révèle de plus en plus, jusqu'au moment où la ville entière apparaît comme une usine immense, mais silencieuse. Vous prêtez en vain l'oreille, nul bruit ne parvient jusqu'à vous; aucune rumeur de foule, aucun retentissement de fer. Parfois seulement les cent cheminées qui s'élèvent dans les airs vomissent de plus épais tourbillons de fumée, comme si la fabrique en travail poussait une respiration plus forte; mais le silence n'est point troublé; il semble que, dans ce grand corps, tout se fasse mystérieusement et au dedans : on sent qu'il vit sans l'entendre vivre.

En entrant dans la ville, l'aspect change complètement. Vous ne trouvez plus que des rues étroites qui ne 'portent pas de noms, bordées par des boutiques sans enseignes et par de laides maisons que l'on a eu

la bizarre idée de numéroter par unités et fractions. C'est seulement après avoir traversé les vieux quartiers que vous rencontrez la nouvelle ville, bâtie à l'instar de Paris, et dont vous voyez s'étendre au loin les colonnades blanches.

Quoique la population de Mulhouse soit un mélange d'Alsaciens, de Suisses, de Tyroliens, de Juifs et de Français de l'intérieur, la langue et le caractère allemands dominent partout. Il suffit, du reste, de vous présenter à un hôtel pour reconnaître que vous n'êtes plus en France. Avez-vous jamais lu l'amusante description que fait Érasme de ces auberges d'Allemagne où le voyageur trouve, pour toutes commodités, un poêle commun, une assiette et un couteau, et où l'on répond à chacune de ses demandes : — Si cela ne vous convient pas, allez plus loin. — Eh bien l vous avez la description complète d'un hôtel mulhousien. Vous pourrez pourtant, à force de prières, y obtenir une chambre particulière; peut-être même, si

le hasard vous favorise, y trouverez-vous un de ces poêles incrustés dans la muraille et qui s'alimentent par l'escalier, de telle sorte qu'il faut quitter sa chambre et faire trente pas dans dans le corridor pour se chauffer les pieds et attiser le feu; mais une fois que vous aurez arraché de l'hôte ces inappréciables faveurs, tenez-vous pour satisfait, car les servantes de l'auberge n'approcheront plus de vous et les sonnettes sont chose inconnue. Si par hasard votre lit manque de draps, comme il arrive parfois, descendez vousmême en réclamer, sinon résignez-vous à dormir tout habillé, ce qui serait plus sage, car il est incertain que vous obteniez ce que vous désirez. Vous chercheriez d'ailleurs en vain l'hôte pour vous plaindre, l'hôte mulhousien est un être insaisissable et invisible.

Cependant il y a moyen d'obtenir ce dont on a besoin, même dans les auberges de Mulhouse; mais, pour cela, il faut de la patience et de l'imagination : l'anecdote suivante en fera foi.

Il y a quelques années, un touriste qui venait de parcourir la Suisse et qui voulait gagner Paris, arrive à Mulhouse. 11 descend à l'un des meilleurs hôtels de la ville, se fait donner une chambre et demande un? bain de pieds. Une heure s'écoule, et le bain de pieds n'arrive pas. L'Anglais descend,* renouvelle sa demande, attend encore une heure; rien ne paraît. Impatienté, il ouvre la fenêtre, appelle, crie; les servantes qui passent dans la cour le regardent et continuent tranquillement leur travail sans lui répondre. Furieux, il quitte la fenêtre, prend son portemanteau, décidé à chercher une auberge plus hospitalière, lorsqu'une idée lui vient. Il a la main sur sa boîte de pistolets; il l'ouvre, en saisit un et tire. Aussitôt grande rumeur, on se précipite dans la cour, on regarde; la fumée sortait encore par la croisée ouverte de l'étranger. L'hôte, épouvanté, s'écrie : — C'est un Anglais qui avait le spleen, il se sera tué chez moi ! Et il accourt suivi de sa femme et de tous

les domestiques. Il se jette contre la porte qu'il croit trouver fermée en dedans ; la porte s'ouvre et laisse voir le jeune voyageur paisiblement assis au milieu de sa chambre et fumant une cigarette.

— Qu'est-ce donc? demanda l'hôte en s'arrêtant stupéfait.

— Monsieur, c'est un bain de pieds que je demande, répond l'Anglais avec un grand sang-froid. L'hôte se retira confondu, et l'insulaire eut son bain de pieds.

Du reste, cette froideur d'accueil n'est point particulière aux hôtelleries, on y est exposé partout à Mulhouse, excepté de la part de grands industriels et de quelques étrangers qui n'ont point adopté les manières du pays ; mais vous l'éprouverez surtout chez les vieux marchands, bourgeois de pure race, qui se fâchent si vous prononcez le nom de leur ville à la française. Ne vous attendez, en entrant dans leurs boutiques, à aucune des prévenances câlines habituelles aux marchands parisiens. Le boutiquier

mulhousien ne cause jamais quand il fume, et il fume toujours.

Mais ce qui contribue par-dessus tout à entretenir à Mulhouse la sauvagerie des formes, c'est l'absence des relations sociales, jointe au manque d'éducation élégante et littéraire. Occupé tout le jour dans ses fabriques, l'industriel ne rentre chez lui que pour manger et dormir : aussi le cercle qu'il fréquente se borne-t-il à ses parents les plus proches; encore cause-t-il peu dans ces réunions de famille, fatigué qu'il est du travail de la journée et des soucis du lendemain. Quant à l'instruction de l'enfant, elle se borne aux éléments rigoureusement nécessaires pour qu'il , puisse poursuivre ses études spéciales et son éducation professionnelle. Horace nous a laissé une fidèle peinture de cette instruction, qui était aussi celle des jeunes Romains de son temps : — on leur apprend à partager, par des moyens compliqués, un as en cent parties. —Fils d'Albinus, voyons, qui de cinq onces

en ôte une, que reste-t-il? — Un tiers de livre. — A merveille, tu pourras conserver ton bien.

C'est à ces enseignements que se bornent les leçons des maîtres ; quant à l'élément poétique, quant à l'art, quant au bien dire, il n'en est point question. Les lettres sont, pour l'enfant mulhousien qui finit ses études, ce qu'était l'Amérique avant Colomb. Il n'a jamais pensé, peut-être, que la parole pût être bonne à autre chose qu'à discuter un compte, ou à expliquer un nouveau procédé de teinture. Son intelligence n'a jamais fait, à travers les langues opulentes de l'antiquité, ces longs voyages dont elle revient chargée de souvenirs et de poésie; le langage qu'il parle est le patois barbare que sa nourrice lui a appris à bégayer, ou le français tudesque dont un Allemand lui a enseigné les rudiments.

Nous devons avouer, pour être vrais, que depuis quatre ou cinq années, l'éducation littéraire a fait quelques progrès. La réorganisation du collège a

créé et entretenu ce mouvement; mais il se passera encore bien du temps avant que les résultats s'en fassent sentir d'une manière générale. Les impressions premières de l'enfance sont trop fortes : la vie pratique a commencé pour lui le jour où il a quitté le sein de sa mère; à cinq ans, il sait le prix de la houille, à huit ans il comprend la machine à vapeur, à quinze ans il est contre-maître et gagne mille écus par an. Le moyen de combattre de telles influencer avec des discours de Cicéron ou des tragédies de Racine! Aussi vous tâcheriez vainement de l'intéresser à ces études improductives, et d'éveiller dans son âme la voix des fées endormies. La seule Égérie qui y habite, et dont il entende les conseils, c'est l'arithmétique.

Et ne croyez pas pourtant que cette préoccupation industrielle soit le signe d'une sordide avidité de gain. Ces hommes, qui n'ont étudié dès l'enfance que le côté positif de la vie, ne sont ni avares ni durs ; leur

cœur s'émeut à la prière, l'aumône remplit leurs mains, non pas l'aumône parcimonieuse et inutile des rentiers, mais l'aumône féconde, l'aumône royale, qui ferme à jamais la porte à la faim. L'antique association bourgeoise et chrétienne n'est point encore entièrement détruite à Mulhouse; la sainte égalité des vieilles républiques suisses y survit; le riche n'est, vis-à-vis du pauvre, qu'un frère plus heureux qui a mieux réussi dans le monde, et l'orphelin sans ressources devient le pupille de tous.

Malgré la prospérité de Mulhouse, depuis quelques années, le luxe est loin d'avoir suivi le mouvement progressif des fortunes. La richesse des familles ne se révèle que par une profusion sans goût, qui ne dépasse guère les prévisions d'un vulgaire comfort, et ne s'élève jamais jusqu'à la recherche délicate. C'est l'abondance prodigue, mais sans ce charme qui fait du luxe un art intelligent. Le meuble gracieux et nouveau venu de Paris coudoie un meuble gros-

sier fabriqué par un menuisier d'arrière-boutique il y a cinquante ans; vous cherchez vainement, dans l'appartement des plus riches Mulhousiens, ces bagatelles précieuses dont l'élégance caresse le regard. Tout est donné à l'utilité, rien au goût. On sent, dans cette opulence triviale, que ce n'est point l'argent qui a fait défaut, mais la poésie. L'instinct aristocratique manque au millionnaire, et, en définitive, que gagnerait son orgueil à notre mesquine somptuosité? Il n'en a pas besoin pour prouver sa richesse. Son immense usine qui fume, les mille ouvriers qui lui ont vendu leurs corps, ces machines puissantes dont les bras de fer s'usent pour lui, voilà son luxe à lui, voilà ses preuves d'opulence ! A d'autres les équipages armoriés, les loges aux théâtres, les chasseurs galonnés d'or ! Ses vaisseaux sillonnent toutes les mers ; il a des comptoirs dans toutes les capitales, et ses commis-voyageurs courent en poste les deux mondes. A la vérité, cet homme qui gagne un million par

an a moins de loisirs que le plus pauvre de ses ouvriers : il se lève avant le soleil, passe le jour au milieu des miasmes fétides de l'atelier, et se délasse le soir en parcourant les colonnes de chiffres de son grand-livre; mais c'est sa joie! Que le travail presse, que son vaste entrepôt soit comme le tonneau des petites Danaïdes, toujours vide, quoiqu'on le remplisse toujours; qu'il n'y ait pour lui ni paix ni relâche; qu'il trouve à peine, une fois par semaine, le temps de se rappeler qu'il a une femme, ou de regarder dormir ses enfants, cette fatigue est son bonheur, ces embarras font sa vie. Dieu eut besoin de se reposer le septième jour delà création; mais le Mulhousien est plus robuste que Dieu. Je demandai à l'un de ces hommes extraordinaires s'il ne comptait pas se délasser quelque jour : — J'aurai l'éternité pour cela, me répondit-il.

Partout ailleurs, le travail tend au repos ; mais le Mulhousien, lui, n'a point de terme où il doive s'ar-

rêter : le travail le conduit au travail, la fatigue à la fatigue ; l'industrie n'est point pour lui un moyen, c'est un but, c'est une manière d'être; il fabrique, comme vous lisez les journaux, comme vous dînez à six heures, par habitude, par tempérament, par plaisir. Il sait pourtant, mieux que nul autre, combien sa richesse est précaire; il sait qu'une crise peut lui enlever, en quelques jours, les gains de vingt années ; il n'ignore pas qu'il pourrait se soustraire à ces chances fatales en renonçant à des travaux pénibles ; mais ces travaux, il en a besoin; ces chances, il y est fait; l'air de ses ateliers est pour lui l'air natal; il ne peut plus s'en passer. D'ailleurs, il aime ces alternatives fiévreuses et changeantes, ces gains rapides suivis d'une ruine totale ; son usine est un tapis vert où il joue avec des chances variables, tantôt les bras dans l'or jusqu'au coude, tantôt les mains croisées devant ses coffres vides. S'il succombe dans cette lutte, malgré tous ses efforts, ne craignez pas qu'il perde courage ;

le front ridé et les cheveux blanchis, il recommencera sa carrière chez quelque confrère plus heureux, et vous n'entendrez sortir de sa bouche ni regrets du passé, ni plaintes jalouses : seulement, peut-être, en inscrivant un jour à la balance de comptes quelque énorme bénéfice de son nouveau patron, vous le verrez sourire, et il vous dira, avec la bonhomie d'un innocent orgueil :

— En telle année, j'ai gagné le double, monsieu Du reste, il est rare que l'industriel mulhousien r nonce à tenter la fortune. A moins que l'âge n'ait brisé son infatigable activité, il trouve bientôt moyen de faire avec sa ruine même une assise pour son avenir. Tout le monde connaît cette poétique superstition du Tyrol sur les chasseurs ensorcelés, qui, ne pouvant plus atteindre de chamois, poussés par leur irrésistible passion, se donnent au Robin-des-Bois pour trois balles enchantées; eh bien ! le Mulhousien qui a épuisé toutes ses ressources, et qu'entraîne son

penchant, suit cet exemple ; il vend son âme aux Bâlois, signe sa damnation industrielle, et alors en avant! à travers les torrents, les montagnes, les abîmes!.. Muni de ses balles d'or, il recommence, sans paix ni trêve, la chasse de la fortune.

C'est à cet industrialisme ardent que Mulhouse a dû de reproduire un des miracles d'accroissement réservés jusqu'à présent aux seules villes du Nouveau- Monde, et qu'une population de dix mille âmes a été portée à vingt mille en moins de cinq années; c'est grâce à la dévorante activité de ses manufacturiers que sa fabrication est devenue la seule industrie française capable de supporter les concurrences étrangères. Mais aussi quelle habileté ! quelle ingénieuse ardeur de perfectionnement ! quelle patience d'essais chez ces hommes ! Ne vous arrêtez ni à leur extérieur ni à leur langage, si vous voulez les juger réellement, mais visitez leurs ateliers ; c'est là que vous trouverez leur intelligence traduite non par des mots, mais par d'à-

droits arrangements, de merveilleux procédés, d'admirables machines; car ces hommes si simples et si peu faits au beau langage ont pénétré dans toutes les pratiques de la science; ces imaginations, si froides en apparence, sont inépuisables en créations fécondes; ces esprits que vous croyez si lourds inventent tous les élégants caprices de la mode, et c'est de la rude main de ces cyclopes que sortent les tissus gracieux qui, chaque été, rendent vos filles plus fraîches et vos femmes plus belles.

Ce serait une merveilleuse histoire que celle de l'industrie en France, si elle était écrite autrement qu'avec l'arithmétique et par quelqu'un qui sût trouver le point d'attache entré les chiffres et les hommes. Mulhouse fournirait peut-être le plus bel épisode de cette histoire : il serait curieux de voir d'où est partie cette ville et où elle est arrivée, en suivant toutes les phases de ce grand poëme industriel.

11 y a de cela quatre-vingt-dix ans, un homme dont

les descendants devaient se trouver mêlés, plus tard, à tous les progrès de leur ville et lui fournir ses députés, ses administrateurs, ses industriels, ses philanthropes, M. Kœchlin, arriva dans la petite république de Mulhouse pour y fonder la première fabrique d'indiennes. Le nouveau venu avait peu de ressources, mais beaucoup de confiance en Dieu, et cette persévérance suisse, à laquelle il ne faut rien comparer, si ce n'est l'entêtement breton. Il s'adjoignit deux associés et réunit à grand'peine quarante mille francs! Ces quarante mille francs, quelques planches gravées et une douzaine d'ouvriers amenés de Baie, telles furent les fragiles bases sur lesquelles il fondait toutes ses espérances. D'abord ses impressions furent exécutées en couleurs d'application, à l'huile siccative ou au vernis, sur des toiles grossières qu'il faisait venir de Suisse. Les plus belles avaient jusqu'à deux couleurs! Mais bientôt une heureuse rencontre accrut

ses ressources. Un de ces ouvriers compagnons que

Ton trouvait encore en Allemagne, apôtres industriels qui allaient par l'Europe, colportant la science et louant leur génie à la semaine avec leurs bras, arriva de Hambourg, et proposa ses services. M. Kœchlin apprit de lui la manière de préparer le mordant d'alumine (dit mordant rouge) et l'acétate de fer (dit bain noir), dont on se sert pour les mordants noirs et violets. Il put ainsi fixer la matière colorante de la garance par la teinture et obtint trois couleurs solides, le rouge, le violet et le noir : c'était plus qu'il n'en fallait pour les impressions d'alors, qui se bornaient au genre surate (petit dessin à une couleur, violette ou noire), aux tapis et aux couvertures de lit à grands dessins, fond rouge et noir, et aux mouchoirs pail- Idca à double face. Cependant on découvrit encore, quelques années plus tard, le moyen d'employer l'indigo, un jaune rouille obtenu de l'acétate de fer, et une espèce de vert formé de ces deux couleurs : tous ces enluminages s'étendaient au pinceau comme dans l'Inde.

Malgré ces progrès, la fabrication des toiles peintes, entravée par mille obstacles, acquérait peu d'importance. La république de Mulhouse avait sa charte faite malheureusement par des fabricants de drap, qui avaient pour but presque unique de protéger leur vieille industrie au détriment de toutes les autres. Ainsi, défense de convertir en usines les moulins à foulons ou les moulins à blé; défense d'établir des pinceautages dans la ville ni même dans les villages français environnants, de peur, disait la naïve loi, de faire augmenter la main-d'œuvre des fileurs en laine ; défense aux étrangers de commanditer des établisse-* ments d'indiennes, le bourgeois de Mulhouse ayant seul le droit de vivre sur le libre territoire de la république. Le résultat de cette adroite législation fut de refouler dans les Vosges la plupart des fabricants d'indiennes, de fils et de toiles de coton. Heureusement que la réunion de Mulhouse à la France devait détruire à temps ces entraves créées par l'esprit

étroit de la bourgeoisie, et ouvrir une libre carrière aux manufacturiers. Ce fut alors seulement que l'industrie commença à prendre un essor vaste, rapide et que se firent toutes les grandes découvertes relatives à l'impression. M. Haussmann trouva bientôt l'enleva ge blanc sur mordant d'alumine et de fer, au moyen des acides oxalique et tartiïque dont ses confrères ne soupçonnaient même pas l'existence; les couleurs d'application préparées au moyen des sels d'étain, les enlevages colorés ; l'application du bçau bleu de Prusse par le moyen attribué, plus tard, à Raymond 4 ; l'usage de l'acétate et du sulfate d'indigo pour les verts pistache et l'emploi du nitrate de fer pour le noir d'application. D'autres perfectionnements d'auteurs inconnus furent ensuite introduits en 1803. Oberkampf employa pour la première

1 C'est à dire en le formant sur toiles de toutes pièces au moyen de l'oxyde de fer et du prussiate de potasse. (Cyanure ferro-potassique. Berzelius).

fois, à Jouy,les rouleaux à imprimer. Cinq ans après, les frères Kœchlin perfectionnèrent le genre lapis dont quelques échantillons avaient été envoyés d'An gleterre.

IL Dolfus^Mieg trouva un nouveau vert solide, appelé vert ou bleu de Prusse. M. Hartman commença à se servir de F oxyde brun de manganèse pour produire les fonds que Ton appelle solitaires. En 1819, une note du professeur Lassaigne, insérée dans les Annales de chimie et de physique, donna Tidée d'employer le jaune de chrome pour teinture. La fabrique de Mulhouse fut la première à s'emparer de cette indication, qui eut un plein succès. D'un autre côté, la maison Zuber, qui avait porté l'industrie des papiers peints à un degré de perfection merveilleuse et inconnue, trouva, vers la même époque, le moyen d'imprimer d'un seul coup plusieurs gammes de couleurs différentes, depuis la teinte la plus tendre jusqu'à la plus foncée. M. Dolfus-Mieg et les

frères Kœchlin transportèrent aussitôt ce procédé à la fabrication des indiennes. En même temps l'impression des mousselines prenait plus d'importance. Les frères Kœchlin, dont le nom se trouve si souvent sous notre plume que nous éprouvons une sorte d'embarras à le répéter, trouvèrent un moyen de produire sur les mousselines des bandes satinées qui égalent presque l'éclat de la soie.

Tandis que ces immenses progrès s'effectuaient dans l'impression des tissus, d'autres industries, pour ainsi dire jumelles, s'élevaient à côté. Dès 1761, M. Mathias Risler avait commencé à faire tisser des toiles communes avec le coton du Levant filé à la main dans les vallées des Vosges ; mais, depuis, cette fabrication s'était perfectionnée. L'introduction de mull-jennys et la création de l'immense filature de M. Schlumberger permirent de créer de plus vastes établissements de tissage. M. Heilman, dont on est sûr de rencontrer le nom toutes les fois qu'il s'agit

d'une invention mécanique, MM. André Kœchlin, Risler et Dillon construisirent différents métiers nouveaux pour la confection des toiles de coton, et les grands établissements de MM. Isaac Kœchlin, Bourcard et Dolfus-Mieg se formèrent. Ainsi, tout marchait, tout progressait à la fois, tendant vers le même but et se prêtant un mutuel appui.^Des crises successives ébranlèrent en vain le crédit, de Mulhouse; l'immense désastre de 1814 lui ferma en vain les marchés de l'Europe presque entière ; ses métiers s'arrêtèrent, ses fourneaux s'éteignirent, la vie matérielle sembla la quitter un instant; mais la cité n'était pas morte pour cela ; il lui restait son âme immortelle : l'industrie ! Aussi bientôt la vit-on renaître ; la convalescence vint, puis la santé, puis là force virile et toujours croissante. Mulhouse, devenue la capitale industrielle de l'Alsace, la couvrait d'usines de tout genre; les capitaux se multiplièrent miraculeusement, et en 1 827, déjà, le seul département du Haut-

Rhin fournissait annuellement pour 74 millions de cotons teints ou manufacturés, et employait un capital d'exploitation de 106 millions. Comme on le voit, les quarante mille francs du premier Kœchlin s'étaient accrus et avaient prospéré.

Depuis 1 827 (sauf la crise de 1830), le commerce •de Mulhouse a constamment suivi une progression croissante, et il s'est trouvé, en 1836, à son plus haut point de prospérité. Mais on conçoit que pour tant de travaux le manque de bras doive se faire sentir plus vivement chaque jour. Aussi, quoique tout manque à Mulhouse, la chair humaine est encqre la denrée la plus rare. La ville produit sur la population des campagnes qui l'environnent l'effet d'une pompe aspirante; elle l'attire et l'absorbe de plus en plus, sans pouvoir satisfaire aux besoins croissants de sa fabrication. Tout vient s'amasser, se mêler et se perdre dans ce lac grossi qui tend à se faire Océan ; enfants, femmes, vieillards, tout est appelé, tout est reçu;

il n'est pas de main si inhabile ou si faible qui ne trouve son emploi. La plupart se laissent séduire par cet appât d'un salaire immédiat qu'ils peuvent obtenir sans apprentissage, et la fabrique occupe tous les bras, au détriment des professions mécaniques. D'un autre côté, les ressources de consommation n'ayant point grandi proportionnellement à la population, il en résulte que Mulhouse est peut-être la ville de France où l'on se procure le plus difficilement et au plus haut prix les aisances journalières : il faut y dépenser un peu plus qu'à Paris pour y vivre de nouâtes, de beurre rance et de choucroute. Il n'est donné qu'aux riches d'adoucir les rigueurs de cette vie Spartiate, et encore ne le peuvent-ils qu'en appelant Paris à leur secours ; car, autant la grande industrie est intelligente et progressive, autant la petite industrie est routinière. L'artisan, que ne presse pas l'aiguillon de la concurrence, suit les traditions qu'il a reçues sans s'inquiéter des perfectionnements. A

Mulhouse, il n'est poinl d'usage que l'ouvrier obéisse à vos désirs. Si vous voulez lui faire exécuter quelque travail qui ne lui soit pas familier, il secouera la tête avec un dédain nonchalant et vous répondra : — C'est en France que l'on fait cela ; ici ce n'est pas la coutume. — On conçoit que l'on ait d'abord quelque peine à se plier à de pareilles exigences. Quand on espère déménager avec ses habitudes, il est dur de se trouver tout à ooup dans un monde nouveau qu'il faut accepter. Les sages se résignent pourtant, mais il en est qui, plus délicats, s'effarouchent et prennent la fuite. Nous avons connu un spirituel élève de Brillât-Savarin qui n'avait jamais pu s'accoutumer à ces privations, et qui, toutes les fois qu'on l'interrogeait, répondait brusquement : — Mulhouse!

c'est une ville où l'on n'a pas encore découvert les tourne-broches, et où l'on vous loue des cuisines sans cheminée.

Mais si la classe moyenne est soumise à de pénibles

privations, que Ton juge de celles supportées par les ouvriers ! A la vérité il serait difficile de dire si leur misère l'emporte sur leur démoralisation. Chez eux, chaque misère a engendré un vice. Par suite de la cherté des logements, il n'est point rare de voir deux ou trois familles habitant la même chambre et vivant dans la plus hideuse promiscuité. Les filles de fabrique que fatiguent le travail et la pauvreté tâchent de devenir mères pour trouver une place de nourrice dans une maison bourgeoise. Tout cela est horrible sans doute, mais n'est point particulier à Mulhouse. Partout où l'industrie a entassé de la matière humaine dans ces cloaques infects que nous appelons des villes, la corruption n'a point tardé à s'y mettre. L'accroissement des salaires, si imprudemment demandé par quelques hommes de bon-vouloir, ne changerait ; rien à cet état de choses : avec la moralité actuelle | des classes inférieures, l'accroissement des salaires ne serait pour l'ouvrier qu'un moyen de mieux nour-

rir ses vices. Le mal est plus profond : il ne tient pas seulement à une question d'économie politique, mais à la constitution de la société entière. Les vices et les misères du peuple sont comme ces plaies qui paraissent parfois à l'extérieur du corps, mais qu'on ne peut guérir isolément, parce que la cause est au dedans.

Nous avons déjà dit que, dans la population ouvrière de Mulhouse, les Allemands étaient les plus nombreux. Il est facile de les reconnaître à leurs pipes, à leur blonde chevelure et surtout à leurs chants. Souvent, dans les soirs d'été, en revenant des vignes, on entend s'élever, sur les pics du Jura, un de ces airs bizarres et mélodieusement sauvages qui retentissent dans les rochers du Tyrol ; puis tout à coup, du fond des vallées, d'autres voix répondent, et un chœur grave, mélancolique, un chœur d'Allemagne, monte avec ies rafales du soir, à travers les peupliers. On croirait presque que ce sont les génies

de la plaine qui causent avec le génie de la montagne : malheureusement, les génies reviennent du cabaret, et on les voit bientôt déboucher de tous les sentiers, regagnant la ville en trébuchant. Alors, adieu à l'illusion, adieu à la rêverie; ce qui vous charmait n'est plus qu'un chœur d'ivrognes qui chantent juste.

Nous nous arrêtons ici, et cependant, pour achever notre étude sur Mulhouse, il nous resterait à parler de sa position commerciale, de la cause de ses progrès, de ses chances de crise, et de l'influence qu'auront sur son industrie les lois de douane que I nous promet l'avenir; mais ces détails nous jetteraient dans la statistique, et, Dieu merci, nous ne faisons ni une enquête, ni un rapport aux Chambres. ' On nous pardonnera, dans cette esquisse, d'avoir ap- \ puyé sur quelques étrangetés, dernières traces d'une époque qui finit. Mieux qu'aucun autre, nous sentons ce qu'il y a de vivace, de grand, de fécond dans

cette colonie industrielle, née d'hier et si robuste déjà. Le Mulhouse d'aujourd'hui a dix ans à peine, et n'a complété ni sa croissance ni ses facultés; c'est un Hercule au berceau. S'il lui manque encore quelque chose, ce n'est point pauvreté de nature, mais jeunesse. Laissez venir l'âge, et ce corps que défigurent les formes inachevées de l'enfance se développera dans sa force et sa grâce viriles; ce front, que fatigue maintenant une seule préoccupation, s'élargira pour s'ouvrir à toutes les pensées, et cette bouche qui ne balbutie encore qu'un patois barbare saura parler toutes les langues. Alors disparaîtront ces derniers symboles d'ignorance ou de rudesse^ces derniers ridicules d'une population prise à l'improviste par l prospérité : alors ces hommes rares, qui ont su réu nir déjà les trois plus belles vertus productives de la terre, l'ordre, la patience et l'imagination, s'apercevront qu'il y a quelque chose au delà qui leur manque; ils comprendront que la matière n'est qu'une

face du monde, et de nouveaux sens se révéleront à eux. Ils aimeront à se délasser de Futile dans l'idéal, et voudront mêler à leur éducation positive cette instruction variée qui, seule, peut rendre les loisirs intelligents : alors enfin, Mulhouse, qui égalera les grandes villes de la France pour son industrie, aura, comme elles, complété son existence par le culte du beau, et les grands artistes y trouveront applaudissement et sympathie.

BÀLE

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