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ASPECT DE BALE. — LE RHIN. — LE PONT DE BALE

Nous longions depuis le matin l'ancien lit du Rhin, suivant cette belle chaussée romaine hardiment jetée sur le flanc de la vallée, comme un pont de vingt lieues, et nous dirigeant vers Baie, qui forme la porte de la Suisse de ce côté. Nous avions déjà dépassé

Saint-Louis, bourgade imperceptible il y a trente ans, et dont la contrebande a fait une ville depuis que les postes de douanes y sont établis ; nous nous étions arrêtés un instant devant le mausolée élevé à la mémoire du jeune Abatucci, Italien mort au service de la France, à une époque où tout ce qu'il y avait de sang généreux en Europe coulait pour elle ou par elle; nous avions rapidement traversé ces ruines couvertes de ronces auxquelles on a conservé le nom d'Huningue, lorsque Baie nous apparut enfin avec les toits bariolés de sa cathédrale, ses maisons blanches nichées dans les feuilles, ses remparts verdoyants, son grand fleuve grondant doucement à ses pieds, comme un lion assoupi. Quelques minutes après, le pont-levis tremblait sous notre léger voiturin, et la sentinelle se rangeait pour nous laisser passer ; car la république de Baie a une armée de deux cent un hommes, qui, comme nos gardes nationaux, jouent au soldat et laissent pousser leurs moustaches.

La première chose qui frappe en entrant à Baie, c'est l'expression de tristesse et de solitude empreinte partout. Qui a traversé nos joyeuses villes de France et ne se rappelle leurs faubourgs animés, leurs fontaines entourées de servantes causeuses, leurs balcons chargés de beaux enfants qui regardent, leurs fenêtres tapissées de jeunes brodeuses dont l'aiguille reste en l'air dès que le bruit d'un équipage fait frissonner les vitres? Oh! que de stores entr'ouverts, que de rideaux soulevés, que de coups d'œil, que de sourires ! comme tout vous accueille et vous regarde ! A Baie, rien de tout cela., Au bruit de votre voiture, on tire les volets, on ferme les portes, les femmes se cachent. Tout est mort, désert; on dirait une ville à louer. Si, en traversant un quartier isolé, au détour d'une rue, il vous arrive de tomber au milieu d'un groupe de jeunes filles, qui se sont oubliées à causer sur les seuils, vous les voyez s'envoler, à votre aspect, comme un essaim de pigeons effrayés.

Il ne faudrait point croire cependant que l'emprisonnement volontaire des Bâloises dénoie chez elles une absence complète de curiosité; mais elles ont trouvé moyen de concilier celle-ci avec leur sauvagerie. Des miroirs fixés à des verges de fer, et habilement disposés aux fenêtres, leur permettent d'apercevoir, du fond de leurs appartements, tout ce qui se passe au dehors, en leur évitant à elles-mêmes le désagrément d'être aperçues. De cette manière, le monde passe devant leurs yeux sans les effaroucher, et son forme de lanterne magique.

Mais si les rues de Bâle sont tristes à parcourir, e revanche on ne saurait donner idée de leur exqui propreté. Toutes les maisons ont l'air d'avoir été finies la veille et d'attendre leur premier locataire. Pas une lézarde, pas une égratignure, pas une tache sur tous ces murs peints à l'huile, pas une fêlure dans toutes ces grilles d'un travail merveilleux qui défendent les fenêtres les moins élevées. Les bancs d'été

placés près du seuil sont soigneusement relevés et incrustés dans la muraille, à l'abri de la pluie et du soleil. Si la rue forme une pente trop roide, des mainscourantes, fixées aux murs, aident les pas du vieillard ou du paysan chargé. Partout vous trouvez cette attention minutieuse, cette surveillance des besoins de la foule, cette sollicitude du propriétaire et du père de famille. On sent qu'à Baie rien n'échappe à l'œil du gouvernement, et qu'il fait, chaque soir, le tour de ses États. A la vérité, la tâche des chefs est facile ; eux-mêmes peuvent descendre aux détails, et, en ouvrant les bras, ils touchent les deux bouts de la république ; mais quoique ce ne soit après tout qu'une grande maison à régir, l'aspect extérieur de Baie prouve en faveur des femmes de ménage qui sont ses ministres.

Du reste, la propreté que l'on y remarque semble le résultat de vieilles habitudes ; elle est passée dans le caractère des habitants. Cet amour excessif pour

tout ce qui est rangé, net et luisant, porte même beaucoup de Bâlois â n'habiter que quelques chambres sur le derrière de leurs vastes maisons, tandis que les appartements du devant, où n'entrent que les frotteurs, restent éternellement vides. A la vérité, les occasions d'ouvrir ces salons élégants seraient rares à Baie. Soit austérité religieuse, soit réserve républicaine, soit manque de goût pour les associations improvisées que forme le plaisir, les Bâlois ne donnent jamais de fêtes et se visitent peu. On reproche à leur caractère l'insociabilité silencieuse qui se retrouve plus ou moins dans les républiques suisses, et qui tient h l'orgueil bourgeois, à l'isolement et surtout à l'espèce d'égoïsme étroit qui est peut-être l'inconvénient le plus grave des petits gouvernements. Uniquement occupés de leurs affaires, dans lesquelles ils déploient la patience persistante et calculatrice dont l'expérience a fait un proverbe contre les Suisses, ils ne font point dépasser à leurs relations d'amitié les bor-

nés du foyer domestique. C'est sans doute à ces habitudes casanières qu'il faut attribuer la tristesse de leur \ille ; mais ils lui doivent peut-être la régularité de leur commerce, la sûreté de leurs opérations et l'accroissement lent, mais solide, de leurs fortunes.

On sait que l'ancien canton de Baie s'est partagé, depuis peu de temps, en deux cantons, qui, grâce à cette division, fournissent maintenant chacun un demi-député à la Diète. La cause de la désunion survenue entre Bâle-VilIe et Bâle-Campagne existe dans la Suisse entière et menace, dans ce moment, la plupart des cantons d'une séparation semblable. La jalousie des campagnes contre les villes, entretenue par les privilèges de ces dernières et leur orgueil aristocratique, amènera tôt ou tard le même résultat partout. La bourgeoisie campagnarde supporte avec trop d'impatience la supériorité de fortune, de position et d'intelligence de la bourgeoisie urbaine, pour que ces vaniteuses rivalités n'entraînent pas de fâ-

cheux débats. Quant aux classes inférieures, ce sont, en Suisse comme partout, des nombres abstraits et insignifiants par eux-mêmes, auxquels les ambitieux donnent une valeur. Instruments dociles, elles se laissent aller h la main qui les pousse, font et défont leur liberté avec le même aveuglement et la même insouciance. Il est certain que, lorsque les discussions commencèrent entre Bâle-Ville et Baie-Campagne, aucun motif grave de discorde n'existait. Si les hommes de Bâle-Ville qui étaient au pouvoir gouvernaient avec une dignité un peu roide, du moins y avait-il chez eux bon vouloir et impartialité. Mais depuis longtemps la haijie s'amassait dans certaines âmes que l'on avait froissées à l'endroit de leur amour-propre. Une sourde agitation couvait dans les villages. L'orage éclata enfin : la loi électorale en fut le prétexte. D'après cette loi, le grand conseil se composait de députés choisis par Bâle-Ville et par Bâle-Campagne, en nombre égal, mais non propor-

tionnellement à leurs populations respectives. Baie- Campagne ne se contenta pas de nommer la majorité des membres, elle demanda que cette majorité fût ea rapport mathématique avec celle de ses électeurs. C'était réduire la ville à une minorité insignifiante ; elle résista, et la discussion en arriva bientôt h un point qui laissait peu de chances d'accommodement. Cependant quelques esprits conciliants s'entremirent, et l'on convint, de part et d'autre, d'en appeler à une constituante qui se chargerait de réviser le pacte cantonnai. Mais, lorsqu'il s'agit d'élire les membres de cette constituante, une nouvelle difficulté se présenta. La ville et la campagne devaient- elles nommer des députés d'après la charte qui existait ou d'après le système qu'on voulait y substituer. La question reparaissait dans toute sa force, et l'affaire se trouvait ramenée exactement à son point de départ. Ainsi enfermés dans un cercle vicieux, les députés de Baie- Ville et de Bâle-Campagne firent d'inutiles efforts

pour s'entendre ; ils se séparèrent après de longues et amères discussions qui n'eurent pour résultat que d'affermir davantage chacun dans son opinion. Ce fut alors que parut le manifeste de la campagne par lequel elle déclarait rompre l'union et proclamait son indépendance. Les Bâlois considérèrent cet acte comme une déclaration de guerre; et, résolus à maîtriser ce qu'ils appelaient une émeute de paysans, ils réunirent leurs troupes, s'armèrent eux-mêmes et marchèrent contre le bourg principal dont les révoltés avaient fait le siège de leur nouveau gouvernement. Le succès d'une telle expédition leur paraissait tellement certain, qu'ils annoncèrent, en partant, l'heure à laquelle le drapeau de Bâle-Ville flotterait sur le bourg conquis. Les habitants montèrent, en conséquence, sur leurs remparts et sur les clochers pour attendre le signal des vainqueurs; mais, au bout de quelques heures, ils aperçurent tout à coup, sur la route, une foule en désordre qui fuyait vers

la ville, couverte de poussière et de sang. C'était l'armée bâloise qui avait rencontré les paysans embusqués de deux côtés du chemin et qui revenait en pleine déroute. A cette nouvelle, la consternation se répandit dans la cité : passant, comme il arrive toujours, de l'extrême confiance à l'extrême terreur, les habitants coururent aux armes; ils croyaient voir déjà la population des campagnes aux portes, et chacun songea à défendre sa vie et son bien. On exhaussa les murs avec des fascines et des sacs de

l terre ; quelques bourgeois firent même transporter

, des pavés dans leurs greniers; résolus à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et à faire de Baie, en cas d'assaut, une nouvelle Saragosse. Heureusement, tous ces préparatifs furent inutiles. Les pourparlers

I recommencèrent, et la querelle se termina enfin par la séparation de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne.

,11 épargne que les paysans croyaient immense, et dont on leur avait annoncé le partage comme prime

d'encouragement pour l'insurrection, se trouva con tenir peu de chose et fut divisée entre les deux nou veaux cantons sans enrichir personne.

Du reste, la séparation a été plus avantageuse que nuisible à Bâle-Ville. Son gouvernement en a été simplifié et délivré de mille embarras sans cesse renaissants; elle a vu, par contre-coup, s'accroître sa prospérité matérielle. Il est remarquable que, depuis cette séparation, son budget des recettes, au lieu de subir une forte réduction comme cela eût semblé naturel, s'est légèrement accru. Ce budget, du reste, ne monte guère à plus de 150,000 francs. Quelque minime que soit cette somme, elle suffit au petit conseil pour entretenir une bibliothèque, une Université, et pour subvenir à toutes les dépenses relatives aux voies de communication, aux ponts, aux' édifices publics, etc. Les recettes se composent presque uniquement d'un impôt personnel égal au centième du revenu. Chaque citoyen constate lui-môme.

sous la foi du serment, la quotité de ce revenu. Les commerçants payent tant pour cent, non sur les bénéfices qu'ils ont réalisés, mais sur la valeur brute des affaires qu'ils ont faites dans Tannée.

Mais si le gouvernement de Bâle-Ville fait preuve d'une grande habileté, en revanche celui de Bàle- Campagne montre aussi peu d'expérience que de tenue. Livré à des intelligences étroites, à des vanités rancuneuses et tracassières, il manque également de sens et de convenance. Depuis les démêlés survenusentre la France et lui, relativement à la capacité des Juifs pour posséder, il n'a cessé d'exprimer son hostilité à notre gouvernement de la manière la plus grossière. L'unique et ridicule journal qui se publie dans Baie- Campagne est continuellement rempli d'injures contre Louis-Philippe (qui pour eux est la France), injures telles qu'aucune presse parisienne ne voudrait en imprimer. On jugera, du reste, du bon goût qui préside à la rédaction de la feuille de Bâle-

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Campagne, et aux habitudes de son gouvernement, par l'article suivant qui s'y trouvait il y a peu de temps : « L'huissier soussigné a l'honneur de prier messieurs les membres du grand conseil de lui faire connaître l'estaminet où ils se tiennent d'habitude, afin qu'il puisse les trouver et les réunir, chose qui n'a pu encore avoir lieu. »

Notre première pensée, en arrivant à Bàle, fut de courir vers le Rhin. Chaque grande époque historique semble avoir eu un fleuve inséparablement lié à ses souvenirs. L'âge biblique a eu l'Euphrate, l'âge héroïque le Simoïs, Rome le Tibre ; mais le Rhin se rattache à l'histoire moderne tout entière. Le Rhin, ce n'est pas seulement un nom comme le Tage, le Wolga, le Meschacébé ; le Rhin! c'est le fleuve, c'est celui que les maîtres du monde ne nommaient jamais sans y joindre le titre de superbe ; c'est le Rubicon que les peuples ne passent qu'après avoir tiré l'épée et jeté le fourreau. L'Europe entière est venue boire à

cette onde belliqueuse, et, depuis Charlemagne jusqu'à Napoléon, tous les grands hommes de guerre y ont mis leurs coursiers à la nage. Du reste, il faut le dire, le Rhin est digne de son nom et de ses souvenirs. Ce n'est point du tout un vieillard à barbe limoneuse, couché au milieu des roseaux, et le coude appuyé sur un vase étrusque, tel que nous l'ont représenté les poètes et les sculpteurs du grand siècle, c'est un vrai fleuve, grand, majestueux, rapide, et de ce beau vert d'océan pour lequel les anciens avaient inventé un mot. Quant à sa voix, elle est puissante sans doute, mais quelle voix de la nature peut émouvoir quand on connaît celle de la mer? Qu'est-ce que ce murmure monotone lorsqu'on a écouté les mille accents des flots sur la grève, tous ces tonnerres, tous ces éclats, tous ces sanglots du flux et du reflux au pied des promontoires? Puis la voix des fleuves est une langue qu'il faut apprendre, et l'étranger ne la sait pas. Celui-là seul qui l'a entendue dès son enfance, et qui,

pendant ses heures rêveuses, est venu se coucher dans les grandes herbes de la rive, interrogeant tous les murmures et toutes les brises, celui-là seul peut la connaître et raconter le mystérieux entretien des génies de l'air et des génies de Peau.

On donne le nom de Petit-Bâle à la partie de la ville bâtie au delà du pont, sur le rivage allemand. Des rivalités survenues autrefois entre les habitants du Petit-Bâle et ceux du Grand-Bâle occasionnèrent une guerre de quolibets qui fut sur le point de dégénérer en guerre civile. On voit encore, comme souvenir de cette querelle, sur la tour qui forme l'entrée du pont, une tête grotesque adaptée à l'horloge, et qui tire la langue à la rive opposée. Pour se venger d'une pareille insulte, les habitants du Petit-Bâle élevèrent, dit-on, de leur côté, un poteau surmonté d'une statue insolente qui affectait de tourner le dos à la rive ennemie avec le geste le plus effronté. Ce monument curieux de l'épigramme populaire a malheureusement disparu.

Une anecdote peu connue, quoique relative à notre histoire, se rattache au pont de Baie. Vers le milieu de septembre 1681, M. deLouvois fit appeler M. Hérard de Chamilly, fils du général de ce nom, et avec cette brusquerie que l'habile ministre avait adoptée en guise de franchise :

— Monsieur, dit-il, je sais que vous devez vous marier ce soir secrètement, et contre l'avis -de votre oncle, avec une demoiselle sans fortune. J'aurais pu vous envoyer à la Bastille pour avoir voulu tromper votre tuteur; mais j'ai pensé qu'il valait mieux vous fournir les moyens de mériter votre pardon. Vous allez partir, de suite, dans une voiture fermée; vous ne regarderez rien, vous ne parlerez à personne. Seulement, quand la voiture s'arrêtera, vous ouvrirez cette dépêche. Voici un costume de paysan syndgoyen dont vous allez vous revêtir. Je vous donne cinq minutes ; adieu.

Trois jours après, la mystérieuse chaise de poste

s'arrêtait aux portes de Baie, et Chamilly ouvrait ses dépêches. Elles ne contenaient que trois lignes :

« Tenez-vous sur le pont du Rhin, depuis neuf heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; prenez note exacte et détaillée de tout ce que vous verrez, et revenez sur-le-champ. » ■ •

Le jeune homme se conforme à ces bizarres instructions. L'heure venue, il remonte en voiture et arrive à Paris le surlendemain, au milieu de la nuit. On fait prévenir le ministre qui accourt.

— Eh bien ! monsieur, qu'avezr-vous vu ?

— Voici une note, Excellence; mais je crains fort qu'il n'y ait rien de digne de votre attention.

— Voyons toujours.

— En vérité, je ne sais si j'oserai... Ce sont des remarques si puériles.

— Lisez, lisez, monsieur.

Chamilly, honteux de l'insignifiance de son procèsverbal, commença en rougissant :

— Neuf heures du matin : je vois sur le pont un âne borgne conduit par un enfant ; un gros Allemand qui s'appuie sur la balustrade et crache dans le Rhin; un valet delà ville de Baie avec son costume mi-parti; un vieux paysan en veste jaune, qui s'arrête devant le parapet et frappe trois coups avec son bâton.

— Un paysan en veste jaune! s'écrie M. de Louvois, c'est assez; il faut que le roi le sache, il faut que je fasse éveiller le roi; et il sort précipitamment.

— Il est clair que le ministre est fou ou se moque de moi, pensa Chamilly. Un quart d'heure après, Louvois rentre la figure rayonnante, et donnant à sa voix de sergent instructeur un accent presque aimable :

— Vous avez rendu un immense service au roi, monsieur; le roi vous donne un régiment et signera votre contrat.

Ce fut seulement huit jours après que le mot de cette énigme fut connu de Chamilly. On appri que Strasbourg, investi par l'armée française, venait de se

rendre et était réuni au royaume. Les trois coups frappés sur le parapet annonçaient le succès (Tune négociation secrète entamée entre le ministre de Louis XIV et les magistrats de Strasbourg.

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