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LA CATHEDRALE. — LA SALLE DU CONCILE

Du Rhin, nous nous dirigeâmes vers l'église Saint- Maurice, que décorent quelques sculptures plus bizarres que curieuses. Nous y remarquâmes un saint George plongeant sa lance dans la gorge d'an dragon, qui ouvre la bouche avec tant de complaisance, qu'il semble se faire arracher une dent. Nous vîmes aussi, au-dessus du porche principal, une copie ridicule et incomplète de ce beau poëme des vierges sages

*et des vierges folles que nous avions admiré à Strasbourg. L'église Saint-Maurice, qui est livrée au culte protestant, et par conséquent sans ornements, renferme quelques boiseries habilement ouvrées , une chaire d'un travail délicat et le tombeau d'Érasme. Mais ce qui mérite surtout d'être vu, c'est la salle où se tint le fameux concile ouvert à Baie le 1 4 décembre 1431, et qui y siégea jusqu'au mois de mai 1 447. Tout le monde sait dans quelles circonstances ce concile s'assembla. Son but principal était de rétablir ]a paix et l'unité dans la chrétienté. Les cendres du bûcher de Jean Hus, dispersées dans la Bohême et la Hongrie, y avaient fait germer les schismes de toute part. Les scandales de la cour de Rome et le trafic des choses saintes, entrepris en grand par les papes, dont les légats étaient devenus de véritables commisvoyageurs pour la vente des agnats, avaient singulièrement favorisé la hardiesse des novateurs. Le pape Eugène IV, qui occupait alors la chaire apostolique,

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était moins propre que tout autre à tirer l'Église de cette situation périlleuse. Il eût fallu, pour tenir d'une main ferme les clefs de saint Pierre, ou un grand caractère ou une grande sainteté, et Eugène ne possédait ni l'un ni l'autre. C'était une de ces natures élastiques et désarticulées qui n'ont pas d'attitude propre et qui fléchissent en tout sens, se dérobant au poids du fardeau en pliant dessous ; une de ces âmes changeantes qui flottent toujours à fleur des événements, et diminuent ou augmentent, selon l'occasion, leur lest de vertu. Qu'attendre d'ailleurs d'un homme dont les ambitieuses tergiversations et les lâchetés calculées remettaient sans cesse en question ce qui avait été décidé la veille, et dont Platine a dit ingénument dans un éloge 'flétrissant : qu'il était constant à garder ses promesses, à moins qu'il n'y eût plus d'inconvénients à tenir sa parole qu'à la rétracter.

Le concile de Bâle se posa comme intermédiaire

entre les hérétiques et le pape ; mais il se montra plus hostile peut-être à ce dernier qu'aux autres, et plus jaloux de réprimer les envahissements du saint-siége au détriment des libertés de l'Église, que de défendre contre les schismatiques la pureté de la foi. Du reste, cette opposition ecclésiastique à l'omnipotence papale était l'avant-coureur de la grande insurrection protestante; les esprits mûrissaient pour la réforme, et les jours du grand Luther n'étaient pas loin.

L'acte le plus important du concile de Baie fut l'essai de réconciliation entre l'Église orthodoxe et les Bohémiens hussites, calixtains et thaborites. Ce fut un curieux et grand spectacle pour la ville entière que celui de ces trois cents députés de Bohême arrivant à Baie pour défendre leurs fameuses propositions. « Tout le peuple, dit ^Eneas Sylvius, se répandit dans la cité et hors la cité, pour les voir entrer. Il se trouvait même dans la foule plusieurs membres du concile, attirés par la réputation d'une nation si belli-

queuse. Hommes, femmes, enfants, gens de tout âge et de toute condition, étaient dans les places publiques, ou aux portes, ou aux fenêtres, ou même sur les toits pour les attendre. On se montrait au doigt celui-ci, puis celui-là. On était émerveillé de voir des habits étrangers, des visages inconnus et menaçants ; car c'étaient des hommes noirs, tannés par la bise et le soleil, et nourris à la fumée des camps. Ils avaient l'aspect terrible, des yeux d'aigle, des cheveux hérissés, une barbe épaisse, des corps d'une hauteur prodigieuse, des membres tout velus et la peau si dure, qu'elle aurait résisté au fer comme une cuirasse. » A leur tête était Procope, auquel on avait donné le sobriquet de Raze, parce qu'un oncle l'avait fait ordonner prêtre autrefois; mais, depuis longtemps, sa tonsure avait disparu sous le casque de guerre. Les spectateurs se montraient l'un à l'autre cet iiomme au nez recourbé comme un oiseau de proie, aux yeux ronds, à la moustache de tigre, et

Ton se disait : « C'est celui-là qui tant de fois a mis en fuite les armées des fidèles, qui a renversé des villes, qui a massacré tant de milliers d'hommes > chef aussi redoutable aux siens qu'aux ennemis euxmêmes. »

Les quatre propositions des Bohémiens (la communion sous les deux espèces, la libre prédication de la parole de Dieu, la défense aux prêtres de posséder des biens séculiers et la punition publique des péchés mortels) furent soumises à la discussion devant le concile et donnèrent occasion à de longs discours qui laissèrent chacun dans son opinion, comme il arrive toujours. En outre, des discussions partielles avaient lieu dans l'intervalle de ces plaidoiries préparées pour ou contre chaque proposition, et elles aigrissaient de plus en plus les esprits. Partout où se rencontraient les Bohémiens et les membres du concile, la querelle se renouvelait.

— N'avez-vous pas osé prétendre, disait un jour le

légat, que l'institution des ordres mendiants était une invention du diable?

— Cela est vrai, répondait Procope; car si les patriarches, Moïse, les prophètes, Jésus-Christ, ni les apôtres, n'ont institué les mendiants, il est évident que c'est une invention du démon.

— Hérétiques, s'écriait Jean de Raguze, Bohémien lui-même, mais resté catholique, vos quatre propositions ne contiennent pas toutes vos damnables croyances. Ne dites-vous pas, avec Jean Wiclef, que vous appelez le docteur évangélique, bien qu'il brûle en enfer, que la substance du pain et du vin demeure après la consécration? et ne voyez-vous pas, malheureux ! que c'est là une inspiration du démon? Nier la présence réelle de Jésus-Christ, c'est ôter V amande et ne laisser que la coquille.

Puis venait la question capitale, la communion sous les deux espèces, véritable nœud gordien que Fépée apostolique avait en vain essayé de trancher.

— S'il est des hérétiques ici, vous êtes ces hérétiques, s'écriait à son tour Rokizane, évêque des thaborites; carie Seigneur a dit à saint Jean : Si vous ne mangez la chair du Fils de V Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas Iq vie en vous. Jésus-Christ aussi a dit lui-même en instituant ce sacrement : Buvez-en tous (saint Mathieu, ch. xxvi, 26 , 28) ; et saint Paul , dans sa première épître aux Corinthiens, dit : Buvez aussi bien que mangez. La Grèce qui a reçu la tradition de plus près que nous, qui est la mère et la source des vraies doctrines, l'entend ainsi et communie sous les deux espèces. C'est donc hérésie au saint-siége de défendre au peuple le calice sans lequel on ne peut obtenir la vie éternelle, comme l'affirme Jésus- Christ, et vous fermez volontairement le paradis aux fidèles.

A cela iEneas Sylvius répondait :

— Saint Paul a dit que la lettre tue et que l'esprit vivifie. Vous vous arrêtez à la surface des mots. Dans

le passage de saint Jean, que vous citez, il ne s'agit pas de boire sacramentellement, mais de boire spirituellement. Jésus-Christ lui-même avertit ses disciples qu'il leur parle d'une manducation spirituelle quand il dit : Je suis le pain de me; qui vient à moi n'aura jamais faim, et qui croit en moi n'aura jamais soif. Quiconque a une foi pure et fait des œuvres dignes de la foi mange la chair et boit le sang de Jésus-Christ. Quant à ce que dit saint Paul, cela s'adresse aux prêtres seulement. D'ailleurs, réfléchissez-y; vous devez vous soumettre à la décision des chefs apostoliques qui sont éclairés par le Saint-Esprit et ne peuvent errer.

— Même quand ils nomment Agnès pour pape4?

— Ce fut là une erreur matérielle.

— Et comment se fait-il que les papes cassent une loi portée par leur prédécesseurs, s'ils sont infail-

1 La papesse Jeanne s'appelait aussi Agnès.

libles? La loi est bonne ou elle est mauvaise; si elle est bonne, ils se trompent en la cassant; si elle est mauvaise, leurs prédécesseurs se sont trompés.

— Ce qui est utile aujourd'hui peut ne pas l'être demain. Vous le voyez, du reste, l'Église entière est contre vous. Si Jésus-Christ avait ordonné aux laïques de prendre le calice, cela aurait-il été seulement révélé aux Bohémiens et après tant de siècles? Or, vous le savez, aucune école n'enseigne cette doctrine, aucune ville ne l'approuve. Ce serait, en vérité, une merveille si, avec vos gmnds repas, vos vins mêlés de bière et vos longs sommes, vous entendiez mieux l'Écriture que les autres avec leurs jeûnes et leurs veilles.

A ces mots, de grands cris s'élevaient parmi les Bohémiens.

— C'est bien à vous de parler de jeûnes et de veilles f s'écriait l'énorme Ulric en se frayant difficilement un passage jusqu'à iEneas Sylvius, et agitant devant lui

sa masse charnue et suante. Ne savons-nous pas que vous êtes tous esclaves de l'avarice, gens impatients, abîmés dans l'intempérance, ministres de toute sorte de crimes, prêtres du diable et précurseurs de l'ante^ christ; ne savons-nous pas que l'argent est votre ciel, et que vous avez votre ventre pour dieu?

— Vous avez un dieu en bon état, répondait ^Eneas Sylvius en posant doucement la main sur l'abdomen tremblant du fougueux orphelin; on voit que vous vous macérez fort par les jeûnes.

Des éclats de rire s'élevaiejit des deux parts, et l'on oubliait un instant la discussion ; mais elle reprenait bientôt plus vive et plus amère. Étrange scène et plus étranges acteurs dont rien ne pourrait nous donner maintenant une idée si nous n'avions pas les hustings d'Irlande et les discours du grand agitateur !

La salle où se tint le concile de Baie dépend, comme nous l'avons dit précédemment, de l'église Saint- Maurice. Sa grandeur est médiocre. Un banc de bois,

scellé dans le mur et recouvert d'un grossier coussin, en fait le tour. Deux clepsydres, qui servirent d'horloges aux prélats du concile, sont encore accrochés au mur près d'une copie de la fameuse danse macabre.

Je ne pus me défendre d'une certaine émotion en me trouvant dans cette salle qui avait retenti de tant de paroles solennelles, de tant d'anathèmes terribles, de tant d'arguties sanglantes. Je me représentais, assis sur ce banc circulaire, les prélats venus de tous les coins de l'Europe ipom passer la foi au creuset; vieillards graves et chauves, dont les mains défaillantes tenaient un livre pour bouclier, une plume pour épée, et qui, avec ce livre et cette plume, brisaient les armées, ébranlaient les trônes et forçaient les portes des villes. Je les voyais tous avec leurs robes traînantes, leurs yeux penseurs, leurs attitudes humblement impérieuses. Ici, c'était Jean de Ségovie, savant hardi, venu d'Espagne, et qui étudiait déjà en secret le Koran qu'il devait un jour traduire; là,

iEoeas Sylvius, encore caché dans la foule, et qui, à force de sourire à ses voisins et d'éviter les coudes de tout le monde, devait parvenir à la chaire de saint Pierre : plus loin, je voyais Louis Aleman, le grand cardinal d'Arles, tout pâle de vertu et d'austérité, homme de bronze, sur lequel ne prenaient ni la calomnie ni la menace, qui bravait du même œil une peste et un pape, et auquel on avait déjà donné le surnom d'Hector du concile; à côté de lui, se tenait le légat Julio-Cesarino , politique vulgaire , habile seulement à rompre des traités, et qui devait payer sas deux plus grandes trahisons, l'une de son honneur, l'autre de sa tête. Puis venait la foule moins célèbre : c'était Louis, patriarche d'Aquilée, destiné à mourir peu après la déposition d'Eugène IV, avec la consolation d'apporter cette nouvelle dans Vautre monde; c'était Gilles Charlier, esprit doux et humble de cœur, qui avait osé dire que ce ri était pas avec les armes que Von éclaircissait la vérité; c'était le

fougueux Jean de Raguze, entassant toujours ses syllogismes sous forme de bûcher ; Philibert-Auguste, évêque de Coutances, et le poétique Jean de Polemar, dont les paroles semblaient un écho de la harpe de David.

Le souvenir et le lieu faisaient revivre à mes yeux tons ces hommes célèbres ; j'aurais presque pu marquer la place qu'ils avaient occupée sur ce banc. C'était entre ces murs, devant ces horloges de sable arrê-

t tées depuis quatre cents ans, et à ce murmure majestueux et triste du Rhin, qu'ils avaient commencé à faire retentir le grand débat religieux qui devait transformer l'Europe en un champ de bataille. Quels souvenirs et quelles images !

Je fus arraché à mes méditations par mon guide, ! qui voulait tout me montrer en détail. La salle du

j concile de Râle a eu le sort de tous les monuments

historiques ; ce Capitole temporaire du monde chrétien est devenu le garde-meuble du sacristain, qui,

pour en égayer la nudité, a tapissé les murs de caricatures de Charlet et de Grandville. Une douzaine de vieilles toiles enveloppées d'un nuage de poussière et accrochées dans un coin attirèrent pourtant mon attention. Je ne doutais pas que ce ne fussent les images des prélats les plus illustres du concile, et je cherchais déjà le moyen de les examiner de plus près, lorsque mon guide m'avertit que c'étaient les portraits de famille du bedeau.

De l'église à la bibliothèque il n'y a que quelques pas.

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