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Les chambres de l'étage sont aujourd'hui occupées par les lits des malades. La dernière de toutes, qui, selon une tradition, servit de boudoir à Marie Leszcynska, est maintenant la chambre des religieuses. Sans le vouloir, sans le savoir peut-être, on a ainsi rendu l'hommage qui convenait à la mémoire de la pieuse et charitable princesse.
Je parcours le jardin dans l'espoir d'y retrouver quelque vestige du passé. Au milieu d'un petit bosquet formé de vieux arbres et tapissé de lierre, on voit une table de pierre. Dans le verger, un petit jet d'eau jaillit parmi quelques pierres où l'on distingue encore des têtes de lions sculptées. Une inscription maintenant illisible a laissé quelques traces sur une muraille. Table, sculptures, inscription datent-elles du dix-huitième siècle? Personne ne le sait; rien ne rappelle plus ici le souvenir des exilés polonais : pas une relique. Mais l'essentiel du décor n'a point changé : c'est la même demeure, c'est le même jardin, c'est la même lumière, c'est la même tristesse ; cela suffit pour que les morts ressuscitent.
On a vingt fois conté l'histoire de la petite princesse qui, n'étant ni riche ni belle, quitta son taudis d'Alsace pour épouser le plus grand roi du monde 1. Mais qui n'a point vu la maison,
* Personne ne l'a si joliment contée que M. de Nolhac dans le premier chapitre de son étude sur Marie Leszcynska.
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le verger et le bosquet de Wissembourg ne goûtera jamais tout le charme et toutes les ironies de cette singulière aventure.
Cet étroit jardin, le pauvre Stanislas Fa mille fois arpenté, rêvant à son trône perdu et à la détresse des siens. A vrai dire, il faisait bon marché de la couronne de Pologne ; l'important pour lui et sa cour était de ne point mourir de faim ; or, pour sortir de la misère une seule issue lui restait ouverte : bien marier sa fille. Mais si sa dignité d'ancien souverain lui interdisait certaines mésalliances, sa détresse écartait les épouseurs. Son ami, le chevalier de Vauchoux, lui avait un jour apporté de Paris la nouvelle inespérée que M. le duc songeait à se remarier, qu'il avait jeté les yeux sur Marie Leszcynska et que Mme de Prie était favorable à ce projet. Stanislas en avait témoigné une joie inexprimable. Il était naïf, pas assez cependant pour ignorer que sa fille était le jouet d'une ignoble intrigue, que Mme de Prie était la maîtresse du duc de Bourbon et qu'elle acceptait ce mariage avec la pensée que son empire ne pouvait être menacé par une épouse pauvre, dévote, sans énergie et sans agrément. Le pauvre roi s'ingéniait à ne point perdre la précieuse amitié de la marquise ; il correspondait sans relâche avec son ami de Vauchoux1,
* Ces lettres au chevalier de Vauchoux qui éclairent bien la psychologie de Stanislas Leszcynski ont été publiées, pour la
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négociateur zélé, et le pressait d'amener M. le duc à se prononcer publiquement; car il attendait anxieusement le moment où il pourrait fournir à ses prêteurs la caution de son gendre... Dans la petite chambre où sont aujourd'hui rangées les blanches couchettes des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, Marie, indifférente aux calculs de son père, attendait, en priant et en brodant des ornements d'église, que la Providence manifestât sa volonté. C'était une jeune fille gracieuse et enjouée, à la taille fine, à la démarche aisée, au teint frais et vivement coloré ; mais ses yeux étaient irréguliers, ses traits lourds et sans beauté. Elle avait du savoir et de l'esprit; pardessus tout, elle était bonne, compatissante et généreuse. Elle savait qu'elle n'était point maîtresse de sa destinée, et se préparait à devenir duchesse de Bourbon. Déjà, elle avait vu arriver mystérieusement à Wissembourg un artiste de Paris chargé de prendre son portrait : c'était le prélude des fiançailles. . . Mais trois semaines plus tard son père entra chez elle, ivre de joie, et criant : « Ma fille, tombons à genoux et remercions Dieu ! » Elle crut d'abord que la Pologne venait de rappeler son roi. Mais Stanislas lui répondit : « Le Ciel nous est bien plus favorable ; vous êtes reine de France ! »
première fois, dans l'ouvrage de M. Henry Gauthier-Villars : Le Mariage de Louis XV (i volume, chez Pion, 1900).
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Reine de France ! Pour comprendre le prodigieux éclat de ce coup de théâtre, il faut avoir sous les yeux le jardinet des Leszcynski, les dix arbres de leur bosquet et les douze fenêtres de leur façade. C'était cela que Marie allait quitter pour Versailles, et Stanislas pour Chambord... Reine de France ! Il faut songer à tout ce que ces mots exprimaient de gloire et de splendeur pour ces Polonais calamiteux et besogneux, exilés au fond de l'Alsace ! Il faut se figurer leurs rêves, leurs espoirs, leurs embarras et leurs fiévreuses anxiétés, car tant que le mariage n'a pas été déclaré par le roi lui-même, ils peuvent tout redouter : les hasards de la politique, les inventions des calomniateurs, les intrigues de l'électeur de Saxe qui règne en Pologne et doit craindre un rival désormais puissant par l'alliance de la France.
Brèves alarmes. Mme de Prie reste fidèle à Stanislas ; elle eût volontiers marié son amant avec Marie Leszcynska, mais la seconde combinaison lui plaît encore davantage ; elle choisit une reine qui sera sa créature. On a répandu le bruit que la princesse polonaise est atteinte du haut mal; le chirurgien Du Phénix vient secrètement à Wissembourg et son rapport confond la calomnie. Enfin, la police déjoue une tentative d'empoisonnement contre Stanislas. Celui-ci d'ailleurs charge ses amis de déclarer en son nom
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qu'il ne prétend plus au trône de Pologne et qu'il s'estimera « plus heureux cent mille fois de passer ses jours en France ». Enfin, le 27 mai, à son petit lever, Louis XV annonce à la cour « qu'il épouse la fille unique de Stanislas Leszcynski, comte de Lesno, ci-devant staroste d'Adelnau, puis Palatin de Posnanie, et ensuite élu roi de Pologne au mois de juillet 1704 et de Catherine Opalinski, fille du castellan de Posnanie... » A Wissembourg on respire : les destins sont fixés.
Il ne reste plus qu'à parer la fiancée et ordonner le cérémonial. La retraite de Wissembourg est encore un cadre à souhait pour faire valoir le tableau de ces préparatifs glorieux et puérils.
Composer la maison de la reine, cela regarde Versailles ; désigner son confesseur, c'est l'affaire du ministre ; mais on ne peut se passer de la princesse pour confectionner les atours dans lesquels elle va se présenter à ses sujets et à son roi. Le fidèle de Vauchoux est chargé de cette mission. M. le duc le prie de lui envoyer un des souliers de Marie Leszcynska, une paire de ses gants et la hauteur de sa jupe. Après avoir renseigné M. le duc sur les « sentiments de la princesse Marie en matière de religion », le chevalier ajoute ce post-scriptum : « Je n'envoie à Votre Altesse Sérénissime qu'une pantoufle de la princesse, ne pouvant vous envoyer un sou-
lier comme vous me l'avez ordonné, attendu qu'elle ne s'en sert que pour danser et que ceux qu'elle a ne pourront faire qu'un mauvais modèle. Elle croit qu'unepantoufle enpourraservir. Votre Altesse Sérénissime trouvera les gants et la hauteur de la jupe comme elle le désire. » La hauteur de la jupe! Quel couturier se contenterait aujourd'hui d'une indication aussi sommaire pour habiller une reine ?
Tandis que pantoufle et gants voyagent de Wissembourg à Strasbourg et de Strasbourg à Paris, Stanislas se met en état de faire figure de roi. Il a engagé chez un Juif de Francfort quelques pierreries, épaves de sa fortune royale. Par amitié et pour obliger le futur beau-père de Louis XV, le maréchal du Bourg, gouverneur de Strasbourg, lui avance la somme nécessaire pour les dégager. Puis il faut réunir des carrosses, constituer un semblant de cour et avoir six pages. Or, le pauvre roi n'en a que deux. Il finit par en trouver un à Wissembourg, et le maréchal lui fournit les trois autres.
Tant bien que mal équipés, les exilés peuvent quitter Wissembourg. Le 4 juillet, ils entrent dans Strasbourg à six heures du soir; les carabiniers de Parabère et de Pardaillan leur font escorte ; le canon tonne en l'honneur de Marie Leszcynska qui, six semaines plus tard, devient l'épouse de Louis XV.
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Un jour, Stanislas écrivit à son ami le maréchal du Bourg : « Je soupire toujours après l'Alsace que vous m'avez rendue si agréable à me la faire regretter toute ma vie. » Il était sincère. Il n'était pas fait pour le métier de roi. Si la pension que lui avait promise la France lui eût été servie moins irrégulièrement, il eût goûté un plaisir sans mélange à cultiver son jardin de Wissembourg.
Quant à Marie Leszcynska, elle regretta peutêtre, elle aussi, ses jours d'exil, ses pantoufles, son confesseur, ses pauvres, l'insouciante gaieté de son père, le cordial sourire des bons Alsaciens et la vieille église de Wissembourg, où, chaque jour, elle demeurait longtemps agenouillée1.
1 M. E. Altorffer a publié, dans la Strassburger Post du i octobre 1910, des extraits du journal d'un bourgeois de Wissembourg, Jean-Christophe Seherer qui fut d'abord cordonnier, puis hôtelier à l'enseigne de l'Ange et mourut en 1788. Il m'a semblé qu'on lirait ici avec plaisir les naïfs souvenirs de ce brave Alsacien sur le séjour du roi de Pologne à Wissembourg et le mariage de Marie Leszcynska. « Ce roi Stanislas était un très bon seigneur, très beau et de forte stature. Il avait l'habitude de s'asseoir sur la Salzbruck et d'y fumer une très grande pipe. Souvent il montait à cheval pour aller à la chasse avec les officiers. La princesse sa fille était fort belle et craignait Dieu. Il résidait dans la maison allemande qui appartient maintenant à M. de Weber. Bien que le train de maison du roi, lorsque celui-ci vivait dans nos murs, fut très médiocre et très obscur, le grand soleil de la France se leva pourtant un jour sur cette cour et lui rendit sa pleine splendeur, car, en l'année 1725, notre très gracieux roi Louis XV choisit pour épouse la princesse Marie, élevée dans la crainte de Dieu. Cela causa dans la ville grand plaisir et grande joie,
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car non seulement nous eûmes alors l'honneur de voir ici les princes les plus distingués de la France, venus pour chercher l'aimable princesse, mais encore arrivèrent chez nous les ambassades de nombreuses cours étrangères qui apportaient de précieux cadeaux, tels que de beaux chevaux. Tout le monde se rendit à la cour pour rendre ses hommages à l'Altesse royale. Le magistrat de Wissembourg, les juges, le clergé des deux confessions, vinrent lui présenter leurs souhaits de bonheur. Le jour que l'on célébra cette grande fête, un Te Deum fut chanté dans toutes les églises. L'après-midi, on distribua partout aux pauvres du vin et du pain, et du vin fut aussi donné aux cavaliers de la garnison. Le soir on alluma des feux de joie sur le Marché, sur la Place et près de 1 église Saint-Jean. On tira des feux d'artifice dans le jardin de la maison allemande \ la reine jeta de l'argent et fit des aumônes. Tout portait la livrée jaune delà reine; les cocardes des chapeaux et les harnais des chevaux étaient à sa couleur; et, comme les rubans manquèrent, on se servit de papier jaune. Pendant quelques jours on ne travailla pas et la ville vécut magnifiquement et dans la joie. Tout était bon marché, Le muid d'avoine était à trois ou quatre livres, la livre de beurre à cinq sous. En ce temps-là on ne connaissait pas encore les nombreuses taxes et contributions dont malheureusement nous pâtissons aujourd'hui. Au moment du départ de la reine, on planta des mais depuis sa maison jusqu'à la porte de Haguenau. Devant la porte se trouvaient les enfants des écoles des deux confessions et les bourgeois rangés pour la parade ; à leur tête se trouvaient les jeunes gens de la ville avec musique et drapeaux. La reine en passant en voiture considéra ce spectacle avec satisfaction et écouta jouer sa marche favorite. Pleine de joie, elle se mit à rire et se frappa la poitrine. Ce soir-là nos jeunes gens s'amusèrent encore beaucoup. Mais la cour était partie et ce fut la fin de notre joie. »