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LA TRADITION ALSACIENNE

Par une fine matinée de septembre, sous un ciel d'azur pâli qui s'accorde bien avec la grâce pensive de l'Alsace, je suis venu à Obermodern, village de la vallée de la Moder, à une dizaine de lieues au nord de Strasbourg. Un Alsacien, qui connaît et aime son pays, m'a affirmé que je verrais dans ces parages les plus beaux spécimens de Farchitecture rustique de l'Alsace et, lui-même, m'a conduit de village en village, me contant, au hasard de la promenade, l'histoire des maisons et la vie de ceux qui les habitent.

Nous avons traversé Obermodern, Zutzendorf, Schalkendorf, Bueswiller, Ettendorf épars dans une belle contrée qui déjà n'est plus la montagne, n'est pas encore la plaine et semble une houle désordonnée de longues ondulations et de larges vallonnements, — contrée heureuse et féconde, mais qui, rançon de sa richesse, semble

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faite pour des passages et des déploiements d'armées. Gomme toutes les fertiles campagnes de l'Alsace, elle a été Vingt fois foulée par la guerre.

Avec leurs capuchons de tuiles et leurs guirlandes de vignes, ces jolis villages ont même figure, même air d'aisance et de tranquille félicité, même sourire de bon accueil. Quelques indices, soit dans le plan, soit dans l'ornement des logis, semblent pourtant révéler que chacun d'eux a voulu garder sa singularité : la tradition populaire n'est forte que si elle est diverse et se ramifie à l'infini ; c'est par mille racines que monte la sève de l'Alsace. On peut, en passant, deviner ces différences, mais on redoute un peu de les préciser.

Voici des contrastes plus accentués et plus frappants, car le visage des hommes est plus expressif que la physionomie de leurs demeures. Dans chacun des villages que j'ai visités, j'ai vu les mêmes types et les mêmes costumes : partout, sous les larges coques de ruban noir, les mêmes yeux clairs, limpides et parlants; partout de beaux vieillards secs et robustes, aux regards de malice et de bonté, les mains dans les poches, la veste courte, la démarche roulante et ralentie par les sabots; partout d'adorables bambins, la figure ronde et fraîche épanouie en un gros sourire silencieux; partout la même atmosphère de

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cordiale bonhomie. A Obermodern, à Schalkendorf, à Bueswiller, cette bonhomie a je ne sais quoi de grave et de réservé. Mais, soudain, en entrant à Ettendorf — qui n'est pas à une demi-lieue de Bueswiller — on est étonné de trouver plus libre, plus familier le rythme des gestes, de la démarche et des propos. Sous les coques noires les yeux parlent un langage plus ardent; autour des puits et des fontaines on entend causer plus haut; les galoches des bambins claquent plus fort sur le pavé des rues ; c'est toujours le même peuple, mais moins fier et plus gentil, avec un rayon plus vif au fond du regard. D'où vient la métamorphose? J'interroge et la seule explication que Ton puisse me donner — elle me suffit — c'est qu'Obermodern, Schalkendorf et Bueswiller sont des villages absolument luthériens, tandis qu'à Ettendorf toute la population est catholique. Mais comment se fait-il que, séparés par une si faible distance, deux villages appartiennent chacun à une religion différente ?

Une telle particularité n'est point rare en Alsace, et toujours il faut lui chercher une raison historique. Entre Ettendorf et Bueswiller passait, avant la Révolution, la frontière de la petite principauté de Hanau Lichlenberg. En 1570, Philippe V, comte de Hanau Lichtenberg introduisit la Réforme dans ses états. La princi-

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pauté demeura indépendante, même après l'occupation française, même au dix-huitième siècle, quand elle eut passé entre les mains du prince de Hesse-Darmstadt. Depuis plus d'un siècle, la frontière politique a disparu, mais la frontière religieuse ne s'est pas effacée. Victime déplorable des querelles de l'Europe, l'Alsace n'a point cessé de vivre sa propre histoire, on le reconnaît, à chaque pas, sur cette terre de malheur et de fidélité...

En parcourant ce petit canton de la Basse- Alsace, j'ai rencontré plus d'un joli tableau : la grande rue où devant les maisons est étalée, comme un tapis de verdure ternie, la récolte du houblon quisècheet répand par tout le village son odeur âpre et forte ; — au revers d'un coteau, devant l'entrée de sa hutte de terre battue, le gardeur d'oies de Schalkendorf qui, de sa longue baguette, gouverne son immense troupeau; — la grande cour de ferme où des artilleurs allemands en manœuvres astiquent et fourbissent, tandis que, sur la muraille, un graffito, datant de quarante années, représente un petit militaire français avec la capote serrée à la taille et le shako démesuré des soldats du second empire ; — à Ettendorf, la sortie des vêpres, la marche lente des

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femmes et des filles qui s'avancent sur une ligne, en se tenant par la main, riantes et jacasseuses, sous les grandes ailes de leur coiffe secouées par la brise... Mais je n'ai pas perdu de vue l'objet de ma promenade. J'étais venu ici pour connaître la maison du paysan alsacien, et c'est elle que je voudrais décrire, — sans m'arrêter aux légères différences que Ton peut observer d'un village à un autre. Où l'homme révèle-t-il plus clairement son caractère, ses goûts, son esprit que dans l'aspect et l'aménagement de sa demeure?

Sur la rue du village la ferme présente son haut pignon, égayé par la blancheur du crépi et la fantaisie de la charpente, encadré dans la large saillie de la couverture de tuiles. Le toit semble, d'un mouvement gracieux, incliner son faîtage et redresser ses rempants pour écarter des murs le soleil et l'averse. Sous cet abri se nichent des galeries de bois dont les balustres trahissent l'âge de la maison; minces et fuselés, ils semblent comme les derniers témoins des temps gothiques ; plus trapus et de forme quadrangulaire, ils datent des dix-septième et dixhuitième siècles. Ailleurs, les galeries ont disparu et de simples auvents protègent les fenêtres de chaque étage. Partout des pampres courent sur les murailles.

A côté de ce bâtiment, une grande porte

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cochère formée d'un cintre de pierre et close de vente aux pleins, donne accès dans la cour. Plus loin, une porte bâtarde, surmontée d'une ouverture que grillent quatre balustres. Presque toujours, un écusson de pierre avec une date et des attributs orne l'entrée principale. Parfois, sur le linteau de la petite porte, on a gravé un laboureur et sa charrue. Parfois, on a, sur les pilastres du portail, sculpté toute une décoration naïve où apparaissent des fleurs de tournesol, des feuilles de tabac, des tiges de houblon, la flore de la campagne prochaine.

Dès que Ton pénètre dans la cour de la ferme, on est frappé par un certain air d'ordre et de grandeur. Dans une description de la France, publiée en i835, je trouve ce jugement sur les paysans du Bas-Rhin : « Le paysan se lève avec le soleil, travaille toute la journée, ou dans ses champs ou dans ses granges. Il a pour se reposer une habitation spacieuse, entièrement séparée des écuries et des étables. » Aujourd'hui encore, cette séparation est le caractère le plus surprenant de la ferme alsacienne. Un des côtés de la cour est occupé par l'étable et l'écurie, un autre par un grand hangar qui repose sur de beaux piliers de bois ou de pierre et qui abrite la meule, les chariots et le pressoir à vis ; le troisième est réservé à l'habitation de la famille qui n'est pas ici, comme en d'autres campagnes,

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une pièce unique, à la fois cuisine, salle à manger et chambre à coucher, et où les bêtes ont, comme les gens, droit de cité. C'est un logement propre, confortable et divisé dont, d'ailleurs, le plan reste immuable.

Gravissons le perron qu'abrite un auvent et que décorent de vieux balustres. Entrons : les maîtres du logis font bon accueil à notre curiosité. Sur le carré s'ouvrent trois portes : la première donne dans une petite pièce où sont les huches, et oùl'on range les provisions, la seconde dans la cuisine, la troisième dans la salle principale. Cette dernière salle, les peintres et les décorateurs de théâtre l'ont cent fois représentée. Nous connaissons les grosses solives moulurées qui soutiennent le plafond, les fenêtres carrées par où passe la lumière qui va jouer sur les escabeaux et la table bien cirée, la longue banquette de bois fixée à la muraille, le grand buffet et la petite étagère qui forment pan coupé dans deux coins de la pièce, le grand poêle de fonte, le fauteuil voisin où les vieux viennent se chauffer, le séchoir pendu au plafond, la double alcôve séparée par une grande horloge, et, derrière les rideaux de cretonne imprimée, les lits très hauts à quadruple matelas, les lits dont les bois sont couverts de fleurs peintes et dont la tête porte un cœur enflammé avec le millésime du mariage et les noms des

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époux... Mais ce que les images les plus fidèles ne peuvent nous faire soupçonner, si nous n'avons pénétré dans quelques-uns de ces intérieurs, c'est la grâce intime de ces choses simples, harmonieuses et séculaires.

Un art populaire — prenez dans son acception la plus simple et la plus commune ce mot auquel nos esthètes-politiciens ont donné des sens si divers et parfois si saugrenus — un art populaire est toujours vivant en Alsace. Peutêtre, en d'autres temps et en d'autres lieux, le peuple a-t-il montré un goût plus délicat et plus varié pour bâtir et parer sa maison. Mais ces temps sont passés, et il serait malaisé de faire des comparaisons, maintenant que partout ailleurs nous en sommes réduits à recueillir les rares épaves de Fart populaire d'autrefois et à les cataloguer dans nos musées. La passion de la laideur et la rage de l'uniformité ne se sont pas encore emparées de ces paysans alsaciens. A mille recherches, les unes charmantes et les autres grossières — mais ce mélange même caractérise tout art populaire — on sent qu'ils aspirent confusément à une certaine beauté, pour eux inséparable de la tradition. Tout le révèle : ces images qu'ils gravent sur leurs portes, ces sculptures dont ils décorent les poutres et les cadres de leurs galeries de bois, les gentils lanternons dont ils coiffent leurs tuyaux

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de cheminées et jusqu'aux croquis enfantins qu'ils dessinent sur le crépi de leurs maisons.

Jadis il y avait, dit-on, dans ces demeures des meubles d'une rare beauté : ils ont disparu; la brocante a passé par là, l'ignoble brocante qui a dévasté tous les vieux logis et perverti le goût populaire en le privant de la leçon quotidienne et familière que lui donnaient les jolies choses du passé, désormais remplacées par des « articles » de bazar. Mais dans ces fermes alsaciennes, la brocante n'a accompli qu'une partie de ses méfaits. Après qu'elle eut emporté son précieux butin, les paysans mirent, à la place des meubles qu'ils avaient vendus, d'autres meubles de même forme et de même caractère, si bien que l'apparence du décor héréditaire n'a point changé. La pacotille des bazars n'a pas déshonoré ces intérieurs. Il est d'ailleurs remarquable combien la « ville », pourtant si proche, paraît étrangère à ces campagnards : ils ne lui empruntent rien; ils gardent les costumes qui leur conviennent et les meubles qui conviennent à leur maison. C'est que Strasbourg n'eut jamais sur l'Alsace le rayonnementd'une capitale. Chaque village est défendu contre les influences du dehors par un rempart de traditions.

Ces maisons où nous avons pénétré ne sont pas, toutes, deconstructionancienne. Mais toutes sont à peu près bâties et distribuées de la même

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façon. A Bueswiller s'élève une des fermes les plus vieilles de l'Alsace; on lit sur sa porte la date de i5g5 ; elle est en tout conforme au type que j'ai décrit. La guerre de Trente Ans dévasta la contrée : les villes et les villages furent ruinés, pillés, incendiés; puis l'Alsace se releva lentement de ses ruines. Les fermes que l'on bâtit au dix-septième et au dix-huitième siècle, sont semblables à celle de Bueswiller. (La seule différence, je l'ai indiquée, est dans le dessin des balustres de bois.) Celles que l'on a élevées durant le dix-neuvième siècle, reproduisent toujours le même plan. Si un millésime n'était écrit sur le linteau de la porte, on serait fort en peine de deviner leur âge... Ainsi se manifeste encore la puissance de la tradition.

Ce mot de tradition revient sans cesse sous ma plume. Gomment l'éviterais-je ? C'est le secret de toutes les vertus et de toutes les beautés par où l'Alsace nous enchante et nous émeut.

Cette journée m'a fait entrer plus avant dans Tintimité de l'Alsace. Je comprends mieux, maintenant, ce que veulent dire quelques jeunes Alsaciens, lorsqu'ils parlent de « dégager, maintenir et prolonger la tradition » alsacienne. Je voyais clairement la noblesse de leur tâche;

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