A. L. III
Aux Champs
A pas lents, mesurés, sur les terres profondes,
Les bœufs aux reins puissants, aux fines cornes blondes,
Creusent avec efforts les sillons rocailleux,
D'où germera, demain, la vie.
Dans la houle calme et ravie
Des blés lourds et mystérieux.
Le front baissé, le cou tendu, les bonnes bêtes
I ravaillent lourdement, toujours, et sur leurs têtes
Le soleil de l'été pose son nimbe blanc ;
Les genoux tremblent, le sol fume, Et des naseaux la blanche écume S'envole sous le vent tremblant.
le travail géant, fruit de l'hymen antique De la force animale à l'élément rustique, Et, tous les jours, bravant l'inclémence du ciel, Les grands bœufs roux creusent la terre. La terre qui dans son mystère Avec leur sang pétrit son sel.
Pourtant, quand la charrue est au bout de la ; L'homme qui la conduit leur [a ndre haleine;
Rêveurs, les animaux se dressent vers les cieux,
Emplissant leurs douces prunelles ■ vagues clartés éternelles
Qui ^e reflètent dans leurs veux.
Puis, tout se tait; la nuit s'étoile de lumiO st l'heure du repos. Sur de fraîches litières
Les collaborateurs des paysans brunis, Près des jougs simples et augusl Reposent leurs muscles robusl Peur- veux aux regards infinis :
La Chanson des Sabots de bois
Le ciel est gris, la terre est morte ; Tout est triste : pas une voix :
Seule, la bise nous apporte La chanson des sabots de bois.
Lançant des notes étoilées.
Parfois, mais souvent des sanglots, L'hiver, sur les routes gelées, Ah! qu'ils sont nombreux les sabots :
Vieux sabots de vieilles cassées Qui glanent, dans les froids sillons.
Des bouts de branches trépassées, Pour mettre en l'âtre des rayons ;
Grands sabots, façonnés sans grâce. Des paysans bruns et nerveux, Derniers fils de l'antique race Aux francs regards, aux longs cheveux ;
Sabots du mendiant qui frappe, Jaloux, le cœur hurlant la faim, Aux portes closes du satrape, Pour avoir des croûtes de pain ;
Sabols de travail, de misère.
Compagnons bruyants de tous ceux Qui luttent pour leur nécessaire, Sabot- cruels, sabots de gueux'....
Le ciel est gris, la terre est morte : Tout est triste : pas une voix :
Seule, la bise nous apporte La chanson des sabots de bois.
Les uns disent : « Dans la chaumière, Branlant au souffle aigu du nord.
L rphelin. sur la froide pierre.
Du sommeil éternel s'endort. ■■
D'autres : « La neige est sur la plaine. Le laboureur tombe, vaincu:
Les jours sont durs, le bas de laine Ne contient plus un seul écu. ■>
D'autres encor: « Tout agonise.
Le vagabond laisse ses os Dans la forêt que divinise L'aurore où chantent les oiseaux. ■
Et, nostalgique, l'on écoute.
Lame débordante de pleurs.
Ces bruits lugubres de la route Portés sur l'aile des malheu
Car la Voix du peuple qui soutire Des petits lits blancs aux tombeaux Monte, entière, comme d'un gouffre, Dans le bruit rythmé des sabots.
Angélus !
A Jacques Bonhomme, mon frère.
Ami, prête l'oreille à la cloche mystique Qui, plusieurs fois le jour, te chante son cantique, Tour à tour grave et doux, pénétrant et vainqueur ; Les yeux vers l'infini, respectueux, écoute, On dirait qu'une voix de l'immortelle voûte Commande doucement au cœur.
Dans les fauves sillons que le matin, tout rose, Fait déjà scintiller de feux d'apothéose, Tu vas mener la herse ou tendre le tramail ; Tes pas jettent au vent les larmes des rosées, Et l' Angélus, comptant les heures reposées. Te dicte la loi du travail.
Midi, du haut du ciel, épand sa rude flamme; Tes deux pieuses mains se rejoignent, ton âme S'élève vers le Dieu qui lui donna le jour ; Ton épouse s'avance au fond de la prairie, Et la cloche, chantant la famille chérie, Te parle tendrement d'Amour.
Le soleil disparaît, voici l'heure sereine ; La nuit étend, là-haut, sa lumineuse traîne, La lune se dessine au front d'un vieux manoir; Tu scrutes l'alphabet de l'éternelle vie, Et, de son urne sainte à ton âme ravie, Là cloche verse un peu d'Espoir !...
A Pierre Corneille !
Honneur à toi. poète aux beaux accents de flamme Qui fis. dans tous tes vers, chanter toute ton âme. Ton âme, ce miroir de notre Humanité O Corneille le Grand, ton nom est un symbole Qui brille sous l'éclat de l'ardente auréole Que donne l'Immortalité !
Tes poèmes guerriers vibrant comme des cloches, Limpides comme l'eau glissant des vertes roches, Sonnent les carillons de nos devoirs sacre Lèvent des passions peut souffler sur les t. L'on entendra toujours, plus fort que les tempêt Retentir tes chants inspires :
« jeune homme dont les lèvres r Ont pour amante la Chanson.
Sois chevalier des belles causes, Des pauvre- gens sois l'échans Lorsque grondera la bataille Au premier rang dresse ta taille Pour montrer avant d'être vieux, Devant les foules étonnée La valeur des âmes bien Qui flambe, énergique, en te- yeux.
« O sublime patriotisme.
Verse au cœur de tous les Français Cette ivresse de l'héroïsme Qui conduit toujours au succès ; Regardant la mort comme Horace.
Debout, le front haut, bien en face, Qu'ils vivent ce rêve si beau :
Tomber un jour pour leur Patrie, Dans un rouge coin de prairie Où le boulet creuse un tombeau !
« Puissants, qu'un soleil environne.
Xe broyez jamais sous vos lois Ceux qui souillent votre couronne Avec la fange de leurs doigts ; Mais les yeux vers l'azur immense, Grisez votre âme de clémence, Puis, en un moment solennel, Imitant le geste d'Auguste, Posez sur eux votre main juste, D'un geste calme et fraternel.
« Et vous prêtres et douces vierges
Qui priez, de l'aurore au soir,
Devant le pâle feu des cierges,
Sous les parfums de l'encensoir.
Si le martyre un jour se dresse,
Mourez, en chantant d'allégresse,
Tels Polyeucte, ce Romain,
Pour que votre sang convertisse
Au Dieu d'immuable justice,
Tous les forbans du genre humain !... *
Les vieux soleils usés dans l'horizon des âges Descendront, pour qu'aux cieux d'autres soleils plus Eclairent le Calvaire où montent les humains ; ^a^es Tout changera comme un décor dans le théâtre. Et la foule vers toi constamment idolâtre Dans les siècles tendra les mains.
Tu seras à jamais le barde qui réveille Le lutteur fatigué d'une trop longue veille Ou l'indolent plongé dans sa lâche torpeur; Tes vers seront l'écho des gloires disparues, Ils gronderont, comme un tonnerre dans les rues, Pour les victimes de la Peur.
Géant, sous les lauriers réunis en portique, Tu tiendras le flambeau du monde poétique, Et les essaims nouveaux des poètes bénis, Iront, en pèlerins, demander pour leur âme Un peu de la beauté de ton ardente flamme Et de tes amours infinis.
Ils iront, radieux, en chantant ta louange, Vers toi qu'on vit, un jour, les pieds nus. dans la fange, Pauvre comme Jésus en la nuit de Noël, .Mais dont l'auguste front, tel celui d'un prophète. De notre monde ingrat plana toujours au faite. Dans la sérénité du ciel !
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Vendetta
Le jour n'est plus. Le ciel s'étoile. Rien ne bouge.
Dans son humble atelier bruyant, sinistre et rouge,
Le vieux forgeron corse, aux bras nus ruisselants,
Aux yeux fauves et noirs sous ses longs cheveux blancs,
Frappe, à coups redoublés, sauvages, pleins de haine.
Lui qui forgeait, jadis, pour les gens de la plaine,
Les rustiques outils de travail et de paix
Et l'auguste tonnelle où les rameaux épais
Du lierre aux flocons noirs grimpent, en ribambelle,
Lui, le pauvre vieillard, à tout pardon rebelle,
Dans son taudis, tout seul, est en train de forger
Le poignard criminel qui, demain, doit venger
Son Zanetto chéri, toute sa poésie,
Le dernier de ses lils, tué par jalousie
Au milieu des chansons et des rires d'un bal
Et tombé sur un lit de fleurs du carnaval !
Fou de douleur, le père a juré sur son âme
De répandre le sang du meurtrier infâme
Et, seul, continuant son ouvrage maudit,
Il perpètre son crime et se sacre bandit.
Enfin, n'en pouvant plus, tristement, il s'arrête. Il étreint à deux mains son énergique tête,
une pour en chasser quelque profond ennui ; Puis, les yeux maintenant vagues, où rien ne luit, Il regarde au lointain, par la baie entr'ouverte. Le ciel est toujours bleu, la plaine toujours verte.
Tout près, au carrefour de chemins embaumés Des premiers lilas blancs par le printemps semé Un crucifix géant est là, dans la nuit douce, La tète dans le ciel et les pieds dans la mousse. Le forgeron sinistre, épuisé, lassé, Le regarde. Oh! ce Christ dans la nuit ! Trépassé- Divin, 6 fils de Dieu qui, toujours, à toute heure, Revis pour consoler l'humanité qui pleure. Martyr qui rachetas nos péchés de ton sang, Jésus, plein d'indulgence et pourtant tout puissant, Qui mourus en priant pour tes bourreaux infâmes, Eclaire de la Foi la noirceur de nos âmes Et que, dans tout pays, au bord des grands chemin-. Rappelant leur devoir aux pauvres cœurs humains, Ta voix, ta grande voix à jamais retentisse P. air un hymne vibrant d'Amour et de Justice : Le vieillard le regarde et. déjà, dans ses yeux. Quelque chose de vague et de mystérieux Remplace les éclairs de sa haine farouche. Ses doigts se sont croisés, lentement, et sa bouche Balbutie à demi la prière d'antan :
« O Père, dans les cieux criblés d'astres chantant, O notre Dieu, soyez béni sur cette terre; Nous acceptons la vie avec son noir mystère, Sans plainte, sans lever notre front révolté; Faites-nous, aujourd'hui, Père, la charité Du pain quotidien ; pardonnez nos offenses Comme nous pardonnons... » Mais, Seigneur, nos vengeances ■ »mme nous pardonnons... b Mais notre sang qui bout. Le spectre de mon fils qui m'apparait, debout, Echevelé, livide, et me criant, dans l'ombre En me pressant le bras de sa main froide et sombre : « Prends son sang pour laver la trace de mon sang
Quoi ! Pardonner, Seigneur, alors que l'innocent
Meurt sans être venge ? Non, non, c'est impossible!.,
Alors, dans la splendeur de cette nuit paisible,
Ainsi que le Seigneur au sommet du Sina,
Le front du crucifix, au loin, s'illumina -,
Un long rayon d'amour pénétra le vieux Corse
Qui regardait toujours, surpris, rêveur, sans force,
Tremblant et radieux devant la vision ;
Puis, tout d'un coup, domptant sa courte émotion,
Le vieillard, ébloui, retourna vers sa forge...
Le dur soufflet de cuir ressouffle à pleine gorge ,
Le feu jaillit, géant: l'enclume tinte encor;
Le marteau fait voler des étincelles d'or,
Et, lorsque le matin, rose, discret, sans voile,
Ternit le diamant de la dernière étoile.
On vit le forgeron s'en aller, à pas lents,
La démarche moins sûre et les cheveux plus blancs,
Vers les tombeaux moussus du pauvre cimetière
Et sceller, en pleurant, sur l'humble et froide pierre
Sous laquelle est son fils que Dieu seul doit venger,
Une croix de pardon qu'il venait de forger.