Deuxième Partie
Poésies Sociales
Semons, Français î
.1 Mm c Sangnier,
Aux Camarades du Sillon.
De l'aurore magique au jour crépusculaire, Le semeur, à pas lents, recueilli, sans colère, Promène son grand front brûlé par messidor ; Jusqu'au bout du sillon il va, puis recommence Et l'on voit, en rêvant, surgir du sol immense Un océan de gerbes d'or.
Qu'importe à ce vaillant l'oisiveté des villes, Les hommes se ruant dans les guerres civiles Ou de l'éclat mondain le bal ensoleillé ; Que lui font le venin des paroles caustiques Et les tristes lueurs des torches fantastiques D'utopistes au cœur souillé ?
L'astre royal épand sa lumière éternelle En son cœur simple et doux ; le zéphyr, de son aile. Soulève des parfums en légers tourbillons ; 11 ne sait... quelque chose en lui chante une fête, Et l'homme, encouragé, plus allègrement jette Les futurs épis des sillons.
Un jour viendra, jour de malheur, demain, peut-être, Où le matin joyeux, rosé, qui vient de naitre, Ne verra plus le vieux et ses gestes tremblants ; Où des enfants, frappés d'une commune idée, Pour lui baiser encor sa figure ridée
Ecarteront ses cheveux blancs.
Oh ! le semeur sait bien que la vie est fragile, Que le corps chancelant n'est pétri que d'argile, Le corps où, pour toujours, l'âme ne peut tenir, Il sait que tout se meurt, tout s'efface ou s'écroule, Que dans l'éternité le siècle, en grondant, roule, Que l'existence doit finir !
Mais que lui fait la faux de la Mort qui se lève ? L'embryon grandira sous l'effort de la sève, Les épis balancés chanteront, triomphants, El, si l'homme est parti pour le pays des anges, Le fruit de ses travaux grossira, dans les granges, L'héritage de ses enfants !...
Nous tous. Français, prenons ce vieillard pour symbole ; Que toujours notre esprit vers le ciel bleu s'envole, Comme l'oiseau des champs devant les feux du jour; Inondant de candeur les âmes indignées, Sur ce monde d'ingrats répandons, à poignées, La semence du Dieu d'amour.
En vain la calomnie, effroyable couleuvre, En rampant, couvrira de sarcasmes notre œuvre, En vain s'élèveront des barbouilleurs de lois; Nous sèmerons toujours clans le grand champ de France, Nimbés par la clarté des rayons d'espérance Tombant de l'immortelle Croix.
Ainsi que les enfants des Fêtes-Dieu, très calmes, Devant les reposoirs ornés de grandes palmes, Jettent des fleurs avec des sourires charmants, Nous jetterons partout des fragments d'Evangile,
Et le monde lira, sur la page fragile.
Le plus beau des enseignements.
Qu'importe si, demain, les feuillets de l'histoire Nous laissent à jamais dans l'oubli, si la gloire Détourne de nos pas ses inconstants rayons ; Nos semailles d'antan, par d'autres moissonnées, Serviront de liens, pour de longues années. Aux jours nouveaux des nations.
Semons, semons toujours! Un coup de vent mystique
Fait deux égales parts de la graine rustique : L'une va dans la terre et l'autre vers le ciel; Fille monte, légère, aux régions superbes, Grossir d'un épi d'or les lumineuses gerbes Pendant aux mains de l'Eternel;
Elle monte, légère, ainsi qu'une prière, Et quand un séraphin, transparent de lumière, Vient chanter sur sa lyre un cantique au Seigneur. Il effleure parfois nos gerbes de son aile Et, sur l'humble semeur, de la voûte éternelle Tombe une goutte de bonheur!