‹ En France; romanChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE PREMIER LES BEAUX JOURS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES BEAUX JOURS

Le printemps était venu. Claude sortit beaucoup. Les très grands marronniers noirs ouvraient de minuscules grappes blanches et velues. Chaque vernis du Japon avec sa ramure charbonneuse et sa voilette de folioles vertes semblait une haute capillaire. Les arbres poussaient en fougères arborescentes, dressant des troncs noirs couleur de fanjan. Dans l'air léger, fleuri de bleu, l'on se sentait soi-même, la peau ferme comme une écorce, le corps parcouru de sève innombrable. Claude marchait avec allégresse. Une joie immatérielle et mystérieuse circulait suavement dans son être et le faisait communiquer avec la nature par toute la surface de sa chair comme s'il était nu. Il regardait les arbres, le ciel, les façades reluisantes des maisons, il ne pouvait même pas percevoir ce qui le réjouissait à ce point ni comment il

jouissait. Et il se répétait bas en lui : « Voici donc le printemps». Cette joie cependant... à mesure ils'apercevait qu'elle s'entretenait d'unétonnement délicieux et inanalysable à voiries troncs, il y a quelques jours noirs et hérissés comme des grilles devant les monuments, se mettre en une improvisation subtile à donner de petites feuilles tendres qui se déplissaient lentement comme dans une fraîcheur de sous-bois et de jardin. Ces arbres déracinés, transplantés au centre de la capitale et qu'on croyait stérilisés, tiraient de sous l'asphalte étale et dur une verdoyance de campagne, et cela surprenait comme une expérience de science dans une charme artificiel et surnaturel de prestidigitation artésienne. Et dans une communion indéfinie avec la nature, Claude, n'ayant jamais traversé de printemps, à vingt ans avait la sensation de la renaissance.

Tout était oublié, hiver, pluies boueuses, froids, gelants ennuis, préoccupations d avenir, angoisses rapides et tristesses — et presque le pays natal. Par moments, au contraire, il était caressé du souvenir de Tîle qui revenait avec les sensations de chaleur, de sécurité physique et de verdure, mais d'une île qu'il aurait habitée dans une première vie, vers laquelle il n'y avait pas plus à retourner qu'on ne remonte vers FEden dont chaque -printemps ranime en les cœurs humains la nostalgie ancestrale. Ses parents reculaient dans son esprit comme des cho&es douces qu'on aime à distance, et ce n'était pas lui qui devait rentrer là-bas chercher Eva, mais elle qui, un beau matin, descendrait à Paris, viendrait à sa rencontre,

fraîche et rapide comme les ouvrières qui passent sur Tasphalte près de lui et le dépassent, brune mais les joues rosées sous une voilette et les lèvres mutines telles qu'une fleur de France. Il souriait dans sa marche allègre. Il s'aperçut qu'il riait seul dans la rue et fut confus. Il dut modérer son pas.

Chaque saison suscite des aspirations nouvelles : les Parisiens ont la routine de ces métamorphoses, mais les créoles qui n'ont pas connu dans leur pays la diversité des saisons et gardent un état d'âme monotone où s'enracine la fidéhté, sont saisis au printemps d'une ivresse cérébrale, et par la spontanéité de la renaissance physique sont entraînés à multiplier des vœux innocents de fête et d'imprévu. Alors Parisiens et Parisiennes qui, l'hiver, se présentaient en silhouettes lourdes et engoncées, leur apparaissent des artistes, les yeux éveillés et les narines vives, aspirant la vie avec subtilité.

Sur le trottoir il passait devant lui des nuques de parisiennes blondes comme la feuille de la glycine. Et Claude, à des sorties murmurantes de robes ghssant d'une porte sur le trottoir, était surpris d'entendre les voix ouvrières, si claires, si oiseaux dans le grand Paris encore sans feuilles, des voix de gorges légères, ... tout à coup reporté aux campagnes, grisé de soleil tendre, étourdi de la tentation qui le frôlait dans ce vertige frais de sentir que l'on peut donner le bonheur à quelqu'un et qu'on est seul. Il se rappela qu'il n'avait jamais suivi des yeux la croissance des fillettes quand il était lycéen et en perçut au cœur un regret. Il trouva du délice à se souvenir

d'Eva à travers la poésie argentée de la nostalg-ie, éprouvant dans le regret de son absence la volupté de Féloignement où s'affine le désir. Il attendait une de ses lettres.

A la devanture de Larousse, Pierrond le heurta, tout neuf et doctoral dans un pardessus mastic, s'arrêta une seconde. « Ça va bien ? — Ça va. — Rien de nouveau? — Non. Vous non plus? — Non ; mais si donc : vous savez, je l'ai colloquée à cet idiot de Sainte-Rose : il était temps. » Et, pressé, clignant de l'œil, laissa Claude. Raphaëlle devait incuber quelque maladie dont le carabin s'était avisé à temps. Claude esquiva un sourire. Et il s'échappa dans d'autres idées, lumineuses.

Devant le Soufflet, il fut hélé, se retourna : il vit avec plaisir que c'était Nattis, Tami parisien de Moussard, le cordial Prusselle et un camarade de la Sorbonne, réunis à une femme autour d'une table. Le chapeau mousquetaire de la fdle dominait le groupe de son encombrement de roses. Postée droit, le corset tendu arrondi devant le verre flûte, elle ne regarda pas Claude venir à eux ; mais, tapageur et secouant ses boucles, le Sorbonnard, visage obèse sur faux-col étranglant, s'était dérangé à sa rencontre : il soulevait son feutre boër d'une main gorgée de bagues et souriait de dents épaisses, de bajoues grasses, avec un air mignard d'eunuque parfumé, le mouchoir vert hors de la pochette, les guêtres de de cycHste faisant bouffer aux genoux raides son pantalon de flanelle.

Distraitement compassé, resté devant son absinthe

à réfléchir avec une main dans la poche du raglan, Nattis tournait vers lui un sourire hrillant comme le lorgnon, le menton glabre détaché sur le nœud violet de la cravate à la mode :

« Allons, monsieur, vous ne refuserez pas encore un bock cette fois?

— Vous êtes trop aimable ))^ dit Claude, et il s'assit pour quelques minutes, saluant à demi la femme.

Elle passa sur lui le pinceau de ses yeux noircis dont les prunelles mornes semblaient pointillées de suie, sous de minimes paupières bleuâtres, puis agita la 'baguette dans sa flûte. Les mains, la nuque, le cou, la peau du visage étaient couleur de chair de jambes. Les cheveux oxygénés présentaient au printemps toutes les nuances européennes de l'automne. Ses lèvres^, d'un rouge de géranium, capitonnaient comme un nœud de ruban la figure chiffonnée. Autour du cou un cordon de velours gris, déshabillé : il semblait que si on le dénouait, toute la robe tomberait... Avec ses compatriotes, Claude n'avait vu de près que des demi-trottins, employées dans un magasin qu'elles quittent pour des bombes avec les étudiants, plaquées après quelques semaines et quêtant une autre place; avec ses camarades de Paris, c'était plus intéressant, il approchait la courtisane des boulevards, que les patrons autorisent à s'asseoir seule aux terrasses des cafés et qui tient quelque prestige de cherté. 11 l'examina de côté, en refusant un cigare que Nattis lui tendait sans le regarder. Elle, immobile, de profil le surveillait, tandis que le visage face

à la rue reflétait ainsi qu'une glace tout le mouvement de la chaussée.

Prusselle laissait remarquer qu'il était absorbé dans de graves préméditations : après l'avoir accaparé le premier jour comme s'il ne devait désormais plus le quitter, il n'avait plus rien fait pour le retrouver, quoiqu'il fût visible à chaque rencontre qu'il continuait à sympathiser. Il levait et baissait les paupières dans le vide avec régularité. Le Sorbonnard souriait devant soi sans voir et Nattis non plus ne parlait pas, tournant son absinthe, la figure assoupie dans une mimique lasse d'acteur. Ce n'était guère la peine de l'avoir appelé pour rester là avec cet air tout simple de s'ennuyer ensemble ! Le printemps les faisait bâiller sur place.

Le garçon ayant apporté le bock, Prusselle se leva brusquement : « Dix heures, dit-il d'une voix cinglante... je suis en retard, je file.

— Courez à votre ministère, fit Nattis : la défense nationale a besoin de vous à 10 heures et demie précises.

— Je n'y vais pas ce matin : il me faut me trimballer à rinstitut Chevalier où un de mes neveux n'a rien trouvé de mieux à faire dans une discussion avec le Surveillant Général que de lui décocher un coup de tête dans le ventre.

— Ces Algériens, prononça Nattis somnolent en frisant les cils : quelle encolure! Il faudra qu'il fasse de la politique votre neveu : il ira aussi loin que le père Etienne.

— Il vous embête tous, Etienne, hein? en ce

moment, parce que vous avez peur que le Maroc ne soit un sujet de guerre avec l'Allemagne. L'autre soir je dînais en ville : il y avait dans La Patrie des télégrammes qui les alarmaient : ce ne sont plus seulement les mamans maintenant qui ont peur de la guerre, mais les hommes, les jeunes gens, et d'ailleurs aussi les journalistes.

— Pourquoi voulez-vous que ça nous amuse d'aller nous embêter au Maroc? Mais non! est-ce que nous avons peur?... nous ne tenons à rien.

— Vous tenez à vos couennes, si molles qu'elles soient. Môme ceux qui sont trop mûrs pour être expédiés en Afrique ne veulent pas de la guerre, sans raisonner, par routine de peur, parfaitement. Allez : fils, frères, pères, vous êtes tous flemmards : à qui la faute si tant de filles de la bourgeoisie aujourd'hui tournent en cocottes?

— Vous êtes en retard, mon pauvre M. Prusselle... 11 n'y a pas à dire : vous manquez de scepticisme. »

Ayant serré la main de l'Algérien, il s'adresse à Claude, maintenant très éveillé, mis en humeur de causer parla satisfaction d'avoir blagué :

« Et le fameux Dau vergue? Quelqu'un m*a dit l'avoir vu à la manifestation de Tautre jour sur la Concorde, un œillet blanc à la boutonnière, crier « \ ive Déroulède ! »

— C'est un mollasson, dit le sorbonnard. 11 y a un mois il avait pisté une gosse à la musique du Luxembourg : elle demande à sa mère la permission Je ballader avec une amie et elle vient causer avec lui derrière un massif de chaises

— Il est bien blagueur, ce Dauvergne » ? proposa Nattis d'une voix dolente et suspendue.

— Pas cette fois, protesta le sorbonnard en renforçant sa voix grasse; j'ai vu la typesse. C'est la fille d'un gros employé du petit Saint-Thomas. La pauvre lui demandait de l'enlever : avant tout elle' ne voulait pas rentrer chez ses parents qui la tannent, mais il lui offrait simplement des rendez-vous, d'entrer en correspondance : il voulait faire du style!

— Il avait peur de recevoir des claques des parents, dit Nattis. Mais vous, mon cher, pour l'honneur du sexe vous auriez dû marcher.

— Parfait si je n'avais déjà mon affaire. Bah ! ce n'est jamais perdu à Paris : elle n'a pas eu le temps de se refroidir, il y aura sûrement eu quelqu'un qui sera passé après pour cueillir. »

Une curiosité incompréhensible ouvrait le cœur de Claude; il sentit avec gêne qu'il était un jaloux: l'exclusivisme de son sentiment pour Eva l'avait voué à la jalousie de tout ce qui tenait à la beauté, par l'exaltation et Tavidité du premier amour. La rue scintillait sous un soleil capiteux. On devinait tout Paris éventé de printemps. Dans l'inspiration de l'atmosphère, il percevait vertigineusement que de la foule où Ton ne distinguait en hiver que des femmes, il éclosait des jeunes filles partout ; c'est la saison où des milliers de jouvencelles deviennent femmes à la même époque par la grande ville dans une voluptueuse épidémie!

Avec une rancœur contenue que les noceurs de Paris eussent si peu à faire pour décrocher les bonnes

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fortunes, il sonda : « Croyez-vous vraiment que des jeunes filles... d'un certain monde acceptent si vite de se faire enlever?

— Acceptent? fit le Sorbonnard en se bouffissant les lèvres. Proposent !

— Ce sont volontiers des grues », émit Nattis avec nonchalance, les paupières bistrées, regardant la bague de feu de son cigare. Et il récita en serrant les dents et balançant la tôte : « Elles ont de l'instruction : elles s'ennuient. Alors elles réclament des distractions.

— Bien sûr, accentua sa compagne.

— Oh ! toi, dit Nattis en plissant les coins de sa bouche, tu n'as pas à parler : tu veux nous faire croire que tu sors de la bourgeoisie, mais n'oublie pas que tu m*as raconté dans les temps que ton père était cocher.

— Je t'ai servi beaucoup de choses », susurrat-elle, et elle retomba à son immobilité d'enseigne.

Claude la regarda. Du seul fait qu'elle avait ouvert les lèvres, il s'était dégagé d'elle une tiédeur musquée. Celte femme sentait des souliers au ebapeau. Elle sentait la toilette! Le regard lui-même sortait de chez le coiffeur; la pression de mains devait vous glisser dans les doigts de la poudre à l'iiéliotrope; à chaque mouvement c'était un parfum : ces femmes-là sont des éventails d'odeurs. Claude la voyait tourner sa boisson de ses longues mains faites pour les besognes furtives : elle aurait été susceptible de plaire par cet air artiste et chanteur qu'elle avait de profil, les cheveux opulents, l'allure amazone qui

subsiste chez celles-là même lorsqu'elles sont assises à une table : ... toujours prêles à partir! mais il n'admettait pas que puisque c'était selon eux si facile, Nattis ou le Sorbonnard — il ne sait encore lequel — n'eût point pris une demoiselle au lieu d'une cocotte « Vous rappelez-vous Elise ? dit Nattis à son ami. Ce qu'elle était en forme et mis« avec goût! j'ai su il y a quelque temps qu'elle e'tait la fille d'un ingénieur en chef des usines Saint-Ouen et que sa mère savait parfaitement qu'elle venait au quartier une ou deux fois par semaine : on ne pouvait rien faire pour la retenir et on aimait encore mieux çà que de la voir tomber aux Petits-Carreaux. Les autres soirs elle figurait dans le monde avec ses parents. Je me demandais toujours qui pouvait lui payer des pantalons aussi cossus...

— Je ne cherche plus que dans la bourgeoisie riche, posa pesamment le Sorbonnard. Mon cher, ce sont de beaucoup les plus agréables et c'est moins coûteux que les femmes mariées ; elles n'ont pas leur prétention et leurs manières. Et ce ne sont pas les occasions qui manquent

— Vraiment? dit Claude pour questionner indirectement, en se tournant vers Nattis.

— Bon sang! ce n'est pas ce gibier qui fait la grève : on n'a qu'à lever les yeux aux fenêtres en se promenant dans les rues de Passy et d'Auteuil, ou tenez rue La Boëtie, avenue d'Antin^ par là! Mais j'ai soupe de la virginité... : ça n'a aucun goût.

— Vous ne pouvez pas dire cela, protesta Claude avec l'envie impromptue de faire parler.

— Pourtant tout simple, monsieur expliqua Nattis en levant haut le menton et pinçant la bouche pour le fixer... Tenez, aux Sciences Politiques beaucoup d'entre nous auraient l'occasion de faire des blagues en se laissant peloter d'un peu près par des filles un peu impatientes. Mais n'est-ce pas, ce ne serait pas la peine de vouloir être dans la diplomatie bientôt : on sait manœuvrer et on évite de commettre de ces fausses notes — qui vous font chanter ensuite. Franchement il vaut mieux prendre des grues quand on en a besoin : ... elles sont très sociables, je vous assure. » 11 reprit, donnant en jeu l'intonation protectrice du parisien qui accepte par aristocratie le mécénat de faire l'éducation des autres races : (.< Mon cher monsieur Mavel, je crois sentir que vous n'avez pas une idée bien exacte de la part que nous réservons à l'amour dans notre vie. Comme vous nous voyez chiquement mis — il sourit — et contents, vou& vous imaginez que nous sommes des hommes à femmes... »

Claude le regardait avec surprise : il aimait ponctuer de petits silences sa conversation comme certains provinciaux s'arrêtent par saccades quand ils discutent eiî marchant; il fit un rictus de fatigue et, détachant les mots :

« De dix-huit à vingt-cinq ans un jeune homme qui se respecte à Paris met son élégance à ne s'habiller que pour plaire à sa maman, aux relations de sa famille, à lui-même et à ses professeurs. Hein? quoi! la femme est là, on n'est pas pressé. Quand il a posé la main sur la situation qui lui revient, il se donne le

droit de dépenser ses loisirs pour elle... naturellement avec le minimum de risques s'il a de l'éducation. Divorcées, intellectuelles, femmes mariées sans ovaire, et puis toujours les blondes de quarante ans, — avec les oxygénées ça fait du choix, — il trie dans le tas, il potasse sa petite expérience de la femme puisqu'il faut çà pour la carrière; et un beau jour entre quarante et quarante-cinq, dans un salon sérieux, il décroche en guise de valise diplomatique le sac à dot le plus confortable. . . Qu'est- ce que nous irions prendre autrement à courir dans les rues derrière des jupes?

— Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là, Natlis, approuva le Sorbonnard gravement, les yeux jouant sur ses bagues.

— D'ailleurs, poursuivit Nattis têtu et affectant le ton de la provocation, n'allez pas croire ce que vous raconteront Dauvergne ou je ne sais quel Pierrond. Les fdles de la bourgeoisie ne marchent pas si facilement... avec tout le monde. Il faut beaucoup d'argent, ... au moins de crédit.

— Vous êtes tous très riches aux Sciences politiques? demanda la femme.

— Pas tous, fit Nattis à peine agacé et s'adressant à Claude. Mais ceux d'entre nous dont les pères n'ont que leurs gros traitements, peuvent dépenser aussi : à Paris quand on appartient à un certain monde, avec ses relations... Je vous certifie, insisUit-il vivement, elles sont trop intelligentes pour abandonner si légèrement les douceurs de la famille, de la table servie et du linge fin. Elles se plaisent aux plaisirs furtifs, ça suffit. »

Claude le scrutait : ainsi, indéniablement, tous les ans, surtout au printemps sans doute, il y avait un grand nombre de jeunes filles à Paris qui abandonnaient leur famille dans l'impatience de la fête, et qui glissaient aussitôt après à la prostitution. En somme personne ne jouissait de leur virginité puisque ceux qui les détournaient ne faisaient pas plus de cas d'elles que de filles : en France on n'y attache pas de prix; il y a des vierges blanches que ceux qui ont un sens délicat de la volupté pourraient arrêter juste au moment oii elles vont se donner à desdemicrevés incapables d'apprécier la naïveté d'un corps qui n*a pas été touché... Claude restait étourdi d'une incertaine sensualité, gêné de souvenirs chastes : secrètement il avait la conviction d'un mérite à ne s'être pas abandonné comme les autres aux ravalantes débauches : il avait plus de droits que les Parisiens à de fraîches rencontres.

Claude détourna la tête vers la rue oii un étudiant de la Faculté des Lettres, très long, passait avec une minuscule femme, penché sur elle et la portant sous son bras comme un cartable, prêtant l'oreille à travers la chevelure retombante à son gazouillis. Tous le connaissaient sans savoir son nom; sitôt après les cours il repartait régulièrement avec sa petite compagne, étudiante aussi, pour les quartiers vétustés où ils habitaient, ne se quittant jamais et comme préoccupés de toujours dessiner dans l'œil des gens, en plein Saint-Michel, une vieille gravure sentimentale. « Est-ce qu'il l'a connue vierge? » pensa aussitôt Claude.

— Vous partez déjà? s'écria le sorbonnard contrarié. Qu'est-ce que vous allez faire d'ici midi? Restez donc à tuer le temps avec nous.

— Je ne puis pas, j'ai un rendez-vous.

— Ah veine! ^) fit-il, tandis que Nattis regardait Claude.

Claude fut confus sans s'attarder à se défendre, serra les mains, s'en alla.

Il suivit la rue Racine. Il voulait se distraire en songeant à autre chose : ils sont agréables malgré tout, ces amis de Paris, toujours très polis. Si cela n'a pas d'importance, cette politesse, c'est plaisant et élégant ; avec les cols glacés et les souliers vernis cela forme un ensemble qui séduit malgré tout. Et ont-ils de l'aisance dans les mouvements ! Tandis qu'il entrait dans le Luxembourg, il en rencontrait d'autres qui, devant lui, comme des hommes du monde, marchaient accompagnés de femmes à grands manteaux brodés auxquelles ils ne donnaient pas le bras. Ceuxlà, quand ils se promènent avec leurs cocottes au Luxembourg, les allées semblent vraiment faites pour eux, tandis que Philippe avec son trottin y a toujours l'air ridicule de vouloir jouer à l'épate. Eux, on les prendrait toujours pour des attachés d'ambassade en vacances avec des actrices. Ils sont gantés, collés en des pardessus-sacs qui tombent jusqu'à terre, ils sont galants avec les grues.

« Comme on voit de gens tout de même à Paris! » Plus même que si on y était né : les Parisiens ne fréquentent peut-être que leur cercle étroit; lui, Claude, ne connaissant personne, est obligé de se

laisser ballotter partout. « Ahl on se fait tout de même à Paris. » Et Claude respire, dans une molle satisfaction. On se laisse peu à peu gagner par cette atmosphère de simplicité coûteuse, de politesse savante, de température agréable pour les gens bien vêtus. Dans leur élégance stricte, les pardessus justes, leurs figures rasées de frais, la nuance discrète des vêtements, ces amis de Paris vous habituent au monde pour quand vous serez marié. En cela leur société est rassérénante : c'est dommage qu'ils aient des goûts si faisandés. Ce sont des êtres de tact soyeux. Sans les rechercher trop, on s'aperçoit qu'il est bon de les voir de temps à autre. La vie est monotone mais moins amère. On n'a plus de ces joies ardentes qui consument, de ces complications de sentiments, les luttes avec des frères jaloux et bêtes ou des mamans..., de ces angoisses d'incertitude qui empêchent de travaille^.

Claude, par moments, ces matins, s'éprouvant le cœur plus ferme, presque sec, se demandait s'il n'avait pas changé; puis, évoquant Eva, sentant toute sa jeunesse alors se soulever d'amour et s'attacher avec la ténacité d'un instinct à la fidélité, il se rassurait, se remettait à l'étude, du même coeur.

Cependant ses livres le fatiguaient plus tôt ; au

bout d'une heure, il se découvrait non tant le cerveau que tout l'être las ; il était déçu de luimême : par éclairs, il se percevait en pleine jeunesse la dupe d'une expérience prématurée que lui avaient acquise le travail, la solitude, la concentration conlinuelie, mais non la vie même. Intelligent, consciencieux, esprit précis, son tempérament le portant à un régime équiliJDré comme son cœur à l'honnêteté en amour, il était sourdement agité du désir de se faire par l'expérience une opinion exacte des choses et des êtres.

A mesure que ses relations s'étendaient, qu'il écoutait à côté de lui débiter en anecdotes drôles des aventures mouvementées, il ressentait plus aigument que la vie lui pesait tandis qu'elle était légère à tous ceux qui le coudoyaient. Et la nécessité d'une existence normale s'imposait plus virilement au centre de rinstabilité de Paris par le besoin de ne pas en être épuisé, il prenait l'appréhension des émotions violentes, il en venait insensiblement à réprouver l'exagération en tout. 11 savait des camarades qui aimaient rire, pérorer au café, et avaient passé des examens difficiles là où lui échouerait peut-être, au détriment d'Eva, il reconnaissait qu'il n'était pas assez gai pour travailler sans affaiblissement : à Paris, ville d'imprévus et de fortunes, peut-être ne parvient-on à affronter vaillamment ses examens, à enlever d'assaut les titres, que dans le coup d'entrain de la gaî té ?

Claude avait été plusieurs fois chez Nattis...

Les Parisiens lui plaisaient plus franchement. Parvenu à s'accorder aux heures de conférences de la Sorbonne, suivant moins de cours et y arrivant sans s'essouffler, il s'était familiarisé aux figures sur lesquelles, à des yeux bleus et à des cheveux flamands, à des sourcils hérissés et au teint provençal, à l'accent montagnard, à la douceur rêveuse des prunelles marines, celui qui n'est pas né en Europe croit retrouver d'intuition les types des diverses provinces en France; plusieurs condisciples lui avaient adressé les premiers la parole. Maintenant on causait de temps à autre. Généralement les relations ne se prolongeaient guère parce qu'il n'allait pas au café et d'autre part ceux qui suivaient les mêmes professeurs que lui, étant parisiens en général, habitaient des faubourgs divers et éloignés : à Paris, entre étudiants, on ne peut guère se lier qu'avec des provinciaux parce que seuls ils logent au Quartier-Latin. Les autres se fréquentaient par petits groupes de trois ou quatre rentrant par le même bateau ou le le même tram. Claude n'avait donc eu d'abord aucune occasion de nouer connaissance avec des camarades.

Seul l'un d'entre eux, pion à Charlemagne, tardait

aux sorties dans les couloirs, cherchant toujours à se carotter à soi-même quelques minutes, quitte à prendre le pas de course dans la rue. Il s'appelait Lebouvier. Avec de gros yeux verts cernés par des paupières fripées, un immense front presque sphérique, une barbe hirsute comme les blés, il était blond autant que devaient Tetreles Gaulois au temps des Mérovingiens, et, comme il était toujours haletant, en retard, sa figure paraissait d'un rouge furieux. Il était amusant ! Grand, brusque de gestes, bourru de voix. Il ne voulait parler que de ce qui avait trait au travail, avec des mots scolaires solide, tapé, ferme qu'il lançait devant lui, plein de fougue, ainsi que des coups de poings. Marchant dans les galeries comme sur les trottoirs d'un pas de fantassin en manoeuvre, serré dans un lourd pardessus, un foulard d'ouvrier autour du col, il abattait brusquement sa main à l'épaule de Claude, et, sans lui laisser le temps de protester, l'entraînait à son pas jusqu'au lycée Charlemagne. Pour ne pas perdre son temps, il interrogeait « le citoyen Mavel » sur la Réunion, sur Madagascar, avec une application à sérier ses questions, s'arretant pour essuyer ses lorgnons, son front blanchâtre. Puis, brusquement, d'un ton de gosier barbare, il criait : a Diable t Diable! Dire que ce que je potasse là, en bouquins, vous, vous l'avez vu de vos yeux! Vous êtes un veinard : c'est essentiel. ))

Claude riait. En vrai enfant pauvre de Paris dont l'imagination est restée frappée de vertige aux premières leçons de géographie, Lebouvier ne pouvait

cacher toutes les fois son émerveillement que Claude, français comme lui, vînt de terres si fantastiquement lointaines : comme il ne se dépensait pas en ces phrases de gentillesse, en ces manières mondaines et familières que les camarades échangent ordinairement à la manière de cigarettes, c'était par cet étonnement constant qu'il avouait à Claude son affection cordiale et hâtive. Souvent, aussi;, à la brusquerie toute populaire de ses gestes, Claude le sentait content et presque gaillard comme un marsouin de constater que si loin, loin de la métropole, s'élevaient des adolescents aussi blancs déteint, aussi soigneusement éduqués que les Français du Continent. c( Mais vous êtes très chics d'être nés aux colonies. C'est vrai! Je dis ce que je pense! » Calé en géographie au point de réciter par cœur les rendements commerciaux du Tonkin, de Flnde, de l'Algérie, en riz, en thé, en café, en vin, et les épices ! Lebouvier était surtout très curieux de la vie intime des gens aux pays chauds : la moralité de la société blanche, l'hygiène des villes, les distractions, la psychologie des demoiselles à marier, et les dots! il fallait que Claude là-dessus, posément, le renseignât. « Ce qui serait trapu, Mavel, ce serait de décrocher un jour une place de professeur dans votre pays, hein ! « Qu'en dite s- vous? » Et, la voix plus gutturale, il dévisageait Claude, se fendait d'un rire énergique qui lui plissait le front sauvagement, tandis qu'il prenait plaisir à se sentir un gaillard capable d'emporter son avenir d'assaut, partout, avec son courage crâne et sa laideur martiale.

Les autres, ses camarades, élégants Parisiens volages aux gestes enlevés, aux regards correctement effrontés, aux coiffures indéfectibles, bouclés dans les pardessus lisérés de cache-cols de foulard blanc, Claude n'avait guère occasion que de leur serrer la main; et quelquefois il les accompagnait cinq minutes jusqu'au ponton ou au Jmreau de l'omnibus pour se réchauffer d'un pas de course avant de rentrer rue des Ecoles. Ils lui plaisaient :

Ce sont des gens qui n'agréent pas du premier coup : ils paraissent superficiels, lancent des mots, tournent la phrase rosse, mais peu à peu ce bagout même, inoffensif et amusant à l'oreille, vous fait sourire dans une heure de monotonie^ vous distrait, et il vous charme par ce qu'il y a d'aristrocratique dans le désœuvrement, le scepticisme et la blague qui n'a pas la force d'être méchante. Par réciprocité de politesse, on sourit au Parisien que le hasard vous présente avec l'idée de ne plus le revoir, et le lendemain, quand il reparaît, on a pris le ph de lui sourire ; d'ailleurs on lui sourit rapidement ; ça ne prend pas de temps et n'engage jamais. On le revoit tellement qu'il vous acoquine. Ainsi les condisciples avec qui il se trouvait lié étaient ceux-là mêmes que le premier jour il avait supputé ne devoir jamais fréquenter. Ils avaient des drôleries d'esprit ; on ne savait pas si elles étaient à eux personnellement ou au Parisien en général, et déjà par cette équivoque on était intéressé. Au bout d'un mois qu'on les avait souvent écoutés causer entre eux dans le couloir d'attente, réciter des mots chics à une cantonade dis-

linguée pour être appréciés de vous, on finissait malgré soi, après avoir jugé cela gentiment agaçant les premiers temps, par être séduit par cet infatigable don de débiter des phrases à succès et par être flatté de l'assiduité avec laquelle ils cherchent à être trouvés spirituels par vous. Puis on croyait connaître le Parisien et, tandis qu'il parlait, on Tavait catalogué du premier coup joli raseur, artiste en bavardage et badauderie, mais ensuite quand, rentré chez soi, on essayait de coordonner les impressions qu'on en rapportait, on s'apercevait qu'on ne le connaissait pas, eton se répétait, intrigué, à propos de tel détail déroutant de son caractère si divers et mobile: « Je vais lui demander ça la prochaine fois. » On avait toujours envie de poser des colles aux Parisiens! Ils en sont enchantés d'ailleurs, ils sont toujours prêts à la réplique et ils savent répondre avant que vous n'ayez terminé la question. Ils sont nés dans le salon, et ils ont bricolé leur première éducation de 2 à 7 ans, dans le magasin de leurs parents, dans les boutiques par où bonnes ou parents les traînaient, dans les jardins oti le voisinage des chaises détermine entre les familles des rapports intimes de confidences, à gober les boniments des patrons, le commérage des clients et les vanteries des tantes. Et alors c'est comme les femmes : ils sont toujours dispos à raconter leur vie, en y mettant le ton, en multipliant les remarques d'expérience, en présentant les personnages avec des procédés variés, et ça change à tant de tournants que ce n'est jamais ennuyeux. Amusants à parler d'eux-mêmes : petits,

badins, lestes, plus vantards que les méridionaux mais sans en avoir Tair et faisant passer dans leur voix fluette et précipitée ce qui pèse et cahote dans les phrases lentes et appuyées des marseillais au gosier rauque, ils vous divertissent au lieu de vous provoquer par leur bluff de demi-crevés qui avec des corps maigres discutent tout le temps de sports et de vélos, lisent VAuto en s'acagnardant à leur pernod, vont assister aux luttes des championnats, et en allongeant des bras de quarante centimètres glapissent, tout fiers de leur force nerveuse : « Tâte voir mon biceps : je soulève 73... Et viens-y voir, vieux frère. » Ah I ils se donnent la mine d'être sceptiques, d'être déniaisés, d'être dégoûtés de tout, de ne priser rien, mais on sait bien que c'est pour la frime : ils s'intéressent à tout, toujours prêts à vous plaindre, étonnés et apitoyés, avec ça gentils, sympathiques, frétillants, souples aux jolis gestes, faisant claquer les doigts pour relever un mot, les fourrant ensuite délicatement à la petite poche du gilet, et le cœur sur la bouche — cordiaux par-dessus tout. Ils ont le désir d'être affectueux et tous les élans primesautiers : la première fois qu'un parisien vous est présenté, il vous propose, il vous donne son amitié, pour la vie, avec les dehors aimables de l'emballement et sans aucune intention de vous tromper : c'est par cette gentillesse qui est sa manière d'hospitalité sur les boulevards; seulement, quelques minutes après et sans avoir même Fidée de s'en cacher, il offre la même affection à un autre qui vient de lui être présenté, à vous interdire. Il déconcerte l'amitié par 1 amabiHté.

... Ne fréquentant assidûment de cours, Claude du moins, depuis peu, rencontrait souvent Nattis qui était toujours vêtu des mêmes complets anglomanes qu'eux et se montrait très avenant pour lui. Nattis avait peu à faire et il était constamment à rôder à la recherche d'un copain sur le trottoir de la rue des Ecoles, à l'angle des rues de la Sorbonne, du Sommerard, ne séjournant pas longuement comme les créoles et les provinciaux dans un café mais continuellement la main sur la porte du Vachette ou du Soufflet, la poussant pour regarder si à l'intérieur n'attendait pas celui qu'il cherchait. Chaque fois qu'il reconnaissait Claude de loin, il venait à ses devants, lui demandant s'il n'avait pas vu Moussard, en blaguant la fugacité de ceballadeur qui était insaisissable, a plus parisien que les parisiens. » Mais Claude le voyait moins souvent que Nattis lui-même. Et il s'apercevait avec inlérêt que celui-ci n'était pas du tout le cabotin monotone qu'il croyait : et, insensiblement diverti et embobeliné par la correction prévenante de Nattis qui se montrait affable pour lui' tandis qu'il affectait pour les autres créoles du dédain, par la finesse avec laquelle il jouait au gommeux, parla désinvolture de son sang-froid, par la mobilité si curieuse de son visage tantôt très frais tantôt flapi, mais alors conservant au milieu de traits ridés des yeux frais d'adolescent, il s'était laissé aller à de l'amitié réservée pour lui... : besoin du créole de donner son cœur qui ne se déclare jamais tant qu'en qu'en face du parisien aimable, doué du sourire volage, détaché de tout — qu'on veut attacher à soi, —

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souple, vif à blaguer et caressant dans la rosserie.

La quatrième ou la cinquième fois qu'il l'avait rejoint Nattis, en le regardant fixement, lui avait dit de ce même ton protecteur si amusant quand on savait tout ce qu'il y avait là de mimique pour se bluffer soi-même: « Je vous gobe... » et s'expliquant, avec un accent de confidence dégagée : a Je vous trouve sympathique parce quevous n'êtes pas vicieux comme moi. » Comme Claude protestait en souriant. « Je vous épate hein ? Au fond, vous m'admirez... Voyezvous, vous n'êtes pas comme tout le monde, il y a quelque chose à tirer de vous. Moi je suis comme tout le monde, mais je suis parisien. » Et sans laisser à Claude le temps de comprendre, il , l'avait laissé brusquement.

Claude ne s'ennuyait jamais quand il musait quelques pas avec Nattis sur le boulevard. Nattis connaissait tous les types, tous les types venaient à lui ; et, la figure sèche mais la parole empressée, tutoyant la plupart comme aveccondescendance,il serraitimpassiblement les mains^ disant : « Cà va mon vieux? » et personne encore à portée de voix : « Vous ne le connaissez pas ? C'est le jeune duc de Longueville, une poire, mon cher : je lui écris seslettres d'amour... — C'est le fils du marquis de Villaciosa : garçon très calé je vous assure; il a 22 ans et il a déjà dépensé 200.000 francs : on lui a imposé un conseil de tutelle ; il est rôti... avec cela il me doit 10 louis. » Quel phénomène, ce Nattis, qui, en ayant l'air de blaguer, restait si naïvement fier de ses relations, et, tout en démolissant ses copains, élevait sur eux la considé-

ration qu'il faillait avoir de luil Réjouissant Natlis, par les caprices de sa blague, par ses mots de salon, par l'enjouement de ses grimaces, par ce scepticisme qui se délasse en de la crédulité, par cette contradiction oii il y avait du persiflage entre l'exagération des termes et l'indifférence du ton dont il disait : « Cobourg? mon meilleur ami! il m'a juré une amitié inaltérable », sachant visiblement que Claude n'y croyait pas plus que lui.

Un jour que Claude ne l'avait pas vu depuis une semaine et qu'il était pressé, cinq minutes avant le cours du père Moissan : « Venez donc déjeuner, on causera^ ça va vous varier de votre restaurant )>. Claude, amusé par cette hospitalité de bavardage, acceptait, et Nattis aussitôt: «Alors je vous quitte, je vais jusqu'à la rue de Tournon pour envoyer un bleu à ma mère... : elle ne me pardonnerait pas w, achevait-il en souriant. Et ils avaient mangé à une heure et demie, Claude fébrile et l'estomac crispé de faim à attendre la mère de Nattis qui lambinait à des courses dans des magasins : elle était grande, svelte, myope, vous caressant des cils et d'un sourire hautain tandis qu'elle vous écoutait et sèche avec les domestiques; impassible à regarder ses robes et ses bijoux comme par ennui, elle parlait en affectant l'air de penser à autre chose, dédaigneuse dans son amabilité et pourtant captivante. Le déjeuner avait été expédié : caviar, une entrecôte, un légume et une tarte, menu maigre dans une salle à manger Henri II toute harnachée d'argenteries.

Pas plus de huit jours après, il y était entraîné à

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nouveau, un soir cette fois, en compagnie de Moussardj et NaLtis, aussitôt après le dessert, laissant sa mère seule en le salon, les emmenait dans son studio, guilleret de les épater parle rasta de sa garçonnière — papier décoratif dans le sty!e Renaissance, meubles américains, rideaux Louis XV — cet intérieur de parisien qui n'est encore rien et qui a déjà un bureau. La Jeune servante venait y porter le café, remuant une tournure toute minaudière après avoir affecté la mine pincée au service de la table. Alors, Moussard interpellant Nattis par des sousentendus perçants, il répondait devant la bonne, sans la regarder et lui prenant le plateau des mains : <( Oui, oui, naturellement, mais à la campagne, quand je n'ai pas d'autre femme. Je rigole de ma mère qui s'imagine que sa petite bonne me retient à la maison et m'empêche de courir des risques ». Il sirotait un verre de chartreuse, puis : « Vous avez vu maman, hein, Mavel? elle est très drôle : elle m'adore — ça m'amuse. » Et, empressé, il offrit des cigares de la Chambre des Députés. Moussard étant parti de suite pour un travail, il ne disait plus rien, fumant cigares sur cigares, comme absorbé à arranger sous son front ridé quelque chose qui n'aboutissait pas, répondant par monosyllabes aux phrases que Claude peinait à trouver, si bien que Claude après une demiheure se levait, s'en allait... sans qu'il fût conduit au salon pour y saluer madame Nattis.

Alors, Claude hésitait entre de la reconnaissance pour tant d'amabilité et une peur parisienne d'être dupe et provincial en y attachant de l'importance :

cela rentrait dans le train de la maison. Il avait vu Nattis inviter plusieurs autres camarades : il traînait à déjeuner chez lui tous ses amis de rencontre accostés sur le boulevard comme une grue fait la retape; alors c'était bien ennui, d}lasement. Ah! parisien, parisien... Quel vide ou au moins quel flou ! on ne le sent jamais, avec une émotion au fond du cœur ni une idée de derrière la tête, rattaché derrière soi à quelque chose, parents, femme, travail, pays : il est toujours libre devant vous, léger, dispos, indépendant, sans bagages, le minimum de sentiments pesants; cette légèreté fait partie de l'élégance avec la jaquette la plus stricte, la canne la plus fine, le sourire le plus superficiel. Quatre jours après ce dîner, oii il avait été si froid, il avait rencontré Claude sur le boulevard, et, d'un ton ému, sincère : « Vous savez, je vous aime beaucoup, Mavel; vous 7ie savez pas comme je vous aime\ Je suis un type rosse mais je suis prêt à tous les dévouements pour vous. »

Qu'il fût sincère ou blagueur, Claude se sentait de Faffection pour Nattis, «justement se disait-il, parce qu'il diffère de moi. » Et chérissant jalousement sa fiancée, il ne songeait à demander à Tamitié aucune gravité ni constance. Au contraire il était content qu'elle fût une simple distraction dans sa vie. Cette camaraderie futile et piquante le distrayait de son amour tenace.

Claude rentrait chez lui, revenant d'un cours de M. Borel. Comme il attendait ses lettres à un jour près, il regarda plus attentivement le facteur qui, avec une lenteur preste, comme une abeille visitant une à une les alvéoles pénétrait dans chaque porte, ayant décrit une courbe dans la rue. Que de correspondances on distribue chaque heure à Paris, la grande ruche ! Quand on y réfléchit, que d'êtres employés uniquement à mettre les hommes en communication, diligents dans le bourdonnement du travail collectif et empressé! Et Claude se représentait, à vol dépensée, la masse de facteurs distribuant dans la capitale les lettres qui arrivent de Pétersbourg, de Copenhague, de Londres, de New- York, de Taïti, de Melbourne, de Nouméa, de Madagascar... et tous les navires blancs qui ont traversé la mer pour porter ces lettres, épars sur l'Océan bleu comme des pigeons voyageurs dans le ciel. Les facteurs sont bien les frères terriens des matelots, se répandant à la manœuvre sur la dure trame des rues croisées en cordages, montant aux étages, titubant sur l'asphalte avec leurs grosses boîtes de débarquement à la hanche : rudes travailleurs au soleil et sous la pluie avec leurs têtes poilues de vieux rouliersde Tlnscrip-

tion Postale. De bénéficier de tout ce beau service humain de la poste, Claude Mavel, étudiant, 25 rue des Écoles, ne pouvait s'empêcher d'un respect quotidien pour le facteur, bien qu'il ne reçût guère de de lettres que ses deux fois par mois.

C'est le facteur lui-même qui, familier, devant le collège de France, lui remit son courrier.

Alors il précipita sa marche vers son hôtel. Sur le trottoir large, des ouvrières en jaquettes, à petits pas multipliés, se faufilaient vers la besogne, les épaules en saccade. D'autres plus jolies, glissaient d'une allure longue, douce et élégante comme un vol d'hirondelle. Au milieu de toutes, Claude avançait obligé à des détours, serrant dans ses doigts l'enveloppe d'Eva, avec une indulgence infinie pour toutes les petites femmes souvent trop oisives de la rue des Écoles, avec la fierté de porter de l'amour dans ses mains. Dans sa hâte, il les regardait en camarade. Vers le goûter, le travail ou le plaisir, pressées par la fraîcheur, les bras croisés au-devant du buste et la tête un peu penchée, elles allaient vite. Et Claude, grisé par le printemps, appréciait qu'elles fussent créées presque exclusivement pour le. plaisir des hommes et pour s'esquiver vers des rendez-vous. Ce sont des amours voyageurs : elles existent moins pour la mason et pour l'individu que pour traverser la rue en allant vers lui, ce qui met de la gaîté dans l'œil des passants, ce qui répand en eux comme une communication magnétique de l'amour qu'elles donneront à un autre, tout à l'heure : ainsi elles ont le rôle social d'élever à un degré supérieur

la température normale de tendresse et de volupté où sont les passagers d'une grande ville. Il grimpa à sa chambre.

« Je suis toute honteuse de t' avouer que j'ai été au bal. D'ailleurs on a dû te l'écrire déjà et te dire que je m'y suis amusée. Je ne suis cependant pas si coupable que tu penses. C'est par une sorte de fatigue et d'inconscience que j'ai ri à ce bal et que j'y ai montré une joie nerveuse dont je suis restée mal à Taise tout le lendemain ; et c'est malgré moi que j'y ai été. Je ne voulais pas; j'ai rappelé à maman que j'étais ta fiancée. Elle m'a répondu que des fiançailles de trois ans n'étaient point comme des fiançailles de quelques mois et il ne fallait pas qu'on crût dans la ville que les nôtres étaient officielles puisqu'il n'y avait pas eu de demande faite partes parents. Tu sais comme tout cela compte peu pour moi, mais j'ai dû obéir parce que maman qui est en général indifférente m'a parlé très vivement; il paraît que tu n'es plus bien avec Gabriel à Paris. Tu sais, Claude chéri, comme j'aurais été heureuse au contraire de ne jamais sortir pendant ces trois ans : je n'ai dejoie franche qu'en accomplissant une de tes recommandations. Maman m'a dit aussi que ton éloignement n'était pas une raison puisque si tu étais là nous ne serions pas fiancés et que je n'aurais pu danser tout le temps avec toi. Alors j'ai cédé parce qu'il fallait cacher ma révolte; aussitôt elle m'a parlé de toi en termes flatteurs, elle m'a dit qu'il fallait que tu me retrouves habituée au monde et séduisante. Le doc-

leur avait commandé la distraction à la suite de mon dernier accès de fièvre. Puis elle a ajouté : il n'est pas mauvais que les hommes soient un peu jaloux; c'est nécessaire à entretenir l'amour à distance. 0 Claude chéri, cela je ne l'ai pas écouté, je sais trop comme tu aimes, je suis sûre de toi. Mais je ne pouvais pas le dire : c'est de moi que j'aurais eu l'air d'être sûre. Et cela n'aurait rien fait de plus. Que veux-tu ? je suis obligée de faire ce que maman veut puisque d'ailleurs je n'ai pas vingt et un ans.

« Alors j'ai été au bal. On a dit dans le Journal que j'y ai été très jolie, et si on t'a envoyé la gazette tu as dû être mécontent. Cependant j'avais exigé une toilette bleue parce que cette couleur ne va pas aux brunes. J'ai dansé un peu avec tout le monde parce que j'ai pensé que tu aimais mieux ne pas me voir danser plusieurs fois avec le même cavalier. J'étais étourdie par le bruit, par la lumière, surtout par le mouvement et j'avais l'air d'être contente. Tout le monde était joyeux, tout le monde me regardait, et je n'osais pas faire mauvaise figure ; mais toutes les fois qu'on m'adressait un compliment, je reprenais mon air sévère. J'ai dansé assez souvent avec des collégiens parce que de ceux-là tu ne peux pas être jaloux. Tu ne peux pas l'être non plus des officiers. Je ne savais même pas leurs noms et je les confondais tous en un seul à cause de leurs uniformes, c'est-àdire qu'il y avait les officiers de marine du Primauguet et ceux de terre. Plusieurs m'ont demandé si je ne voulais pas aller en France et je pensais à toi

tout le temps. J'avais envie de leur dire à tous que j'étais fiancée... »

Claude jeta la lettre sur la table. Le sang chauffait sa nuque. Il se leva, marcha, les gestes emportés. Puis il se lava le visage, passa de Teau sur son cou. Il était inacceptable qu'elle fût allée au bal! ce serait vraiment trop commode d'être fiancée de cette manière : lui, en France, se garderait sage, bûchant, se tenant pour engagé, et de leur côté on ne lui promettait rien de fixe ! Qu'attendre d'une mère qui oblige sa fille à courir dans le monde et qui la forcerait tout aussi bien à, accepter le premier parti avantageux se présentant : ah non et non! Éva n'aurait jamais dû céder...

S'étudiant à raisonner, il se disait : « On sait mon caractère : l'histoire de bains était déjà faite pour m'ennuyer; on recommence avec l'histoire du bal qui est plus dure et qui a été manigancée pour provoquer chez moi une révolte. Ce n'est pas possible qu'il n'y ait pas quelque chose là-dessous... Il faut être plus ferme ! » Il était décidé à répondre aujourd'hui même un mot carré : il n'y avait qu'à poser des conditions... D'ailleurs... pour le cas qu'on devait faire des lettres, à un mois de distance! La sienne arriverait peut-être en pleine préparation d'une nouvelle soirée, la robe serait prête... Quand on est loin, tellement, on voudrait un amour si sûr, si impénétrable que le moindre doute ne pût s'y glisser!

... Est-ce qu'on sait les résultats d'un bal, les nouvelles relations, et chaque amie a son cortège de frères et de cousins qui reviennent du Tonkin et de

Cocllinchine avec les moelles vidées par la noce et la fringale de se marier? PourlVr'^'^ Fanjanenul engagement n'était déflnitif... On ne pouvait même pas soupçonner Éva : elle vibrait dans tout son port de cette tierté créole, mélange de hauteur et de docilité à toutes les démarches dans l'intérêt de celui qu'elle aime, incapable de supporter la moindre avanie de familles riches et cependant prête à aller importuner le Gouverneur, toutes les autorités, s'il se fût agi d'obtenir une faveur pour lui. Mais il doute trop de tout ce qui enloure Eva et c'est déprimant on a déjà, à Paris, à lutter contre des gens qu'on ne connaît pas et il faut encore lutter de loin contre des gens de son pays qu'on connaît et sur lesquels on avait espéré pouvoir tabler. Et pendant toutes ces affres il n'a pas la compensation de voir seulement sa fiancée! Elle aura vécu loin de ses yeux la période la plus charmante de son être, celle de la croissance où le corps élancé jusqu'à seize ans s'accomplit dans sa plénitude. Dans trois ans l'Eva de maintenant aura disparu et il ne l'aura jamais contemplée, le souvenir ne pourra pas la prolonger et la confondre avec l'Eva qui se présentera devant lui, peut-être si différente, maigrie, peut-être... moins jolie : est-ce qu'on sait jamais? Et ce sont ses danseurs qui auront joui de sa plus fine beauté.

Du bruit s'élevait dehors, il courut soulever le rideau : au bas de la rue de la Montagne-Sainte- Geneviève noircissait un attroupement de femmes et d'enfants autour d'un vieillard sale qui chantait une mélodie amoureuse en s'accompagnant sur la gui-

tare. Il baissa le rideau brusquement et son cœur se rua à la tristesse. Dans une exaltation oii la tendresse et la rage se substituaient et s'entretenaient, son cœur se désolait de Fabsence et se gonflait à l'invective contre le milieu créole. Tout est hostile à l'amour, partout : tout le monde est pratique, ironique : des fiancés, c'est puéril! à Paris on les considère de tous côtés ainsi que des personnages d'une comédie vieux-jeu, comme il n'y en a même plus en province. Pardi î une ville oij tous les amours se bâclent comme des conversations. Et dans le trou de la Réunion, là-bas, ce sont les parents, les parents toujours prêts à vous traiter en enfants même quand vous travaillez du matin au soir à des études oià eux tous, femmes ou hommes de quarante ans, ne comprendraient goutte; on vous trouve naïfs, exaltés : il se rend parfaitement compte que plus ou moins tous leurs proches ont vis-à-vis d'eux l'énervement que Gabriel a affecté. Énervement, dédain, qui ne sont que de l'envie au fond ; M""® Fanjane inconsciemment hait en lui le jeune homme pur, d'abord parce que Gabriel ne l'est pas — tout le monde, d'ailleurs, non seulement ridiculise le jeune homme pur mais le déteste! — puis la mère a vu à quel point il aime Eva, son émoi quand il était près d'elle et que ses regards touchaient ses prunelles dociles, comment il saura délecter d'une adoration raffinée le bonheur, qu'Eva sera idéalisée comme elle-même ne Ta jamais été, elle est jalouse de là beauté de sa fille et surtout de l'adulation dont cette beauté sera caressée ; puis, dans son marchandage,

elle a la notion qu'il l'aime tant que c'est un cadeau qu'elle lui fait à lui tandis qu'avec un autre ce serait un placement ordinaire! Par là-dessus, les connaissances bêles, les voisins stupides, tous ces êtres qui ne savent que faire chez eux et dont la niaiserie démange quand il fait trop chaud, arrivent en visite et chaque fois, tous les jours, demandent à Eva : « Eh bien, ce petit fiancé? »

Est-ce qu'Eva était décolletée?... Évidemment.

Claude sortit, impatient de sentir la fraîcheur baigner son visage et son cœur. Mais dehors il ne put se distraire. Surle trottoir de la rue des Écoles des jeunes femmes charmantes et si légères qu'elles en étaient vraiment volages, se frôlaient près de lui en le regardant. Il ne voyait devant ses yeux que ces sauteries du pays oi^i tout le monde se connaît^ où il y a tant d'intimité! Il voit les toilettes de bal de la Réunion, d'autant plus voluptueuses que les jeunes filles sont plus réservées : ces menus corsages blaUcs qui ressemblent à des corsets de luxe, la rose de Chine au sein, la jupe serrée à la jambe chaste, fine et longue, tout cet apprêt de nudité qu'on fait pour danser, la nuque libre pour la première fois car ce soir-là les tresses ont été ramassées en chignons hauts, la chevelure sans chapeau ce qui est un conojnencement de déshabillement. Et tout le papotage de la danse créole, ces conversations galantes et ajourées rôdant autour des dentelles, ce chiffonnement de petits compliments botes, les lèvres rouges, les yeux à qui il est permis d'être brillants dans ces nuits où tout est allumé, les mots qui eux aussi veulent caresser les

épaules nues comme les lumières, la mère qui regarde en souriant le jeune homme venir prendre la jeune fille à sa place et l'emmener comme si les deux enfants venaient de partir en lune de miel. On dit que les absents ont la manie de la persécution, mais plutôt n'est-ce pas une manie, un instinct, de persécuter les absents?... On n'a cure de son anxiété, de ses plus justes susceptibilités; on ne calcule pas qu'il a cependant quelque valeur, qu'il travaille, qu'il représente un avenir. A supporter ces choses, à tout le temps céder, il se diminue!

Peu à peu, sa colère tomba, dans une fatigue. Le ciel était trop bleu depuis de si longs mois que l'atmosphère restait grise. Les trottoirs, les corniches des devantures, la hgne des passantes se liseraient d'or. L'air s'élevait chaud. L'azur du zénith, comme élastique, rebondissait par dessus les toits inégaux : l'asphalte semblait à la fois dur et doux : on se trouvait heureux d'être vêtu chaudement et de pouvoir marcher sans poids. Il n'y avait que ceci à faire : oublier un instant toutes ces complications d'Afrique! A Paris on voit tant de gens heureux d'autre chose que d'amour, les hommes contents de se promener en camarades, de s'asseoir autour d'une table de café, d'être chics, corrects et spirituels pour leur propre plaisir, les femmes toutes frémissantes de se ballader et de bavarder ensemble, de briller sur les boulevards, d'être belles et vêtues luxueusement pour des gens qu'elles ne connaissent pas, et jusqu'aux fillettes revenant gaies et souriantes de l'école, avec des physionomies personnelles, on rencontre tant de

gens heureux seulement du plaisir de vivre que Ton sent que le bonheur est une chose qui existe en soi comme le ciel splendide d'une journée d'été !

A Paris il peut se faire que bien des choses et des gens soient artificiels mais on jouit de sa vie comme d'un art. Claude s'expliquait qu'encore trop obsédé de la Réunion il ne savait goûter cette admirable Capitale pour elle-même. Il rapportait tout à des êtres vivant dans une îlede l'Océan Indien, il y demeurait attaché : à cette distance c'est incommode à en être ridicule ! Son tort était d'avoir considéré Paris comme un lieu de passage qu'il n'avait pas besoin de connaître, qu'il n'avait pas l'entrain de voir en détail. On n'a pas le droit de faire fi à ce point d'une ville unique dans l'univers comme Paris, surtout quand on est né sur une roche perdue en mer à 3.000 lieues et que la civilisation a pris la peine de vous transporter dans la métropole pour vous en faire profiter.

Il tourna autour de l'Odéon, et entra dans le Luxembourg. Des familles étaient assises sur les bancs rejoints, aussi à l'aise que dans leurs salons. Et il discerna à nouveau que, quand il traversait les jardins, les jeunes filles qu'il admirait en passant l'examinaient vite avec curiosité et méfiance comme s'il n'était pas de leur race : sans doute étaient-elles

averties de suite par son air absorbé, cette avidité d'être aimé et cette expression d'attachement tyrannique qui, spontanément à leur vue, affleurait à son visage chaud. S'attardant devant la Fontaine de Médicis, il se retrouvait la circulation encore comme haletante ; sa colère s'était détournée mais la mobilité qu'elle propageait l'excitait à l'avenlure. Plus allègre, il s'avança avec aisance.

Près de l'Orangerie s'accroupissaient sur leurs jouets les bébés blancs et les bébés rouges. Assise, quelque roman à la main, une grande sœur en sur-^ veillait deux qui amoncelaient du sable. Claude Mavel revint, l'analysa, vêtue de noir, la ligne :du buste élégante et pleine et, près de la nuque satinée, la courbure des épaules soyeuse comme delachairnue. Elle leva lentement la tête, regarda lentement, ne détourna que lentement la joue rose comme si elle avait rougi. Le noir sied déhcieusement aux jeunes citadines élancées ; celle-ci avait des prunelles bleues... jolies et chantantes ; elle avait repris mais distraitement sa lecture ; il semble vraiment qu'il y ait à tenter avec toutes ces parisiennes... Claude continua, le menton haut, à considérer à la légère deux cumulus neigeux ; e t il chantonna avec la pensée à des ciels, aux ciels de son enfance, de la mer Rouge, de Sicile, de Paris. 11 passait près d'une gamine de dix ans qui se pencha sur le côté, la hanche anguleuse, les cheveux traînant à terre, fouettant sa toupie et le regardant qui la regardait, à travers ses cheveux et de petits yeux soudain luisants et piquants comme des yeux de chèvre.

Claude longea la pièce d'eau puis, par une courbe, regagna l'Orangerie, audacieux et timide, s'exerçant à la hardiesse. Les jambes impatientes, il alla s'asseoir sur un banc à quelques mètres de la jeune fille, grattant la terre de sa canne.

Elle leva sur lui le visage clair des jeunes filles qui n'ont pas encore vu celui qu'elles aimeront, et rebaissa la tête contre la poitrine arrondie devant le roman. Le cœur de Claude se gonfla : il perçut qu'elle était sage, la désira spontanément. Elle était immobile. Elle fit un mouvement, ferma son livre. Claude, le cœur grand ouvert, remua légèrement, serra ses jambes. Vertigineusement il était travaillé d'espoir, d'incertitude, de confiance, dans la tension de sa ténacité forçant toutes les présomptions favorables. Mais elle ne le regarda point et saisit à terre un sac à ouvrage, se mita broder sans lever les yeux des mailles qui se poursuivaient modestement à s'enchevêtrer. Claude, excité, prit son mouchoir, le passa sur ses lèvres. Elle le voyait de profil, s'attacha plus obstinément à son ouvrage. Elle avait le visage d'un suave ovale et ses prunelles bleues, ses lèvres rouges étaient pâles pour sa chevelure très brune, tresse à nœuds larges comme celles des créoles. Elle était aussi absorbée que si elle était dans l'intimité de sa chambre. Alors il fixa avec chaleur la nuque sur laquelle il est dit qu'agît magnétiquementrimposition des regards d'hommes. Bientôt elle se dressa, sans le regarder, prit les petits par la main et s'en alla, fronçant la bouche.

Claude se sentait humihé, un point au côté ; il se

leva aussi et marcha vivement clans la direction contraire. Et par la rue Soufflot et la rue Saint Jacques il rentra chez lui, à peine distrait par les impériales des trams, par une automobile effarant une envolée de petites écolières, seressassantce qu'il allait écrire à Eva : défense absolue d'assister à aucune soirée, se promener dans la campagne et non au barachois^ ne pas accompagner Micheline aux bains de mer... Il fallait répondre par de l'énergie à l'action sourde de M™® Fanjane. Et même c'était à elle qu'il devait écrire : s'adresser à Eva ne servirait à quoique ce fût, puisqu'elle n'osait rien dire à sa mère et que celle-ci continuerait à être indisposée contre par lui Gabriel. Il avait beau répéter qu'il est sot de se tracasser d'une chose un mois après qu'elle est accomplie, il était secrètement irrité. 11 "regardait avec dénigrement se traîner sur le trottoir les talons de vieux messieurs à nez de chien... et des étudiants habillés comme des rastas descendre magistralement les degrés de la Sorbonne.

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