CHAPITRE III
La pluie tombait encore. Mais Claude sortait, énervé de vivoter si longtemps dans une chambre étroite et gelée par Thumidité. Il se sentait moisir, esprit comme corps. Il était pressé de voir se remuer du monde, même d'entendre le tapage des voix de créoles parlant de l'île et encore chauds de là-bas. Gabriel n'avait plus remis les pieds dans sa chambre et il goûtait la vie allégée d'autant; mais, en son assurance, il restait perplexe sur ce qui pourrait bien résulter de cette brouille pour ses rapports avec M"^*^ Fanjane.
Il arrivait devant Fhôtel où logeait Prusselle ; Prusselle lui avait enfin dit être maintenant chez soi avant dix heures : ce matin il éprouvait une impatience de causer avec lui, la bouche pleine de mots frais et de désirs, de se laisser aller après quelques
minutes à entretenir un ami de ses sentiments, avec ce besoin de confidences engag-eant l'avenir dont les après-midi solitaires, alanguies dans les vergers d'arbres verts jonchés de feuilles mortes, ont chargé les cœurs des jeunes créoles. Prusselle n'était pas un Réunionnais, mais depuis l'histoire de Reyer Taffection de Claude allait à lui de préférence, il appréciait en l'Algérien une chaleur de volonté, une fermeté de sentiment contenu qui le maintenait en courage. Claude le trouva prêt à partir pour son bureau, droit et militaire, épingle jusqu'au col, entre les quatre cloisons bariolées comme un gare d'omnibus parles affiches éclatantes ; un Alger d'Hugo d'Alési, un Cirage Nuhian, une Saxoléine de Chéret et Je ne fume que le Nil. Un abat-jour en papier rose mousseux corsetait la lampe ; des prospectus de théâtre avec des Reutlinger d'actrices connues s'encartaient dans la glace : Claude fut amusé de les découvrir chez Prusselle. Toute la chambre, l'existence parisienne de cet Algérien était en papier, papier léger plissé en fripure et colorié.
Claude accompagna un peu Prusselle. Il n'avait plus envie d'aller chez personne, retourna à la Faculté : mais décidément M. Fermais étant malade, il ne se faisait aucun cours ce matin. Il descendit les marches, se dirigea vers la devanture de la librairie Larousse et, à Fimproviste, eut devant lui Raphaëlle à la porte de la Taverne Lorraine.
« Bonjour, Claude, » lança-t-elle, toujours élastique sur ses jambes, avec un grand salut rond qui enveloppait tout son corps menu dans sa robe.
— Bonjour », répondit-il. Elle était à traîner un vaet-vient sur le trottoir, bouscaute et fignolée, vêtue de très peu d'effets par ce froid qui gerçait ses lèvres comme si elle y était insensible, n'étant qu'un chiffon d'élégance. Ils se trouvaient juste dans le courant d'air : tremblant des épaules, il lui dit qu'ayant très froid il se sauvait pour ne pas prendre mal.
— Oui, je gèle! » et essayant de le retenir : « Vous ne me payez pas un bock? » Elle faisait traîner sur lui son regard : quoi ! elle voulait à toute force lui montrer qu'elle avait un béguin pour lui, son fameux «béguin ».
— Je suis attendu. »
Et il s'échappa, tandis qu'elle pirouettait pour rentrer se tapir au Soufflet derrière la vitre. Sûrement elle était en passe de prendre une fluxion de poitrine à sécher sur ce trottoir!
Au bout de quelques pas, avec la peur de l'avoir sur les talons, il tourna la rue Cujas, se glissa dans le couloir d'un garni proche où logeait Sainte-Rose.
En grimpant l'escalier, il se rappela que Sainte- Rose avait une femme, la plus désagréable, mais n'osa rdescendre à cause de la concierge. Il pressa le timbre fêlé. Lent, gras, noir et poilu, Sainte-Rose vint ouvrir en chemise, les bras savonneux.
« Tu es seul? dit machinalement Claude.
— Je suis toujours seul.
— Ah! je croyais.
— Parce que tu m'as vu l'autre jour avec Êmilienne? Mais c'est mardi aujourd'hui; elle me donne le vendredi soir, son jour de maigre... Assieds-toi
donc si tu trouves une chaise. » 11 montrait h la ronde les cloisons, le lit de fer où les draps humides rejetés sur le bateau avaient l'air de sécher dans une blanchisserie de pauvres, la table de bois-blanc, la cuvette d'eau verte, peigne et brosse. Il donna un coup de tète de cote et, continuant à se laver, reprit : « Ça vaut mieux qu'une pimbêche de Port-Louis qu'il faudrait mener en visites tous les dimanches ou qu'une peau de négresse.
— Rien ne te forcerait à épouser une pimbêche. 11 y a de belles dots à l'île Maurice : ça t'irait.
— Tu te paies ma boule, toi aussi? Mais, sois tran- ([uille, j'ai trop peur d'être cocu, dit pompeusement Sainte-Rose, et encore par quelqu'un qui ne serait jamais venu en France. »
Se grattant la tête, comme risquant pour la première fois une confession. Sainte- Rose déclara : « Je plaque le droit! je veux embrasser la carrière artistique !
— Tu as bien réfléchi? »
Sainte-Rose ht signe de la tète, définitivement.
— Et que vas-tu faire? »
Aussitôt Sainte-Rose, toujours taciturne et modeste, déclara avec arrogance : « Dessùiateu7\ J'avais dit à papa de m'envoyer aux Beaux-Arts... eh bien! tant pis pour lui : au lieu d'être un peintre officiel, je ferai des dessins dans les journaux comme Gavarni... Dis, tu m'excuses une minute, je m'habille en deux temps. »
Claude le regardait opérer, gravement, lourdement. Sa tête, plutôt ordinaire, ne prédisait rien. Personne
2iS EN FRANCE
au lycée ne le prenait au sérieux mais qui savait si après tout à Paris il n'en sortirait pas quelque chose?... Il était peut-être sérieux, plus probablement toqué. Rejeton d'une de ces familles coloniales à particule qui, restées à l'écart dans de vieux vergers moisis grands comme des parcs, ont soigneusement gardé l'apanage maniaque du démodé; Sainte-Rose était comme le produit fermenté de la solitude. Ses parents l'avaient admiré dès le plus bas âge : ils se vantaient dans tout le pays de faire silence autour de ses songes, se retirant pour ne pas l'en distraire, et le génie s'était lentement développé en lui comme un vice solitaire. D'abord orateur, quand, enfant, il haranguait seul pendant des heures les fauteuils delavérandah, puis musicien quand il sifflait éperdûment sous les manguiers aux fruits coulés, battant la mesure avec une baguette de bois mort, il avait rêvé toute son adolescence par un prodige d'hallucination qui lui permettait tous les jours de tirer une gloire enivrante d'une assistance invisible vibrant en accord avec ses gestes. Au lycée, ce que les autres apprennent, lui^, préparé par les soliloques et par une hérédité de colons chimériques et fumeurs de tabac, contait aux camarades qu'il le voyait : avec une naïveté héroïque, comme un peintre d'histoire ancienne, il avait en face de lui Léonidas etThémistocle, Titus et César, il les voyait avec leurs casques et leurs yeux clos de moulages pour la bosse; mais ceux qu'il contemplait de plus près c'était les poètes sentimentaux dont il s'était allongé la tignasse à gesticuler les tirades échevelées : Casimir Delavigne, HégésippeMoreauetLamar-
tine, on savait le lundi qu'il avait passé avec eux les après-midi de jeudi et de dimanche ; à Timproviste il les faisait entrer dans la causerie des récréations et bien qu'il sût que l'on s'en gaussait, il était incapable de cacher à ses condisciples comme il se trouvait à l'aise au milieu de leur illustre compagnie. Cette fièvre de vision avait fini par lui démanger dans les doigts : il ne faisait plus que dessiner. Et comme il pouvait, en maniant le crayon, siffloter, battre la mesure avec le pied, discourir tout seul, il s'était adonné pour la vie au Dessin comme à l'art qui lui ménageait le ragoût de toutes les jouissances secrètes dont s'était surexcitée son enfance...
Claude qui riait toujours de lui avec les autres, se sentait attendri : puisqu'il était décidé à ne pas terminer son Droit, on allait lui couper les vivres. Qu'adviendrait-il? C'est aussi qu'au pays on a la manie des enfants prodiges, on n'hésite pas à célébrer dès huit ans les vocations; combien de gens d'âge sérieux se prennent pour des artistes ratés à cause de leur éloignement de la France et alors, trouvant de l'imagination chez Sainte-Rose, s'étaient flattés euxmêmes en lui prédisant un grand avenir à Paris!
Sainte-Rose avait fini de nouer sa lavallière :
<( Tu vas souvent au Mayeu?
— Naturellement : c'est là que tous les coloniaux se réunissent. » Il se retourna pour prononcer : « On peut presque dire que la maison est à nous. On ne t'y voit jamais : il ne faut pas avoir l'air de mépriser tes copains comme ça. Moi je compte ne pas les lâcher. »
A rétage, près du billard, on fit fête à Claude pour le plaisir de l'acclamer à voix hautes. Dauvergne, étudiant en droit égrillard, court, laid et prétentieux qui se vantait d'être reçu dans des familles du faubourg Saint-Germain et traînait sans fatigue ses guêtres vernies sur le Saint-Michel à suivre des trottins, attendait impatiemment Sainte-Rose pour la revanche d'une manille.
Derrière eux, un inconnu frais rasé, les yeux brillants sous un gibus de drap gris qui faisait penser au Second Empire, entra, agitant patelinement la main en salams.
C'était un créole marié, fixé comme avoué à Hanoï où il gagnait et dépensait dans les cinquante mille, très intelligent, vif parleur et fin, madré en affaires et sérieux à peloter la fortune : il était en congé à Paris et furetait des demi-journées [au quartier latin dont il raffolait, adorant llanocher sur le boulevard dans l'odeur de poudre des petites femmes et se mêler à ses compatriotes jeunes, niais, noceurs et salaces qui lui rappelaient ses vadrouilles d'étudiant. Chaque fois qu'il arrivait devant le Mayeu, il grimpait cinq minutes boire un bock « sur la table » oiî il jouait autrefois, avec les petits créoles et leurs femmes d'occasion qu'on lui laissait flairer et même
chatouiller en passant parce qu'il était plus âgé. On lui réservait toujours quelques histoires poivrées. Ce fut Dauvergne qui lui raconta, en retroussant ses lèvres, le dégoût d'un lycéen débarqué en même temps que Mavel parce que la première femme qu'il avait eue s'était lavée devant lui.
Le second des Philippe pouffa dans ses mains ouvertes. L'avoué, le nez en avant, laissa jouer ses yeux rôdeurs sous les paupières entrebaissées. Il ne riait jamais que des prunelles, en tenant les lèvres immobiles dans un flottement lascif. Il ouvrit la bouche pour parler menu d'un ton égal et confidentiel :
« Mes chers camarades, je vous raconterai quelque chose de plus dégoûtant: je sors du Congrès International Colonial. Délégué par le Tonkin, je me suis amené là tout timide, la queue entre les jambes comme on dit, en pensant que j'allais être mêlé à l'élite parisienne, voir et entendre le Ministre des Colonies Infortunat qui était inscrit. Evidemment je savais bien que tous les députés ne sont pas des Gambetta ou des Waldeck, mais tout demême je croyais qu'un ministre était plus fort que les autres, se trouvant obligé de représenter souvent. J'ai trouvé un grand coco à la mode mais affaissé, presque gâteux, qui a lu^ vous m'entendez bien, qui- a- lu, presque en bavant, en reprenant ses mots, un discours nul, nul, nul... La sauvegarde des intérêts séculaires... les plis du drapeau tricolore... Mais on n'ose plus parler comme ça à Hanoï I... Allez! la Métropole a beau protester et nier, le choix spécial de ses ministres des
colonies est un soufflet pour nous autres : c'est l'aveu insultant qu'elle nous a par dessous la iambé et nunc et semper !
— J'ai entendu dire l'autre jour chez les d'Enghien, plaça Dauvergne, qu'il cassait une noce digne de la Régence*
— Qu'il fasse la bombe, c'est naturel, dit l'avoué avec un coup de tête vif... mais pas dans son cabinet de ministre » ; il avait changé de ton ; sa bouche exprimait le dégoût d'un avocat à la barre : « Un des employés du ministère m'a assuré que les grandes cocottes venaient démarrer là en automobile : c'est le premier ministre qui ose faire cela... Voyons : ce n'est pas une raison parce que c'est le Pavillon de Flore! Il paraîtrait même que l'autre jour le secrétaire général du ministère a poirotté à la porte pendant une heure et demie avec la signature à la main en guise de bougie. Eh ! bien non ! c'est écœurant. Franchement, j'étais arrivé d'Indo-Chine me croyant un petit bougre très vicieux avec un cœur aussi pourri que nos arroyos, tellement on a dit du mal des néo-asiatiques : je me suis trouvé naïf. Et savez-vous ce qui m'écœure le plus à Paris, c'est la lécherie des gens^ la sournoiserie de tous ces bougres qui pourraient sans danger et avec art être cyniques ! Ils sont répugnants, Paris est immonde! »
Il se ravisa de suite, ne donnant aux autres le temps de le couper ; et alors il laissa ses yeux s'animer, étinceler; il leva le doigt en l'air, jubilant des lèvres :
« Heureusement qu'il y a la Parisienne!... Il n'y a
que la Parisienne au monde. A aucun voyage je ne l'ai trouvée plus en chair, aussi troussée, aussi crânement vénériable. Elle du moins sait être canaille ! je turbine là-bas, mais il faut que tous les cinq ans je vienne faire ici ma saison de pinothérapie selon le mot du chroniqueur médical du plus grand journal de Hanoï ! Je ne vais pas dans les villes d'eaux : je me baigne dans Paris. »
Les étudiants, qui l'avaient écouté sans bouger, furent joyeux jusqu'aux oreilles. Claude les regardait là tous excités à parler femmes autour de cet avocat, Don Juan de congayes qui trompait alternativement l'Asie avec l'Europe. La fatuité de posséder une maîtresse avait considérablement bouffi la figure de Philippe et il essayait de rattraper par la rondeur de gestes d'un type prôt à casquer ce que son prestige d'homme à femmes perdait à son visage imberbe et rubicond. Pierrond, à se frotter aux cocottes, avait pris une mine d'ivrogne: l'amour lui portait au nez qu'il avait maintenant tout rouge. Au contraire chez Dauvergne c'était plutôt la jaunisse : bien qu'il voulût toujours jouer beau comme un gentilhomme à conquêtes, l'éternelle rancœur de n'avoir pas encore trouvé son idéal de femme, l'envie qui lui faisait mépriser les légers succès de ses camarades dans leurs études ou dans leurs amoilrs blêmissaient sa face éclaboussée de taches de rousseur... Quant à Sainte Rose, aussi distrait de tout que par le passé, l'honneur d'être collé ne se signalait chez lui que par un bizarre dévergondage de poil noir qui lui tenait la mâchoire en deuil.
« Voilà Sainte-Rose qui s'est replongé dans Le Tutiit cria Dauvergne.
— Moi, je me sauve », dit l'avoué, regardant dans la salle vite avec le nez fureteur. Il vida le fond de son bock, se leva. « Qu'est-ce que vous êtes venu faire? » demanda-t-il à Mavel.
Il interrogeait déjà les autres. Avec l'arrière-pensée qu'il pourrait avoir besoin de ces jeunes futurs fonctionnaires pour une élection dans une des colonies de la Mer des Indes, il mettait une élégance déjà parlementaire à s'informer de leurs travaux. On lui apprit que Mernil, sorti de Centrale, avait une belle situation dans les mines du Mexique oii il trimait dur, dans une chaleur d'étuve, nu du matin au soir, le revolver à la main "pour tenir tête aux Chinois et aux Espagnols toujours en conspiration... Yertelle venait d'être reçu le premier à l'École d'agriculture de Nogent mais le ministère avait donné la place vacante à un Européen sorti le 3° et il avait dû partir pour la Chine, dans les chemins de fer russes... De Casas, agrégé en langues vivantes, avait mérité la bourse de la fondation Albert Kahn pour voyages autour du monde,.. La France avait beau ne rien faire pour eux, les créoles allaient de l'avant.
L'avoué écoutait, intéressé et rêveur. A parler des professions de leurs camarades, les jeunes gens, sérieux, se balaient d'un peu d'angoisse sur l'incertitude de leurs examens. Leurs yeux rôdaient dans l'avenir, embués de fraîcheur juvénile, et il y montait furtivement du coin de l'âme une poésie d'aspirants, de gens ayant encore leur vie à faire dans l'inconnu
des pays. Le regard de Tavoué, à glisser d'un visage à l'autre, s'attendrissait de regret à n'avoir plus leur jeunesse, leur avidité. 11 consulta sa montre et disparut.
Dauvergne se rapprocha de Sainte-Rose qui, avec persévérance, bouquinait des revues coloriées et ne voulut pas le laisser tranquille : il les lui arracha sous le nez d'un geste brusque :
« Ce Jacquot (1) de mauricien, il bave devant les petites femmes à gros tétés, il tourne et retourne la page avec ses doigts crispés : il ne sait pas comment attraper ça. »
Sans prendre la peine de répondre, Sainte-Rose, avec confiance en soi, continuait à feuilleter les journaux pour- rire que depuis quatre ans il tripatouillait chaque soir à la même place, formant sa vocation à reluquer un à un les dessins lestes, en sifflotant.
Claude se pencha sur les couvertures illustrées, ne vit que des lignes laides, leva la tête : il aperçut au fond de la salle Raphaëlle qui, sans bruit, fermait la porte de côté en le surveillant. Elle avait les joues cuites de sang, les yeux tirés et cependant épaissis d'une expression de passion: elle regardait obstinément Claude, son désir ayant crû comme dans une soirée de buverie depuis qu'elle l'avait quitté grâce à cette impulvisité maladive des petites femmes aux nerfs usés par le battage des trottoirs. Il avait dérobé le visage mais sentait que, debout dans l'angle obscur
(1). Singe. Surnom donné aux Mauriciens par les Réunionnais depuis l'arrivée dans l'île des fonctionnaires anglais.
au fond de la pièce, elle le fixait: tempérament ardent du Midi près d'être éteint par Paris, elle voulait se rallumer à lui, pensant qu'il débarquait des pays tropicaux avec sa chaleur première. « Il n*y a qu'à moi qu'arrivent des scies pareilles! » se criait-il.
Elle se tenait postée contre la cloison ; elle était butée; elle avait plusieurs fois pensé àlui depuis quelques jours, (( elle en rêvait », elle se répéta pour se donner une raison qu'il fallait qu'elle se payât son caprice : sa timidité et sesyeux inquietsTaguichaient. Elle voulait le faire^ quoi ! et elle ne pouvait pas comprendre que, brune comme les jeunes filles de son pays, il ne la prît point pour attendre^ pendant son séjour à Paris. Mais elle sentit son mécontentement d'être talonné, n'osa rester.
Gomme elle regagnait la porte à reculons, jetant un dernier coup d'œil sur la salle, elle se retourna prestemeat, ayant été pincée. C'était Pierrond qui entrait. Elle poussa un cri de chatte, lui montrant ses griffes, les dents dehors.
« Allons la belle », dit Pierrond, les lèvres gonflées, « ne te fais point de bile : il ne faut pas perdre tes belles couleurs. » Et il lui tâtait les pommettes trop rouges. « Tu as de la fièvre : il y a tant de vice dans ce petit torchon de corps ! Je vais soigner ça : viens coucher chez moi ce soir. »
Elle s'assit d'une jambe sur la table voisine : se laissant pétrir le bras mais la figure boudeuse : « Non : je ne veux pas d'un soir. C'est à l'abonnement : tous les soirs ou rien.
— Tous les soirs, scanda Pierrond : tu n'y vas pas
de main morte ! Mais c'est un collage que tu me proposes là sans rire ?
— Oui, » répéta-t-elle, têtue, la figure me'chante, décidée à ne plus aller avec personne autre sans un bail à long terme. « Je veux la colle. Ou rien. » Et grinçant des dents, elle iit la mauvaise. Pierrond, montrant les gencives ^ réfléchissait débonnairement... : « Allons, vieille monture, c'est conclu; je t'embauche parce que tu dois être salichonne.»
Et il entraîna avec lui Raphaëlle près des autres. Elle commanda une orangeade et s'absorba à humer dans ses pailles, les joues creuses, ne regardant plus personne. Gomme Claude se levait, Dauvergne lui cria :
« Et Desplas, est-ce que tu le vois toujours? Ce grand pendard! je l'ai rencontré l'autre soir sur le boulevard : il a fait comme s'il ne me reconnaissait pas. Dis-lui que je vais lui casser le cou un de ces quatre matins ; tiens, dis-lui que je ne veux plus le voir, que je lui défends de passer sur le boulevard! »
Mais en descendant Fescalier, Claude rencontrait un compatriote, le joyeux Moussard, qui malgré sa résistance, le fondait à remonter, le saisissant à bras la taille, rieur et affectueux. Il se laissa diriger, à cause du jeune iiomme étranger qui accompagnait
Moussard, sans doute parisien, le menton glabre sur un haut col glacé, les paupières lentes et pâles. Et Moussard, criant aux autres son bonjour sans prendre la peine d'aller leur serrer la main, entraînait Claude dans un autre coin de la salle, protestant encore: <( Comment tu ne voulais pas rester, et moi qui ai quitté mon quartier de l'Europe pour venir te chercher ici voilà au moins trois fois ! J'ai un tas de choses à te demander.
— Nous aurions pu marcher au Luxembourg... Je n'aime pas le café.
— Mais il faut aimer le café, tu aimeras le café : ça vient tout seul. » Chantant toujours sur les dernières syllabes, il parlait avec entrain d'une douce voix, claire et modulée, qui donnait à chaque phrase un charme mousseux. « A Paris tout se fait dans un café : les affaires, l'amour, le travail. Les étudiants passent leur licence dans le café; et pas les premiers venus : tu peux bien faire comme Gambetta, voyons ! »
Il plaisantait de façon affectueuse. Râpé et la barbe par coins jaunie, l'air plutôt très pauvre, Moussard paraissait tout gai, étourdissait déjà cordialement Claude qui se trouvait malgré soi ragaillardi comme par un verre de rhum créole. La figure de Moussard elle-même, la moustache à peine dorée, le nez un tantinet rougi, un joli sourire éternellement flottant des yeux le long de la barbe, stimulait à la joie. 11 appréhendait Claude aux épaules, le remuait en ne lui faisant presque pas sentir ses mains, l'enveloppait d'allégresse et de persuasion. « Le café? — et puis, mon ami, ça porte un nom créole. // faut aimer le
café. Mais je ne t'ai pas présenté à mon ami Nattis? » Et il poussait Claude. Pierrond , Dauvergne étaient venus causer avec le parisien qui les connaissait tous depuis longtemps mais les tenait à distance, gourmé, ministériel avec eux tandis que Moussard, familier mais jamais déplacé, le tutoyait. Le melon sur le front, ne les regardant même pas, ne regardant rien, il répondait par petites inclinaisons saccadées de la tête à leurs paroles et restait, au milieu d'eux, absent. Moussard, une minute, entraînait Claude de côté et veillant de l'œil lui expliquait en deux phrases ce qu'était Nattis : le fils d'un directeur du ministère de la Justice, un garçon très intelligent*^ tu sais; Tintelligence de Paris, un brin prétentieux comme tous les Européens mais très amusant et chic type, serait très utile à Claude — mais si : il faut ça — l'introduirait dans les salons parisiens — si, si : il faut connaître tout ça ; seulement ne pas le dire aux autres compatriotes qui ne savaient pas se tenir dans le monde; — ils s'étaient connus à l'École de droit. « Mais dis donc, tu ne souffres pas trop de l'hiver?
— Au contraire; je suis parfois courbaturé de froid; c'est horrible.
— Tu m'étonnes. Moi j'adore l'hiver. » Et les yeux vifs il se frottait les mains, battant le sol du bout dos pieds ; on sentait que vraiment il était à l'aise dans 1 hiver où il se réchauffait par la souplesse danseuse de son corps mince et toujours en demi-mouvement. « Au pays, j'étais plutôt indolent, mavouse comme on dit là-bas. » Et il éclata de rire, se frottant plus
fort les mains : « L'air vif de Paris me fouette. Et je n'ai plus jamais de glandes.
— Tu es boursier, je crois?
— Bien sûr, mais ia-iaïe, ça va faille-faille môme : je suis en train de manger ma dernière année. » Il se tint immobile, sérieux : « Enfin heureusement, j'ai réussi à intéresser à moi des professeurs qui m'aideront à trouver quelque chose pour préparer mon doctorat. Je leur rends de petits services, je leur porte de petits paquets de vanille pour leurs femmes » ; et il se remettait à rire de son rire tinteur en balançant la tête.
Sainte-Rose dit, reniflant : « Allons, ne fais pas le vantard ; attends que tu aies passé ton doctorat : il y a déjà quelque temps qu'il court du coté de la Trinité. »
Moussard haussa les épaules. Dauvergne cria : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse, pas vrai, Moussard?
— Hé toi! intervint Pierrond ensuivant Nattis qui se rapprochait, quoi de nouveau dans les amours?
— Ah ! mon gros zog, c'est trop amusant, dit Moussard. Figure-toi que l'autre soir j'attendais un omnibus au Ghâtelet pour aller dîner en ville. Il passait et repassait près de moi une petite femme pimpante, coquin! qui avait l'air de revenir de ses emplettes à la Samaritaine. Elle était impatiente et faisait la pirouette dans la salle d'attente. Mon cher, quand les parisiennes se mettent à être nerveuses, elles sont à croquer. Je bougonnais un peu, je risquais un pas, je murmurais dans ma barbe, j'en avançais
un autre et je suis arrivé à lui parler... de quoi? mais du retard de l'omnibus, de la mauvaise volonté de la Compagnie : à Paris ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent entre gens qui ne se connaissent pas et qui ont envie de pousser plus ample connaissance... Le tout c'est d'entrer en branle. »
En cherchant l'approbation de Nattis dont le visage ne faisait pas un pli, Dauvergne, les gros yeux jaunes brillant de luxure, prononça : « Tout est dans la manière.
— Ne coupe pas, donc, c , fit Moussard avec
brio. Dans Fomnibus nous nous sommes naturellement frottés côte à côte et le petit bavardage roulait. 3Ion cherî voilà pas qu'à une station un type en gibus entre, fonce sur la petite Samaritaine, lui demande avec qui elle cause aussi intimement, si elle n'est pas honteuse! crie devant tout le monde qu'il en a assez ! Il me fiche un sacré coup d*œil de côté, tu sais, un de ces coups d'œil qui photographient un type pour la vie et il fait descendre brutalement la mignonne... C'était un goujat; elle était indignée!... Ce qu'il y a de bon, c'est qu'alors tous les vieux messieurs de l'omnibus, qui me soupçonnaient depuis longtemps, se mettent à me regarder sévèrement comme si j'avais été réellement pincé en flagrant dans le lit. L'opinion publique était contre moi; il ne me restait plus qu'à démissionner. Je suis descendu, crânement, en les dévisageant tous ; mais j'ai suivi le mari qui reconduisait son trésor, bras dessus, bras dessous, en le secouant de temps à autre et j'ai pris le numéro de la maison... ça ne sert pas qu'aux fac-
leurs. Lo lendemain j'étais à faire le guet... » Moussard cligna de l'œil, comme Tenfant arrivé à la morale de sa fable : « Et je ne l'ai pas regretté. Mais je ne t'en dirai pas plus long parce qu'il faut être galant en amour et parce que c'est une petite femme encore plus comme-il-faut que je ne croyais! et que vous ne vous pouvez le supposer, mes canailles.
— C'est pourtant drôle », fit Sainte-Rose. » Tu es pauvre, tu traînes une redingote qui ressemble à une vieille queue-de-morue et tu as toujours des histoires de bonne fortune à nous servir comme si tu étais riche ! »
Moussard se croisa les bras et le dévisagea de trois quarts en renversant la tête, la lèvre mystérieuse et l'œil pétillant :
« Dis, ô toi, vint-il murmurer à l'oreille de Claude, que devient Michehne, mon ami ? Elle était en fleur quand je suis parti : elle était pareille à une rose Albion! Mignonne^ allons voir si la rose... : Je pense à elle tous les jours qu'il fait beau temps » ; et avec une inflexion philosophique de la voix : « ça me fait oubher ma purée. Et toi? je parie que tu as laissé une belle là-bas ? Très chic, ça mon vieux, tu es un vrai créole. Seulement, tu sais, il faudra sortir un peu ici, voir du monde. Si, si, si! tu n'as rien à dire, ça ne te regarde pas, je t'enlève. A partir d'aujourd'hui, tu m'appartiens. » Il paraissait vraiment heureux de revoir Claude et il trouvait joh de retrouver à Paris un jeune créole arrivé récemment avec l'odeur et la pureté du pays. Et comme Claude, reconnaissant qu'il lui eût parlé bas et regaillardi
par sa cordialité, refusait de la tête en souriant, Moussard poursuivit d'une voix persuasive de musicalité : (( Tu verras : avec moi, ce ne sera pas comme avec tous ces imbéciles... je f assure », et ses cils battaient dans une mimique de connivence malicieuse (c il faut faire l'amour, le créole est né pour ça, la femme elle-même est toujours plus contente, quand on l'épouse, de connaître un homme qui sait manier l'amour... Un gentil garçon comme toi? mais tu vas voir, tu enfileras des conquêtes l'une après l'autre sans t'en apercevoir. Je te dis qu'il y a un je ne sais pas quoi en toi qui attire les femmes : on sent que tu es fiancé î
— Je parie que tu es à débaucher M. Mavel, cria Pierrond. Tu ne réussiras pas; tu n'as pas ce qu'il lui faut, toi, tu couches avec des bobonnes.
— Pardon, pardon, ditfinement Moussard, il sepeut; je file parfois l'amour avec de modestes bonnes mais il faut savoir, comme moi, les élever à sa hauteur.
— Fumiste I dit Dauvergne.
— Mais non, mon cher, c'est comme jeté dis. Elles ne me racontent pas ce qu'elles veulent : elles ne me disent que ce que je veux leur faire dire. Je leur donne comme ça l'illusion qu'elles sont des soubrettes du temps de la cour; elles-mêmes ne demandent pas mieux et tiennent bien leur rôle. Alors il n'y a plus de mésalliance.
— Peu importe, reprit brutalement Pierrond, ce n'est pas ce qu'il faut à M. Mavel. Mais comme tu connais des duchesses, tu devrais lui fournir une jeune fille du monde.
— Ce ne serait pas impossible, » dit flegmatiquement Nattis qui se rapprocha. Il parlait la bouche presque fermée : « Ce n'est pas ce qui manque le plus à Paris.
— Vous voulez dire, demanda Claude, que les jeunes filles de Paris...
— Pour sûr, les demoiselles de Paris, lit Dauvergne, mais tout ça ronfle, mon pauvre vieux! Les petites modistes, les petites couturières, toutes les petites ouveurières, ça ronfle ; les filles d'artistes, les filles de peintres, les filles de sculpteurs, ça ronfle: ce sont les papas qui commencent à les faire poser; les demoiselles de magasin, ça ronfle; les sténographes, les postières, les employées du téléphone, tout ça ronfle ! . . . »
Claude regardait Nattis : le Parisien ne disait mot, le cigare aux lèvres.
Au lieu de rentrer chez soi, Claude gagna le Luxembourg dont le silence humide le posséda. Il était heureux de ne plus revoir Gabriel. Il aimerait Eva à l'écart de tout le monde, par-dessus un nouvel obstacle, celui de la famille. Rien n'éloigne de Fêtre aimé : par l'éloignement et tout ce qui en résulte, on croit d'abord s'être séparés mais c'est pour se joindre plus intimement dans le rêve fluide et enveloppant
AU CAFl^ 235
comme la brume. Douceur des rêves! ce sont les rêves qui ont animé son existence absorbée et vide de Paris, qui y ont prolongé son existence de là-bas ; et il est vrai qu'il y en a d'attristants, mais on les aime néanmoins parce que c'est la seule vie personnelle, la seule réalité pour les désirs ; les premiers mois de son séjour dans la capitale n'ont été que rêves, cauchemars, rêves — et tout le reste tapage, — jamais il n'a tant rêvé...
Les meilleurs camarades, même ce Moussard une fois qu'il l'avait quitté, le décevaient. Leurs propos, leurs visages, tout se mêlait dans cet embrouillamini de la capitale comme dans un cinématographe. Que de gens, de gens nouveaux, qu'on voit un moment, dont on ne sait si on les reverra, et faut-il les traiter en passagers qui vont rentrer dans le néant, ou juste au contraire le hasard vous les rejettera -t-il dans votre destinée et peut-être pour y jouer un rôle important? A la fm les camarades les plus familiers vous deviennent à moitié étrangers, vous ne reconnaissez plus leurs caractères, souvent d'ailleurs leurs caractères ont changé, ils sont versatiles, inconsistants, ou déformés par Paris qui les accole à d'autres êtres avec lesquels par là même vous êtes en relation sans les apercevoir.
Cependant il ressentait dans une langueur sensuelle le goût de vanter le pays et les siens. Ah! le créole a la maladie de la confidence î Par moment il parlerait d'Evaà des personnes qu'il connaît à peine... nervosité de la nostalgie, maladie d'espace. Il songea qu'il aurait aimé particulièrement s'entretenir d'Eva
avec cette jeune fille rencontrée chez la vieille Dubois- Mahaud : elle était intellectuelle et douce, « engageante », elle avait la conversation choisie avec des phrases presque écrites comme on les dit seulement en France ; en causant avec elle, les souvenirs devaient naturellement s'affiner encore et prendre un charme exquis : il ne lui aurait évidemment pas dit à quel point Eva l'aimait, mais il la lui aurait décrite, et les cours créoles, les mœurs, les bals et les fêtes oii l'on se rencontre, la ville, la maison d'Eva, la terrasse sur la rue sous les frangipaniers...
La brume du vaste jardin, parfumée de gazon, grisait Claude ainsi qu'une émanation de la nature éternelle venue de très loin à Paris et réunissant les lieux distants du Globe par sa composition légère des deux grands éléments communicateurs, air, eau. Il s'enivrait de rhumidité capiteuse. Un panthéisme immense et léger emplit son âme... 11 se trouvait devant la Fontaine à Delacroix. Il se sentit regorger d'énergie et de force, capable de surmonter tous les obstacles et confiant en soi, avec cette mansuétude juvénile qui élève les êtres jeunes aux heures de solennité où ils reprennent de la supériorité sur la société qui les écrase. Et la paix s'imposa à son cœur; il fut envahi d'un besoin de silence, de repos large dans un bois primitif; il était désintéressé, à l'écart de l'agitation contemporaine, ne lisant même point les journaux, ignorant la politique, inquiet seulement des sérénités de la nature, rêvant à l'amour près d'un lac dans une foret...
Il se dirigea vers l'Orangerie à ciel plus libre. Il
était satisfait de lui : il s'adaptait à la Sorbonne ; dans son embarras, il avait interrogé quelques condisciples et avait été surpris de découvrir que, sous leur désinvoltures, ils n'étaient pas plus renseignés que lui; ils avalaient les cours sans assimiler davantage : ils avaient seulement été habitués dès l'enfance à ce système et c'est pourquoi ils n'en étaient point énervés. Il ne fallait plus suivre tant de professeurs : il se rendrait de préférence à la bibliothèque pour une tâche continue et modérée. Il aimait son travail, il aimait la science avec les mêmes facultés dont s'entretenait son amour. Ignorant et amoureux, il prenait connaissance avec extase du grand plan logique de la création, il contemplait la distribution majestueuse et harmonieuse des espèces, comme, créole, il avait été surpris de piété en pénétrant pour la première fois dans les grands jardins ordonnés de la France. Déjà au lycée, après les lectures de Michelet, l'anatomie le passionnait comme le dessin avec ses planches de troncs coupés, le jeu décoratif des faisceaux du liber et du bois, la merveille du mol aubier. Il s'enthousiasmait surtout à découvrir la beauté évolutive de la physiologie, cette régularité des fonctions secrètement splendide. Réveillé de bon matin, travaillant au lit, on trouvait ainsi une joie de vie même à repasser ses cours d'histoire naturelle; en quelque sorte on prenait mieux conscience de l'admirable monotonie de la vie^ — on comprenait que l'amour aussi devait être constant avec uniformité, qu'il était grand de penser quotidiennement à Eva d'un sentiment somptueusement égal, que l'amour était la
nature, la vie et la science. D'autres après-midi, s'étant retiré au fond d'un square, il ouvrait un livre de biologie, la grande poésie, le merveilleux des métamorphoses interséculaires : nulle doctrine ne s'étudie avec plus de ferveur pour un jeune homme parce qu'elle le console en l'enivrant du mystère de la nature. Comme ensuite on aime davantage et plus pieusement Eva! on se sent obligé d'accepter ainsi que naturelles les épreuves déterminées : une séparation provisoire d'une créature aussi parfaite ne doit pas compter. Qu'est-ce que c'est^ lorsqu'on est sûr de la retrouver, que l'espace terrestre de quelques mers quand on constate que la nature suit avec persévérance ses voies amoureuses à travers les millénaires? Résignations passionnées! C'était une griserie, le soir, sous les lampes de Sainte-Geneviève, une volupté sereine et méthodique de s'assimiler avec ordre dans les revues les travaux tout neufs de Le Dantec et de Costantin : ils donnaient de nouvelles interprétations des cosmogonies, approfondissant par l'histoire naturelle les fables phéniciennes et indiennes... Comme tout se retrouve à travers les siècles, quelle sûreté lente dans le développement polychotomique de la matière ! Eva, Eva, que tu es belle et qu'on t'aime ! je vois tes beaux grands yeux mobiles qui s'entreclosent dans leur lumière... je travaille pour toi !
Il y a dans Paris des journées d'émotion tendue qui semblent ne jamais finir. Ce soir, surexcité de beauté, il travailla plus tard qu'à l'ordinaire. A onze heures il ferma ses livres mais sentit ne pouvoir s'endormir : il éprouva le caprice de rafraîchir l'atmosphère de la chambre et ouvrit la fenêtre.
Étonnamment, le ciel était très libre, à peine étoile mais attiédi d'une lumière lunaire comme aux belles nuits des tropiques.
11 ne sut résister à la tentation de sortir :
Les boulevards donnaient l'illusion qu'ils étaient secs, l'asphalte bleu souple aux pieds et presque élastique, l'air suave et méridional. En quelques minutes, il fut à la place Saint-Michel, tourna au quai Montebello. Il, dut s'arrêter avant le carrefour du Petit Pont. Son cœur bondissait : la vie était trop belle ! il semblait qu'Eva ne pût pas être loin de là. La lune veillait très haut au-dessus de l'asile-denuit. La place du Parvis était libre, molle d'une impalpable buée flottant à ras du sol et qui lui prêtait l'aspect d'un étang au bord duquel les arbres effeuillés rêvaient, fleuris de lune, comme des bouleaux dans une indécision crépusculaire. A l'extrémité, un peu reculée, Notre-Dame fantastiquement
basse et gonflée d'humidité, à peine liserée d'argent à son profil dentelé, s'accroupissait, couleur de bitume, comme un rempart d'ombre chargé d'orage. Derrière, les nuages gris de sable, blancs de nacre, blonds mordorés, bleus d'éclair et d'averse, s'accumulaient au long du lit du fleuve, abondants et mystérieux.
Demain ils seront ailleurs, floconnant dans l'espace en migrations compactes ou esseulées, s'aggloméreront en caravanes ou se disperseront, ils se répandront sur les campagnes, passeront en ombres légères ou lourdes dessinées suivant leur ligne sur la moire des prairies, traverseront les mers qui fleuriront à leurs passages, comme des étangs calmes, de grands lotus et de sagittaires violets. Ils essaiment partout. Ils voyagent avec des vitesses vertigineuses comme leur splendeur. Ils peuplent le ciel de la beauté de leurs figurations asymétriques. Il y en a qui, déformés par les vents d'Afrique, se reforment sur l'Océan Indien, il y en a peut être qui se verseront aux flancs des montagnes réunionnaises... A cette idée spontanée se dilatait son cœur qui s'exaltait jusqu'aux confins du monde visible. La puissance expansive de la jeunesse qui déchaîne la passion et ses talents dans l'âme la plus médiocre, faisait déborder sa sentimentalité de créole accumulée sous la chaleur des tropiques. C'était un des jours où. il avait la plus vive conscience et le vertige de la grandeur avec laquelle il aimait celle qui au loin songeait à lui, où il sentait une force inconnue et supérieure à son individualité prête à éclater en lui
et à le transporter dans la vie jusqu'à des gloires inconnues. Si elle pensait à regarder la nue en môme temps que lui! Elle dort : il est là-bas trois heures du matin. 0 ciel spacieux! qu'il l'aimait, qu'il l'aimait, qu'il Taimait ! Son cœur brûlait : vraiment tout le lyrisme a dû jaillir au cœur de l'homme d'une séparation !
Il ne veut plus penser aux yeux d'Eva, à sa bouche limpide, à ses joues, au poids de sa tresse^ à sa gorge qui n'est pas celle qu'il a cru voir, à sa forme, à ses fraîches hanches : cela fait trop mal, le cœur esl oppressé, il veut seulement l'aimer, lui être ardemment fidèle. Il ne veut plus penser à ses lèvres ni même à ses yeux; il ne voit plus que son visage, il n'entend que son nom.
Les nuages flottaient derrière Notre-Dame dans une lagune immense d'azur, comme une floraison enchantée de méduses, dans un ciel de Paris plus merveilleux que les fonds des océans. Lentement, en nageant, il en venait toujours de nouveaux, il en était venu de l'horizon presque vert et doré sous la lune, ils se pressaient avec une abondance tropicale, comme portés du Sud par quelque gulf-stream de l'air. Claude détourna la tête, s'enfonça dans une rue noire pour remonter à son hôtel. Il ne s'appartenait plus, il se sentait grandi, ivre de toute la poésie de son âge; il avait presque, dans un engourdissement, la responsabilité de représenter le jeune homme devant la création. La tête hantée de rêve comme s'il dormait et tournoyant d'une obsession illimitée d'amour, Claude avait l'intuition prodi-
gieuse qu'Eva et lui s'aimaient davantage, s'il était possible, seuls en face l'un de l'autre, dans un immense espace libre autour duquel s'amoncelaient des nuages circulairement.