‹ En France; romanChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le dimanche, Moussard vint chercher Claude, pour déjeuner à la campagne chez les Mersanne qui l'avaient enfin réinvité. M. Mersanne, qui avait brassé fortune dans la commission en expédiant de la pacotille aux négociants des colonies, se distrayait h accueillir quelques jeunes gens créoles, flatté de leur faire connaître chez lui le confort d'une maison riche en France. Claude, bien qu'habillé, rechignait en se rappelant sa première entrevue avec le commissionnaire lorsqu'il avait été lui emprunter de l'argent pour Reyer: M. Mersanne avait beau avoir appris depuis à quoi s'en tenir, il n'était môme pas retourné rapporter la somme et lalui avait expédiée par la poste.

« Qu'est-ce que je vais raconter chez des gens que je ne connais pas?

— Mais^ c'est cela le chouette de Paris, mon ami. Quel plaisir y aurait-il à aller chez des gens que tu connais déjà? Piiis^ si tu as envie de rester dans ton coin, on ne t'embêtera pas : le père Mersanne est un type plutôt intelligent, mais comme il travaille encore beaucoup pour arrondir les dots de ses filles, il aime entendre causer sans dépenser sa salive. » Il saisit Claude par le bras et lui fit descendre l'escalier en courant jusque sur le trottoir. L'air était frais et excitant. Ils prirent un bon pas.

«Dis-moi comment est M'"^ Mersanne, demanda Claude.

— Je t'ai déjà appris l'autre jour qu'il était veuf : c'est un veinard ! Il a déjàdeux filles casées et celle qui a quinze ans ne moisirapas. Les filles mariées seront là aujourd'hui dimanche... La cadette a conjongué il y a trois mois juste comme pour l'ajustage : tu verras une pleine lune de miel, mon vieux, renchérit Moussard en fignolant la bouche; ils passent leur temps à se regarder dans les yeux qui dorment tout seuls : c'est dégoûtant tellement ils font envie ! Moi, bien sûr, je les encourage à la reproduction. »

Moussard sirotait sa langue. Ils étaient devant la Sorbonne, laide et grillagée comme une prison. Deux femmes, en johs chapeaux, se dépêchaient. Obliquement, un polytechnicien, le bicorne enfoncé sur l'œil, une valise à la main, abordait leur trottoir. Moussard se rapprocha de Claude pour lui dire, les yeux dans les yeux, avec un air dégusteur et fin : « A propos, l'aînée, son mari est en voyage — un peu mûre mais, tu sais, à la façon dont on est mûre

en France : à point comme ces beaux abricots confits avec du jus tout autour... Aussi je lui glisse un de ces petits doigts de cour !... »

Claude.sourit. « Je vois que tu marches.

— Que veux-tu, mon vieux, elle me fait penser à Micheline : Micheline sera pareille à elle dans 10 ans, et je serai peut-être l'heureux bougre... fit-il en serrant le bras de Claude. Ah! que c'est loin ! » Et, bâillant de désir, il continuait à trotter, le visage rosé par le matin, tout aimable à Claude par cette fraîcheur d'âme amoureuse que lui conservait sans doute en grande partie le souvenir parfumé de Micheline. « C'est par Nattis que tu as fait la connaissance desMersanne? demanda-t-il... C'est gentirà lui.

— Quant à ça, il est charmant pour moi. Tu sais, il ne faut cependant pas se morfondre en reconnaissance : les Parisiens, c'est serviable par fantaisie..^ par indifférence. Il me conduit chez toutes ses relations pour que je l'admire. »

Sur l'impériale, ils furent séparés. Les chevaux tirèrent, partirent. Claude voyait seulement Moussard penché, qui regardait toutes les petites femmes marcher dans la rue sans en perdre une. Il aurait bien voulu être comme lui ! toujours gai, jamais gêné môme dans ses habits un peu râpeux qui soi-même le gênaient un peu pour son compatriote. Lui, prenait la vie trop au sérieux : à quoi ça sert? Ce matin, par exemple ! en appétit de' dimanche, il était content d'aller à la campagne, il avait faim, il ne voulait plus penser à rien, sans idée, sans souvenir, le cœur dormant.

Le tram roulait au trot de deux chevaux qui couraient sur les rails en bondissant de la croupe Fun après l'autre dans le mouvement des tritons marins. Les maisons s'alignaient en falaise, creusée de fentes, avec le bouillonnement des passants à leur base tout usée du mouvement de la rue. — Tiens ! des magasins de cheveux! Un tailleur -tailor ; F lobert- fusils ; Café-restaurant de la Jeune France l Au laurierrose^ restaurant. Que de restaurants : ce que l'on mange à Paris ! Dans cette ville, rien qu'à regarder les enseignes on s'amuserait autant que dans un journal pour rire ! Claude s'intéressait aux objets distinctifs : plats-à-barbe, gigantesques cistîaux d'ogre, parapluie rouge de nègre grand ouvert, queue de cheval, éventail pour dame de Gulliver, couleurs en rais et palette d'or, cuivre, cuivre. Comme la foule a besoin d'avoir l'attention attirée autant que des enfants ! Au chat noir : tabac; Aux cent mille chapeaux (magasin tout petit) ; Pygma' lion : quels drôles de titres tout de même! Quel rapport peut-il y avoir entre Pygmalion... ce ne doit pas être un magasin de femmes nues cependant, ni de statues. Poireau frères; Aux Petits Agneaux; Au col vénitien; Au cerceau (Teau : restaurant. Les omnibus se croisaient, se saluant de coups de cornets. Des femmes sans chapeau trottaient sur le trottoir. Des écoliers en cape. De tout petits garçons à bicyclette avec des jambes très allongées. Un lycéen fuyait droit sur sa bécane, ramassé au haut de la roue de fer. Tout le monde d'ailleurs allait en lignes droites, ayant Fair de marcher sur rails, tout au

long du boulevard qui défilait entre les deux façades des maisons sous une rue de ciel.

« Dépêche, dépêche... » cria Moussard, en dégringolant les marches et courant vers la gare. « Nous allons manquer le train! »

...On écarta les chaises pour passer de la salle à manger au salon. Moussard qui , se taisait à table pour apprécier d'une gourmandise discrète les mets aux noms choisis, se frottait les mains; fluet et fermé dans une redingote très longue, aisé dans son vêtement dont sa souplesse savait ne laisser voir aujourd'hui la teinte à peine roussie, la barbe éclairée de jolies nuances de tabac, il se préparait à parler avec agrément. Il hésita une minute, puis prenant le bras deClaude, il l'entraîna, glissant comme dans une figure du lancier : « Je vous annonce que vous avez devant vous un fiancé... » dit-il en s'inclinant devant la jeune dame brune, seconde fille de M. Mersanne. Et aussitôt, passant la manche autour du cou de Claude, il expliqua très doucement, avec des détails délicats, que la jeune fille habitait la Réunion, qu'elle était parfaite, que Claude était sérieux, que cela formerait un charmant couple... avec le plaisir de réciter de gentilles histoires d'amour et de mariage devant des femmes jeunes.

— Et VOUS allez-vous attendre pendant trois ans? demanda-t-elle en ouvrant les yeux, la main déposée à Fépaule de son mari et rougissante sous la fumée du cigare qui retombait en volutes sur ses joues.

— Il le faut, balbutia Claude.

— Eh! bien, Denise ! dit M. Mersanne à sa plus jeune fille, qu'attendons-nous pour servir le café à nos créoles?

— Une minute, papa : j'ai dit qu'on le fît filtrer cuiller à cuiller.

— Toi, aurais-tu eu la patience de m'attendre trois ans? demanda-t-elle à son mari.

— Penses-tu ! » fit-il en feignant de répondre sans même la regarder; et, se retournant brusquement, les lèvres rouges, il la fixait dans les yeux.

— Mais il ne faut pas croire, assura Moussard en s'élevant et s'abaissant sur la pointe de ses chaussures, que votre mari plaisante : jamais un Européen ne se fiance pour attendre trois ans ; il n'y a que les créoles qui aiment tellement l'amour pour l'amour qu'ils n'ont pas peur de faire du stage. »

Dauvergne s'interposa, paré d'un complet gris dont il faisait miroiter la nuance perle ;

— Tu es superbe ! déclama -t-il : tu parles au nom de tous les créoles. Sais-tu si moi, par exemple, je suis comme les autres? Moi, je trouve imprudent que quelqu'un qui a la passion de la beauté se fiance à l'île quand iln'a pas encore vu les jeunes filles de France...

— Figurez-vous, mesdames, dit Moussard en faisant des gestes pour rassembler tout le monde, que

VOUS avez devant vous le chroniqueur mondain de la Réunion. Comme il fréquente dans le plus beau monde, messire Dauvergne décoche là-bas des épîtres de haut ton où il décrit de fil en aiguille les dernières toilettes et les belles manières de la capitale.

— Cela vous va comme un gant, dit Nattis froidement, d'être l'intermédiaire des modes : au moins là vous n'aurez pas besoin de modestie.

— Pas mal, fît la jeune parisienne qui venait de causer en aparté avec Mersanne et qui, le chignon haut au-dessus d'un visage chiffonné, se tenait un peu renversée contre le billard, les bras tendus derrière sa poitrine saillante sur le tapis vert. Comme Denise se présentait devant elle, proposant une tasse de café, attentive à son geste mais souriant des joues à la conversation : « Merci, ma chérie... » lançat-elle d'une voix pleine et chaleureuse.

Se détachant peu à peu de Moussard sous prétexte d'examiner un Helleu, Claude se mettait à l'écart pour apercevoir Denise, mais il était un peu gêné, parce que la sœur aînée s'éventant à l'autre bout du salon, parlait de fiançailles à la mère de la demoiselle bruyante en le regardant de temps à autre.

Denise portait une robe beige, plutôt courte, qui ne bougeait qu'à peine à sa marche, parce qu'elle se tenait droite et cambrée avec l'assurance naturelle et contenue des petites parisiennes du monde. Ferme et souple sur sa jupe de serge elle avait la précocité de la richesse qui, apprêtant et élançant les corps ronds d'enfant dans des toilettes luxueuses et savantes^ donne aux (illettes de la bourgeoisie les

vives poses impérieuses d'infantes. Mais la grâce timide de son âge se dessinait à la lenteur du cou à se retourner, à des accents traînants, à la pudeur de la nuque récemment dégagée, aussi à la promptitude des joues éclairées d'un duvet de pêche à s'éblouir de rose au sourire des lèvres. Elle passait entre les personnes, contournait les groupes, évitait les meubles avec une aisance prématurée de maîtresse de maison dont elle jouissait elle-même en une coquetterie mutine qui la faisait sourire à son insu et se mordre imperceptiblement les lèvres. La chevelure serrée au cou retombait d'une chute large aux reins. Claude, prenant un air distrait, s'intéressait malgré lui, en s'abandonnant à la minute, cédant au besoin d'aimer et d'admirer de son cœur endolori, puisque ce ne pouvait pas durer plus de la journée : à peine avait-il peur de quelque choc toutes les fois qu'il la voyait s'avancer, en sorte que son cœur s'attachait à la suivre et que tous ses gestes lui devenaient indispensables. Mais elle arrivait très délicatement à la droite des gens, avec la tasse de café pleine, et les conversations ne s'interrompaient pas pour elle. Ronde et veloutée, elle marchait sans poids sur le tapis moelleux du salon.

C'était étouffant et grisant : il baissait le front pour n'avoir pas l'air de trop la regarder. 11 était heureux de ne pas causer. Dans la pièce oh le soleil pénétrait par les baies vitrées, en un éblouissement de cristal et de meubles vernis, sa tête bourdonnait de l'allégresse tropicale du dimanche après-midi oii Ton croit entendre dans l'air bleu et lourd de chaleur des

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sons (Je cloches. C'était un vrai dimanche : le jour d'Eva... Indécis, enveloppé, il se sentait à la fois plus lucide et endormi, avec l'envie suffocante et langoureuse de devenir amoureux. A mesure qu'il suivait Denise d'une paupière lente, comme si c'était son propre silence qui l'engourdissait, sa poitrine se chargeait de soupirs. Et elle marcha pour venir à lui, elle fut devant lui avec sa consistance exquise, immobile et empressée, posant entre ses mains sur la serviette satinée la tasse de café légère qui faisait trembler son coude pendant qu'il levait les regards vers elle pour la remercier. Elle a souri, en insistant des yeux par prévenance. Et quand elle repart, ayant tourné prestement sur sa taille étoffée de svelte danseuse de salon, se trouvant soudain les bras libres, elle porte la main droite à son corsage et y ouvre ses doigts rosés.

Nattis, avec la familiarité d'un fumeur, va placer sa tasse au bord d'une table et Moussard tourne, tourne le sacre dans la sienne qu'il porte presque à la hauteur de son cœur, les lèvres sucrées en respirant l'arôme amer. Alors Claude s'avance près de Moussard et de Dauvergne parce qu'il sent que, par politesse, on viendra causer avec lui s'il reste seul et il préfère voir de loin Denise passer et repasser, avec ses épaules franches, son sourire épieur et sa jupe coiirbe, sans avoir à lui parler. Puis, tout de môme, il ne faut pas s'amouracher de cette fillette de quinze ans qu'il approche pourla première fois. Il commence à en souffrir presque. 11 ne se comprend plus... les créoles aussi sont ridicules : on les engage à passer

une journée dans une maison parce qu'ils n'en ont plus et qu'ils log-ent dans de modiques garnis du Quartier Latin, on les invite pour leur servir un bon repas, des mets fins, pour les distraire de la cuisine des gargotes d'étudiants, on veut les gâter un peu parce qu'on les considère comme des sortes de parias qui ont perdu famille et pays, parce qu'on a pitié d'eux comme de cousins pauvres exotiques, — et aussitôt il faut que Moussard, avec son air de toujours inviter à danser une valse au milieu du salon, courtise la sœur aînée de Denise, une femme mariée, et que lui, il regarde avec obstination la plus jeune fille de la maison qui est encore une fillette, que ni Nattis ni môme Moussard ne songent à remarquer. Il est obligé de reconnaître qu'au fond il n'a envie de causer qu'avec Denise : la parisienne qu'on appelle Paulette et qui a déjà tourné autour de lui comme autour des autres est poseuse; elle est à répéter avec un ton mi-plaintif mi-doctoral qu'elle prépare l'École Augias, et, bien que n'en ayant pas encore le diplôme, elle parle affaires avec M. Mersanne pour se donner du plastron devant les bommes; la jeune épouse que Moussard taquine est étourdissante d'élégance et on voit ses bras poudrés sous la dentelle de ses manches; Nattis, au moins, se comporte en parisien authentique : il parle avec tout le monde, sur le même ton persifleur à force de correction empruntée, droit dans sa jaquette noire à revers de soie. Mais les créoles, eux, n'aiment faire que ce qui convient à leur caprice. Les créoles sont trop amoureux pour être polis...

— Holà! Denise, appela la sœur aînée, dis-nous ce que tu as inscrit au programme de l'après-midi...

— Oui, oui », et sans honte, elle vient se mettre au milieu de tous : « J'aime beaucoup prendre les décisions, mais mon devoir est de réclamer l'avis de ces messieurs...

— Alors, dit Nattis qui, pour avoir présenté deux de ces invités dans la maison, s'arrogeait avec désinvolture le droit de parler le premier, « je propose que l'on fasse une partie de tennis... on verra M^^^ Denise piquer ses courroux...

— Oh ! ça, ce n'est pas vrai, protesta Denise : personne ne peut se vanter de m'avoir mise en colère... Et d'abord, fit-elle en se tournant et se retournant avec un sourire suspendu qui lui creusait des fossettes, il faut savoir si ces messieurs savent jouer au tennis...

— Mais personne de nous, répondit Moussard les narines pincées, et c'est d'ailleurs pour cela que Nattis le propose ; il tient à nous montrer que les parisiens sont des sportsmen!

— Oh! fit Nattis s'adossant à la cheminée, je ne tiens pas particulièrement au tennis : si vous préférez, ce sera le croquet de salon... » Et comme on se taisait, cherchant: « Connaissez-vous le ping-pang?»

M"^ Paulette vint l'interroger et il donna des explications rapides, avec des gestes d'une nervosité de duelliste qui montraient une main prompte, plate et cavalière.

— Nattis, mon ami, je vais te dire franchement : je trouve prétentieux tous tes sports. » Et Moussard le

suppliait railleusement, les mains en l'air : « Ne soyons pas les singes de l'Europe. Les sports sont bons pour les peuples qui vivent dans les steppes, qui ont à se réchauffer dans de grands espaces, — sur des savanes, — en plein air! mais ils ne sont pas faits pour nous autres qui vivons au chaud dans un tout petit coin.

— Quel petit coin? fît Nattis en regardant droit le corsage de Paulette. Votre îlot?

— Laisse la Réunion tranquille : là-bas on joue au furet des bois et c'est très joli. Je parle de Paris où on raffole de copier les English ou les Boches sans discernement... Écoutez-moi : il vaut mieux que nous allions nous promener... » et il allait devant chaque dame, s'inclinant, se caressant les mains comme un professeur de danse : « N'est-ce pas, madame, qu'au printemps le plus agréable des sports est sans conteste la promenade sous les bois?... » Et il criait : « C'est aussi l'avis de M. Mersanne!...

— Eh bien! on prendra des bonbons avant de partir, décida Denise : si! si! j'y tiens... Nous savons que les créoles aiment beaucoup les sucreries. »

Gracieuse à persuader des yeux, absorbée gaiement à faire avec ordre les honneurs de la maison, Denise passait des dragées dans une coupe avec un visage recueilli qui s'amusait intérieurement de sentir les grandes personnes devenir plus enfants qu'elle par goût des friandises. Claude se servait lentement. « Et vous, mademoiselle Detiise^ osa-t-il dire, vous n'en prenez pas?

— Non, non », dit-elle en le regardant posé-

ment et secouant la tête. Et d'un doigt gentil elle prit tout de môme une praline qui gonfla une seconde sa joue rosée.

Moussard arrivait derrière lui et le tirait à part :

« Tu as goûté aux petits-fours, Mavel, mon ami?

Voilà au moins une maison où l'on sait recevoir chi-

quement... Pendant que tu dégustes, pige le papa

Mersanne qui cause dans l'entrée avec Paulette; hein

hein hein, je me méfie, moi : il doit être un fameux

coucheur, ce vieux-là; il a de trop jolies filles. »

M. Mersanne, canne et chapeau à la main, rentrait :

(( Eh bien, nous partons? Et ce droit, Moussard,

je ne vous ai pas demandé : il va toujours?

— Toujours de l'avant, monsieur Mersanne!

— Tant mieux, tant mieux... Je n'aurai jamais été capable de passer ma licence, moi : ça m'aurait trop ennuyé ! D'ailleurs oii ça m'aurait-il conduit? » Sa face rase et accorte souriait de satisfaction et d'ironie amicale : « Je vous admire, vous tous : tous ceux que je vois arriver ici, je ne prends plus la peine deleur demander ce qu'ils viennent faire : droit, médecine, médecine, droit.

— C'est si commode, lança Moussard.

— Mais où ça vous mène, bon sang? A la misère ! Votre pays est fini. Pas d'industrie, pas de commerce : vous piétinez tous au droit quand tous vos agents d'affaires devraient être des créoles. Et vous m'avez laissé, moi qui suis un européen, faire ma fortune avec les produits de votre pays.

— Mais nous en sommes très contents, monsieur Mersanne.

— Tant mieux alors si tout le monde est content! » Il retourna dans l'entrée, pressa les femmes qui s'attardaient toujours devant la glace du porte-manteau.

On sortit. Claude, ne voulant marcher près de personne, surveillait Denise. Un peu à l'écart, avec l'air de penser à des choses graves, elle examinait complaisamment son ombrelle blanche aux franges de chrysanthème. Elle la faisait légèrement tourner devant elle, à hauteur de bras, elle l'ouvrait avec une précaution puérile et solennelle, puis s'absorbait dans la surprise de se sentir le visage flatté d'un demi-jour nuancé de soie. L'ombrelle devait être pour cette adolescente parisienne une parure de jardin, le signal de la promenade au printemps. Il se décida à s'approcher d'elle, maîtrisant son cœur, ravi luimême de (( lier conversation », d'interroger une jeune fille.

Elle répondit d'une voix tout autre au dehors, et claire comme les rameaux bourgeonnants des arbres hauts. Oui, elle aimait la forêt, à cause du silence de la nature, mais elle aimait surtout les grands jardins où l'on écoute de la musique au bord des pelouses calmes : elle arrive de loin quand on ne s'y attend pas; on est sous les arbres et on ne souffre pas de

rencombrement des salons, c'est très commode d'entendre la musique sans danser... La mer? elle ne pouvait pas dire qu'elle ne l'aimait pas mais elle en avait peur : elle est terrible, non pas pour le bruit qui est après tout celui qu'on entend à Paris de sa fenêtre, mais à cause de la couleur. Même quand on est de Paris, on se sent petit devant l'océan... Puisqu'il ne connaissait pas les arbres d'Europe, elle lui apprit à distinguer un peuplier d'un tilleul : c'est quelquefois difficile même pour des gens de France et elle n'en savait guère long...3Iais Paulette l'appelait.

Claude, resté seul, regarda tout, avec reconnaissance, autour de lui. 11 sortait de la rivière de jeunes lies, rondes comme des corbeilles de nénuphars, haut portées sur la nappe liquide, autour desquelles nageaient à longs rubans des cygnes d'une blancheur de peluche. De courts ponts de bois y accédaient, presque à la hauteur des branches. Et des arbres s'y dressaient, papillotant de premières feuilles, avec un pépiement frais d'oiseaux. Des voix d'enfants devenaient des bruits de clairières et d'étangs. Il admirait les bouleaux, penchés sur Feau, dontFécorce y tremblait argentée. Toutes les frondaisons étaient transparentes au soleil et l'on croyait respirer leur essence. Les allées suivaient les contours de Feau au bord de laquelle se déroulait en écharpe de couleurs une foule lente et clairsemée; une barque blanche, avec un clapot d'avirons mouillés et des éclats de paroles, quittait la rive en traînant. Des ombrelles rouges passaient dans le sous-bois, des ombrelles bleues passaient au bord des berges. Jusqu'à Fhorizon Feau

n'était ni bleue, ni grise, ni blanche, mais indécise aux reflets qui coulaient dans un frisselis de source. Claude se demandait s'il était deux ou trois ou quatre heures... Le ciel bleu tournait autour des arfcres.

— Coquin de sort! dit Moussard en accourant près de Claude. C'est un bois épatant, et je suis obligé de fuir ce Dauvergne de malheur qui est à parler d'arbres centenaires. Ce crétin ne peut pas mettre les pieds dans une forêt sans réciter ses vieux devoirs de rhéthorique. Il voit que Nattis le tourne en ridicule et il continue. Il rend les créoles antipathiques I

— Je t'admire, Moussard, dit Claude, partout et toujours tu as l'air d'être en vacances...

— C'est ce qu'il faut » ; et Moussard lui tapait sur le bras. « D'ailleurs c'est vrai que partout je me trouve en pays de connaissance... Ainsi... tu vas voir toi-même. Figure-toi, conta-t-il enagitantl'index, que je bichais avec une petite femme qui adorait faire l'amour dans les jardins en regardant les canards nager sur l'eau — ne tourne pas la tête comme ça — c'est vrai; tu ne sais pas à quel point les parisiennes sont poétiques... elle m'a traîné dans tous les parcs : Vincennes, Saint-Cloud, Buttes-Chaumont, Yilled'Avray... Meudon... il n'y avait que le bois de Nogent où nous ne fussions pas encore allés. Tu comprends que Je ne voulais pas : la famille Mersanne m'aurait juste pincé ! Alors, mon cher, j'ai été obligé de ballader ici au clair de lune... un printemps... » Et chatouillant ce Claude trop grave : « Quand il n'y a plus de bengalis, il faut bien venir écouter les rossignols.

— Et lu as entendu les rossignols? demanda Claude.

— Je crois bien, fit-il enchanté; d'ailleurs les créoles n'ont pas le droit de partir de France sans avoir connu le rossignol... » Et, moqueur, il rôdait dans les branches, tournant la pointe de sa barbe, comme s'il allait siffler sous les bois.

Et alors Claude, par besoin de le provoquer à dire s'il avait remarqué son attirance à Denise, lui demanda :

« Tu n*as pas honte, Moussard, de faire la cour à une femme mariée?

— Mais tu es fou! cria Moussard, c'est un devoir de faire la cour aux dames, indistinctement. Puis, comme j'ai la certitude que le père Mersanne ne m'aurait pas donné sa fille en mariage, il faut bien que je me rattrape en lui poussant un doigt de cour quand elle est mariée. » Et d'un air fignoleur : « Les maris sont quelquefois moins difficiles pour*leur femme que les pères pour leurs filles quand elles ont de belles dots. Il faut faire bien attention à ça à Paris, mon garçon... Aïe! » cria-t-il ayant entendu mademoiselle Paulette l'appeler et, mince, empressé, les épaules galantes : « Pardon, mademoiselle, puisje vous être utile en quelque chose?... »

Claude se retourna : Nattis marchait auprès de M'^** Denise avec cette allure de dominer toujours comme s'il était le propriétaire là oii il se trouvait : il l'entretenait de canotage. Il ne manquait plus qu'il se découvrît jaloux! Il s'arrêta sous prétexte d'examiner le tronc tacheté d'un platane : une ombrelle se

ferma doucement près de lui et Denise, laissant M. Nattis causer du ministère avec son père, revenait près de Claude qu'elle voyait timide, concentré et un peu effaré. Elle se demandait si elle devait lui parler de la jeune fille à laquelle il était fiancé à l'île de la Réunion ou s'il n'était pas plus poli de ne rien risquer qui pût lui rappeler son chagrin de l'avoir quittée. Mais elle était sûre qu'elle pouvait dire de la part de son père :

« Nous allons bientôt rentrer à Paris, monsieur. Il faudra venir nous voir : cela nous fera beaucoup de plaisir et nous tâcherons de vous distraire. Je me mets à votre place : cela vous doit être si triste de vivre seul à Paris quand on vient de se séparer de sa famille.

— Je vous suis très reconnaissant. » Il avait parlé presque à voix basse et il détournait la tête, la gorge âpre, avec l'avidité de lui apprendre qu'il lui coûtait beaucoup d'avoir bientôt à la quitter. Et en même temps il acceptait la poésie qu'il y avait à contenir encore son cœur et à marcher près d'elle passionnément en affectant l'air absent. Et c'était lui maintenant qui, pour l'empêcher de remarquer son trouble, lui indiquait un minuscule aérostat couleur d'orange qui montait du fond de l'horizon. Il se promit de ne plus la regarder mais, une dernière fois, il la considérait pendant que les prunelles fascinées, les joues éblouies d'immensité, Denise fixait le ciel, pointant l'ombrelle dans la direction de la nacelle.

Tout le monde s'était arrêté. « Elle vient du champ de Vincennes », informa Nattis.

Alors Claude lui aussi, pour s'intéresser à quelque chose, observa la nacelle. Elle filait vite, traversant le ciel selon une ligne tranchante et impalpable. Son cœur, suspendu, se mit à U^embler : il se sentit emporté dansTespace. Sa poitrine se glaçait comme si le froid de la brise sur la mer y tombait. Et il y avait Denise qui, contre lui, toujours soucieuse de se renseigner, lui demandait avec prévenance :

« Combien de jours, monsieur, une nacelle mettrait-elle pour aller d'ici dans votre pays?...

La semaine suivante, Claude se promenant près de la gare qu'il avait prise pour aller à Nogent, s'avançait sur le boulevard Henry lY. Il regardait les gens pressés, les troncs des arbres tristes et l'asphalte terreux; il se laissait pénétrer par la fraîcheur et par le ciel frissonnant sur sa tête. C'était un dimanche soir! Tout le monde rentrait de la campagne dans un mouvement de joie : des cyclistes filaient avec des bouquets de fleurs à leurs guidons. Au pont de Sully la Seine s'élargissait avec opulence sous une nue satinée oii Notre-Dame à droite, somptueusement soutenue dans un massif velouté de branchages vermeils, portée comme une châsse, s'élevait dans son luxe de dentelles de pierre aux tons d'argent et de diamant bleu, joyau séculaire resplendissant au prin-

temps. Avec ses quais taillés et ses monuments aux plans granulés, Paris était très beau et riche dans les nuances les plus précieuses d'une atmosphère dorée, admirable et d'autant plus attristant, d'un éclat soyeux qui attirait sur les nerfs une infinie mélancolie. Claude se rappelait qu'il était Français et pourtant il se trouvait étranger dans Paris. Pas un être, même du regard passager, ne sympathisait une minute avec la navrance qui devait se lire sur son visage. C'est si doux pourtant pour ceux qui sont heureux, ayant les leurs autour d'eux, de s'apitoyer sur les autres, avec le luxe de la générosité. Mais il n'y a pas de solidarité entre les français I Et cependant il aime tant la France! La France : ce mot tout de tendresse et d'amour, ce mot consistant et transparent, grave au cœur et léger aux lèvres, mot pour lui exotique et ancestral que sa bouche d'enfant et son cœur d'écolier ont caressé avec un mysticisme de dévouement et de fierté, de sensibilité avide, le rêve de se donner à elle et d'en être choyé, ce mot bleu et fin des rêves d'enfant créole! Et il est seul, perdu, déplanté ; et le dépaysement est terrible pour eux, les coloniaux, qui connaissent si peu de familles chez qui chercher à se distraire au moment oii ils souffrent. Et quand on connaît une famille... quelle folie d'aller aimer une fillette qu'il voyait pour la première fois. Aimer?... il fallait presque en rire, fût-ce avec quelque dépit et ramener ces sentiments naissants aux proportions qu'ils devaient garder : alors ça devenait gentil... et, dans sa vie chagrine, presque utile. Il ne voulait penser à Denise que pour se dis-

DANS LES BOIS DK BANLIEUK 305

traire, parce que, sur de n'aimer sérieusement qu'Eva, il avait l'esprit tourmenté d'appréhension depuis qu'il avait écrit à M"^'' Fanjane cette lettre de réclamation vive : elle n'était qu'une fleur de France; Eva toute la nature tropicale dont l'âme est emplie! Eva n'était pas seulement belle avec ses longs et hauts yeux bruns, son teint d'ambre clair caressé de roseurs fuyantes, son intense chevelure noire frisant autour des oreilles nacrées, la bouche timidement pourprée qui s'infléchissait subtilement au sourire et semblait s'éclairer à mesure que se dilatait le regard, mais sa beauté avait une grandeur morale : elle imposait la piété avec le désir le plus troublant, elle vous gonflait le cœur d'adoration etde sécurité. Ses yeux exprimaient toujour cet amour entretenu et précipité par tant de force qu'il ne songe pas à hésiter. Ces sourcils sombres, flexueux, ces cils vibrants et réservés sur les prunelles dorées qui vous regardent jusqu'au fond de votre amour, ce front tenace et éclatant d'un sentiment résolu, ces contours du visage câlins dans une chair aux tons ardents, ces joues attendries de pudeur, ces lèvres tour à tour pâles et rouges dans un teint délicatement fiévreux qui vous font percevoir en leur frémissement qu'elles reçoivent leur animation de vous et qu'elles se glaceraient devant un autre... ah! le cœur vous battait de gratitude à la palpitation de la passion juvénile dans cette figure symétrique où aucune grâce n'était superficielle! En son œil chaud on ne sentait pas seulement la volupté de vous chérir, mais cette puissance d'amour intégral qui deviendra maternel^ qui vous

aimera avec jalousie et fierté dans vos enfants. Il se rappelle... : tandis qu'elle était près de lui, sensible, exaltée, avec la tresse lourde et veloutée rejetée en avant, qui accusait le mouvement de la poitrine, les paupières baissées sur ses joues chaudes quand elle voulait tapir dans le silence l'excès de son affection. Ce qu'il y avait de plus attachant encore dans Eva c'est qu'on avait la conscience qu'on faisait son devoir tout en ayant le 'bonheur et que nul sinon soi ne serait pour elle le bonheur, tandis que les parisiennes les plus charmantes semblent si prêtes à le retrouver dans un autre. Que faisait-elle à cette heure?

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