CHAPITRE III
Claude somnolait sur un livre dans la bibliothèque de la Sorbonne, après le déjeuner. Les étudiants, silencieux, circulaient lourdement autour de lui.
Claude pensait qu'il n'était pas un sensuel. Il n'était pas le créole qui ne vit que pour l'heure amoureuse^ hostile au travail intellectuel et baguenaudant seulement aux jeux de cartes qui chatouillent à peine le cerveau et sont une indolente excitation au plaisir nerveux. Il pouvait le discerner à son activité soutenue, à sa marche courte et pressée, sans balancement, à son corps vif sans élasticité féhne ; sa taille était plutôt raide alors que les créoles les plus robustes gardent dans les jambes râblées et le torse de la mollesse et comme des lignes de sommeil. Il n'était pas non plus un artiste. Avant qu'il connût Eva, il ne se rappelait pas avoir admiré des choses en détail : port
d'un arbre, éclat de la mer ou dessin des montag-nes; il étudiait sagement, il se promenait pour le plaisir des courses longues, il était flatté d'être le premier dans les compositions ; en dehors de cela il ne se passionnait que pour des lectures de feuilleton de temps à autre; soudain il avait aimé Eva, iwec l'étonnement de l'amour, avec Tenlraînement d'un cœur neuf confondu de découvrir au premier jour dans un visage harmonieux la forme nécessaire d'une âme chaude et d'un esprit tendre. Il l'avait regardée de ses yeux clairs qui, disait-on, semblaient toujours interroger et agaçaient par leur inconsciente insistance ; il avait eu longtemps l'appréhension de ne pouvoir pour cela faire partager son sentiment, car ses yeux n'étaient point de ces yeux longs et brûlants d'adolescents précoces qui persuadent et promettent ; et cependant il avait été aimé. Il gardait toute la fidélité à sa fiancée dans l'extase d'une âme pour qui la beauté n'existe que par la pureté. Il lui fallait une atmosphère autour d'un être, et alors, maintenant surtout, y rêver en sourdine, dans une confusion charmeresse dont l'incertitude de lignes même était musicale.
Cependant il sentait qu'il était né amoureux. Un tempérament de voluptueux chaste que, à la Réunion, il ne pressentait pas en lui, assoupi sans doute parce qu'il travaillait avec assiduité à préparer son avenir et certainement aussi par langueur dans cette atmosphère de beauté universelle où la volupté s'épand de votre être en s'évaporant dans toute la nature, avait éclos à Paris, dans la solitude oii tous les souvenirs
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d'Eva ceignaient chaleureusement son cœur. Ce n'était pas seulement de Denise Mersanne qu'il s'émerveillait mais de toutes les adolescentes dont Paris est la serre. C'est que Paris est un grand jardin de petites filles uniques au monde; fraîches, fleuries, épanouies dans l'admiration qui les cajole et par des soins incomparables de parents qui n'ont nulle part ailleurs cette diligence flatteuse et ce culte artiste pour leur grâce, elles sont nombreuses à accompagner leurs mères par les rues, vêtues avec une perfection qui précise, arrondit et soutient leur beauté et avec un luxe qui s'attendrit autour d'elles; leur habillement souple et leurs allures dégagées leur donnent une individualité qui leur assure déjà le charme des femmes sans vous intimider de l'appréhension d'en soufl"rir. Elles portent en elles de cette supériorité de la civilisation parisienne, intellectuelle et raffinée, qui vous en impose et vous attire, et en même temps on a la persuasion qu'un sentiment pour ces petites européennes n'engagerait pas toute la vie, qu'on ne compromet pas sa liberté. Elles sont exquises ! Il les admirait toutes et il se plaisait à se le répéter, se prouvant par là que l'émotion dont son cœur était en ce moment possédé au souvenir de Denise Mersanne n'était pas dangereuse. Il les trouvait toutes ravissantes. Il lui suffisait aujourd'hui de voir une fillette jolie en un jardin, dans l'attitude à demi-rêveuse et suspendue des enfants chez qui l'àme féminine commence à se dessiner avec la forme, il y songeait plusieurs jours de suite : l'image svelte, en stature déliée, errait devant son esprit avec une grâce
tour à tour attardée et vive, immobile et fugace, qui lui laissait le cœur arrêté, charmé, impatient et résigné. Elle le distrayait à travers ses études, elle le devançait dans ses promenades.
Soudain une crispation au cœur éveilla toute sa conscience : il était mordu du désir de revoir exactement la figure de Denise, avec l'illumination de savoir qu'il l'aimait et la certitude, aussitôt, qu'elle ne serait jamais sa femme, qu'il n'avait qu'à fermer les yeux. Elle était d'une famille trop riche... D'ailleurs cette certitude le rassurait dans son honnêteté vis-à-vis Eva.
Il se remit de toute sa force au travail : il fallait terminer un chapitre avant d'aller chez Chouchoute.
Certains jours de printemps la nature est surprise entre deux saisons, simultanément humide et empoussiérée, gelée (4 tiède, dans une atmosphère jaunâtre de chlore, sous un ciel délavé et poudreux qui semble un ciel de sirocco sous de la brume. L'air oii cependant le vent souffle par vagues sourdes est morne, on y sent flotter quelque chose d'acidulé et de doux ; c'est comme un orage glacé, tout vibre d'un frémissement contenu, plusieurs voiles de brume enveloppent les maisons sous des vapeurs roussies et au loin améthystées. Paris a un charme de
vieille gravure cuivrée dans une nature sans âge, jeune sans saison. Et les étrangers nostalgiques sentent cette beauté qui les électrise bizarrement sans avoir la force de la tolérer.
Chouchoute Yincendo^ débarquée de quinze jours à Paris, fatiguait déjà insupportablement M'^^Dabois- Mahaud; celle-ci avait dû lui abandonner le salon transformé en chambre à coucher, son cabinet de toilette et bientôt une partie de la salle à manger pour les cohs qui arrivaient des îles puis des grands magasins de Paris et restaient éventrés : des kakémonos dépliés sur les chaises, des écharpes de tulle se déroulant sur les tables, sur le lit défait, couvrant des pièces de la collection Dubois-Maliaud. Née de mère européenne, Chouchoute ne trahissait de créole que ce besoin et ce chic de désordre, cette complaisance à laisser tout traîner et faire de vrais déballages dans les appartements. M*"^ Dubois-Mahaud, étourdie de cadeaux, suspendait ses grommèlements à moitié énoncés : « Mais, Chouchoute, ma petite fille, écoutez.-moi : je suis votre vieille cousine; à Paris on n a pas cinquante domestiques... »
Chouchoute la bousculait, Chouchoute la scandalisait, bonne enfant mais vraiment élevée presque en garçon à croire que jeune fille elle pouvait adopter les allures dégagées de ses sœurs, lesquelles étaient déjà mariées, un peu évaporées — dans ces mœurs vêtues en négligé des femmes de médecins militaires et d'officiers expédiées de pays chaud en pays chaud. Par moments elle se voyait sur le point de se mettre
en colère et d'envoyer Gliouchoute loger au diable si elle voulait avec les étudiants du Quartier Latin ! Pour aujourd'hui Chouchoute l'avait même décidée à recevoir dix personnes chez elle, ayant payé la collation en lui laissant la prérogative des invitations. Chouchoute perdait la tête avec cette fringale de vouloir donner des réceptions sans se rendre compte que ce n'est bon que pour des dames... ou des cocottes ; mais ce n'était plus la peine de prétendre la raisonner: elle étourdissait de rires, de caresses, de paroles, de mots vifs et, vous autres! inconvenants; elle était volontaire à être damnée. Quelle grande fille diable! A peine débarquée elle était affolée de Paris, rien que de se sentir devant le Printemps ou le Louvre, tout le temps dehors dans les omnibus et le métro, et prenant des fiacres sans compter, visitant la ville entière pour la connaître d'un coup, pour voir la position des jardins où joue la musique et ceux oij le monde chic se réunit, pour situer l'Opéra, la Comédie Française, tous les théâtres.
Chouchoute essayait un boléro qu'on venait de porter, et la chose faite, au milieu du rhabillement, s'arrêtait, distraite d'une idée quelconque par cet esprit mobile qui se fatiguait vite des choses et s'attardait par moments en des absences de rêverie avec des expressions de visage sentimentales. M"^® Dubois-Mahaud, songeant que les invités allaient arriver peut-être dans un quart d'heure, restait choquée de la voir là immobile, le corset délacé, à sourire dans le vide en regardant négligemment entre ses seins.
On sonnait. Chouchoute se sauva à grandes enjambées.
Dans le sa^ion, Claude considérait Charliès, avec quelque contrainte : il le connaissait peu, carCharUès était plus âgé de quatre à cinq ans et n'était pas réunionnais mais simplement un cousin de Chouchoute queson père, fonctionnaire d'Indo-Chine, avait envoyé faire ses études au lycée Leconte de Lisle et mis en pension chez les Vincendo. Plusieurs fois Claude avait entendu parler de lui en mauvais termes à Paris. Sans doute d'avoir été très jeune constamment ballotté sur les mers entre deux colonies, grandi loin des parents, Charliès, intelligence vive, éveillée à tout, le nez pointu toujours flaireur de théories puis de femmes, n'avait aucune assise solide dans Tespritet, bien que lauréat au lycée, ne pouvait plus rien faire de sérieux depuis son arrivée dans la métropole. Ses parents lui avaient coupé les vivres, et il se trouvait sans le sou, avec les seules ressources d'une mémoire abondant en stratagèmes de romans de piraterie.
Après deux minutes, Charliès l'interrogea brusquement :
« Vous turbinez les sciences, je crois?
— Oui, dit Claude... vous... c'est le droit? n'estce pas.
— Je Tai bazardé! il y a trop de licenciés à Té-
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gout, ce n*est pas la peine de se crever à un travail idiot. Je veux tâter du journalisme... Mais en attendant j'accepte de temps à autre des places de pion : je viens de sortir d'une boîte d'enseignement libre. » Allongeant les lèvres derrière la main en écran, il glissa à Claude : « une sale garce de boîte, rien que des enfants de cocottes ! »
Claude ne broncha. « Avec les études sérieuses que vous avez...
— Autant de temps que j'ai perdu! Pour émarger dans les journaux, il suffit d'être dos-vert et d'avoir dos gants blancs. » Et Charliès,. allongé très maigre dans son costume anglais à carreaux, de son œil rond dominait Claude, plein son expérience de vieux noceur parisien culotté de misère. Très vantard au lycée de ses premiers prix, il semblait devenu fanfaron de sa bohème. Il tripotait des mains et des pieds sur sa chaise que Claude s'attendait à voir se briser sous lui. Il se passa vivement la langue sur les lèvres, dilatant ses yeux :
« Je mène en ce moment une vie du diable, bougrement amusante ! Ce mois-ci il y a eu au moins dix batailles entre la poHce et les étudiants, vous savez bien.
— Non.
— Vous ne lisez donc pas les journaux! Nous avons été attaqués un soir dans le Petit Luxembourg par une bande d'apaches, et très malmenés ; cependant à moi seul j'en avais abattu deux d'un coup de poing américain dans la mâchoire. » Il avança sa main éraflée. « La police comme toujours a pris le parti des mar-
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lous; aussi je cherche toutes les occasions d'assommer une vache à l'ombre d'une pissotière. On ne sera vraiment respecté que lorsqu'on aura jeté Lépine dans une colonne creuse ! »
Claude écoutait résonner ces mots projetés sur des accents héroïques, d'ailleurs sincères. Ainsi c'était Charliés, dont les professeurs leur avaient souvent vanté l'inLelligence pour les presser d'émulation avec les générations précédentes, Charliès qui, toute son enfance, n'avait vécu que dans la préoccupation des compositions et des bulletins d'honneur, fier aux distributions de prix et la tête levée, en revenant avec quinze volumes qu'il promenait sur sa hanche d'un bout à Tautre de la ville : maintenant il était hâlé de maigreur, tombé à la purée noire des ruisseaux de Paris et s'en redressant à demi éclopé avec son nez bancal dans son visage desséché. Il était ostensiblement fourbu sous cetair bravache par lequel il afïectait de ne pas perdre le souvenir de son prix d'honneur de composition française et gardait une certaine noblesse d'estrade dans sa crapulerie de déclassé :... il rentrait par moments ses talons éculés sous sa chaise. Il allait, paraît-il, supplier à chaque arrivée de courrier les camarades qu'il avait battus au lycée, leur mendiant cent sous.
Chouchoute fit irruption, très avenante, suivie de M"^* Dubois-Mahaud.
« Ah! mes amis, dit-elle à Claude, excusez-moi de vous avoir fait attendre, mais je rentre tout le temps en retard. Je me trompe toujours avec les omnibus, je file du côté de Puteaux quand il faut
virer aux Invalides : quand je reviens essoufflée je n'entends pas ce qu'on me dit; quand je redemande le renseignement aux contrôleurs d'omnibus, ils me regardent avec un air malpropre ; je me déconcerte ; je questionne alors un monsieur qui a l'air bien élevé, il me propose de m'accompagner ; quand je vais à pied, il y a un tas de bonshommes qui me suivent comme des matous. On m'aborde tout le temps; on parle fort derrière moi de ma tournure, de mon chapeau, de mes souliers, tout y passe. On dit des bêtises, des bêtises! ou bien on me fait des signes, c'est des pstt par ici, des pstt par là : je perds la tête, j'ai envie d'éclater de rire au nez de tout le monde. »
Elle était toute secouée, sa voix acide et grêlée fusait, soudain détendue dans de grands éclats d'accordéon. Claude et Charliès restaient devant elle à sourire, frappés, comme s'ils ne l'avaient jamais entendu au pays, de ce timbre ferblantin de jeune fille blanche qui semble avoir pris la voix commère de sa nourrice noire.
La sonnerie électrique vibra. Elle s'élança. Et Prusselle entra avec Boufflers, mince, tout ramassé comme un chien battu et affairé à présenter son compagnon pour cacher l'embarras de se retrouver devant sa tante Dubois-Mahaud qui lui avait plusieurs fois fermé sa bourse et sa porte.
« Bonjour, grand-papa », lui dit haut Charlièspour le ridiculiser, souple à écarter les compétiteurs aux charités des parents communs.
Boufflers fit le sourd, serra les jambes, s'assit minablement dans un large fauteuil. Prusselle, très à
Taise, alfeclant une froideur courtoise, disait qu'il avait été très heureux de manquer au ministère pour venir saluer JVr^^ de Vincendo : il avait reçu de ses parents, liés intimement avec son beau-frère et sa sœur Navenne établis à Oran, une lettre le prévenant de son arrivée à Paris, mais il la savait déjà par Boufflers: ses parents aimaient beaucoup M'"® Navenne, entre coloniaux les sympathies s'établissent soUdement; M*"^ Navenne, dont les enfants étaient nés à Oran, se considérait déjà comme algérienne. ...Il causait famiUèrement^vec Chouchoute, passant l'examen de ses grands yeux téméraires, de son corsage évasé, de sa taille de jeune fille qui répondaient presque à son idéal de femme vive et mamelue, alerte à faire des enfants après avoir porté la galette pour les nourrir.
« N'êtes-vous pas trop fatiguée ?
— Oh î pour ça, j'ai eu un si tenace mal de mer que je ne quitterai jamais plus Paris.
— Ah voilà ! vingt-huit jours de traversée : aussi quelle idée d'habiter à la Réunion quand d'Algérie il faut vingt-six heures pour arriver à Marseille !
— Oh ! clama-t-elle, levant la pointe du pied : Algérie, Réunion, pour moi tous ces pays c'est kifkif bourricot. » Prusselle ouvrit les yeux. « Vous savez, ajouta-t-elle face à face et la bouche fraîche bien fendue, mettez-vous dans la tôte qu'il n'y a que Paris pour moi. »
Elle trouvait l'Algérien dégourdi et amusant avec cet air d'assurance et ces yeux plaisantins dans ce visage impassible et sèchement découpé de comique
.à froid. Sa sœur lui avait écrit de bien le recevoir, elle ne demandait pas mieux que de lui plaire, mais il ne fallait faire pour débuter aucune concession de caractère. Sans se rasseoir encore j elle lui demanda, aimant à surprendre les gens par l'impromptu de ses questions :
« Les Algériens sont brutaux, n'est-ce pas? »
Prusselle la regarda lentement, faisant attendre sa réponse : « Cela dépend.
— Oh ! mais ne vous défendez pas^ je ne prends pas cela en mal. Je trouve que les créoles manquent de muscles. D'ailleurs je suis impartiale, moi, je ne suis pas une créole : c'est un accident qui m'a fait naître aux colonies. »
Elle haletait, les lèvres chaudes ouvertes, égayée d'avoir intrigué^le flegmatique M. Prusselle qui devait se demander si elle était une jeune fille bien élevée. Alors son rire tinta, libre et abandonné à la 'cantonade. Et se tournant dans un mouvement vif-argent, avec ce mélange de tenue et de trémoussement qui laissait Prusselle un peuplusindécis sur son compte, elle alla prendre une coupe de croquignoles et, la moue ironique, la présenta à la ronde. Elle aimait tenir la conversation au milieu d'hommes, tour à tour provocante et guindée. Là elle se sentait jolie et forte avec un corps bien fait, spirituelle et emballante, et elle était la maîtresse de son corps.
« Hé bien, qu'est-ce qu'il y a? ne parlez pas tous à la fois. »
Claude demanda: « Aviez- vous des compagnons de voyage intéressants ? »
Chouchoute volta vers Prusselle. « Figurez-vous, monsieur, que j'avais trois chaperons pour défendre ma vertu à bord : deux vieilles filles réputées jusqu'en Nouvelle-Calédonie pour leur spéciahté de confitures et une M™^ Elveneur qui n'a eu qu'un mari mais qui a sept enfants : hein? on ne peut pas dire que les créoles ne soient p^rs prolifiques !
— Chouchoute ! » reprocha langoureusement yime Dubois-Mahaud. Toutes ces jeunes filles délurées s'amusaient à se faire passer pour ce qu'elles ne sont pas I Heureusement encore savait-elle toujours entrecouper ses phrases de sourires où luisaient fraîchement ses dents blanches et cela rendait à son visage de Tinnocence.
— • Qu'est-ce qu'il y a, Noémie ? c'est un mot qui est dans le Larousse, et même dans le livre de cuisine : on l'emploie pour les lapins. Monsieur, M""® Elveneur a deux filles qu'elle garde à la Réunion : c'est son dépôt. Et cinq garçons : il y en a un à Tamatave, un à Diego, un à Port-Saïd dans la Compagnie de Suez, un à Marseille, un à Lyon : c'est une échelle. Ses enfants gardent la route de Saint-Denis à Paris : rien ne leur échappe.
— Certes voilà une femme, confirma Prusselle : c'est même un colon.
— Tu ne devais past'ennuyer abord », ditCharliès, tenant à la tutoyer devant Prusselle.
Chouchoute cria, en comptant sur ses doigts : «On ne s'ennuie jamais à bord. Il y a toujours le commissaire, les quatre officiers comme dans Malbrouck, les deux premiers mécaniciens pour vous faire la
cour quand vous avez une dot et que vous n'avez pas de parents... sans compter la vieille horreur de Commandant : mais lui c'est pour le vice ! »
M'"" Dubois-Mahaud l'interrompit vivement pour atténuer le mauvais effet de sa phrase : « Tu es toujours une enfant; tu ne nous dis pas lequel t'a demandée en mariage.
— Aïe ! un médecin édenté, mais jusqu'à présent je n'accepte pas encore les vieux. »
Prusselle, clignant des cils, se tourna : aimant interroger et connaître les gens, il s'adressa avec une raide élégance de politesse à M"^^ Dubois- Mahaud : Oh allait-elle passer Thiver ? n'irait-eile jamais en Algérie?
Marchant à petits pas, prévenant les jeunes gens de gestes malins qu'on allait rire, Chouchoute s'éloigna vers le fond de la pièce : « Hola, hola, tout le monde ! cria-t-elie ; le moment est venu de vous faire ma déclaration. Sachez qu'on m'a chargée à fond de cale pour vous,.. » Elle s'était laissée tomber sur les genoux et, ouvrant à en faire sauter les charnières les battants d'un vieux secrétaire, elle tira un à un des paquets de papier bleu, de papier vert, de papier jaune, de papier noir, des sacs de toile blanche qu'elle déposa sur la table au milieu du salon.
« Bouffïers, mon ami, je procède comme aux distributions de prix, je commence par les plus petits... Voici pour vous : votre soeur Liline vous demande en prière d'aller dare dare rapporter cette paire de bottines qu'elle avait commandée au Printemps. Depuis le coup de vent, vous savez, les chaussures à
la Réunion sont tombées à un aussi bon marché que les bringelles^.. M. Prusselle, fit-elle en se retournant, je regrette de n'avoir encore rien pour vous, mais pouvez-vous me rendre le service de déposer chez le cadet des Philippe ce petit colis?... » Elle le flaira avant de le remettre : « Je ne me rappelle pas bien si c'est de la pâte d'ananas ou une paire de pantoufles brodées... Si c'est des pantoufles, dites-lui bien, je vous prie, que ça n'est pas pour les petons de sa petite cocotte ! »
Lèvres pincées, Chouchoute lendit par derrière à Gharliès une grande enveloppe nouée avec des cordons blancs et, comme Gharliès de ses yeux dilatés affectait un humour de journaliste à l'examiner ironiquement. « C'est la photographie de votre pauvre maman que vos tantines vous supplient de faire agrandir chez Pierre Petit avec l'argent qu'elles vous ont déjà envoyé pour cela!... » fit-elle. Et interpellant l'assistance : « Maintenant, vous autres, dites-moi, vous ne trouvez pas que la Réunion devrait passer en proverbe par la manie qu'on a d'accabler le monde de commissions? On dirait que le monde là-bas est resté au temps de 1830 quand le service postal n'était pas organisé !... Vous savez, vous savez, on y met de la malice! Chacun attend la veille, quand toutes les malles sont bien bouclées, pour vous farcir de petits colis : c'est l'impôt d'embêtement qu'on met sur ceux qui ont la chance d'aller en France!... Vous ne croiriez pas qu'on m'a envoyé de l'île Maurice un
1 Aubcriîincs.
cache-nez de deux mètres pour M. Sainte-Rose ! » Ayant appelé Claude à l'écart d'un petit signe tandis que tous, s'étant déplacés, ridiculisaient le pays, Chouchoute le pressa de questions : il confessa aussitôt son démêlé avec Eva, ou plutôt avec M"^^ Fanjane; toutes les dernières lettres encore qu'il avait reçues étaient certainement relues par celle-ci : il avait heau vouloir le dissimuler, il en était mortifié.
c( Elle devrait rester tranquille, lui confia à voix basse Chouchoute. Jamais Eva ne pourra en épouser un autre que vous : sa mère a une trop mauvaise réputation en ville. » Comme Charliès s'était rapproché : <( Va me chercher un mouchoir dans la salle à manger ! lui commanda-t-elle en cachant le sien entre ses genoux. Vous savez : votre maman a refusé de la recevoir. Elle avait été à Saint-Pierre exprès.
— Vraiment ! s'exclama Claude, alors je m'explique...
— Mais, oui, voilà le fin fond : votre mère est maladive et ne bouge guère de son fauteuil. On lui a écrit que M^^ Fanjane profite de vos fiançailles pour tourner autour de votre père, qu'elle est allée visiter dans son bureau.
— Cela, ce n'est pas vrai! affirma Claude.
— Possible, mais on clabaude dans toute la ville : et, entre nous, votre mère a eu raison. M""^ Fanjane s'en venge sur Eva; elle la laisse bien travailler au crochet jusqu'après le dîner pour envoyer ses économies à Gabriel, mais elle ne lui a pas permis de prendre une place d'institutrice.
— Institutrice, s'écria Claude. Voilà encore du nouveau pour moi!
— Eh! vous savez bien que c'est le seul métier possible pour une jeune fille là-bas. M""' Fanjane n'a jamais voulu signer la demande officielle, de façon à la forcer à épouser...
— Epouserqui?repritGlaude empourpré...Voyons: ' vous pouvez tout me dire.
— Bon Dieu, il n'y a eu personne de précis. Elle a profité seulement de ce qu'Eva était malade — elle a la fièvre vous savez, tout le temps, tout le temps I — pour la presser de se marier... je n'ai jamais su si elle avait déjà déniché quelqu'un car Eva n'a voulu entendre ni nom ni prénom : vous n'avez aucune inquiétude à avoir môme pour l'avenir, Eva trouvait cela fout elle ne pouvait même pas comprendre que sa mère put avoir cela dans l'idée. Ah! ces petites créoles-là, vous savez, c'est amarré avant le mariage autant que par un sacrement! »
Elle riait haut à travers ses paroles chuchotées. Claude contenait sa perplexité. Déjà, toute remueuse bien que causant très attentivement dans son tapage de bracelets, elle lui donnait tous les détails, elle lui prouvait que c'était pour être indépendante vis-à-vis de sa mère en gagnant de Targent qu'Eva avait voulu travailler, qu'elle l'aimait bien et qu'elle n'était pas jalouse : de temps en temps une de ses amies lui disait pour l'agacer que Mavel était peut-être bien en ce moment occupé à faire l'amour à une petite parisienne à la mode, elle secouait la tête et n'y faisait aucune attention.
Les paroles de Chouchoute, entrechoquées du bruit de ses bijoux et de la vivacité de ses gestes, échauffaient les oreilles de Claude. Il les écoutait, attaché mais malgré soi défiant, avec l'impulsion de l'interroger sur Eva mais hésitant à la mêler à ses affaires^ à les embrouiller par quelque démarche qui pût irriter derechef M™* Fanjane. En l'entendant il revoyait Eva, de profil avec ses longs cils sur les pommettes assombries... haute et distraite comme elle était au milieu de ses amies, et aussitôt M""^ Fanjane derrière elle : il était agacé ; son esprit, malgré lui mobile, s'énervait, son front se plissait ; Chouchoute demanda :
« A propos, qu'avez-vous fait de ce bandit de Gabriel? »
Au même moment Gabriel entrait. Chouchoute l'accueillit cordialement :
« Votre maman et votre sœur m'ont recommandé de vous embrasser pour elles, mais il n'y a pas mèche, mon garçon : vous êtes devenu trop homme depuis six mois que vous êtes à Paris. Ou bien redevenez petit tout de suite! » Et elle virait joyeusement vers les autres.
Gabriel restait debout sans se déconcerter. Il ne disait pas bonjour à M""^ Dubois-Mahaud vers laquelle Chouchoute dut le conduire. M™^ Dubois-Mahaud, froissée qu'on ne s'occupât d'elle davantage, se retira aussitôt après dans sa chambre en toussotant.
Mavel causait avec l'Algérien ; Chouchoute questionna Gabriel.
c( Naturellement j'ai des petits paquets pour vous :
des flots de douceurs î Puis je suis chargée par votre mère d'être votre 'ange gardien : je dois lui rapporter l'emploi de vos journées.
— Vous aurez fort à faire, je vous préviens.
— Je vois que vous êtes resté aussi fat qu'au pays! ra n'a pas d'importance. Donnez vous-même des tuyaux sur votre conduite : vous ne pourrez pas dire comme ça que je vous trahis.
— Moi?... Je travaille beaucoup naturellement, je ne manque jamais mes cours — sauf quand il y a exposition dans les grands magasins, surtout aux Galeries Lafayelte : je vous recommande la^maison. Je me fais le goût ».
Baguenaudant et se retournant lentement en inspectant la salle, il arrêtait les yeux sur le lit de Chouchoute, poussé dans un coin et masqué sons un lamba de Madagascar. Gomme il n'aimait point faire les frais de la conversation, il se .mit au piano, esquissa des mesures, se leva. Mais Chouchoute le prit d'une main tandis qu'il lui résistait, de Fautrelui tapait sur le poignet, le forçant de s'asseoir. Il joua un impromptu de Chopin, roucoulement de tourterelles malgaches pour Indiana dans les gorges de Bernica. Chouchoute, un peu fatiguée des gens et passionnée pour la musique, tourna les pages; le galon fermé ressemblait à un salon de bord avec les armes goudronnées de toutes les colonies déployées en un grand éventail exotique sur la cloison, dans la mobilité et la rumeur des notes sourdes. Les pages tournaient à intervalles égaux. Chouchoute, étourdie par le rythme comme par un doux roulis, heureuse
d'être à Paris, accompagnait de l'àme Gabriel, oubliait les autres comme s'ils étaient des passagers qu'elle ne verrait plus à la fin de la traversée. D'ailleurs ce Prusselle ne Tintéressait guère, et, dans le souvenir qu'il ne souriait pas quand elle riait, elle le jugeait peu attachant ni en communion de goût avec elle... non, un homme plutôt à vieilles femmes! Il n'y avait pas à se préoccuper des autres qui potinaient ensemble sur leur pays, contents de se réunir pour ça et de gaspiller le temps. Elle était tout à la musique I la musique qui enivre et assoupit, cet art de société et d'abandon, ce mélange de tapage et de murmure, de sieste et d'étreintes, de larmes qui se gonflent et de brise éparse, de notes récitatives et de fugues : elle raffolait de la musique pour ce qu'elle a de mouvant et de fantasque, passant d'un ton à l'autre, faisant danser l'esprit, l'enlaçant, vous créant une intimité libre au milieu des gens et propageant de l'unité dans votre vie en l'enveloppant d'un idéal fluide où se bercent les sens. Elle était ravie d'avoir trouvé un accompagnateur qui lui ferait passer des jours, qu'elle pourrait inviter souvent. Gabriel jouait avec facilité du piano, élève de sa mère, y mettant d'une inspiration de routine l'amoureuse âme de femme abandonnant son cœur qu'il y a même dans les jeunes gens créoles. Et Chouchoute, sûre de jouir avec intensité de Paris désormais, s'attachait une minute à revivre les heures langoureuses de sa vie de jeune fille qui allait bientôt devoir sérieusement chercher à se marier.
Claude revint par le tram jusqu'au Quartier. Il s'y découvrit arrivé sans avoir renaarqué où il passait ni la fuite du temps. Devant sa porte il n'eut pas l'envie de rentrer chez soi, marcha jusqu'au Jardin des Plantes. Il se sentait débilité, sans capacité d'aimer, saturé de la vie. Il ne voulait pas aller dîner ce soir. Son cerveau se refusait à réfléchir sur tout ce que Chouchoute lui avait appris, comme par une grande force d'inertie à tenter de traverser le vide, tant la Réunion était loin : il en rejetait la faute sur une impuissance à voler pour le sentiment humain qui n*a pas plus d'ailes que le corps !
Après la confidence de Chouchoute, cette pensée qu'Eva ne doutait pas de lui devenait obsédante comme une emprise vague et abstraite qui ne lui permettait la moindre distraction sentimentale. — Quelle idée avait-il eue d'écrire à M°^® Fanjane? Bêtement il avait été mettre son sort entre ses mains : ce n'était plus d'Eva qu'il dépendait maintenant;... et, en se condamnant, il sentait s'approfondir un remords confus de la lâcheté qu'il y avait devant ces ennuis suscités par les autres à oublier à quel point Eva l'avait aimé, les caresses des fiançailles. Son cœur était vide! C'était la chasteté de leur amour qui en avait entretenu l'énergie pendant
les premiers mois d'isolement, car on veut avoir le bonheur qu'on n'a fait qu'entrevoir tout en dépensant tout son cœur, mais quand elle s'ajoute comme un nouvel éloignement à celui de l'espace, quand on ne peut plus revoir même le contour précis et velouté de la joue qu'on a baisée avec la sensualité vive de son âme ! c'est déjà un peu de la froideur de la mort. Vraiment élait-ce de sa faute si même il ne savait plus lui écrire que des lettres banales^ leurs lettres étant lues?
Par la menace d'une rupture il avait prétendu amener M™® Fanjane à céder sur tous les points : il avait le pressentiment anjourd'hui qu'elle-même, froissée, prendrait l'initiative de la rupture, d'une façon publique. 11 se rendait compte qu'il avait agi intempestivement dans l'entraînement de l'agitation universelle de Paris, et sa lettre, qu'il n'avait pas voulue violente, produirait l'effet d'une provocation dans le calme et le laisser-aller de la vie coloniale. Il l'avait écrite pour se débarrasser d'un ennui et c'était une nouvelle angoisse. Il n'y a rien d'aussi traître que les lettres? C'est parce qu'il écrivait qu'il avait osé ce coup de tête; il ne l'aurait pas osé en face de jyjme Fanjane, et cependant une lettre est beaucoup plus sûre et pesante qu'une parole.
La sonnerie rauque du clairon municipal le força à sortir du jardin, et il se trouva devant la Seine froide à l'entrée du Pont où les voitures des postillons qui allaient verser les courriers à la gare de Lyon et à la gare d'Orléans, les petits trams jaunes, les tapissières bourrées d'Anglais encombraient la place,
immobilisées un instant dans une bagarre de croisements.
Alors furent des semaines oij il n'exista que par Tesprit.
... De sa nature routinière de créole et aussi de son tempérament concentré, Claude était porté à estimer qu'il ne devait pas se laisser éparpiller la pensée à des soins autres que la préparation de sa licence èssciences. Mais Paris, insensiblement, réussissait à vous entraîner hors de votre spécialité : cette môme atmosphère vibrante, si communicative, qui induit les passants à devenir des badauds, finit par pousser aussi les étudiants les plus étroitement fixés à leur tâche à s*occuper de mille choses à côté. Rien qu'à suivre Le Journal, après le déjeuner, on était amené à lire, avec un intérêt croissant chaque semaine, les articles que Hanotaux écrivait pour la jeunesse française, les statistiques sociales de Bertillon, les rapports de Baudin sur les industries étrangères et de Ch. Humbert sur la Marine. S'il n'allait pas au café, c'était justement pour n'avoir pointa écouter, dans l'étourdissement qui suit les repas vite avalés à Paris, ces conversations pressées et confuses comme les pages des grands, journaux oii à côté d'une élection à l'Académie on entend parler de scandales mondains, de massacres d'Arménie, de procès
de mœurs qui, ayant des répercussions dans le parlement, vous forcent à connaître la définition des partis, et bien qu'indifïérent au résultat des grèves vous initient à l'organisation des syndicats ouvriers. La Sorbonne même avait pris l'initiative de vous distraire : pour que les étudiants de sciences et de lettres se rapprochassent, afin de ne pas fabriquer seulement des professeurs pédants mais pour former des citoyens universellement instruits, elle venait d'instituer des conférences de culture générale. Un médecin de l'Institut avait ouvert la série par un discours sur La Dépopulation en France dans l'amphithéâtre Richelieu : devant les élèves de la Faculté de Médecine et de la Faculté de Droit, les jeunes filles préparant les langues étrangères, il y avait démontré au tableau la déchéance de la vitalité gauloise : par des chiffres, des graphiques, par des pyramides schématiques, s'établissait que, le nombre des naissances décroissant chaque année, la population restant la même, la majorité des Français était composée d'hommes et de femmes de 40 ans, que dans l'Europe notre nation formait un peuple de quadragénaires, que dans trente ans il serait descendu à 30 millions contre cent millions d'allemands ! Les semaines suivantes, des spécialistes viendraient parler du Théâtre contemporain : Rostand, Hervieu, Mirbeau, des Méthodes nouvelles de la Chirurgie, du Mouvement syndicaliste en France et des Progrès de V aviation. . . Chez les camarades c'était aussi comme une tentation incessante de vous détourner de votre voie : chacun, cédant à une fureur professorale qui est
commeresprit de prosélytisme des étudiants si proches des séminaristes, arrivait à imposer la lecture de ses livres préférés qui accroissaient en vous le désir et créaient le besoin d'une diversité intellectuelle... Au pays les professeurs du lycée Leconte de Liste ne l'avaient guère invité à lire que les ouvrages touchant aux matières du programme : le La Fontaine et le Tite-Live de Taine, les Brunetière, les Faguet, La Poétique de Corneille de J. Lemaître, le 1814 d'H. Houssaye. Un répétiteur luiavait fait connaître plusieurs volumes des Contemporains^ des Zola, des Maupassant, des Bourget^ des Loti, ï Aphrodite de P. Louys et Le Sens de la vie d'Edouard Rod. Ici Lebouvier n'avait eu de cesse, bien qu'il n'-eût pas le temps de se caler en géographie coloniale, qu'il ne lui eût passé Les Systèmes coloniaux de Marcel Dubois, lesPrmczpe^deLeroy- Baulieu pour lui prouver qu'il y avait encore en France des gens de tradition qui tenaient aux possessions d'Outre-Mer. Il l'avait sommé de lire, dans la Revue de Paris, les chroniques documentaires de Victor Bérard sur les Affaires Extérieures puis il l'avait traîné à l'Université Populaire du faubourg Saint- Antoine où il avait récité aux ouvriers un travail qu'il avait rédigé pour ses examens sur Vlnde anglaise d'après les ouvrages récents d'Albert Métin et d'Ernest Piriou. Il était allé plusieurs fois à l'Odéon. En rentrant chez lui, à des onze heures, minuit, Claude, par un reste de défiance pour Paris, discutait le plaisir qu'il trouvait à cette existence oii la variété des sujets auxquels on s'intéresse vous donne
l'illusion grisante de l'action quand on est trop enfermé dans ses bouquins d'étudiant. Il redoutait la bohème intellectuelle, non celle dans laquelle se gaspillaient avec gaieté les anciens étudiants à s'occuper de peinture, de poésie, de musique, de théâtre mais celle oij s'aventurent gravement les nouvelles générations férues de sciences dites « sociales et politiques », religions, diplomaties, ethnographies, philosophies. Mais que faire là contre? Il avait comme la conscience qu'en se rompant l'esprit à cette gymnastique rapide et entraînante, il accomplissait en France un devoir civique autant qu'en s'assouplissant le corps à des grandes manœuvres. Pelits-fils de Français qui depuis cent ans avaient mené loin de la patrie l'existence enclose des colonies à l'écart des grands mouvements d'idées, il se sentait par moments emporté à rattraper tout un arriéré, dans une facilité impulsive à se laisser pénétrer de la belle vie multiple et vibrante dont jadis avaient vécu ici ses ancêtres. Il comprenait l'attrait de la conversation intelligente, il était allé entendre Andromaque et Le Misanthrope à la Comédie-Française, il se rendait compte que la lecture doit être un grand élément d'activité dans une existence et qu'à certains moments elle peut vous tenir lieude tout.