‹ En France; romanChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Claude descendant le boulevard, achevait de lire aux lumières électriques du Cliâtelet :

« ... Je serais si heureux d'avoir une fiancée comme la tienne. »

— Gustave ne se doutait pas comme sa lettre tombait juste : ça l'aurait diverti. — a Ce serait délicieux de m'amuser sur les 'boulevards en pensant que je la retrouverai toute à moi. Au moins sais-tu profiter un peu de Paris? Dire que je pourrais être à ta place et toi à la mienne et que nous nous en accommoderions si bien tous les deux. » Et les bulletins d'Albert Gustave se terminaient toujours par de multiples post-scriptum : « On raconte que M^^" Naulet et M. Evangy vivent ensemble à Paris en chantant dans les cafés-concerts : renseigne-moi là-dessus. « Est-ce vrai que Moussard, crevant la faim, est entré comme

garçon dans un grand hôtel? Est-ce vrai que... » Par derrière quelqu'un lui mettait les doigts sur

les yeux.

« Je t'ai reconnu, cria-t-il : c'est Moussard. » Moussard fut aussitôt devant lui, l'interrogeant

avec sévérité :

« Et quel billet doux étais-tu à lire? '

— C'est une lettre d'Albert Gustave. Il me demande si c'est vrai que tu sers comme garçon dans un hôtel.

— Moi!... » et frisant le nez comme aune mauvaise odeur : « ça sent le Dauvergne d'une lieue : un de ces quatre matins!... »

Ils montaient, pressant le pas. « Et... tu as de gentilles nouvelles... de la petite? demanda Moussard en se frottant les mains.

— Je vais rompre avec elle )>, dit sourdement Claude.

Moussard s'arrêta court, puis reprenant la marche allègre : « Ne dis donc pas de bêtises : il faut renouer ça vite avec deux faveurs roses ! Et puis je te dégourdirai. Ah! mon vieux, » cria-t-il en chantant la tête au ciel « il faut chahuter ici-bas, — entendons-nous : avec savoir-vivre ! »

Et comme àe\'dni P?/gfmalion, ils rejoignaient une modiste endimanchée qui jouait à la petite femme mariée rasant les devantures, un long boa autour du cou: «Le boa est une chose affreuse, mademoiselle», souffla Moussard dans son oreille.

Elle se redressa plus .rai de, muette de mépris.

« Parfaitement! Ainsi vous avez naturellement le

petit corps le mieux tourné : on devine que c'est Fait au moule et par quelqu'un qui n'a pas perdu son temps encore ! Eh bien, tout ça est englouti dans la gueule de votre boa. »

Le trottin ne bronchait pas; Claude, réjoui de la familiarité de Moussard, l'interrogea : « Tu vois bien : elle ne marche pas? » Ils l'avaient dépassée et Moussard la salua de côté d'une bouche moqueuse, en poursuivant sa course.

(c Ça ne biche pas parce qu'elle voit bien que nous' sommes pressés. Ah? tu ne connais pas encore le fretin parisien. Je vais t'en donner des leçons, moi.

— Pour ce à quoi cela me servira ? Toi, tu m'épates. Voyons enfin : lorsque tu as réussi à les aborder, qu'est-ce que tu peux bien trouver à dire du premier coup?

— Ah mon ami, il faut faire délibérément pendant un quart d'heure le sacrifice de son intelligence : il faut dire que le ciel est le ciel, que les arbres sont les arbres, et veiller seulement à ne pas parler du printemps quand on est en hiver... Tu comprends, mon ami, des tautologies! On ne gagne les femmes qu'à coups de tautologies. »

Claude riait. 11 reprit l'air grave : « Oui, évidemment, songea-t-il, le plus difficile doit être de les aborder.

— Mais non, mais non, bêta : des points d'interrogation tout le temps, des petits points d'interrogation gentils, bien pointus et qui becquent tout seuls : c'est des hameçons, et là je t'assure, c'est comme à

la pêche à la Seine : le petit poisson parisien a beau connaître l'hameçon depuis Tenfance, il finit toujours par y mordre un jour d'ennui. »

Il parlait haut, des gens se retournaient : Moussard en profitait pour se glisser devant eux. Mais des groupes toujours encombraient le trottoir. Ils piétinèrent un instant derrière une blonde élégante et jeune rentrant chez soi d'une marche correcte de femme riche. « Tu vois la fourrure, dit haut Moussard : ça vaut cinq cents francs dans un grand magasin. Mais, reprit-il en raffinant, on n'est pas sûr que madame l'ait achetée dans un grand magasin » ; et récitant comme un vers de Musset : « Je gage que quelque gentil amant... » Comme ils étaient à la hauteur de son profil, Moussard s'inclina avec discrétion pour estimer le visage dans un sourire amateur : « Hé hé! il ne manque pas de goût, votre amant, madame. » La dame mordit un sourire. Moussard entraînait Claude, criant : « Allons, dépêche-toi, nous arriverons en retard...

7— Tu vas attraper un de ces jours une vilaine affaire ! C'était une femme honnête.

— Une vilaine affaire? mais ce sont des femmes spirituelles, mon ami, les Parisiennes. Elles savent comprendre que la galanterie ne doit pas mourir dans notre beau pays. Comme il n'y a plus de salon, il faut bien qu'elle descende dans la rue... C'est nous, les Parisiens ! »

Ils aboutissaient aux grands boulevards. Moussard se sauva, lui indiquant Dauvergne et Pierrond debout devant Lutetia à l'attendre.

«Sainte-Rose et Raphaëlle, qu'en avez-vous fait? demanda Pierrond.

— Moi! dit Claude interloqué, c'est plutôt vous... » et se reprenant : « Ils devaient donc venir?

— Oui, c'est crevant » fit Dauvergne nerveux. Et Pierron expliqua : « Raphaëlle en apprenant que nous allions à Lutetia a décidé Sainte-Rose à lui payer un spectacle : avec quoi?... Son père lui a coupé les vivres... Enfin! Nattis qui est dans les huiles avec le directeur est à faire changer noire loge de quatre en loge de six

— Nous serons sur le côté, interrompit Dauvergne mécontent.

— On ne pouvait tout de même pas leur dire qu'on ne voulait pas d'eux, fit Pierrond. Çi vous est égal, vous, Mavel?

— Que voulez-vous que ça me fasse? » Il n'avait pas revu Raphaëlle depuis trois mois. Il regarda au ciel s'il ne pleuvrait pas à l'heure de rentrer. Pourvu qu'il se distrayàt ce soir ! Lutetia le séduisait par son joli nom d'élixir et d'affiche à pierrettes en tulle jaune, et l'assurance d'y retrouver Nattis rendait la soirée piquante.

Nattis les lièla. Ils traversèrent les couloirs, furent dans la salle creuse.

On s'était assis. Raphaëlle, suivie de Sainte-Rose reniflant, arrivèrent à la course en bousculant les chaises. Riant et toussant, elle tendit la main à Claude, ayant pris son parti de son « béguin rentré » et mettant sa gentillesse à effacer en lui toute mauvaise impression. Sous sa capote Directoire dont les brides retombaient en un long nœud de cravate à la rapin sur sa poitrine de garçon, elle s'était attifée élégante, le teint plus naturel, quoique bistré, et doux sous des yeux plus chauds et presque brûlants. D'être fixée avec un homme, cela lui donnait réellement plus d'attrait! Elle haletait, s'amusant soi-même de son essoufflement.

« Ce que tu es .hystérique! » fît Pierrond en lui saisissant les coudes.

Elle se dégagea :

« Parle : je sais bien que ce n'est pas pour ça que tu m'as plaquée. Vous savez, dit-elle, s'adressant à Claude en se tapotant le visage avec son mouchoir chiffonné : il m'a fichue dehors comme une bombe parce que, comme il est carabin, il a vu que j'étais menacée de coller la maladie de poitrine. Et il ne voulait pas l'embêtement de me soigner pendant qu'il préparait ses derniers examens.

— Donc, ricana Pierrond.

— Tu vois; ça ne t'a pas porté la chance : tu as été retoqué! » et elle tira la langue.

« Rentre ça vite, fit Pierrond : elle est pâteuse.

— Mais vous n'avez pas le moins du moins l'air poitrinaire, dit Claude.

— Taratata, vocalisa-t-elle, joyeuse de la salle de

théâtre et des lustres, vous dites ça par gentillesse. ...Bah! » et elle rejeta ses rubans sur le dos, plus gamine de gestes avec sa figure plus sérieuse.

<( Bien sûr, gronda Sainte-Rose qui revenait de dépouiller péniblement son pardessus : tu es toujours à radoter des sottises ; est-ce que je vivrais avec toi si tu étais poitrinaire? et puis est-ce que tu serais enceinte? Pierrond m'a affirmé encore avant hier qu'on ne pouvait pas concevoir quand on était phtisique : le germe meurt.

— Le marteau ! » fitDauvergne à Claude qui regardait le ventre de Raphaëlle.

Celle-ci lui dit, en pianotant gentiment dessus : « Mais oui, ça y est la grenouillère : trois mois ; on est comme les femmes mariées... C'est drôle : c'est quand je suis malade, moi, que j'ai envie d'avoir un enfant. »

Dauvergne s'approcha davantage de Claude et lui souffla dans Toreille : « C'est Philippe qui a fait le coup ! Faut-il qu'ils soient enfants, ces types-là, pour jouer des farces pareilles : ils ont trouvé élégant de faire un gosse à ce crétin de Sainte-Rose qui est dans une purée plus crasseuse que sa tête. Il me dégoûte, moi! » Et il se redressa, s'avança au bord de la loge, à lorgner les femmes du parterre.

Maintenant Raphaëlle agitait Sainte-Rose, lui tirait la barbe., a II est amusant, mon poussah, racontat-elle sans gêne à Nattis dans un besoin de femme du monde de dire un mot à chacun. Regardez, il a laissé partir un ù un ses boutons : il n'en a plus que deux au gilet, un au veston, deux pour les bretelles — il

y en a une qui (loUe — ; et une seule au pantalon » ajouta-t-elle en pouffant d'une voix enrouée.

— Bien sûr ce n'est pas toi qui le raccommodes, dit Nattis, bon garçon avec la fille.

-—-Pourquoi faire? répondit-elle d'un air artiste : il est bien plus nature comme ça, c'pas? Et puis il n'y a pas de brosse à la maison ; c'est quand il a mis ses habits sur lui que je les nettoie : je bats dessus avec sa canne. » Et elle le tiraillait.

(( Reste donc tranquille, grogna Sainte-Rose pacifique : tu vas me mettre tout nu tout à l'heure!

— Oh! non : ça effraierait les petites dames du balcon. Vous savez, apprit-elle à Nattis, je n'ai pas pu le rendre propre. »

Nattis, d'une grimace, indiqua qu'il le constatait.

« Tu n'aurais vraiment pas pu laver tes mains, ce

soir, pour nous faire honneur? maugréa Dauvergne.

— Laisse donc, répliqua Sainte-Rose : c'est du fusain.

— Que veux-tu? )) expliquait Raphaëlle à Pierrond en parlant pour Claude qu'elle voyait repris peu à peu de dégoût pour elle : « il est bon, il n'est pas comme toi. L'amour, dans le temps, ça disait beaucoup pour moi, j'étais plus difficile que bien des autres : ça n'aurait sûrement pas été Sainte-Rose ni toi; mais comme j'étais purée... » elle lui retira la langue et chantonna en jouant en ressort sur ses mollets :

Qu'est-ce que ça fait Pourvu qu'on rigole ?

Derrière eux un gros homme en frac commanda le silence avec une ligure arrondie d'écarlate où les yeux sortaient comme sur des pédoncules blancs.

— Quel turbot I » dit-elle. Tiens! ils n'avaient pas vu que c'était commencé.

Des femmes, un paillasse pareil à une Circé au milieu, des femmes. Ce fut tout de suite une de ces comédies d'importation britannique oii l'on n'avait pas besoin d'entendre pour comprendre ce qui se passait. On ne parlait guère français ni même l'argot parisien : la langue verte de gestes arsouilles, des pantomimes de hanches, de croupes et de poitrines reflétées sur écran. Et on chantait :

Les nichons les cochons... les nichons...

Des matrones décolletées, bouffant à la ronde des formes de baudruches tandis qu'elles lançaient un air léger sur les ballons dirigeables, coulaient des yeux de velours faits au charbon dans leurs mamelles glissantes; un pitre débraillé, en pantalon quadrillé comme une toile à matelas et le fond de culotte déchiré, culbuta, se relevant la gueule en bois : il ne s'exprimait qu'avec ses mains qu'il remuait dans ses poches de bas-ventre, et venait mettre, en tapinois, un nez beurré de rouge à la hauteur d'une poitrine soufflée saupoudrée de farine crue. Tandis qu'un équilibriste saoul jonglait avec de petites cuvettes, un cochon se précipita sur la scène et, au milieu, s'assit bravement sur le derrière^ le nez en cible.

Les nichons.., les cochons... les nichons.»,

Les bouches ouvertes du public avalèrent trente calembours; la mécanique rouillée de la musique fît glisser comme des décors des chansons d'entregorges sur le printemps et les bocages. Des ritournelles sur les cornes de cocu et l'ouverture de la chasse; la parade folichonne — pas cochonne — de la télégraphie sans fil, une histoire toute en lîcelles, mal nouée, dépoitraillée, un monologue à cuisses rompues, une intrigue de pieds-de-nez, de pirouettes de mollets, de secouements de tutus et de grimaces qui finissait dans une vaste crème fouettée de jupons mousseux tel que du savon à barbe. '

Soudain Dauvergne qui, depuis quelques minutes, remuait le cou comme gêné par son col trop haut, souffla : « Ça sentie sanglier par ici.

— C'est Sainte-Rose, » dénonça sourdement Pierrond.

Cette fois Sainte-Rose se rebiffa : il trouvait à la longue qu'on ne respectait pas les gens artistes, et il jura haut. Les chut crépitèrent tout autour. La voix des actrices remontait. Claude se terrait dans son coin : le spectacle était si vulgaire qu'il ne pouvait affriander, mais il en était sans irritation, en sorte qu'il ne savait s'expliquer l'irrésistible tristesse qui Tenvahissait... peut-être, tandis qu'il se détachait du théâtre, de s'apercevoir que, devant lui-même, n'étant plus tout à sa passion, il n'était plus le personnage principal de la vie qu'il voyait, il devenait un figurant au milieu de tous les autres dans un capharnaiim parisien grouillant d'obscénité.

Sur la scène un militaire en pantalon rouge, tour-

nant le dos au public et pliant sur ses genoux, allait contre un mur de carton vert; des cassements de tête et de hanches, une nouvelle ritournelle qui seringuait dans les corps des actrices en ranp^ des mouvements ressassés comme des hoquets d'ivrogne, et on criait en chœur : (.(Ah! Lépine^ V épine, Lépineï » Un gueux dépenaillé à mâchoire d'âne frottée de jaune venait vaporiser chacune d'une odeur d'iodoforme avec des gestes d'apothicaire. Il se tenait, au fond, un pauvre palmier dont les feuilles retombaient rosâtres sous l'averse de becs électriques. On vociférait :

Deschanel

Béchamel le\

Pas chamelle

Petitpère Combes

Les concombres

Puis l'amour final consistait soudain à marcher l'un vers l'autre à reculons sans que l'on s'en aperçût, à se heurter en sautant, avec un grand cri qui se terminait en trilles de poule qui a pondu... et chaque homme ramassait sous chaque femme un gros œuf blanc qui était un taximètre.

A l'entr'acte, Raphaëlle qui s'était contenue pendant la pièce se mit à tousser plusieurs minutes.

« Il faudrait prendre de l'huile de foie de morue, ordonna Pierrond. C'est dans la parenté.

— C'est pas bon : non alors ! » Elle singea une grimace : « Je ne veux me soigner qu'à la pâte de guimauve.

— Qu'est-ce qu'on fait dimanche? demanda Sainte- Rose, protecteur. Si on s'organisait en bande ! il faut emmener avec nous Mavel, nous allons le débaucher. »

Nattis, qui dormassait pendant la pièce, disant n'avoir pas couché la veille, ouvrit les yeux.

« Car enfin, intervint Pierrond, prenant la pose d'un médecin, l'avez-vous encore ou ne l'avez-vous plus? »

Claude haussa les épaules et se décida à plaisanter :

« J'avoue que devant celles-là... vrai ! je ne pourrais pas ! »

Nattis, silencieux, avait allumé son cigare, soufflant des fumées blanchâtres sur le fond déjà tout en vapeurs bleues. Il jeta du bout des lèvres par ironie •

(( Il vous faut de la beauté?... Mais, mon cher, en mettant un louis, vous en aurez. Ici même, ça peut se trouver des fois. »

Les filles, debout, s'appuyaient sur le velours des loges, le plus près possible des têtes des hommes qui y étaient bloqués. Leurs yeux couleur d'absinthe luisaient au creux du visage avide. Pour rattacher une épingle au chapeau tombant, pour coller leur jupe aux hanches évasives, elles projetaient lentement des mouvements mous et glissants. Une, sous

des cheveux touffus, les regarda fixe entre des cils longs et piquants.

« Voulez-vous que j'appelle celle-là? dit Nattis. C'est un louis », lui répéta-t-il, jouant la grimace sardonique de tentateur.

Un louis, plus le prix des places, et il y avait vingt théâtres comme celui-là... Afin de ne pas répondre, Claude réfléchissait à la quantité qu'il fallait de bourgeoisie reniée pour entretenir le vice à Paris ! Nattis sourit de lèvres écartées et repliées jusqu'à ses petites oreilles. « Nous vous dégoûtons, hein? parce que nous couchons avec des femmes pareilles sans vomir sur leurs figures.

— Mais non.

— Si, soyez franc! Vous vous dites : moi, Mavel, je suis un type chic à côté de ces cochons-là, un pur! Eh bien! savez-vous ce que moi je pense de vous?... je pense tout simplement que vous manquez d éducation... Ça vous intéresse? Eh bien je vais vous expliquer: comment! vous venez à Paris, chez nous, et vous prétendez y vivre avec des principes étrangers à la règle parisienne, nous éclabousser de votre vertu. Mais, mon garçon, vous n'avez pas plus le droit de vous soustraire à la noce qu'un soldat aux mœurs de la caserne : oij serait l'égalité alors?» Il secoua d'un geste fm de veillard la cendre de son havane : « Nous jouissons d'être pourris : pourquoi voulezvous nous changer? Parce que vous nous aimez? mais nous nous en foutons, mon vieux, de votre affection : vous êtes bien gentil, qui est-ce qui vous a demandé de nous aimer? » Et alors, chan-

géant de ton, il regarda les autres, Raphaëlle qui riait très haut : « Je parle bien, hein? » Puis, tapant sur l'épaule de Claude : « Allez, Mavel, je vous aime beaucoup... parce que parfois vous m'agacez. Je veux faire quelque chose de vous ! »

Et il se détourna vers une grue du promenoir à deux francs qui lui sourit avec des yeux et des dents bleus. 11 l'appela du doigt et lui tapa fraternellement dans le dos en lui soufflant des lèvres : « Dieu que tu es jolie! » Il oscillait, il bostonnait un peu sur ses jambes et, intempestivement, avisant Sainte- Rose, ce savonneux Sainte-Rose si amusant à faire mousser :

« Dites-moi donc, Sainte-Rose, le jeune homme beau, si les afïaires marchent? Pourquoi ne faitesvous pas un traité avec L'Écho de Paris pour remplacer Forain? Vous savez, il s'en va. »

Sainte-Rose, graisseux et innocent, s'imposa aussitôt un air sérieux. Il ne s'était pas encose adressé à L'Echo de Paris mais il avait des promesses dans plusieurs journaux de la Rive Gauche 2 on lui avait dit au Signal du Quartier qu'un collaborateur était malade et de repasser tous les mois car il allait donner probablement sa démission; au BouVMich on avait gardé plusieurs de ses encres de Chine qu'on avait serrées dans le portefeuille de la direction. La seule chose qui Fennuyât c'était qu'on lui demandât partout des légendes^ pour le dessin ça allait tout seul : il avait un coup de crayon qui pouvait se passer de commentaire ; les Directeurs mêmes s'en régalaient. Mais il ne pouvait pas se contenter d'offrir comme ca, gratis.

la primeur de ses croquis à des Directeurs qui étaient parfois des artistes et pouvaient s'inspirer de souvenir de ce qu'il leur avait montré. Il gavait demandé l'autre jour à l'un d'eux : « Dites donc, cher Monsieur, si Michel-Ange ou le Corrège venaient vous présenter une scène sans légende pour votre journal, vous ne l'accepteriez pas ? » Il lui avait bouché un coin !

Nattis, ridé de plaisir, Técoutait; mais Sainte-Rose se retourna brusquement, les narines retroussées, ne voulant pas perdre trop de temps à causer. Il avait ouvert un calepin et silhouettait les petites femmes des loges en renversant un peu la tête, y secouant de grandes mèches filasses qui le gênaient comme des mouches. Il sifflotait en regardant de loin son esquisse et causait seul de temps à autre : « Ne bouge pas, toi, je t'attrape ! . . . » puis, rageur : « Sacrée petite garce, elle a remué juste quand il ne fallait pas! »

Raphaëlle se penchait sur le carnet : « Ben, mon vieux, ça marque? )>

Alors il s'arrêtait, rejetant la tête à droite et à gauche, nerveusement, comme si son col l'étranglait, il avalait sa salive avec un bruit d'os : « On ne peut pas faire du dessin à Paris : il y a trop de mouvement, il n'y a plus de ligne. Moi j'étais né pour travailler à l'époque de Phidias... »

Claude regardait Raphaëlle malgré toute sa malice de Parisienne écouter Sainte-Rose avec conviction, inclinée sur lui comme une femme mariée. Qu'elle avait changé ! Des yeux gris tout en poussière, les

paupières flétries de lassitude. Bien négligée, elle aussi, et vieillie quand elle ne riait plus : elle ne mettait plus son élégance que dans le rire depuis que la maladie avait fatigué l'élasticité de sa taille.

Les spectateurs rentraient dans la salle. Mais Raphaëlle ne regardait pas le parterre, elle se tournait vers lui, vivement :

« Qu'avez-vous fait de M. Gabriel ?

— ... Je ne le vois plus.

— Vous êtes fâché? » demanda Nattis, suivant négligemment le manège de trois vieux messieurs arrêtés à convoiter ensemble une grue grimée en fillette dans une loge, les cheveux sur le dos.

a Pas précisément, mais... il me déplaît.

— C'est un serin, renchérit Dauvergne en pliant soigneusement ses gants, il faut le voir poser pour les bonnes fortunes parce qu'il se trouve joli garçon ; il a bien fait de ne pas naître fille celui-là : il aurait fait une fameuse p... »

Nattis bâilla et s'écria gaiement : « Je suis si vanné que je me sens en verve ce soir! » et il fixa Dauvergne qui, debout tandis que les autres restaient assis en négligé, ayant mis son haut-de-forme, s'appuyait au velours rouge en braquant le parterre. Alors il se dressa pour raccourcir Dauvergne de sa

hauteur, et avec un pli d'insolence à la lèvre l'interpella :

« A propos, j'oubliais : vous aviez fait solliciter par les Mersanne la place de secrétaire du sénateur Saint-xMichèl?

— ... Oui, répondit Dauvergne indécis.

— Vous avez même dit, je crois, à un de mes amis que vous l'aviez?

— ... Pas précisément. Pourquoi? Ah! c'est vrai: on m'a rapporté que vous aviez donné à Moussard l'idée de briguer. Mais — secouant la tête — il ne l'aura pas.

— Vous vous trompez » trancha Nattis, le regardant dans le jaune des yeux et parlant lentement en mordant chaque mot. « Je le lui ai fait avoir par mes relations. Il ne le sait pas encore ; je vous ai réservé le plaisir de le lui apprendre vous-même. Je vous en charge, w

Dauvergne blêmit, Forhile ronde de ses yeux debœuf plus sanguinolente: « Tant mieux pour lui, fit-il, grand seigneur. D'ailleurs, quand j'avais su qu'il postulait la place, j'avais fait savoir à mon cousin M. Mersanne que j'étais prêt à la lui céder parce que je n'en ai pas besoin, tandis que lui... » il hésita « crève de faim... »

Le Parisien sourit, désarmé.

Le rideau s'était relevé : un élégant ventriloque à monocle, en habit, rasé de frais comme Nattis, balanrait sur ses genoux deux gamins postiches, fillette et garçon, entre lesquels il entretenait un dialogue humouristique sur un ton exsangue d'entrailles, dont

la noie la plus aiguë déchaînait de longs relâchements d'orchestre. Le rideau tomba avant Fautre numéro, Raphaëlle ne put arrêter une quinte.

(( Voyons, dit Claude, s'astreignant à un mouvement de charité camarade, il faudrait vous soigner un peu plus.

— Flûte, ça n'est rien... répondit-elle gentiment en secouant le nez émacié et le remerciant d'un clignement des cils. C'est le soleil qui me manque : à Paris il n'y a que de la boue, ah! la sale bête... » et dans ses yeux papilloteurs de fille toujours prête à rire comme à se déshabiller, se creusa une expression noirede répugnance pour le contact odieux de la boue de Paris qui présentait peut-être à cette poitrinaire du Midi la seule image qu'elle se fît de la mort, de la mort à Paris, dans la fosse commune du Père-Lachaise.

Claude détourna le regard de sa figure aux yeux cerclés, au nez raccourci, déjà camard.

Douce maintenant d'indifférence et la figure attendrie de fatigue, elle toussait d'une voix frêle presque jolie ; elle se rapprocha adroitement de Claude sans qu'il osât reculer, se sentant lui aussi menacé par sa respiration dans l'air de cette salle chauffée de tant d'haleines, et malgré cela solidaire sous cette menace du mal terrible pour les créoles et la méditerranéenne ensemble.

L'ouvreuse, sèche, leur déposait pardessus et parapluies sur les jambes, quémandant et frôleuse. La lumière s'éteignit : il y eut pénombre. Et six nymphes dansèrent : elles ondulaient sans musique

dans des voiles de gaze qui les enveloppaient en écharpes, puis soudain, par une combinaison d'éclairage, elles paraissaient toutes nues, dans un jet de hanches lumineuses qui aussitôt se noyaient à nouveau dans la brume ondoyante des écharpes.

Ils sortirent. On voulut l'entraîner au Rabelais. Il s'y refusa. — « Ne te fais pas tuer, » cria Dauvergne, — et rentra seul à pied par les boulevards dans la crainte des rues obliques.

Il forçait le pas, à moitié endormi puis réveillé à chaque angle de trottoir. Des rôdeuses chassaient, trapues, se frôlant à lui ou se frottant aux tabliers baissés des magasins, avecd'épais chignonsà velours noirs et des robes découpées de feuilles d'ombres dans la lueur d'absinthe des réverbères. Il les supputait nues malgré lui : elles devaient être flasques! Ce n'était guère mieux, après tout, sur les planches! Les Parisiens n'aiment que le laid, les filles qui grimacent avec des bouches défoncées jusqu'aux oreilles et des voix d'ivrognes, les chairs rosées couleur d'oreilles de porc blanc, le porc, le porc partoutj dans les carrousels, dans tous les bibelots et les illustrations, jusque sur les almanachs. Il revit, devant les messieurs du parterre béats avec des descentes de nez et de bouches, les filles se décrochant à la queue-leu-leu sur la scène de Lutetia^ levant la cuisse, la rabaissant, tournant le doseur un mouvement de revue en arrondissant des croupes tendues comme des tambours. Il aurait dû aller à une féerie, à un ballet! Une poussée de volupté

332 EN FRANCli:

montait du fond de son ciDeur à son cerveau. 11 frissonna secrètement, les lèvres sèches et la langue sucrée, dans unetroublantetentation.il avait besoin, frénétiquement, d'une petite femme. Dire que tant de jolies Parisiennes peut-être, lasses des Parisiens vulgaires et salisseurs, voudraient connaîtreun créole... le créole a des façons chaudes et tendres d'aimer, il sait envelopper la force de l'homme d'une poésie de câhnerie reconnaissante. Il se promettait que le lendemain il se mettrait à en chercher une, parmi les ouvrières, donnant à ce mot toute la poésie fraîche delà mutine grâce des travailleuses. Mais son cœur restait en suspens, par un instinct non moins profond d'appréhension, un recul dans cette nuit noire aux lumières épuisées à renoncer pour jamais à son rêve d'honnêteté de vie, de femme mariée que sous la lampe pure on embrasse le soir avec une bouche propre.

A la hauteur du Ghâtelet il fut fouetté de la brise qui s'enflait, se soulevait, avec violence se rua sur Paris, balayant les flammes de gaz à les éteindre presque, tandis qu'une lune ovale et livide, dans un ciel lourdement échevelé, se haussait au-dessus du Beffroi. Les mains enfonçant le chapeau, dans la ténèbre acre, en traversant le pont à peine poudré de lumière diffuse et en voyant de côté la Seine comme une écluse de charbon, on avait l'illusion que la brise^oufflait sur Paris comme sur une île... Claude avait l'impression que dans la nuit immense et trouble Paris flottait sur la France comme une île en dérive.

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