CHAPITRE PREMIER
N'y ayant encore jamais pénétré, Claudej dans une heure d'attente que lui ménageait le deuil d'un professeur, entra visiter le square deCluny. Il y a là des arbres heureux et fermement enracinés qu'on est étonné de découvrir au milieu de Paris, et, quoiqu'il n'y coule pas de fontaines, d'une verdure toujours fraîche de ravine; et sur le gazon, épais au soleil comme delà mousse, des ombres de feuillages dentelées ainsi que de la fougère. On y trouve des bancs oii s'asseoir dans une atmosphère de repos, et, quand on regarde les tramways, les omnibus, les fiacres, les automobiles rouler sur le boulevard Saint-Germain en un mouvement qui devient doux à force d'être ininterrompu, avec un bruit sourd continu qui n'éveille pas d'écho, on a l'impression bourdonnante de voir Paris devant soi sans y être... Claude allait s'asseoir. Mais quelqu'un qui était assis se dressa brusquement pour partir; il regarda : elle lui disait bonjour. Il tira
son chapeau : c'était celte jeune fille qu'il avait vue chez M""^ Duhois-Mahaud.
Gomme Paris, à travers son immensité, rapproche les gens ! il n'aurait jamais cru devoir se retrouver en présence de cette personne, et il n'y pensait plus.
« Bonjour, mademoiselle, je ne vous avais d'ahord pas reconnue... »
Une galle, sans doute : il n'aurait pas dû se permettre de l'aborder dans un jardin. Cependant elle l'avait d'abord salué très gentiment, d'un geste vif de surprise : maintenant son visage se renfrognait. Il demanda en prenant de l'assurance :
(( Vous venez souvent ici, mademoiselle?
— Oui, répondit-elle comme s'il n'avait troublé le ton limpide de sa rêverie : c'est encore le seul square oii Ton puisse se recueillir et se trouver à l'abri en face de soi-même. »
Très simplement elle se rassit, elle parla avec liberté, poursuivant à voix haute pour lui les réflexions qu'il avait interrompues : « Puis il y a ici des bébés : ils sont délicieux à être observés sous les feuillages : ils n'ont pas encore l'idée de lever les yeux sur les branches, ils ne regardent que les troncs qu'ils veulent absolument toucher du doigt comme d'anciens petits grimpeurs. Les nounous, qui ne sont pas darwiniennes, fit-elle en souriant, crient après eux : je les défends, et cela m'amuse.
— Vous savez aimer les enfants »;, dit Claude.
Il retrouvait avec surprise ce genre de conversation d'une improvisation délicieuse et cependantd'une saveur comme méditée.
« Ce n'est pas une science, assiira-t-elle : c'est une pure faculté instinctive. Le fait est que partout où il y a des enfants, il s'en détache toujours quelques-uns : après m'avoir observée attentivement avec leurs drôles de petits airs inquiets, ils viennent à moi d'un bond comme s'ils percevaient ma sympathie. Les enfants m'aiment beaucoup : toutes mes amies sont des enfants.
— Ou de vieilles en enfance... » rectifia Claude pour la faire sourire. Elle se mordit la bouche en baissant de longues paupières pures^ rougissant sous de petits coups de chapeau agités : « Vous êtes mahcieux! Vous pensez à M™* Dubois-Mahaud. » Elle se redressa : « Je pars parce que je ne puis voir trop longtemps des bébés jouer sans devenir triste. Il y a une question qui se pose et que je n'ai jamais pu résoudre : doit-on aimer, quand on est socialiste, tous les enfants indistinctement, ou ne doit-on aimer que ceux des pauvres?
— En ce cas, déclara Claude, je ne regrette pas de ne m'etre pas encore occupé de socialisme : j'ai le droit de les aimer tous indistinctement.
— Ahî vous aussi... Au fait, quand on se fiance si jeune, c'est, j'imagine, parce qu'on aime beaucoup les petits ; on veut jouir de la formation de leurs naissantes consciences quand on est soi-même dans toute la force de la jeunesse... Si j'avais un fiancé et qu'il fût loin de moi, cela me rassurerait tout à fait de savoir qu'il se plaît avec les enfants... »
Elle le regardait avec droiture. Claude s'efforçait de ne pas baisser la tête : à Paris il faut avoir les
yeux sans cesse prêts à deviner, à surprendre! Cependant il la sentait impatiente, la voix précipitée, les épaules mobiles ; une main tracassait les plis de la jupe, Tautre serrant convulsivement sa serviette sous son bras. Sa bouche était cerise et ses prunelles n'étaient pas bleues comme il l'aurait cru, mais couleur de chevelure châtain au soleil, et alertes. Derrière la grille du jardin, il passait beaucoup de fillettes sous les arbres du boulevard Saint-Germain, avec un profil qui souriait sans se retourner et des nœuds de ruban vif dans la natte. C'était jeudi : elles n'étaient pas accompagnées et elles ondulaient des épaules comme de jeunes femmes. Est-ce que celle-là aussi avait un rendez- vous? Est-ce qu'elle attendait ici quelqu'un? A force de voir du monde se presser, s'accoster, on vit à Paris dans une piquante atmosphère d'intrigue et de soupçon. Son cœur se pinçait :
« Et vous allez maintenant chez M""^ Dubois- Mahaud? demanda-t-il posément, doux àTépier.
— Ah! je l'aimerais mieux... » Elle le considéra avec de grandes prunelles de solitude et de confidence : il sentit immédiatement comme il se trompait. Elle avait penché la tête avec une lassitude calme ; il y avait sur sa poitrine une broche de quatre sous, une hirondelle en nickel, qu'elle devait porter par goût d'humilité; sous un col rabattu d'étudiante était nouée une cravate d'ouvrière bleu de printemps où se teintait l'ovale de son visage. Elle avait souvent et le plus naturellement les attitudes flexibles et farouches des personnes qu'on aimerait protéger.
Il lui demanda en regardant sa grande serviette si elle suivait les cours delà Sorbonne.
(( Ah! dit-elle, c'était mon désir le plus cher. Mais j'ai un frère qui doit prendre un jour ses titres à la Faculté, et ma mère n'aurait pas aimé que je lui enlevasse d'avance un peu de son prestige : il faut bien accepter la famille comme un ordre social. Alors, au lieu d'aller écouter comme vous des cours intéressants, je vais faire la lecture chez mon vieil oncle. Mais vous ne le répéterez à personne, ce que je vous dis là : je suis obhgée d'agir en cachette de maman : ainsi comme mon oncle n'est pas à héritage, elle trouverait que je perds mon temps.
— Vraiment! » dit Claude.
Après avoir été sur le point de se taire, elle s'abandonna à la confidence par cette sympathie des Parisiennes qui s'improvise au hasard des rencontres et qui est chez elles une grâce sociale de plus : « Ma mère a été si peu ma mère pour moi qu'un de mes oncles, qui en était révolté, m'avait demandé de me laisser enlever : il m'aimait beaucoup, lui. Figurez vous : l'heure était fixée; au dernier moment je ne sais quoi, la crainte inconsciente de provoquer le hasard, m'a fait faiblir... C'est un autre oncle : celuici est vieux. Je puis vous l'avouer, monsieur, il est délaissé de la famille. Après une vie très éprouvée, il est devenu aveugle, Iladore la lecture, c'est dégénéré en monomanie de vieillard. Seulement il n'entend bien que ma voix et repousse toutes ses vieilles bonnes qui n'ont pas l'accent assez timbré. »
En effet, elle avait une claire voix de lectrice oii
s'exprimait l'élégance cursive de sa taille mince. II regarda distraitement ses longues jambes de jeune fille apte à courir sur des pelouses.
(( Que lisez- vous, sans indiscrétion?
— Rien que des feuilletons : il faut qu'ils soient bien compliqués, ténébreux, qu'ils fourmillent d'aven^ tures inextricables. Moi, au second numéro, j'ai tout de suite deviné la fin ; lui, il se laisse surprendre par les événements au point qu'il me fait relire le passage en poussant un grand soupir d'exclamation, et il me serre le bras. Quelquefois j'essaie de sauter des livraisons mais il se rappelle exactement, après une semaine, oii en sont restés les événements.
— Vous devez vous ennuyer singulièrement?
— C'est lamentable pour moi car j'ai en horreur les feuilletons à cause de leur fantaisie décousue et leur esprit de fausseté ; mais ce qui m'intéresse, à part la pitié que j'ai pour mon oncle, c'est de sentir comment un vieillard redevient naïf devant les romans d'imagination : du coup toute l'expérience de son âge est oubliée. Alors je me dis que ça tient à peu de chose ! Mon oncle a soixante-dix ans ! et son imagination est ingambe, elle gambade, elle trotte^ elle est en perpétuel mouvement autant que celle d'un gamin. ..je l'aime beaucoup. »
Claude réfléchissait : c'est étonnant comme elle faisait désirer une vie profonde, observatrice, dans Paris tourbillonnant et frivole. Elle avait ellemême le charme frais d'une enfant qui joue devant vous, bouge, vous entraîne, et qu'on voudrait arrêter dans ses caprices... Si, pour dompter sa timidité, il
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lui demandait de raccompagner jusque chez son oncle ! 11 regardait son cou, son menton à peine arrondi. Elle n'était pas assez jolie : quand elle ne causait plus, il se fripait sur ses lèvres une moue de petite institutrice lasse; les joues perdaient la lumière et leur sorte de velouté intellectuel. Ce ne serait pas encore elle qu'il choisirait s'il le pouvait : il eût voulu, lui, d'une parisienne et ce n'était pas telle qu'il convoitait la parisienne. Elle était frêle, fuselée avec une poitrine bienvenue, mais sa robe tombait mal, ne moulant pas une rondeur coquettement portée ; elle relevait en chignon de beaux cheveux couleur de ses yeux chauds, mais c'était une vierge à la chair trop froide : elle ne devait pas être assez rosée. Cependant ce qu'il y avait de commode, c'est qu'il la connaissait, au point de lui parler dans un jardin, sans être en relation avec personne de âa famille. Et c'était cela qui, près de l'entrecroisement de deux grands boulevards, le troublait, l'incitait à esquisser une intrigue, sans aucune idée de la poursuivre : affaire de s'y mettre!... Quelle sorte de parents pouvait-elle avoir? Elle l'observait avec distraction, laissant poser son regard amical sur le visage clair de Claude, sa joue à peine barbue aux lignes indécises d'une maigreur d'étudiant. Elle lui dit spontanément, avec une sérénité secrète et hère : « Je me plais à causer avec vous; je vous connais peu en somme, mais vous êtes très sérieux et vous aimez votre fiancée d'une fidélité si rare... » elle s'arrêta une seconde, Claude palissait... « que je pense avec vous comme avec un frère. Mon frère n'en est pas un pour moi. Ma
mère... ma mère après tout n'est sans doute pas une mauvaise femme, mais elle m'a abîmé la vie. »
Au son indulgent de sa voix Claude était ému ; il l'écoutait d'une âme enthousiaste.
« C'est fou, reprit-elle vivement, mon enfance! Je me demande comment je ne suis pas devenue la pire des choses... Ma mère qui est établie dans les Nouveautés sous un pseudonyme célèbre que vous voyez souvent cité dans les chroniques mondaines des journaux, — vous ne vous en seriez pas douté, n'estce pas ? — est une grande modiste chez qui les dames du boulevard Saint-Germain et même de la rive droite viennent assortir leurs chapeaux et leurs écharpes. On lui reconnaît un art tout spécial qu'il ne faut pas mépriser. Vous avez dû entendre parler des femmes du monde?... C'est chez ma mère qu'elles rencontraient souvent leurs amants. »
Claude eut le cœur révolté; mais elle poursuivait, d'une diction suave de mélancolie qui hésitait à peine à certains mots :
« J'étais toute mioche : je restais étonnée de voir causer avec une intimité caressante, et en s'embrassant parfois, un monsieur et une dame très bien mis qui n'étaient pas arrivés ensemble et à qui ma mère venait ensuite parler, en prenant avis de l'un et de l'autre simultanément pour l'objet qu'ils commandaient, comme s'ils étaient mari et femme. Vous pensez : je fus vite au courant de trop de choses par les conversations que ma mère et les ouvrières tenaient sur les gens après leur départ ; et, je me le rappelle, je demeurais d'autant plus saisie de toutes ces
iventares que les personnages en portaient souvent des noms que j'avais lus dans mon histoire de France au règne de Napoléon ou de Louis XYIII. Ces dames me gâtaient; j'étais obligée de leur cacher ma répulsion, il me fallait éviter, le jour où c'était le mari qui revenait avec sa femme, de dire quelque chose qui eût pu embarrasser celle-ci; je vivais dans une contrainte perpétuelle, moi qui ai toujours eu l'horreur du mensonge. Tout cela trottait dans ma tête fatiguée par mes études le soir lorsque j'étais seule dans ma chambrette... ma chambrette d'écolière toute froide et nue. Les aventures les plus différentes s'enchevêtraient dans des cauchemars où je me mêlais, où je jouais des rôles qui me terrifiaient. Aussi j'ai fait vers treize ans une grande maladie dont j'ai failli mourir... Quand je revins de la maison de convalescence où l'on m'avait internée, j'assistai à des choses pires... je vous dirai plus tard davantage. J'étais blasée et je me suis juré de ne me marier jamais. C'est ce qui fait », ajouta-t-elle en souriant fraîchement comme une fillette, oubliant toutes ces choses, « que je me suis adonnée entièrement aux jouissances intellectuelles, malgré la persécution de ma mère qui voulait me voir prendre sa succession. »
Elle se contrariait. « Je ne sais point après tout ce que je ferai. Son métier lui rapporte beaucoup, et, si je le prenais, je serais en mesure de continuer i soutenir mon frère dans ses désordres si elle venait à mourir. Les jeunes gens ne sont pas toujours raisonnables... comme vous. »
Claude était attendri intimement par sa confiance.
Il devenait grave par l'expérience de cette jeune fille qui, à Paris, avait vu tant de choses de plus que lui jeune homme. Il n'aurait pas supposé qu'elle eût une si helle âme! Et cette façon de parler avec l'élégance sobre des romans modernes : elle narrait avec l'aisance d'un écrivain ! Il éprouvait du respect et cependant il avait à se défendre d'une impulsion à la séduire, car elle devenait désirable par la compassion qu'elle inspirait, par les péripéties de sa vie, aussi par la tentation passagère et sournoise qui est en vous, lorsque vous avez souffert, de profiter de celles qui sont pitoyables et sans soutien.
« Ils sont très amusants, n'est-ce pas?
— Quoi donc? » fît Claude pénétrant son regard.
Elle considérait avec complaisance un vieux monsieur qui jetait des miettes, le bras gauche tendu, couvert d'oiseaux.
« Ces mignons moineaux ! En général on ne les aime pas, on les trouve sales comme de petits ramoneurs. Je les ai beaucoup observés : ils sont rusés, joueurs, gamins 1 Et comme ils savent se faire gâter! »
Pressée, relevant sa robe, elle partait : son oncle devait l'appeler dans l'appartement car quelquefois il croyait qu'elle était déjà entrée et qu'elle s'était cachée pour lui jouer une niche. Elle se dépêchait.
Claude, assis dans le jardin, guettait, la revoyait passer sur le boulevard Saint-Michel, rapide dans la longue robe gros-bleu qui dans le mouvement étiré de la marche avait une allure d'hirondelle : attentive à s'élancer entre les voitures, elle glissait entre les rangs de gens, coudes serrés, la tète baissée. Elle se
retournait, faisait un bref salut tout en sourire, très net mais si rapide dans le déplacement des chapeaux qui se croisent et des pardessus, qu'il se demandait s'il ne se trompait pas. C'est toujours comme cela à Paris : on vous fait un signe, mais il se perd dans tant de mouvement qu'on doute... On vous dit des mots, on vous tient des propos, mais c'est dans un tel roulement de fiacres, de cris d'oiseaux, d'appels de camelots, de clochettes de voitures et de cornes de tramv^ays, qu'on ne sait pas exactement si on a entendu. Claude ignorait si c'était commun à Paris ou si c'était quelque chose de propre à cette jeune fille, mais quand elle avait disparu il semblait qu'elle n'eût rien dit : toutes ses paroles étaient supprimées, enlevées par Tinstantanô" de son départ et on se demandait si on les avait imaginées. On se trouvait incertain et comme ravi.