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CHAPITRE II LE DÉSARROI

Claude, tous les soirs, montait le Saint-MicheL achevait un tour de Luxembourg-, descendait le Saint- Michel, rentrait. Il n'y goûtait qu'un plaisir las mais indispensable. Puis l'espérance de voir des gens, d'être pris dans quelque improvisation de la vie, de causer avec des camarades qui l'orienteraient un jour vers du nouveau...

Il croisait les groupes, regardait; mais ces soirs oij l'on épie avec une attention prévenue, l'on ne trouve plus aux femmes qui marchent dans les rues de Paris le charme d'humanité diverse et éparse de celles qui y passent la journée allant à leurs destinations : les étudiantes à yeux gris-verts cheminant vers la Sorbonne, les silhouettes élastiques de jeunes femmes lentes et inoccupées, les jouvencelles aux talons nerveux, une dame svelte pausant devant une

vitrine de chapeaux la jupe moulée à sa tournure, les Suédoises aux hanches droites, des fillettes d'écoles souriant sous cape, les cache-poussière des courtières de commerce, les croupes à ressort des filles, les postures nobles que donnent aux jeunes femmes mariées les jaquettes à basques s'évasant sous des tailles justes, et, à un angle de fleuriste, deux demoiselles agréables immobilisées à causer ensemble, les yeux sains et la bouche chantante. Il n'y a plus l'intimité du jour dans les rues le soir.

Une fois, il était dans le jardin, terminant le grand tour : près de la pépinière il s'était arrêté devant le buste de Sainte-Beuve sur le front duquel luisait le crépuscule chaud et trouble. Avec son long profil de sacristain, Déplas pa&sa, une femme au bras : son ouvrière en effet. Dans une contraction son cœur se leva : qu'elle était ravissante! Toute vêtue de noir elle se tournait vers Déplas, ouvrant un visage de rose à peine finement chiffonné comme la Malmaison, des yeux mouillés à force de fraîcheur. Il inclinait sur elle son nez ironique et maigre, soul'iant, semblable à un grand Chinois avec ses canines découvertes... Il y avait des moments où il savait ne pas sécréter de la bile !

Et Claude s'en revint, absorbé dans le souvenir de la figure, mais dévisageant toutes les femmes sur le boulevard. Il se remit au travail, amer et envieux. Il avait de la chance, Déplas!... D'autres, il est vrai, n' en ont aucune : dire que Raphaëlle était enceinte !

Le dimanche, surtout, toujours, était pénible. Il

n'avait point l'initiative de prendre des trains vers la banlieue oii la foule s'égaille. Il voyait passer des ouvriers flânant vers la foire et le plaisir stérile : couples blets sans enfants ragaillardis aux fins de semaine, commis délurés et irresponsables, filles cbarmantes qui feraient à la France une si jolie race!...

Il n'y a rien de dissolvant comme l'attente : on croit que ce n'est qu'ennuis passagers, insignifiants : la personnalité du jeune homme s'y énerve et affaiblit. Peut-être une certitude même négative est-elle moins déprimante que l'incertitude oii l'on perd la tête, la volonté, à vaguer de l'esprit entre son ancien idéal et l'idéal de tout le monde en se disant qu'il faudra bien s'y raccrocher en cas de rupture pour ne point sombrer dans le néant.

Les études ballaient de ci, de là, pas mal. Les professeurs de la Sorbonne l'assommaient. De temps à autre, il prenait un livre qu'on ne lui avait pas recommandé, un auteur dont un professeur rival avait médit. Il lisait. La journée s'achevait grise et tiède. Il mollassait un quart d'heure, le bouquin ouvert, distrait à rien; puis poursuivait la lecture d*un ouvrage de Le Dantec que tous les étudiants se vantaient cette année dans un exclusivisme de néophytes, rêvassait sur des mots : « Le sexe, disait Le Dantec, est un parasite»; l'amour, c'est du parasitisme...? Parfois même il préférait rôder dans les couloirs, se plaçant se déplaçant, mais ne pas assister au cours marqué. Un tas de vieux messieurs dans l'amphithéâtre, un jardin de crânes : il avait assez de tra-

vaillcr l'anatomie dans les livres ! — 11 s'habillait avec plus de soin, portait des cols glacés, se choisit des gilets fantaisie de carrelages légers bordés par des rubans foncés bleus, marrons qui s'échancrcnt largement sur plastrons à plis, des régates hirondelle. Il se regardait dans la glace, se blaguant pour s'excuser... Si ses fiançailles avec Eva se raccordaient, « son mariage» était encore loin; il ne restait qu'à accepter Paris, et il sortait souvent, allant par goût marcher dans l'avenue de l'Opéra, sur les boulevards, vers cinq heures. Puis il rentrait, étudiait. Les jours se succédaient. La lenteur du temps lui était devenue indifférente; il acceptait tout : il se jugeait un être ordinaire, médiocre.

Un samedi, sentant venir avec appréhension le dimanche, attristé, il songeait à Eva, le cœur prostré dans la fatigue. Il attendait par le prochain courrier la réponse de M"^*^ Fanjane; et soudain il s'écria: « Quel imbécile j'ai été! C'est à Eva que j'aurais dû écrire : vis-à-vis elle, au cas où elles auraient été nécessaires les excuses ne m'eussent pas coûté. Elle aurait tout arrangé avec sa mère... » S'étourdissantde bonne volonté, il s'appliqua au travail, bûcha une heure et demie, puis, les yeux brûlants, releva le visage. Le livre ouvert présentait un schéma de tronc féminin où le sein était coupé pour montrer le jeu de la respiration latérale : quelle constitution admirable révèle le corps! Attendri, il se reporta à Eva. 11 contemplait idéalement 1 émouvante structure du jeune être humain, il distinguait ses mu(jueuses fines comme le satin, la richesse de son

sang courant dans ses artères déliées et se distribuant au corps harmonieux, il suivait l'extraordinaire circulation qui n'est pas seulement du sang mais de l'amour. Les papilles de son estomac, sa trachéeartère, ses frais poumons sains, la souplesse de ses muscles intercostaux, des pectoraux, son larynx, son palais, son cerveau... minutieux cerveau de femme aux lobes tressés en chevelure! elle vit.

Et elle est si loin !... Il faut dormir, s'enfoncer dans le sommeil.

Le matin s'élevait plus doux^ bleu et subtil après une nuit poisseuse. Il avait changé de chambre, maintenant sa fenêtre donnait sur le square. Il regarda, dans le triangle d'air libre découpé parla rue d'en face, un vaste pan du ciel où des nuages blancs bosselaient sur l'azur une presqu'île d'Hindoustan et une Australie avec son golfe d'Auckland parfait.

Il avait à répondre à Albert Gustave, ayant déjà laissé partir deux courriers. Il s'assit au bureau. Qu'inventer? Lettres aux camarades, lettres aux parents, on ne sait jamais quoi leur écrire!... Il lui parlerait de la Sorbonne, de sa génération :

« La jeunesse n'est guère plus brillante ici ni plus utile qu'à la Réunion. Elle fait banqueroute, on peut bien le dire. Pour ma part je n'ai pas constaté cette avidité d'étude, cette ardeur d'ambition à recréer une France supérieure aux autres nations et les guidant dans le monde en se sacrifiant au besoin pour elles que tous les deux nous imaginions au pays quand nos professeurs nous citaient la Sorbonne comme le

collège idéal de la science et de 1 ame françaises. Ce qui m*épate, c'est de voir combien mes camarades font peu de cas du patriotisme. Ils potassent l'histoire de France, la géographie des provinces de l'Est, la littérature française absolument comme ils repassent la série des vieilles civilisations, pour le titre et la galette, tout avec la mémoire et rien avec le cœur. On dirait vraiment qu'ils sont un peu fatigués d'être en France et ils oublient à chaque instant qu'ils y habitent. Ils trouvent tout naturel, à force de s'être ballades dès l'enfance sur les trottoirs de Paris, de marcher sur l'histoire; moi, quand il m'arrive de lire sur une plaque : « Ici est né Molière » ou « Ici s'élevait l'hôtel du bon La Fontaine » ou « Maison de Buffon », ça méfait quelque chose de fabuleux au cœur. Je m'arrête : rien que de me trouver en France, cela me donne la fierté d'être Français.

« Par moments je désespère du pays, quand je pense à mes camarades de licence qui sont encore à lécher les professeurs comme des ordonnances leurs officiers, qui ont des plaisanteries de collégiens, des gestes de caserne avec ça ; ils ne parlent que de topos, de laïus, de boules blanches, avec- autant de prétention que s'ils faisaient des discours à la tribune. Je suis épouvanté à l'idée qu'ils auront à enseigner bientôt, représenter les intérêts français. Évidemment la vie les modifiera... cependant, tous sont des êtres sans force, sans caractère. Il n'y a pas de personnalité. Moi aussi je n'en ai pas, mais je le sens et je voudrais en acquérir; eux ils sont contents d'eux. Ce qui fait défaut, c'est le désir d'un but, l'ambition.

J'entends dire autour de moi qu'il n'y a que des arrivistes; oui, mais il n'y a pas assez d'ambition en France. L'homme manque : ça je le sens pour moi comme pour les autres; les grandes écoles conservent tout le monde enfants, presque gamins, au moment où l'on devrait se sentir mâles, se créer de l'énergie. Toute la nation est à l'école jusqu'à trente ans. Je serais autre que ce que je suis en train de devenir si j'étais resté au pays ; tu peux sourire, je serais évidemment marié bientôt. Maintenant je ne sais seulement plus si je voudrais rentrer de suite à l'île, je ne me sens plus d'idée arrêtée pour rien ni de préférence pour aucune carrière.

« Je pense à un de nos compatriotes que je ne veux pas te nommer, qui a déjà un gosse qui est peutêtre aux Enfants-Assistés ; et il sera professeur. Je me rappelle un autre camarade qui est Parisien, qui est aux Sciences Sociales et qui sera peut-être attaché d'ambassade d'ici deux ans. Je t'ai parlé de la Sorbonne : ils n'y sont pas pires que les autres, mais ce n'est pas ça; ils sont déjà des fonctionnaires, même en tant qu'étudiants. La Sorbonne est un groupement de bureaux, un ministère oià l'on passe des concours. Et tu calcules s'il faut lécher les pieds de ses chefs. Ici on le fait naturellement^ ça rentre dans l'éducation de saints et de sourires qu'on a reçue dès l'enfance. Alors ils sont tous admis à la longue : j'ai vu des crétins authentiques qui ont été titrés agrégés à la dernière session. Eux et ceux de FÉcole de Droit ils vont avoir des places partout, se répandre dans la France comme une portée de punaises dans un bon

vieux matelas, aller jusqu'aux colonies, nous passer sur le dos, sucer notre pauvre sang- de créoles. Et tout ça ensemble fait l'empire français.

« Il est vrai que la situation est très dure à Paris pour la jeunesse. J'en causais l'autre jour avec un étudiant delà Sorbonne, un nommé Lebouvier qui va à toutes les manifestations : tout le monde, les écrivains, les peintres qui font des conférences, Anatole France, Jaurès, s'intéressent dans leurs discours à (( la jeunesse », mais en propos vagues. Les publicistes fabriquent des articles sur les paysans, sur les ouvriers, sur les professionnels de chaque métier, le mouvement socialiste est fait pour les électeurs pauvres, mais on ne s'occupe pas des étudiants parce qu'ils ne sont ni une classe nette ni une profession. « On écrit des romans, me disait-il, sur les petits sculpteurs italiens ou sur les maquereaux, jamais sur les étudiants : on ne sait même pas de quoi nous souffrons. On devrait voir que nous sommes dans un âge de transition à tous les points de vue, intellectuel , social : quand on était enfants on était tous désintéressés et il n'y a pas à dire, on sent tout d'uji coup qu'il va falloir être égoïstes pour se débrouiller dans la vie; beaucoup alors sont aussi prêts de devenir voleurs qu'honnêtes hommes, nous sommes pleins de désirs, de rancœurs, d'indignation. » D'ailleurs cet étudiant proférait ce que je te répète sans s'emporter; il haussait les épaules, blasé comme tous les jeunes français d'aujourd'hui.

« Je lis beaucoup depuis deux mois pour me distraire. Je lis tous les Loti, les vers de Heredia que J3

me suis payés l'autre jour; je t'achèterai sur les quais comme tu me le demandes, quelques romans nouveaux, Paul Adam^ MargueritLe, Renard, et les derniers livres couronnés Force ennemie et V Homme de peine, mais tu tâcheras de ne pas oublier de m'envoyer l'arg-ent. »

Comme il se sentait fatigué, il se leva. Il cracha... du sang? Mais il se rassura avec insistance; cela devait provenir de la gorge.

...Néanmoins il demeurait inquiet, la tête traversée de réflexions intermittentes. Et il percevait, comme s'il n'y avait jamais pensé, qu'il était sans famille dans Paris. Le dimanche précédent, Prusselle l'avait trouvé pâlot; il lui avait même fait promettre d'aller consulter un médecin et il lui avait imposé l'adresse du docteur Maboine.

...Au bout d'une heure, Claude, estimant n'avoir mieux à faire, endossa sa jaquette, y alla.

Il se trouva devant une figure de vieil officier, rognonnant, toussottant, bavant; il paraissait certainement plus malade que Claude; il n'y a que Paris pour vous présenter de pareils médecins: un grognard de l'armée d'Afrique. — Pardieu! si Prusselle le lui avait recommandé, il devait être Algérien.

Le docteur, l'ayant pressé de se déshabiller, l'auscultait. « Parlez, comptez, criez... Bien! Rien, rien. Vous n'êtes pas mal constitué, mon garçon, mais faiblard, pas fait pour l'existence de Paris. Yous devez battre une noce à tout casser?

— Je vous assure...

— Oui, oui... laissez tomber les bras le long des hanches » ; et, n'écoutant point mais méticuleux, il lui mesurait avec une ficelle la largeur de chaque moitié du thorax, du dos.

« Vraiment, vous ne vous épuisez pas avec les femmes? Vous m'en racontez de belles! »

Claude n'osait nier, puis il dit avec fermeté : « Vous vous trompez absolument.

— Ah ! » et il se redressa, la bouche ouverte en l'air, Tœil oblique et contrarié.

Il s'écria : « C'estpeut-être tout le contraire alors!... Ah voilà! » Et maussade : « Est-ce que vous voulez devenir phtisique par hasard?... Non. Eh bien! 11 faut aller aux femmes, mon ami, trois fois par mois, pas davantage ; ça suffira pour commencer. »

Et Claude se rhabillait, boutonnait son pardessus avec des doigts gourds.

.. .Toute la soirée le souvenir de sa visite persistait^ pareil à celui du conseil de révision... Et il pensait à Raphaëlle, avec scepticisme.

Comme il passait devant la loge, on lui remit une lettre. Les jolis petits enfants de la concierge accoururent lui demander les timbres des colonies, leurs lèvres roses tendues ; attentionné, sensible à la poésie de ces petits êtres fermés dans une loge et

collectionnant de minuscules morceaux de géographie, il les leur détacha. Et il s'empressa de monter, haletant.

Dans sa chambre, il reconnut une lettre de M"^^ Fanjane, et son cœur palpita plus dur... quelques lignes sur une carte de visite... Il s'y attendait : elle rompait !

Il se le répéta sans y croire, appelant à soi l'émotion et la colère. De la chaleur s'épandit dans sa poitrine, sa respiration s'affaiblissait : il éprouva le besoin daller dehors... dans l'étourdissement invoquant la vision d'Eva.

Pourquoi Eva, elle, ne lui avait-elle pas écrit? Il voyait encore tout pâle autour de lui et il s'obstinait à cette pensée fixe pour mettre de l'ordre dans son cerveau bouleversé : comment Eva ne lui avait-elle pas écrit si elle l'aimait ? On écrit, on se plaint, on reproche, on s'explique, mais quand on aime, on parle ! on ne laisse pas les choses se décider en dehors de soi, on ne laisse pas l'amour se terminer sans un mot, on n'est point passive!.,. Avec la chaleur au visage, la douleur faisait maintenant explosion à son cœur — qui se tordait dans une impuissance forcenée, il se sentait le flanc déchiré d'amour-propre, et il avait beau comprendre de plus en plus nettement que M'"*" Fanjane avait dû faire jurer par Eva qu'elle ne lui écrirait pas cette fois, que seul un serment avait pu retenir Eva, ces reproches obstinés se pressaient à sa bouche chaude d'un besoin de raisonner avec fureur. Il restait stupéfait dans sa violence de voir la personne d'Eva lui échapper : « Je

ne l'aurai pas! » Ses tempes éclataient. Le regret, le sentiment aigu de sa beauté le blessaient.

Et aussitôt le ressentiment envahissait son être. Les paroles d'un renoncement plus rancunier que le dénigrement se précipitaient à sa pensée : « C'est moi qui Tai voulu î Et, après tout, peut-être ai-je eu raison de rompre : je ne suis seulement pas sûr de passer mes examens et par conséquent de retourner au pays... Pardieu, elles l'ont bien senti. »

... Puis, dans l'hébétement dissolvant, la journée entière Claude était étonné de ne pas souffrir davantage, au tond ne croyant pas l'événement possible, persuadé maintenant que cela s'arrangerait plus tard, sûrement. On ne peut pas admettre que des choses qui ont occupé tant de place dans votre âme déjeune homme, qu'une partie considérable de votre vie soit abolie d'un coup — surtout par une lettre. Ou alors ce serait insensé, et le monde n'est pas foui Tout se renouerait fatalement — et une confiance routinière dans l'avenir s'imposait à lui avec le besoin délaisser son corps brûlant, sa tête surexcitée se calmer et se reposer dans l'émiettement insensible des heures.

... Et le lendemain, abruti sans savoir de quoi, commençant sa toilette au réveil, il s'arrêtait, la serviette mouillée autour de la main :

« Qu'est-ce qu'il y a devrai dans tout cela?... et elle, qu'est-ce qu'elle, Eva, en dit, en fait, en sent? Je ne pourrai pas le savoir alors. C'est tout de même trop fort !

« Puis, est-ce que je le sais davantage depuis

trois mois, six mois? Est-ce que tout cela est vrai, est-ce que je ne suis pas un peu égaré? »

Et comme une torpeur morne aplanissait ses esprits, il se mit à marcher lentement, se regarda dans la glace, regarda ses yeux jaunis et injectés, son front bosselé de souffrance :

« Eh bien, après tout ! je n'ai plus de fiancée, quelle importance cela a-t-il? Je ferai comme les autres, qu'est-ce que je vaux? Un de plus à la mer, la France n'y perdra rien. »

Le sentiment d'une légèreté immense autour de lui, de l'amoralité de la jeunesse française répandue jusqu'aux confins du pays, occupait paisiblement son esprit comme une nécessité banale qui ne lui était plus douloureuse mais assoupissante.

Avec une lucidité extraordinaire, il s'habillait, goûtait, sortait, écoutait studieusement le maître de conférences, allait sur le boulevard, poursuivait le plus de camarades avec qui causer, discourir de n'importe quoi, se vulgariser. 11 cherchait en vain Nattis, disparu depuis quinze jours comme si parhasard il se serait attelé à préparer des examens; et Moussard aussi était introuvable! Il déjeunait, vaquait à ses occupations, mettant de la précision dans tous ses gestes, ses propos quelconques, son application aux tâches diverses, se sentait l'esprit parfaitement libre mais obsédé d'une préoccupation mièvre, le cœur alourdi dans sa frivolité forcée. Et il continuait soudain son raisonnement du matin :

« Je la voyais frôle, je la voyais rêveuse , je la voyais... mais tout cela n'était-il pas de l'imagina-

lion?... Il y a des jours où je révoquais presque grasse, d'autres mince. Au fond je ne me rappelle même plus exactement comment elle était? — Et qu'est-elle devenue ! )>

On ne sait pas si elle, dans son île, par la présence annihilante de sa mère à ses côtés, elle a encore comme lui le frisson de l'Espace, si elle essaie avec persévérance d'imaginer Paris, la France, sa vie ; mais lui maintenant est comme borné par les fortifications ! Sans doute tout ce qu'il a à observer de neuf le force à oublier la Réunion, à perdre la notion de l'étendue comme le Parisien qui croit que Tunivers se restreint à Paris... 11 est abasourdi et affairé... — il était en retard, il fallait vite courir à la salle de la Manipulation.

La nouvelle d'une guerre avec l'Allemagne à propos du Maroc éclata un matin et se répandit dans la capitale paniquement.

Claude resta d'abord ébranlé : malgré tout incrédule, il était remué au fond de l'être par une peur héréditaire de la guerre, des encasernements tyranniques et brutaux, des longues marches hâves à la tuerie. Dans la désespérance de sa vie désormais sans but sûr^ il s'étonnait de ne pas être heureux de cette grande préoccupation nationale qui venait à

propos faire taire sa souffrance amoureuse, de ne pas désirer aller s'engager. Cependant, douloureusement étirés, le cœur et tout le corps voudraient après une telle crise se lever, agir, se distraire, bondir fût-ce au-devant des balles; et il était sûr là d'oublier quelque temps les ennuis personnels et de secouer sa langueur sentimentale. 11 éprouvait à nouveau le prix de la vie, claire et palpitante^ si fragile. Mais aussitôt un élan cordial le précipita au désir de la solidarité héroïque avec tous les jeunes gens de France et de revanche pour le pays. Il était soulevé d'un besoin personnel clo courir à l'action la plus hardie, — et il fut interdit de trouver à la Faculté un grand nombre de camarades ironiques, furieux contre le ministère, ou même indifférents.

11 ne lisait pas les journaux mais il entendait parler les étudiants, ce qui devait revenir au même. Anarchistes, socialistes et nationalistes de Paris s'affirmaient presque d'accord sur ce point : la France n'avait pas à risquer des complications internationales en allant s'inquiéter de faire valoir des droits sur le Maroc. Beaucoup criaient : « Ça a toujours été des exotiques qui nous ont poussés à la guerre, Napoléon en tête. C'est l'expédition du Mexique qui nous a valu la défaite de 70. Depuis 70 c'a toujours été pour des sables lointains qu'on a failli se battre : Fashoda, Casablanca. — Je te fiche mon billet, lançait un ami de Nattis dont il ne savait le nom, petit, mince, étranglé dans un de ces cols si serrés et si hauts qu'ils donnent souvent aux jeunes parisiens des voix d'eunuques, que s'il y a une mêlée

européenne d'ici quelque temps, ça va être pour ces sales colonies ! — Ah ouiche ! comme s'il n'y avait pas assez de vieilles colonies, celles qu'on appelle les plus chères de nos possessions... parce qu'elles nous coûtent heaucoup. » Et d'autres déblatéraient : « La France n'est pas une nation colonisatrice, elle a bien assez de s'occuper à solutionner la question sociale. » Quelques-uns, obstinés, parlaient contre la guerre dans l'entraînement des théories antimiUtaristes qu'avec provocation ils déclamaient depuis longtemps dans la Sorbonne; mais chez beaucoup, sous les mots veules ou dandinants, c'était bien la faiblesse qui se trahissait sur les visages, la peur de la mort et des travaux durs de la campagne.

Puis très vite tout se calma. Les grands journaux promirent la paix aux rentiers de France et à leurs progénitures.

ÏV

Il essayait de travailler, il travaillait, surpris luimême parfois d'un zèle à la tâche qui ne pouvait être que macbinal dans la routine de sa vie. Mais à maintes reprises, tandis qu'assis dans un fauteuil de la bibliothèque de la Sorbonne, il levait par fatigue la tête pour regarder les étudiants circuler avec leurs figures tatillonnes ou assurées, il se prenait à se demander en sursaut si son père et sa mère avaient été mis au • ourant de ce qu'il advenait entre M'"*^ Fanjane et

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lui, si on en parlait en ville et avec quels détails : la face lui cuisait, il était irrité dans une irruption de colère. Puis son cerveau se remettait à penser à Eva confusément, à travers de l'angoisse, dans un marasme de désespoir. et d'espérance impérissable, par la confiance infaillible que quoiqu'il pût arriver elle attendrait longtemps avant d'accepter de considérer aucun projet de mariage autre.

Traversant une après-midi la cour du Carrousel, Claude avait rencontré M. Mersanne ; M^^*^ Denise donnait le bras à son père et lui souriait à lui Claude. « Il faut venir nous voir, mon petit ami, avait insisté M. Mersanne, je suis rentré depuis longtemps de Nogent, et, avant de partir pour la Suisse, je serai là tous les vendredis à cinq heures... A bientôt, hein? »

Il irait. Certes il ne voulait pas s'exposer encore à souffrir, il ne pouvait être question d'aimer Denise et il en avait assez d'aimer pour longtemps, mais il subissait le besoin de se dédommager et de s'adoucir le cœur par la méditation d'un joli visage différent de celui des créoles. De tout son élan il désirait s'évader pour quelque temps de cette atmosphère de douleur, de regret et d'admiration brouillés, — qui était comme une hantise d'Eva — oii il restait possédé par l'miage lumineuse, à travers un halo de souf-

france, d'yeux dorés, de lèvres brûlantes, d'un teint brun animé de reproches : il voulait fermer les paupières à cette caressante obsession, jessayant de fermer son cœurou, pluseflicacement, de le distraire par une contemplation plus sereine qui ne relevât point du sentiment. 11 fallait admirer Denise comme une œuvre d'art de la France! Pour lui créole dont l'idéal naturel est un type d'esthétique volcanique d'ombre et de feu, Denise était une beauté de culture exquise, composée lentement à travers les siècles. Quand il se souvenait d'elle, il la voyait si stable, épanouie..., parfaite de fraîcheur avec ses belles joues rebondies comme des roses. En France, peut-être plus encore que les yeux qui sont la plus brillante parure chez les créoles, les joues offrent le plus riche agrément du visage. Les joues de Denise étaient suavement contournées ! avec suspens de l'àme on était confondu d'une telle plénitude soyeuse de beauté oi^i perlait sur la rondeur ineffable la flnesse d'une luminosité comme intérieure ; il y avait du mystère dans une si harmonieuse densité et cette coloration, ténue mais puissante dans sa subtilité, rayonnante : c'était la nuance — l'aflleurement des nuances de rose — qui donnait à la joue son dessin, sa courbe auguste. Son père, M. Mersanne, n'était pas un bel homme; à la vérité Claude n'avait pas connu sa mère mais il avait vu ses sœurs et, toutes charmantes qu'elles fussent, il ne s'expliquait pas cette splendeur de Denise, ce charme souverain dans la délicatesse que, encore fillette somme toute, elle exerçait sur lui. Gomment une famille de la bourgeoisie, avec des

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habitudes de commerçants et dans un milieu tel que Paris, pouvait-elle engendrer cette personnification de beauté conforme aux plus aristocratiques traditions de ligne de la race, aux plus nobles figures passées en modèles dans l'histoire de richesse royale, d'enfance entretenue dans des parcs et des cérémonies? Il y avait donc quelque chose qui dans ce menu corps résumait toutes les reines de France, qui au-delà des limites de classe est la race, et qui comme un même terroir de jardin produit à intervalles les plus beaux fruits, à travers toutes les différences de culture conserve le même galbe et le même parfum à travers les temps !

Le vendredi, avec le besoin de sortir de toute humiliation, il s'habilla avec soin, il s'éloigna du quartier et il sonna, au timbre long et mystérieux. Son cœur battait. H percevait que des couloirs étofies se poursuivaient derrière la porte entre des chambres spacieuses et épaissement tapissées. On ouvrit.

Il fut introduit. 11 dit quelques mots. Plusieurs personnes étaient assises, qui nele regardèrent même point. 11 était ébloui par la vive clarté de la pièce. M. Mersanne, après Tavoir accueiUi cordialement de paroles qu'il n'avait pas entendues, reprenait sa conversation avec une dame... « M"'*' Lemière )>. M'^e Denise circula lentement, servant le thé : elle était plus grande, serrée à la taille, les épaules rondes comme celles d'une jeune fille de dix-huit ans. Sa toilette avait la teinte grise d'une brume de printemps au-dessus de la Seine. Quand elle s'ap-

{)rocha des fenêtres aux rideaux paiement dorés, toute la lumière du jour, adoucie au ciel voile de Paris, passa en nuances de soleil sur le duvet de l'étoffe unie, et elle s'en revint dans un charme de clarté parmi les meubles drapés de crêpons. Son visage pur et éclatant semblait avoir toujours respiré Taîr des matins à la campagne ! Ayant servi tout le monde, l'ayant servi, Denise vint s'asseoir sur une chaise voisine, le questionna. Elle était sérieuse et les lèvres entr'ouvertes. A lui, son cœur se précipitait. Il répondit. Tl parla. Elle l'écoutait gentiment. Elle répliqua avec une netteté posée. Claude était étreint par le charme voluptueux que répandait dans son corps et dans son intelligence l'assurance de la petite demoiselle parisienne. Elle faisait attention a lui !... — Une de ses amies entra. Denise le quitta pour aller l'embrasser : elle avait les cheveux relevés sur la nuque ronde en une torsade qu'attachait un nœud de ruban beige à plis larges : la nuque, les replis du ruban réjouissaient Tœil. Le cœur de Claude se serrait puis s'épanouissait. L'autre jeune fille n'était pas jolie. Elles causaient. Claude se laissait subjuguer par ce qu'il y avait de beauté cérémonieuse en elle.

Mais Denise ne l'avait plus regardé une seule fois. Elle était aimable pour la demoiselle de la môme façon qu'elle l'avait été à son égard. Evidemment il ne pouvait compter pour elle. Elle avait peut-être seulement quelque amitié ! Ils se verraient de temps en temps, se rencontrant dans des visites rares, saluant et se donnant la main néghgemment comme

dans un quadrille, puis se tournant le dos. Plus tard elle serait une « relation »... Elle ne levait pas le visag-e de son côté. Il y devenait résigné et commençait à s'ennuyer. Son cœur était sage. A un mouvement qu'elle fit, la pensée d'Eva, plus belle que jamais, très aimée de lui, brilla. Il se leva, prit congé. Il irait se promener dans les jardins, aux Champs- Elysées, aux Tuileries. Il était content après tout de n'avoir pas même à repousser la tentation d'aimer Denise : il se sentait le cœur exténué. Tout d'abord il n'avait aucune raison nouvelle d'oublier qu'elle était riche, et à tous les points de vue c'était mieux ainsi ; il se trouvait d'ailleurs satisfait de la fréquenter et il ne pouvait s'empêcher d'être reconnaissant à Moussard de l'avoir présenté chez elle. Ce Moussard ! il n'y avait pas à dire, on le rencontrait toujours à un tournant de sentiment agréable... jamais il ne faisait penser à lui avec eni>«ui, comme Déplas.

Le courrier suivant ne lui porta point la lettre d'Eva qu'il avait espérée, qu'il attendait encore sans raison.

Il était accablé... il ne lui en voulait pas. C'était comme si elle se trouvait dans les mêmes conditions d'impuissance à agir que lui. La réflexion ne savait le dissuader. Et dans son abattement et comme de là

môme renaissait une confiance plus sereine dans le travail, avec l'assurance latente que le meilleur moyen de reconquérir Eva était de poursuivre avec volonté ses études en oubliant provisoirement tout ce qui était du pays, en se distrayant la pensée pour raffermir la santé nécessaire aux longues tâches. Seulement les soirées s'éperdaient dans une crise de mysticité diffuse, dans des langueurs tour à tour délicieuses et intolérables du cœur et des sens où s'étirait un infini appel de caresses, de paroles chuchotées, d'adoration platonique, de sensualité pudique et brûlante.

Claude se laissa entraîner plusieurs fois dans les cafés parPierrond, par Philippe, même par Raphaëlle suivie de Sainte-Rose, pour y voir du monde et, peut-être, s'y exposer aux occasions. Mais il s'y morfondit. 11 se sentait joué par la vie, n'étant point de ceux qui savent risquer ; et ainsi au long des jours se famiHarisait et s'adoucissait l'angoisse qu'à de certaines heures, comme par illuminations, il avait à se dire que devant lui à Paris les plus désirables choses se recueillent pour les jeunes gens aisés par le concours des nécessités et que d'autres en jouissaient à sa place parce qu'il ne voulait pas les prendre.

En conscience ne voulait-il, ne savait-il? Par

moments, il s'emportait contre iui-meme et se répondait : « Je ne sais pas, je ne sais pas »... 11 y a des jeunes jçens qui, délibérément, ne profitent pas des occasions qui leur sont offertes, par idée fixe de religion ou de morale, ou comme Prusselle par esprit pratique, si toutefois Prusselle... D'autres les laissent échapper parce qu'ils s'amusent à jouer avec les tentations, par affectation et par dédain, ou le plus souvent par ignorance, parce qu'ils ne savent pas voir.

Mais lui, Claude? Il y a cette jeune fille d'en face son hôtel qui, depuis 15 jours que la saison permet de tenir les fenêtres grandes ouvertes, le matin, se montre longuement, s'accoude sur l'appui, guette de son côté, parle à la cantonade avec sa mère qui circule à Tintérieur pour attirer l'attention de Claude, bat fort les tapis, s'arrête, les bras à demi -nus, regarde sans cesse vers lui. — Lui, Claude laisse fuir les occasions et cependant ce n'est point par ignorance, il les voit, parfois à deux pas de lui, il y est attiré avidement, son imagination de colonial les lui montre plus délectables encore, il n'ose pas : toujours cette honte du créole qui a peur de se tromper, de commettre une gaffe, d'être ridicule ! Vraiment, lui, c'est parce qu'il n'est pas adapté, comme dirait Nattis avec ses lèvres pincées. C'est ainsi qu'il ne trouverait aucun moyen d'entrer en relations avec la jeune fille d'en face, — au moins d'avoir des renseignements sur elle; un Parisien, à sa place, correspondrait depuis longtemps. On dit dans les romans qu'on graisse la patte aux con-

cierges, mais est-ce aussi vrai d'aujourd'hui que d'autrefois? puis cette concierge est-elle de celles qui acceptent^ et comment l'aborder : si elle se rebiffait et faisait un scandale?... Evidemment s'il avait vécu depuis l'enfance à Paris, il aurait avec sans-gêne le maniement de toutes ces bonnes femmes. 11 y a 4 ou 5 jours, la jeune fille lui a souri très franchement; elle est des plus affriolantes : poitrine et hanches nubiles d'une demoiselle de vingt ans mais toujours en tablier de fillette, de jolis tabliers à carreaux d'un bleu lavé qu'il a vus sécher sur la grille du balcon. Elle goûte ou déjeune tous les matins au coin de la table, dans un grand peignoir à larges manches : son bras frais et allongé sur la table et la chevelure châtaine qui n'a pas été encore troussée en chignon de sortie s'infléchit avec masse sur le cou. Quelle aubaine! Mais est-ce bien à lui qu'elle a souri? au fond, c'est agaçant, on a toujours la crainte de se tromper, c'est idiot de prendre pour soi ce qui est peutêtre pour quelqu'un de la fenêtre d'à côté. Le lendemain, elle faisait l'étrangère. Avant-hier, après le départ du frère pour le lycée, elle a chanté dans sa chambre, pour l'appeler à la croisée : il est venu, elle s'est approchée de l'appui et elle lui a souri bien en face. Il n'y a vraiment pas moyen d'en douter : elle marche... au nez de sa mère et de son frère, on ne voit jamais de père. Mais si elle était de très bonne famille? il n'y a jamais moyen de savoir à Paris* D'après Nattis d'ailleurs ça n'a aucune importance- S'il lui demandait conseil?...

Claude bouillonnait d'idées contraires, tergiversait

Dès le dimanche suivant il vit à la fenêtre un polytechnicien imherbe amené par le frère : on ne le connaissait pas encore, cela se percevaità la présentation. Claude se tint près de sa croisée, un peu en retrait, surveillant en affectant de travailler. Elle s'en rendait parfaitement compte et chantonnait tout le tem^ps malicieusement. Elle parlait fort, elle élait très aimable ; malheureusement, il n'entendait que quelques paroles. Le polytechnicien la plaisantait, elle se défendait vivement et chaudement, et l'idiot de frère, complaisant, qui restait là devant à sourire, à trouver cela spirituel : il sait pourtant bien qu'un pipo ça n'épouse jamais. Il n'y avait qu'à la laisser à son polytechnicien bicorne. . . — Il valait bien mieux essayer d'avoir des ouvrières, mais quand il en croise dans la rue il est toujours déconcerté; il y a toujours en elles quelque chose de si rapide et d'empressé qu'on ne peut pas les aborder; et puis, dès 16 ans, chacune a son commis de magasin : malgré tout ce qu'on en raconte, c'est très difficile d'avoir des ouvrières. — Le polytechnicien, la jeune fille et le frère rentrèrent ensemble dans l'appartement, en fermant la fenêtre. Il fut camus et hésita là plusieurs minutes à songer dans le vague... Il se demanda un instant si avecla jeune Namie il n'y aurait pas quelque chose à tenter. Mais non ! c'était impossible ; dans cette fièvre d'ignorance, il confondait les jeunes filles sérieuses et les filles : il fallait prendre garde véritablement à ne pas commettre de sottises.

Il resta quelques jours encore occupé de l'aventure, chaque matin perdant une heure à guetter à la

croisée; la belle, en face, se montrait, riait de côté, (lânait une minute et disparaissait à la course. L'histoire devint vite banale. Il y pensait le matin, il n'y pensait plus le soir et filait vers le boulevard, le cœur inquiet.

Au mois de juin, Claude se prit à désirer certaines petites femmes assez avenantes et rondelettes sous de faux airs virginaux parmi celles qui trottaient d'un talon aigu sur le boulevard. Un dimanche, animé parla foule du Luxembourg où, autour du bassin, les reflets rouges d'étoffes s'entrelacent, dans Temmêlement de la promenade, aux taches de chair des visages, il descendait le Saint-Michel dans la masse sombre remuante, en aperçut une, très élégante, haut sur bottines, la robe preste enserrant dans un fourreau les hanches à méplat. Il pressa le pas ; découvrit le profil, une prunelle ronde de faucon, la peau douce ; ralentit le pas. Elle était habillée à la manière d'une femme mariée. A la rue des Écoles elle pausa, le regarda, l'œil soumis, continua à descendre. Il suivait, très attiré. Elle avait lâché au quart sa jupe, qui se gonflait maintenant d'un repli aux hanches. Les chevilles découvertes, elle traversa la voie ; il traversa, s'amusant de soi-même. Elle tourna le Saint- Germain, il tourna. Ils marchaient. Elle tourna la rue Mazarine, il tourna, se rapprocha. « Le temps passe, il faut que je l'aborde ; elle sait que je la suis et elle n'a pas précipité son allure. Il faut que je l'aborde! Sans cela, je n'accosterai jamais personne. Il faut, il faut. »

Et il Taborda. Elle s'embarrassa, sourit, protesta à ne pas être entendue. Il dit des phrases — qu'il trouvait niaises. Elle souriait, tendant l'oreille tandis que ses cils battaient... Eh bien non! il ne la désirait plus du tout, et il se rendait compte de suite qu'il ne pourrait pasTaimer. Et, comme elle se disait occupée par un dîner de famille ce soir, il la salua de même que s'il était éconduit. Vingt pas plus loin, il se traita de nigaud : le désir serait revenu dans la chambre. Puis il s'excusa : oii Faurait-il menée ? dans sa turne d'étudiant?... à un hôtel? et il reconnut qu'il ne l'aurait vraiment pas aimée : il y a des femmes que, à les regarder passer, on croit devoir être heureux de posséder et devant lesquelles on resterait froid si elles nous étaient livrées tout à coup : parce que l'amour, c'est une intimité.

Et il se dit, en longeant l'Académie de Médecine : « Vrai ! ce n'est pas facile de débuter à Paris. Je ne suis pourtant pas plus bête qu'un autre! »

Gomme par l'optique du rêve, alors qu'il n'avait connu Eva qu'à quinze ans, il jouit soudain un matin à Paris de la vision merveilleusement précise d'Eva à dix ans, telle qu'elle était alors, beaucoup plus indienne encore de teint. Elle se tenait debout près

d'une table, absorbée de distraction, un morceau de pain à la main, cambrée sur ses mollets, non pas avec la taille svelte de femme qu'elle avait déjà à seize ans mais avec sa ceinture lâche de fillette... puis les cheveux au soleil sur les épaules.

... Eva était déjà lointaine dans son cœur.

Encore une fois, il s'étonnait de ne pas souffrir. Il l'avait pourtant aimée à la passion. Serait-ce cela qui avait consumé son amour? Au fond de son cœur il continuait certainement à la chérir; toutefois, comme il était très fatigué, il ne s'en apercevait pas»

Ainsi il ne recevait plus de lettres. Il en gardait dans l'armoire la suite qu'il n'éprouvait pas le désir de relire. Un dimande il avait essayé de le faire, pour se reforcer à aimer, effrayé de son inconstance : il n'avait pu en achever une, étreint d'une fade tristesse. D'ailleurs, il aimait y penser, savoir qu'il en possédait beaucoup là : elles avaient une poésie d'armoire et de sachet... autrefois il allait les remuer, aspirer leur parfum de vétyver comme un peu de la toilette d'Eva. Autrefois aussi il les relisait, entre les courriers, complètement, mot à mot, son cœur et ses souvenirs attachés à chaque ligne, seul, comme s'il retrouvait « sa femme » dans l'intimité.

C'est étonnant comme tout cela était loin. Tout cela était fini. Il avait le cœur vide, sec, comme sont sèches les lèvres quand on est fiévreux... Un dimanche il avait rencontré la jeune fille, le pipo et le frère bras dessus bras dessous dans la rue et cela n'avait pas éveillé en lui la convoitise. Le pipo lui

tenait le bras par-dessous à la mode parisienne : tout de même comme ça marche vite à Paris !

Une après-midi, rentrant du Luxembourg oti il s'était assis une heure contre la Fontaine de Médicis, il prit un cahier, commença son Journal. Il cédait à une impulsion irrésistible, tout en trouvant ridicule de se prêter à cette manie de demoiselle. Il découvrait aussi en soi un besoin de rédiger, de composer, comme un écrivain. 11 écrivit comme s'il s'adressait à Eva, lui parlant, la caressant, — par une exigence aussi de s'engager à l'aimer encore. Avec mille phrases tendres la tutoyant, capricieuses et étirées, des regrets et des désirs... Et finalement, il sentit que c'étaient des mots : des mots vagues manquant de ton, manquant de sens. Entre Eva et lui la communication passionnée était vraiment interrompue : quand il l'appelait, rien ne répondait plus; l'esprit dictait quelques phrases, le cœur ne précipitait rien.

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