CHAPITRE III LE HASARD
Claude ne s'était jamais trouvé si isolé. Il ne se sentait pas entraîné à retourner chez M. Mersanne qui au reste avait dû quitter Paris. Nattis ne l'attirait point. Prusselle qu'il avait recommencé à voir de temps à autre voyageait en France : Joannes en mains, il parcourait les grandes villes, méthodique comme un Allemand, afin de connaître; son programme avait comporté pour cette année un circulaire par Orléans, Limoges, Toulouse, Luclion, Lourdes, Bordeaux, Poitiers, Tours, Blois : il devait s'arrêter plus longtemps à Bordeaux, question de visiter les caves, le vin constituant un des principaux produits de l'Algérie.
Un matin, le maître de conférences étant encore absent, Claude découragé à l'idée de remonter encore au Luxembourg par le Saint-Michel, prit la rue Saint-
Jacques. Le soleil découpait sur la chaussée jaune d'or des ombres vertes géométriques. Le trottoir, interminablement rectangulaire, s'allongeait dans une montée oblique. Les vapeurs nitreuses de la lumière du matin fumaient autour des toits du Collège do France, sur les revers en trapèze, à l'arête des pans perpendiculaires. On sentait, contre soi, la façade latérale de la Sorbonne qui de haut descendait à pic.
Une jeune fille marchait devant lui, vêtue de noir ; l'ayant dépassée, il fut saisi de ravissement, le cœur éclairé par la pureté de son visage : c'était une de ces rares personnes qu'on sait qu'on aimerait toute sa vie, devant lesquelles les questions de situation, de rang, de caractère ne se posent même point. Des yeux d'une limpidité sans fond, un teint flatté de rose, tout à fait la fraîche image qu'aux pays chauds Fon se confectionne de l'ouvrière parisienne : il n'osa pas s'approcher, il respectait en elle le peuple, sans y réfléchir, la dignité du travail régulier qui avait composé, de son efî^ort égal et allègre, ce visage où mille teintes rosées, fondues doucement, comme autant de pétales composaient une fleur. Il semblait bien qu'il l'avait déjà vue quelque part, un matin, un ou deux mois auparavant? Il la suivit timidement. Elle l'avait remarqué, baissa les yeux; il sentait qu'elle percevait son respect et son admiration. Ils franchirent la rue Soufflot. En se retournant discrètement pour voir s'il était toujours derrière elle, elle entra dans une porte delà rue Saint-Jacques, non loin de la rue Geay-Lussac.
Et c'était fini... Paris!
Il était près de chez Déplas, voulut aller lui serrer la main, mais décidément y répugna, ne s'y trouvant pas dispos, il préférait garder autour de lui le charme de sa contemplation, aller s'asseoir, immohile, au Jardin.
Le lendemain, après le cours, il se décida à aller visiter Déplas. Use reprochait de la veille son humeur de mauvaise camaraderie. Déplas était un malheureux : aucun compatriote ne le fréquentait; et, lui, au contraire, Déplas l'aimait assez. Il monta la rue Saint-Jacques jusqu'au carrelour de la rue Gay- Lussac, s'attardant machinalement et regardant en tous sens ; enfin d'un pas plus vif il poursuivit : il obéissait à une impulsion capricieuse.
11 sonna, deux fois, une troisième fois. iVprès une longue hésitation, Déplas vint ouvrir, épiant, le museau avancé, par la porte entre-bâillée. Lorsqu'il €ut reconnu Mavel, il ouvrit davantage et, ricanant des gencives, avec les yeux faux : « Je ne t'attendais pas, mais il ne faut point t'en aller puisque tu es là... Je te présente ma gosse. »
Et Claude, stupéfait, reconnut devant le lit l'ouvrière de la veille. Ils rougirent face à face, elle cachant son visage dans l'ombre du salut.
(( Tu n'as pas besoin de piquer un fard comme un collégien, dit Déplas en riant. Y a-t-il longtemps
qu'on n'avait pas vu le bout de ton nez : qu'est-ce qui t'amène? Esther, ma petite fourmi, tu es en retard : gare au patron! »
1] traîna longtemps à causer avec Déplas, ne se sentant aucune disposition au travail.
Les vacances étaient venues, nombre d'appartements dosaient leurs fenêtres, la jeune lilled'en face et ses parents étaient déjà partis très tôt pour la campagne, peut-être bien avec le pipo après tout, mais Claude se décida à rester : il ne savait où aller, Bretagne, Suisse, Auvergne, et plus encore l'arrêtait la répugnance instinctive pour les voyages : faire des bagages, ne pas se tromper d'beure, de train, débarquer dans l'inconnu, disputer des prix, être volé.
11 retourna tous les trois ou quatre jours chez Déplas. Il recherchait de la compagnie. Maintenant il se trouvait tout douloureux, repensant jour et nuit à Éva, avec une langueur et un goût de confidence. Il raconta en détail son ennui à Déplas, lui demanda des conseils... Il revoyait ainsi Esther fréquemment : il reconnaissait qu'il prenait rapidement de l'amitié pour elle et en était content, s'autorisant à la regarder et à jouir suavement de son visage, de son silence, et des jolis gestes de son activité souple ; mais il savait bien qu'il ne tromperait jamais son ami.
D'aiUeurs Esther devait aimer Déplas puisqu'elle venait chez lui chaque jour, petite femme presque épouse, suhissant avec docilité le caractère brusque et quinteux de Léonce. Comment avaient-ils pu se rencontrer?... Évidemment cela devait être le caractère solitaire de Déplas qui lui avait plu, par ce besoin des petites parisiennes de compter dans la vie où elles entrent, d'être maîtresses de la chambre, nées qu'elles sont pour devenir précoces ménagères et occuper leurs doigts d'ouvrière à soigner un homme à elles. Elle n'avait pas tant l'air de lui être attachée par un instinct profond d'amour que pour utiliser sa grâce. L'œil alternativement vif et éteint dans de la douceur fuyante, elle se montrait toujours calme mais affairée, avec une certaine langueur qui, au moment de partir pour la besogne, en ses attitudes trahissait ses nostalgies de flâne. Elle avait dû commencer à travailler trop jeune, de ce minutieux et étourdissant métier de fleuriste : son visage était resté enfant, mais elle avait presque l'air parfois d'une femme éprouvée, lasse. Déplas en était pour beaucoup fautif, on voyait qu'il avait influé sur elle par des sautes d'expression et de caractère qu'elle laissait soudain percer, toutes superficielles car on la sentait au fond très égale d'humeur.
Maîtresse de maison, efle accueillait très gentiment Claude, et il en était heureux, la trouvant chaque jour plus bienveillante et le cœur si sentimental, elle aussi la Parisienne! ce qui était caché sous cet air laborieux et avenant d'apprentie toujours assez pressée et habituée à gagner vite Tatelier en regar-
dant tout dans la rue. Évidemment elle éprouvait de la sympathie pour lui parce qu'elle le savait fiancé : c'était visible à la façon amusante, dont, les yeux grands ouverts sous des cils qui ne battent pas, elle le regardait avec curiosité, comme si elle cherchait à distinguer ce qu'il y a de particulier à un fiancé, ce qu'il doit y avoir sur ses traits d'étranger, de pur, de flottant. Ces petites ouvrières de la capitale! tout en vivant avec des étudiants, elles sentent la poésie des fiançailles, ce sont encore pour elles des mœurs de roman, un luxe, un privilège.
Quand il la voyait chez Déplas, il ne pensait jamais à sa condition ; rentré chez lui, il s'était répété : « Ainsi donc c'est une fille du peuplent » ne pouvant se représenter comment étaient ses parents, quel était son genre de travail?
11 la trouvait charmante, restant d'ailleurs intimement fidèle à Eva, s'autorisant de ce côté aussi à se plaire dans la société de la femme de Déplas puisqu'il avait la volonté de ne pas tromper Eva qu'il recommençait à chérir de plus en plus au secret du cœur. Il était certain maintenant de se dépêcher et d'aller la retrouver dans deux ans à l'île où, informée de ce qui s'était passé, elle l'attendrait d'une âme sûre. Il ne savait si oui ou non elle avait pu obtenir, après la rupture, de prendre une place d'institutrice. Quelle personnalité vaillante ! et comment d'ailleurs ne pas Fadmirer plus que nulle autre ? Sans doute était-ce même dans la renaissance de son affection pour l'absente qu'il éprouvait l'obligation physique d'apprécier un autre être charmant, par fidélité môme à Eva, parce
que dans cette emprise de tendresse nouvelle et innocente il se rappelait plus finement les jours de fiançailles de la dernière année à la Réunion. Surtout en cette expectative de rupture récente il avait besoin d'êlre envçloppé d'une atmosphère d'amour qui fût pour son cœur caressante.
Mais Déplas se présentait à son doctorat, grognant, maugréant. Claude craignait de le gêner et de le mécontenter en retournant le voir les matins. Il se trouva un soir à l'angle des rues Saint-Jacques et Royer-Collard, examinant des meubles, à l'heure où Esther rentrait du travail. Ils se dirent bonjour, deux ou trois mots, rougissant. Il plut le lendemain. Le surlendemain, ils se rencontrèrent à la même heure, s'abordant après s'être écartés. Claude s'informa si Déplas n'avait eu l'idée de rien lui faire dire au sujet du cyclone qui, d'après un câblogramme, venait de ravager les Mascareignes : elle n'avait pas pensé à prévenir Déplas qu'elle croisait parfois son ami. « Estce qu'il craignait pour sa famille? » Claude la rassura. Ils se dirent bonjour^ ... se détachant les mains. Claude ne se sentit pas l'envie de rentrer chez lui, descendit lentement, traîna dans la rue Soufflot oij dans une vive surprise il tomba sur Déplas qui s'avançait avec rapidité, le nez en l'air et le gibus en arrière, les épaules déjetées, faisant tourner follement sa canne. « Comment es-tu dehors ? s'écria-t-il. Tu m'avais raconté que tu travaillais toujours à cet(e heure-ci : je n'osais venir te déranger. »
Déplas ne répondit point h sa question, le regarda fixe, et après un petit silence : « Je te remercie
de tes attentions... tu secoues tes puces sur moi.
— ... Je ne comprends pas. »
Alors Déplas dérida amicalemement son visage jaune : « Je plaisante, mon fils. Mais c'est tout de môme toi qui es cause que j'ai été tapé ce matin par le plus sale des Mohicans. L'illustre Sainte-Rose est, parait-il, allé sonner trois fois chez toi sans te rencontrer ; alors, comme tu lui avais dit que j'étais un chic type, il est venu m'emprunter cinquante francs : merci. Je te l'avais seriné : les créoles à Paris c'est le tapage perpétuel. Il m'a juré que sa femme était montée en courant à un sixième pour voir une amie et qu'elle avait fait une fausse couche. Sa femme! » et Déplas gloussa de joie durant deux minutes. « Quelle purée, mes amis ! »
Les passants les regardaient. Claude parla bas : « Tu lui as donné?
— Quarante sous! cria Déplas... Et il les a empochés avec grand plaisir je te prie de croire. »
Ils rirent d'accord. Mais Déplas, s'avisant qu'Esther l'attendait sans doute, serra brusquement la main de Mavel sans explication et se sauva.
Claude rentra travailler, amusé et agacé incompréhensiblement.
Le lendemain était un samedi, il se sentait satisfait de sa semaine de labeur, il sortit d'assez bonne
heure, du temps devant soi, et après un tour au Luxembourg, se retrouva à Teadroit où il avait croisé Eslher : il se plaisait à renouveler ces rencontres qui le distrayaient le soir au moment de plus grande lassitude, avant Theure du repas. Il observa que son visage était fatigué : était-elle souffrante? Non. Il s'informa affectueusement des nouvelles de Déplas : Léonce était malade, lui, maussade ! pour le punir d'une scène elle n'irait point ce soir, elle rentrerait droit chez ses parents par la rue des Feuillantines. Claude, baissant la tête, l'accompagna, ayant avoué que lui aussi était ennuyé, le cœur à vif. Il y avait de l'orage qui menaçait. Les sujets de conversation s'épuisaient vite. Alors de rue en rue, le cœur oppressé, il lui confia, en s'interrompant sans cesse et reprenant aussitôt son explication, tout ce qu'il avait déjà raconté à Déplas «... peut-être le savaitelle? » Elle dit que Léonce lui avait parlé de la fiancée de M. Claude...
« Ma fiancée... fit Claude^ hochant la tête, le cœur désabusé.
— Mais oui, reprit-elle, alerte, parlant clair dans la nuit qui tombait; tout ça s'arrangera; je vous le promets.
— Ah ! vous ne connaissez pas... »
Ils étaient devant le bureau de poste.
« Pourquoi ne faites-vous pas parler à votre fiancée par la mère de Léonce qui est si bonne... oh, elle n'est pas comme lui! »
Claude se tut quelques secondes, ne sachant que vouloir : « Ce serait une idée... mais c'est difficile;
tout cela est devenu si embrouillé ! comment l'arranger par correspondance? »
Et il eût fallu lui énumérer encore d'autres détails de son amour^, son cœur redevenait tout créole dans la tiédeur de la confidence. Des gouttes de pluie commençaient à tomber, chaudes.
Il pensa à Eva la soirée entière, la matinée du lendemain, avec le souvenir électrique de jours d'orage de là-bas ployés sous des nimbus bosselés et noirs aux contours bleuâtres. Oui, tous les ennuis se dissiperaient. — Déplas devait toujours être grincheux : quel vilain caractère ! Il était cause que, par périodes, on se voyait obligé de l'éviter... Contre Gabriel sa rancune était tombée, inexplicablement; il lui devenait étranger : Claude d'abord appréhendait de le rencontrer dans le désir de ne pas lui montrer un visage humilié, mais maintenant il n'en avait plus de souci.
Esther et lui se revirent encore. Comme ils ne se retrouvaient que le soir, à l'heure oîj, dans le plaisir physique du repos, les âmes s'approchent et se tolèlent plus doucement, ils étaient devenus des amis. Il la raccompagnait jusque devant sa porte, car elle avait changé l'heure oii elle se rendait chez Déplas, préférant rentrer directement chez sa mère. A michemin elle lui avoua d'un cOup qu'elle n'allait plus du tout chez Déplas : elle aussi fit sa confidence, parla avec sa voix d'amie pouvant tout confier à un ami sûr: elle en avait assez du caractèrede Déplas... et elle ne voulait plus tromper sa mère. Il ne
pouvait rien dire. Le silence les gênait, il l'interrogea discrètement sur ses parents; mais hochant la tête, avec une expression confuse d'appréhension et (le complète sécurité, elle ne voulut plus en parler : il perçut qu'ils n'avaient eu aucune part à sa formation. Elle était ce soir plus fraîche qu'aucun soir : ses yeux, brillants, faisaient éclater la pâleur de son teint dans le crépuscule. Elle était svelte, quoique petite, tant la fierté qui passionnait son visage redressait son corps mignon dans les vêtements noirs. Elle était bien « la fine fleur » de ces petites ouvrières de Paris sobrement vêtues et d'une physionomie nuancée, délicatement débrouillardes, qui ont toujours l'air d'orphelines si contentes d'être dans la rue. C'était un samedi soir. Il pensa au lendemain dimanche oii ils seraient seuls, chacun de leur côté l'après-midi entière, le cœur lourd chacun de ses ennuis; cependant il discernait qu'il n'y avait pas moyen de l'inviter.
Claude revint à son hôtel, étourdi, décontenancé. Il plaignait Esther et il plaignit Déplas. — Il passa l'après-midi au Louvre devant les sculptures de la Renaissance française : ... Ces femmes découvraient des corps merveilleux par leur élégance d'adolescentes dans leur grâces pommées.
Le surlendemain, après la lourdeur d'un dimanche solitaire, sombre et traversé de grands éclairs d'angoisse, il conduisit Esther chez lui afin qu'elle contât en détail ce qui était survenu entre eux. 11 se disait que c'était très simple ; cependant quand elle entra
dans sa chambre il sentit son cœur se fondre de dévouement et de gratitude parce qu'elle avait confiance en lui. Il fallait faire acte d'initiative : il lui offrit d'aller trouver Déplas, d'arranger les choses. « Répondez-moi, qu'en dites-vous? — ...Non » ; ce n'était pas la peine... elle irait elle-même, ce soir, après avoir causé avec lui, s'être remontée pour le mieux. Elle avait eu des ennuis assez sérieux à l'atelier avec la Première ; mais bientôt ces tracas semblèrent plutôt la distraire, elle les racontait avec espièglerie comme des farces. Et, le cœur enfant, ayant tout oublié, elle- l'entretint à son tour de ce qui l'occupait : elle le questionna sur Eva^ les yeux grands ouverts, la bouche curieuse, essayant de voir tandis qu'il répondait cette jeune fille des colonies qui n'était pas une mulâtresse mais une blanche de race fine et, quoique le teint ambré, de plus haute condition qu'elle. Elle l'interrogea à plusieurs reprises sur Eva. Claude causait, le cœur dilué de douceur, ayant derrière lui l'armoire oià étaient les lettres d'Eva avec tout le temps l'idée qu'il allait y fouiller quand Esther serait partie. Mais il remarqua qu'il tombait de la bruine et il la raccompagna pour ne pas avoir à lui laisser son parapluie dont elle ne saurait expliquer la provenance. La marche était plus lourde sur les trottoirs épaissis oïj les groupes noirs s'embarrassaient à tout pas. Après avoir retroussé sa robe et comme si elle prenait le parapluie, Esther avait passé son bras sous le bras de Claude. Il s'absorba à la sentir marcher contre lui, à éviter les chocs. Après le dîner au restaurant, il eut un plaisir d'in-
limité à allumer dans sa chambre d'étudiant la lampe vive et fraîche sous l'abat-jour rose plissé.
Il revoyait avec satisfaction le visage d'Esther. 11 réfléchissait à la vie des ouvrières à Paris, cette existence méritoire et charmante de jeunes êtres peinant comme des hommes et cependant entretenant en elles des délicatesses de jeune fille. Comme il pensa à Eva, il s'attacha à poursuivre, à raffiner aussi ses souvenirs : et, cédant à sa volonté, sa mémoire, plus souple qu'autrefois, lui fit revivre un dimanche colonial, un des premiers oi^i ils eussent joué ensemble une partie de croquet chez des amis communs ; il avait appris qu'elle devait passerl'aprèsmidi chez eux et était arrivé comme pour faire une visite : cela ne trompait personne, on l'avait naturellement retenu, et l'on jouissait de les voir tout gênés l'un en face de l'autre : il la guidait, heureux de Tavoir ;\ ses côtés, très humble, respectueux; le ciel gris pesait comme un orage sur les manguiers silencieux; en rougissant, elle jouait à deux mains, le corjiS gauchement ployé, ses cheveux brillants s'amassaient à la nuque, et un à un se délaçaient en guirlande les anneaux de la tresse noire et dorée par reflets. Gomme son cœur était enfant ! le soir il délirait d'une joie ineffable. 11 y avait h cette époque môme des jours moins triomphants : en rentrant du lycée il l'avait rencontrée une fois qui sortait de l'Immaculée : il l'avait vue de loin ; h mesure qu'elle approchait, il la distinguait toute rose et s'empourprant de plus en plus ; les grands yeux étaient baissés pour déroher leurs prunelles; elle gardait aussi le visage
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incliné dans Finlention de ne point répondre à son salut : en mains elle serrait des cahiers de couleur. Ce soir il éprouvait un plaisir étrangement tlatteur, comme par un chatouillement délicat de la vanité, à prolonger devant ses yeux ces scènes présentes, en jouissant de leur puérilité même. Et il pensait à Eva comme à une autre délicieuse jeune fille créole dont il n'eût pas encore été aimé et qu'il eût tout le plaisir d'initiation à conquérir, dans sa beauté, son élégance de demoiselle riche et sa ravissante pudeur : il la voyait grande, flexible, coquette, mondaine, recevant dans un salon de soirée au milieu de nombreuses jeunes filles.
Claude ne pensait plus à rien autre, le travail médiocre, les repas rapides, l'âme éparpillée et volage chaque fois qu'il voulait s'intéresser à quoi que ce fût. Sa tête était constamment chaude, ses idées vibrantes et ondulant comme des courants électriques ; il se rendait parfaitement compte de ce qui Taffectait : il avait une grande fièvre d'imagination, A raisonner froidement il prenait la certitude qu'il n'était pas amoureux, et cependant le nom seul d'Esther, se glissant dans ses pensées, le faisait trembler de la tête aux jarrets. Son cœur était endolori; la journée entière il avait la peau brûlante et les sens enivrés de mélancolie. Sans l'avoir voulu, ils
avaient réussi à se voir régulièrement et ils avaient tenu à se le dire comme par la ruse des amants à s'encourager de la complicité du hasard, mais ils en souriaient, s'obslinant à se voiler leur sentiment. Quand ils étaient séparés, aux heures lentes du travail, ils se souvenaient l'un de l'autre dans une divagation d'inquiétude ; dès qu'ils se rejoignaient, tout devenait simple, et ils avaient la sensation de leur honnêteté. Il l'interrogeait sur son travail, s'attachant à suivre les détails qu'elle donnait, brin à brin, sur les spécialisations des diverses ouvrières^ l'une chiffonnant les pétales, l'autre enduisant les étamines, sur les caractères de ses compagnes ; elle écoutait les questions, répondait juste, sans initiative à la conversation, attendant qu'il parlât encore. Et les heures de rencontre s'effeuillaient avec la rapidité de récréations éphémères. Un soir dans la rue, comme ils se sentaient gagner de tristesse sans raison et que chacun en cherchait la cause sans la trouver, sa main légère sur le bras de Claude et s'étant tue longtemps avec angoisse, Esther, incertaine, voulant savoir ce qu'il désirait, ce qu*il n'osait pas dire, interrogeant, offrit de se rapprocher de lui pour les années qu'il resterait à Paris. Il saisit sa main et la pressa très délicatement, la pressa encore très fort entre ses mains. Elle se mit à son tour à caresser ses doigts, sans le regarder; très émue et inquiète malgré soi, elle pensait à sa fiancée de la belle lie lointaine : elle l'admirait et la respectait et elle s'affirmait en son cœur qu'elle ne lui faisait aucun tort puisque il irait la rejoindre... — il était mal-
heureux, sa figure dévouée et pâle se creusait, il avait besoin de caresses tant qu'il serait à Paris. Elle marchait en surveillant mécaniquement les passants. Ils restaient silencieux, chargés d'émotion. De temps en temps il étouffait un soupir. Il levait la tête, la regardait au fond des yeux; elle le regardait aussi, baissait les paupières, les prunelles ghssantes, avec un visage baigné de tendresse et de chagrin comme quand on pleure ensemble une même chose ; ils se taisaient, le cœur d'accord dans la mélancolie. Mais elle était en retard... ils s'embrassèrent, et elle se sauva.
La soirée fut un prolongement d'inconscience et d'ivresse. Le lendemain, Claude s'éveilla, le cœur bouleversé. Il discernait tout avec une prévoyance âpre. Ce n'était point qu'il s'occupât d'Eva : il était sûr de revenir à elle ! Mais Déplas ? Il le trouvait désagréable, agaçant, — haïssable pour Esther; toutefois plus il le percevait désagréable, moins il avait le courage de le tromper. Il le revoyait devant lui, riant de son rire sarcastique, lui touchant les mains et les bras. Tromper un ami, tromper : non, non! Il savait qu'il n'aurait plus jamais la force physique de le regarder dans les yeux ni de tendre les doigts à ce compagnon d'enfance qui l'estimait pleinement! Cela ne se raisonnait même pas mais s'imposait physiquement. A cette première épreuve de sa loyauté en face de Paris, se redressait, avec l'empire d'un instinct, le sentiment radical d'une impossibilité matérielle qui le raidissait, sans souplesse et écœuré comme au lendemain d'une maladie. Puis ce n'était
pas la peine d'avoir tant méprisé les camarades de café à cause des niches de mauvais goût qu'ils se faisaient avec leurs femmes, pour jouer un si sale tour à Déplas qui, lui, avait pris la précaution de fuir les compatriotes ! Il ne pouvait point ne pas se mettre à la place de Déplas, être humilié de son humiliation... C'était Estlier même qu'il respecterait moins s'il trompait son ami avec elle... Il élucidait alors à nouveau qu'il n'aimait pas Estlier comme il avait aimé Eva, que ce n'était donc pas « de l'amour » et qu'il était seulement enlîévré. Et aussitôt, malgré lui, il se disait que cependant il « l'aimait ». Mais il était impossible qu'elle fût sacrifiée... il se savait trop sensible pour ne point souffrir pitoyablement ensuite de la quitter... et si elle devenait enceinte!... elle qu'il ne pouvait pas épouser ensuite puisqu'elle n'était pas vierge — et aussi à cause d'Eva. Il se répétait ces mots « elle n'est pas vierge » pour s'efforcer de réprimer en son cœur l'amour par le regret, la pudeur et la jalousie; mais le trouble persistait aussi cruel, il ne voyait que sa bouche^ sa joue ravissante d'enfant... Son cœur s'enfonçait en lui-même ; il se sentait l'àme pourpre et noire de chagrin.
A six heures, il l'attendit, — elle vint, — ils ne s'embrassèrent pas.
c( J'arrive en retard », dit-elle. Puis elle le regarda, ils se prirent la main, la pressèrent, fortement, l'un contre l'autre.
<( Vous êtes malade? vous êtes tout pâle, s'écriat-elle.
— J'ai ou de la fièvre toute la journée, mais ce n'est rien. Je suis tellement content de vous voir!
— Mais vous avez eu aussi du chagrin... est-ce que vous avez reçu une lettre de votre pays?
— Non, non, je vous assure : ne pensons pas à ça. »
Il la fit asseoir, en glissant, sur lui ; elle était chaude comme son cœur; il Tembrassa timidement dans le cou, puis son cœur se précipita : il embrassa à mille petites bouchées charnelles ses cheveux, l'oreille, sa nuque, sa joue, sa bouche ; ses sens criaient de faiblesse, il était épuisé d'une douceur brûlante, les aines énervées. Il se souleva, l'enveloppa désespérément dans ses bras et ses jambes, la pressa vers le lit dans le désir d'y allonger plus tendrement leur étreinte; elle résista avec douceur, comme une épouse sérieuse : « Vos mains sont brûlantes, dit-elle en le baisant; vous êtes malade.,, je viendrai vous voir demain. »
Le matin Déplas frappait chez Claude Mavel. Il entra comme un typhon, hurlant : « Qu'est-ce que ça signifie? Voilà dix jours au moins que je ne t'aperçois plus : tu viens constamment pendant deux semaines, puis tu ne remets plus les pieds chez moi. Hé, hé, il y a du grabuge là-dessous. Tu n'es même pas monté chercher le résultat de mon examen! » Et, sans plus y penser, poussant un éclat de rire strident : « La Victoire'! mon frère, j'ai été reçu; et deux boules blanches : enfoncée la Faculté ! »
Il marchait d'un bout à l'autre de la pièce, battant
(le la canne sur le parquet à assourdir les voisins : « Non, tu as été un vrai saligaud. Je me suis amené deux fois chez ta concierge; j'ai perquisitionné, mais elle est restée muette, la vieille diablesse ! Il doit y avoir une petite jupe ronde là-dessous: ah! mon gredin ! » Et il riait, retroussant les gencives avec un plissement d'yeux interrogateur. Et comme Claude était pourpre, il reprit, discret et la voix calme :
« J'ai été te chercher jusque chez Chouchoute : on ne sait jamais, mon fils... Elle est très amusante, ta Chouchoute : c'est un type, une virago au-thentique ^ mon cher. Nous avons cassé ensemble du sucre sur le dos de tout le monde de la Réunion. Ce qu'elle retrousse les gens, y compris les filles! » 11 éclata : « Et puis tantine Grâce a débarqué, mon ami ; tantine Grâce! l'inouïe! l'inefïable!! l'inénarrable!!! Quel phénomène: j'y retournerai rien que pour la voir; c'est une pièce de musée! Chouchoute m'a dit de t'amener dimanche. Ah, mon gredin, je ne te lâche pas. Je ne te lâche plus, pendant quinze jours je-ne-te-lâ-che-plus ! Mes examens passés — ablatif absolu, ablatif absolu mon cher! — j'ai cent francs de côté : je ne me suis jamais amusé, nous ferons la bombe à trois! Il y a ma petite garce d'Esther qui n'a plus remis les pieds chez moi depuis huit jours parce que son père est malade^ taratatajem'en fous. Mais je suis reçu,ye suis reçu, tu entends : alors nous irons chez son père, nous prendrons son père, nous le foutrons par la fenêtre, et il faudra saperbleu qu'elle rentre au domicile conjugal, tu entends. . . » il cacayait, de son ricanement en cascade, répétant de son timbre
sarcastique : « con-ju-gal, conjugal... sous mon joug, sous mes fourches caudines, ah! ah! ah! »
A trois heures de l'après-midi Claude prenait le train de la gare du Nord, laissant une lettre pour Esther à la concierge. Dans l'inspiration du désespoir, il s'était rappelé soudain que plusieurs mois auparavant un vieil ami de sa famille, ayant eu son adresse par Moussard, lui avait écrit de venir passer quelques jours chez lui à Compiègne « quand il voudrait », et hien qu'il eût décliné l'invitation dans sa réponse, il se décida à l'instant, s'annonçant par un télégramme.