CHAPITRE IV
' La vie s'organisait à Paris.
Une fois libéré des premières corvées, Claude Mavel s'était promené avec plus d'aise dans la capitale, la vision s'en simplifiait, les grands mouvements s'en régularisaient à ses yeux, et, à mesure qu'elle cessait de se présenter en masse opprimante, il reprenait peu à peu la possession sereine de lui-même et du souvenir imagé d'Eva. Il semblait presque que, venu en avance à Paris, il parcourait la ville pour mieux la lui révéler, avec l'illusion qu'elle allait arriver. Sa constante évocation, sa présence l'accompagnait. Tout le temps qu'il ne réfléchissait à rien d'immédiat, il était possédé avec douceur et résignation par sa grâce, sa beauté, sa perfection et la force de son amour. Malgré les impulsions nerveuses de jalousie, il vivait de sécurité. Sans avoir à se le dire il
savait qu'il n'y a rien de plus sûr que la jeune fille créole parce qu'elle aime de tout son cœur sans se demander pourquoi : un adolescent lui a-t-il plu quand elle a seize ans, les premiers temps, dès qu'elle s'aperçoit que le souvenir l'en obsède elle résiste sans s'analyser, puis dans un mouvement impromptu elle l'aime, avec l'idée la plus simple qu'elle doit l'aimer parce qu'on doit se marier et que c'est celui-là qui convient, elle l'aime dans une routine saine et fervente. Et dès lors elle est attachée à lui comme une femme à son mari avec le doux sentiment instinctif qu'elle obéit à une loi et avec une complaisance physique. Pas un instant les questions d'argent ne dominent. C'est l'amour. Les sens et le cœur se pénètrent dans une circulation trop complexe pour que l'unité du sentiment, l'équilibre puisse se rompre. Une double fidélité s'impose indissolublement par l'inspiration du devoir social et celle de la loi naturelle : le devoir devient instinct et l'instinct un devoir religieux. Une femme créole qui aime ne trompe jamais son mari et n'a seulement pas la pensée qu'elle puisse le faire. La jeune fille qui s'est fiancée a le goût des obligations de l'épouse dans un estompement de pudeur. Si discret, si palpitant qu'il puisse être, son amour est intégral et passionné. D'Evaplus que d'aucune autre il savait la force des sentiments, cette énergie créole obstinée et tendre où s'accomplissent une subtihté française et une ardeur espagnole. Il savait qu'elle pensait à lui à toutes les minutes, sans le cacher, sans le montrer, répondant à sa mère avec sincérité qu'elle ne pensait à rien,
confiante avec ses amies sans sérieuses confidences, s'attachant à ses besognes déjeune fille pour étourdir son chagrin sans craindre de l'oublier.
Cela donnait à Claude de la vigueur morale, de l'élan à la vie vers le pénible avenir, la conscience et l'impulsion d'une sorte de talent qui le soutenait : il était élevé au-dessus de lui-même et de ses facultés modérées d^imaginalion, d'intelligence des sciences, de souplesse à démêler les lois de la société et à s'y adapter. Il sentait qu'il aimait Eva avec une puissance de constance fervente qui ne pouvait être d'un cœur ni d'un être médiocres. Il reprenait cette confiance en lui que le premier contact de Paris avait ahurie. Il travaillait avec tension et calme, enveloppé et comme préservé dans une atmosphère de souvenirs delà beauté créole oii c'était bien la figure d'Eva qui se précisait mais représentant la beauté de la race et de l'île et par là plus souveraine, inaltérable, aussi parfaite de contour que les formes grecques dans le veloulement vaporeux de la grâce créole. Elle avait dans son charme toute la chaleur des îles avec la fraîcheur de leurs brises. Surtout par ses yeux, elle vivait devant lui. A chaque instant, même quand son visage ne se formulait pas avec netteté à l'évocation, ses yeux noirs éclatants et voilés, avec leur lumière faite d'une ombre étincelante comme l'eau des ravines où le soleil pénètre à travers les noirs jamrosas, le hantaient dans la plus légère et chaleureuse hallucination.
Les yeux d'Eva lui transmettaient l'éclat de son amour; toutes ses attitudes qui signifiaient la fierté,
ses gestes, sa marche dans la rue lui rappelaient les détails journaliers de sa conduite, la vivacité avec laquelle un soir, surprise en sortant de la maison d'une amie, elle avait baissé son ombrelle pour lui cacher son visage, son entêtement des premiers mois à sembler ne point remarquer son salut, ses expressions farouches, l'obstination involontaire et féline avec laquelle elle retardait le don du baiser après avoir résisté si longtemps à lui montrer par la soumission du regard qu'il était aimé; et aujourd'hui le souvenir de cette résistance même donnait de la véhémence à son amour pour elle et une consistance inébranlable à sa fidélité.
Avec opiniâtreté, il se remettait à ses livres, se forçait kre^frendrela. Phi/siçue de Fernet, la Botanique de Van Tieghem^ la Géologie et la Minéralogie de Lapparent ou la Physiologie de Belzung. Puis il sortait dans les en virons, entrait dans le jardin de Cluny, allait au Luxembourg ou descendait regarder la Seine, admirait non pas encore Paris mais les arbres auprès des monuments, les compositions du ciel dans les espaces libres, la lumière sur les eaux et les cimes des édifices. Il vivait dans une absence dévouée, il ne pensait jamais à soi, à sa personne physique, à sa physionomie, pour lui-même il n'était pas une individualité mais le jeune homme.
Une après-midi, vers les deux heures, allant à la Sorbonne, il s'était arrêté à regarder une affiche de Ghéret qu'on venait de coller : d'un fond de ciel bleuté jaillissait une petite soubrette aux yeux d'étoiles sous la voilette et qui, le corset pointu, la jupe jaune bouffant à larges plis, avait l'air, en avant d'un cortège, d'accourir du xyin*^ siècle pour patiner avec ses fines bottines sur la scène de la vie contemporaine. Prusselle qui filait au pas de course se précipita sur lui :
« Vous travaillez ?
— Mais oui, dit Claude, je...
— Continuez! Pas de femmes toujours? »
Claude sourit.
c( Souasoual Mais vous n'arrivez jamais me voir : vous le regretterez plus tard! » et il reprit sa course.
Claude évitait le boulevard Saint-Michel où il pensait rencontrer les compatriotes qui lui reprocheraient de ne plus venir manger au restaurant et l'y
entraîneraient. Un soir il s'y laissa attirer par la grâce des lumières, papillonnantes au milieu d'ombres toufïues, et la fascination du mouvement.
Aussitôt contre le Vachette il fut bousculé par un groupe gigolant de deux étudiants avec leurs maîtresses. De grands chapeaux noirs se tordaient audessus de leurs ligures ouvertes de rire : il sourit communicativement et continua de monter. C'était une foule clairsemée, ni lente ni pressée, gentille dans sa distraction : beaucoup d'Iiommes à ulsters et des robes sombres sur les femmes au visage velouté. Il poursuivit : puisqu'il était à Paris, il fallait voù^ ; n'ayant peur de se laisser séduire par les figurantes de la noce, et avec l'assurance d'en être éloigné davantage, il observait avec attention. Mais il monta jusqu'à la rue Soufflot, [redescendit, sans rien remarquer : ne savait-il pas voir, ou était-ce un soir de trêve?
Mais le lendemain après-midi, ayant été chez un de ses députés boulevard des Italiens et, au sortir de là, assis sur un banc^ il fut tout étonné de constater que c'était vers quatre heures, sur les boulevards chics fréquentés de la bourgeoisie, loin du Quartier Latin, que les filles se pavanaient en pleine licence. Il s'efforça de tout regarder, avec des yeux désintéressés. Elles se distinguaient vite assez nombreuses, sûres de soi, vives, dansantes et attentives, les mains repliées tenant la petite sacoche de monnaie à la hauteur du sexe. Confondues avec elles, des dames du monde passaient, jolies et distraites, Tune d'elles avec une nuque alourdie d'un beau chignon.
Il se leva pour faire quelques pas. Au coin de la rue tandis qu'il se garait des fiacres, un homme à blouse lui glissa dans la main une réclame Bar Transatlantique, et tandis qu'il la lisait on lui murmura à l'oreille comme à Port-Saïd : « 11 y a des femmes nouvelles... des Américaines». Il traversa la chaussée, se trouva contre le Café Riche, immobilisé dans la cohue. A contre-flot, des camelots, régulièrement espacés, criaient d'une voix creuse d'égout : « La vingt-troisième position de Syveton... dix cen^ times », en ouvrant de petites boîtes à élastiques dans le creux de la main. Au bras de sa mère qui se dépêchait vers un omnibus, une fillette de quatorze ans, avec un profil de page dans une chevelure gravement bouclée sur les épaules, se haussait pour regarder. Sur les terrasses bourdonnait dans l'enveloppement des fumées entre les chapeaux de paille un bruit étouffé et doux oii sonnaient des tintements de soucoupes. Tandis qu'il passait la revue des visages de femmes autour des tables, un camelot à cape et en cheviotte moutarde lui mit sous le nez, en les faisant cliqueter du doigt, une série de caries postales pornographiques, femmes nues luttant en des acrobaties erotiques. Il avait beau s'attendre à toutes les exhibitions, il restait dérouté d'avoir tant découvert en quelques minutes : on eût dit vraiment que Paris voulait d'un coup et une fois pour toutes bâcler votre éducation !
Soudain, dans une éclaircie, il vit tout le monde se retourner, des messieurs en redingote arrêtés, le parapluie ballant. Deux gamines à jupes courtes, les
cheveux s'ébouriffant sur le nez et chiffonnés en natte sur le dos, s'avançaient au milieu du trottoir : leurs bouches pincées étaient peintes et leurs joues fardées, elles avaient de gros mollets sous les tournures renflées : il remarqua que tout le monde les fixait, qu'on grognait, mais elles poursuivaient avec sécurité. Elles étaient déjà des prostituées! Puis la foule se referma; d'un mail-coach disproportionné des Anglais, des Américains descendaient ; une dégorgée d'étrangers en vadrouille à têtes de Malabares et à yeux cernés couvrait le trottoir ; des septentrionales en cache-poussière sous des chapeaux à fleurs se laissaient heurter avec indifférence en tournant à charnière sur leurs hanches mécaniques. Quelques gouttes d'eau tombèrent sur l'asphalte souillé de papiers.
A nouveau des filles, parseniées, se distançant l'une l'autre au milieu des gens, allaient en balancis, serrant leurs jupes sur les croupes découplées. Elles marchaient avec une célérité mesurée, aussi impassibles du visage que provocantes du corps, dans des mouvements distinctifs, avec des serpentements étudiés, fouillant au passage quelques hommes de leur regard rapide et du croc de leur bouche rougie. Leurs yeux étaient encerclés de charbon. Elles semblaient vieilles. Il était impossible qtie celles-là trouvassent amateur ! Sous toute leur insolence elles avaient bien l'air de femmes misérables qui ne dorment jamais. Et toute cette foule aussi, qui, à quatre heures de l'après-midi, ressemblait à une humanité nocturne de sortie de théâtres, avec des visages
LES CQPAI^'S 95
tachés de noirceur et de fatigue et des mines d'insomniaques, une laideur de cauchemar!... Sous les regards, guindées, dans les traînées opulentes de leurs robes de soie et de dentelles, elles allongeaient des pas comptés, levant les genoux anguleux — et la tète penchée, et quand elles se retournaient de son côté, elles surprenaient soudain par le fond lugubre de leurs yeux de chouettes.
Assis dans sa chambre, Claude relisait, sans comprendre, ce passage d'une lettre d'Eva :
« Ma mère m'a dit après que ma lettre était partie [u'elle l'avait lue et que j'étais trop exaltée, et que dans la correspondance on ne devait point manifester des sentiments excessifs. Elle m'a priée de ne plus t'écrire ainsi à l'avenir, elle disait que cela ne pouvait que te troubler dans tes études ; et je devais lui montrer ma lettre cette fois, mais elle n'est pas rentrée aujourd'hui pour déjeuner parce que c'a été juste son jour de leçon au pensionnat. »
La lettre se terminait par de gracieuses confidences. (( Chère, chère Eva », s'écria-t-il en embrassant la signature avec colère. Et il chérit son exaltation. « Exaltée! répétait-il, que c'est stupide d'aller lui dire de telles choses ! » Il s'efforça de n'y plus penser. Elle lui rappelait dans ces hgnes qu'un
dimanche elle avait été très mauvaise parce qu'il l'avait embrassée sur les cheveux; il avait cru qu'elle était fâchée et pendant trois jours n'avait osé revenir ; et elle, au contraire^ avait senti le baiser le soir encore quandsa tête avait touché l'oreiller... Il se recueillit : Sa tête sur V oreiller.,, ainsi ses yeux noircissent plus longs et plus larges dans le visage plus gracile parce que la chevelure se délasse sous la tête ; sa figure aux lignes claires surnage dans les torsades et l'arête de son nez est très fine ; sa peau est mate, d'une ombre intense et mobile; ses belles paupières brunes aux mouvements d'ailes se sont étendues; il voit sa bouche aux lèvres rondes qui s'endort et qui rêve parce qu'il a embrassé sa tête. Que la vie était belle alors et il ne le savait pas!
Claude s'est remis entièrement au travail, l'esprit est dispos; et à mesure que les lettres se succèdent, dans leur enveloppement, il se recompose la vie créole journalière, il se reconnaît là-bas; en silence, lentement dans sa mémoire reposée se détache avec pureté et persiste l'image bien-aimée. Chaque phrase de lettre dessine des souvenirs, précise un trait qui vibre puis s'immobilise... et c'est elle de plus en plus fidèlement, avec son visage chaud toujours velouté par la chevelure qui se défait à ses bords, les très grands yeux qui s'ouvrent brusquement et se ferment doucement, sa bouche certains jours un peu allongée mais mignonne, la lèvre inférieure esquissant une petite rondeur rosée audessus du menton,., et ce front haut et égal qui bleuit à peine dans la pénombre de la chevelure.
Le cœur balbutie toutes les tendresses. Obères lettres, vous êtes des petites cboses précises et divines, on vous appelle des messages, vous rejoignez l'un à l'autre ceux qui s'aiment, vous êtes modestes et cependant si effectives, et ce qu'il y a de toucliant en vous c'est cette collaboration, cet empressement de toutes les paroles qu'on y dit à venir vous entourer et vous embrasser d'une émotion, d'un souvenir uniques. Chacune des phrases de la lettre d'Eva est une caresse timide puis confiante, est un peu d'elle, est une douceur de sa main, un chatoiement de sa tresse; dans toute sa lettre on l'a tout entière; ah! la lettre est un enlacement, on se sent possédé par l'absorbante tiédeur d'une affection qui se répand puis reploie sur soi-même. Elle laisse, après qu'on Ta fermée, l'impression d'une chose déployée, onduleuse et chaude... On est ébloui d'une lettre comme d'une chevelure ; on est troublé et Ton ferme les yeux avec le besoin d'échapper à soi-même. Vraiment, Eva ne lui avait jamais dit le quart de ces choses tendres qu'elle avoue en écrivant. Comme on ose aimer quand on est seule ! S'il retournait brusquement là-bas, s'il se retrouvait devant elle dans la chambre ombragée par les manguiers : « Eva, Eva, tu n'oserais pas revenir aux sévérités du passé, tu serais obligée de prolonger dans un mouvement de soumission le sentiment de tes lettres, tu ne pourrais plus te désavouer, tu m'aimerais comme nous osons nous aimer dans nos lettres ! »
Et Claude, dans l'heure émouvante, s'amollissait à
l'acceptation de son sort, en ces minutes de torpeur et de résignation qui succèdent aux lectures impatientes, enivré aussi de cette gratitude que, comme pour une personne, on a pour la lettre avec l'obligation de reconnaître que c'est vraiment elle qui prépare le grand amour... Et dans cette dépression voluptueuse, l'inquiétude soudain reperce. Les souvenirs de mots lancinent : « Exaltée! » M'"® Fanjane veut lire leur correspondance. Est-ce qu'on lui demande quoi que ce soit? Puisqu'il prend Eva sans dot... ! Il s'habituait à sa nouvelle condition, et voilà les courriers qui surviennent et commencent déjà à susciter de l'ennui. Est-ce qu'on avait besoin de l'énerver, de faire remonter en lui, malgré lui, Tamertume des heures de marasme et de déception que toute la première année Eva ne lui avait pas ménagées? Il en avait le cœur bouleversé, avec un fond de rancune injuste.
On s'est apprêté difficilement dans ce grand Paris de tourment un état d'âme de quiétude, et les contrariétés imprévues des lettres vous forcent à chaque instant à peiner pour rétablir quelque équilibre dans votre vie... « Exaltée » : eh bien oui ! le beau reproche à faire à une fiancée qui est à 3.000 lieues de son fiancé! Sans exaltation rien ne vivrait à cette distance. Est-ce que l'exaltation ce n'est pas le sentiment de la séparation^ de l'espace, du temps, et la tension de volonté nécessaire à se rejoindre? et par quoi peuton remédier à ce trouble physique et involontaire? Et il se répéta avec enthousiasme : « Tu es la plus belle jeune fille de ton pays, tu es une petite fiancée très pure ». Il éprouva un besoin infini de parler
d'elle, de voir quelque chose qui lui fît penser plus obstinément à elle. Alors il descendit vers le restaurant où il se retrouvait à tous les repas avec Gabriel.
Gabriel ressemblait à Eva quoique sa figure fût plus grasse et ronde alors qu'elle avait la joue délicatement carrée. Il portait les cheveux ras sur un front bombé, mais il était imberbe, et ses yeux noirs, indolents avec les femmes, s'effarouchaient par intermittences quand il se voyait en présence de Claude. Il le décevait. Claude avait été le recevoir avec joie à la gare de Lyon, et il l'avait trouvé silencieux, ne balbutiant même pas une parole de remerciement après qu'il se lut occupé de ses bagages et du fiacre dans cette heure de débarquement où Ton est toujours affolé. Insensible, Gabriel Tavait laissé disputer avec les employés sans dire un mot. Dans la voiture, il avait à peine répondu à ses questions, à ce moment même où Claude, le regardant enfin face à face, avait le cœur saisi dé revoir en lui, pour la première fois à Paris, les traits d'Eva dans un vivant assemblage.
Depuis il ne faisait que sortir avec des camarades raccrochés et quelconques^ ne rejoignant Claude qu'aux heures de repas avec l'expression d'une contrainte sur son visage. Claude cependant ne lui parlait môme pas d'études. Après tout, il n'y avait qu'à laisser passer cette humour. Et pourtant avait-il
attendu avec impatience cette arrivée de Gabriel qui était pour lui le beau-frère, c'est-à-dire le jeune homme par excellence et qui poétise la vie tant on ne saurait lui parler que de choses délicates et élevées, le souvenir de sa sœur flottant constamment entre lui. et vous?
Assis déjà à la table, Gabriel dépêchait son potage. Il allait après le dîner à Cluny avec Lenoir. Il jeta vivement : « Raphaëlle, la femme de Lenoir, m'a dît de t'emmener pour te distraire. Viens-tu ?
— Je ne puis pas. »
Il ne répliqua rien ; et comme Claude le regardait, il se retourna à demi. Jamais tant il n'avait ressemblé à Eva, à celle de la première année qui répondait à peine aux saints et se tenait rigoureusement de profil sur la terrasse. C'était la même nuance de peau cuivrée et cette chair qui frissonne au mouvement de l'irritation intérieure comme une eau sous l'éclair. Dans les sclérotiques bleuâtres, les intenses prunelles noires se berçaient avec une indifférence dédaigneuse ; la bouche contenait toujours une moue. Alors que Claude venait de lire une lettre tendre et grave de la fiancée lointaine, il lui fut trèsdouloureux de se voir soudain rappeler par ce masque beau et méchant l'Eva des temps anciens, comme si Eva ellemême, dans la réalité, soudain déçue de lui par l'éloignement et révoltée de souffrir, avait recouvré le caractère sévère et rebelle de la première année. Il était descendu avec un élan d'affection vers Gabriel : comblé et enfiévré par Paris, il avait le cœur avide de s'épancher, et ce frère même restait maussade.
Cependant tout-à-coup Gabrieilui adressa la parole d'un ton cordial et enfantin. Il s'élevait des fleurs en un vase bleu sombre parmi les couverts lisérés de lumière. Et Gabriel riait, la joue aussi liserée de lumière mobile : il contait une engueulade de cocher et de cycliste. Il avait éprouvé un plaisir inattendu de la foule parisienne si nombreuse qu'on ne peut s'en faire une idée si on ne l'a point vue, qui tout d'un coup de toutes parts s'accumule en noir comme le nuage de pluie : ce qu'il y a d'épatant c'est que hommes, femmes, garçons, petites filles, cela se chauffe côte à côte sans se regarder, exclusivement occupés par ce qui est au milieu et le plus souvent invisible. Il restait frappé que les fillettes sortissent seules :
<( Comment, Claude, tu n'as pas remarqué combien il y en a? et elles portent fichûment tard les cheveux libres sur le dos; il y en a de grandes comme toi et c'est aussi allé.chant que si elles avaient les mollets nus : et elles œillent, tu sais, elles regardent coup sur coup et elles rient la bouche dans la bouche. J'en ai parlé à un camarade de l'Ecole Coloniale ; c'est un Parisien : il m'a répondu qu'ici ils n'aimaient pas la virginité, que ça ne sentait pas bon. Faut-il être bêtes ! Pour ça tu es de mon avis, toi?
— Si... » dit Claude.
Gabriel s'était levé et étirait son torse où le veston moulait les muscles pectoraux.
« Mais ce qu'il y a de supérieur, c'est le nombre considérable des ouvrières : c'est une levée dans les rues de huit à neuf heures du matin ; on se demande
OÙ tout ça peut travailler et combien il a fallu de papas pour en faire une telle tripotée- Il y en a tant qu'on est paralysé tout en sentant qu'il faut courir après. ,. J'en ai rencontré qui sont rudement bien tournées, tu sais. Hein ! Qu'en penses-tu? »
Claude feignit d'apprécier au point de vue artiste : « Je suis en admiration devant les teints ! C'est un jardin... On voit beaucoup de ligures distinguées; je ne l'aurais jamais cru d'après tout ce que j*avais entendu dire des ouvrières de Paris... Elles sont absolument habillées comme les demoiselles de chez nous.
— C'est précisément celles que je profère, tu comprends. Ça a l'air de demoiselles de familles et ça marche ! Mais je n'ose pas encore les aborder et je ^voudrais causer un brin. C'est beaucoup, le coup de langue ! Dis, toi qui es depuis un mois à Paris, tu as dû déjà t'en payer : comment faut-il s'y prendre? »
Cette fois Claude demeurait interdit : c'était à croire que Gabriel lui posait des colles, à moins qu'il ne voulût lui jouer quelque niche. Il le regarda... beau, bouche grande mais très fine et de cette pourpre qui saigne plus délicatement dans la peau cuivrée. Et il ne répondit rien.
«Tu es donc sourd? reprit Gabriel haussant la voix. Tu es toujours absent : c'est à rôder à quoi tu peux penser. Je te demande comment on s'y prend pour aborder les ouvrières !
— Tu as plus que moi Thabitudede ces opérations.
— Ah mon Dieu quoi? tu vas faire la bégueule, par hasard?... On est à Paris pour s'amuser I... Allons,
céda-t-il, bon enfant; à cliacun ses idées. Je te disais seulement nos premières impressions : si ca. t'ennuie..,
— Pas du tout, reprit Claude avec empressement. Tu sais que ce que tu me dis m'intéresse toujours. »
Gabriel bâilla; puis: a J'ai été en bateau aujourd'hui.
• — Où avais- tu donc à faire?
— Nulle part... J'étais sur un pont à regarder la Seine, J'ai vu les bateaux-hirondelles qui se croisaient et s'entrecroisaient sans arrêts. J'ai trouA^é ça gentil et alors je suis descendu sur un ponton et j'ai poussé jusqu'à Auteuil. Ça donnel'illusion d'un grand voyage en miniature avec ces grands noms étrangers que les Parisiens se jettent à la tête : Austerlits^ Solférino, léna. On a l'air de traverser toute l'Europe... Jesuis revenu pour dix centimes. Tu sais : par moments ily avait presque du rouhs.
— Je n'ai pas encore eu l'occasion d'y monter. Je no tiens pas à me rappeler le voyage.
— Cette idée! Et puis quel mal ça t'aurait fait de te rappeler la traversée? Je me suis bien amusé, moi, dans la mienne : il y avait un tas de types haroques qui venaient du Transvaal-, et notamment deux petites Anglaises plus en chaleur que des négresses. Maïs tu n'es pas comme les autres.
— J'avais souvent le mal de mer; alors, tu comprends ?
— Alors ça change. Il fallait chercher à rigoler : moi aussi j'en ai en, mais j'envoyais vite ça par-dessus le bastingage. Tiens, j'ai oublié de te raconter. Il est
justement monté à bord à partir de Tamatave une petite fille très chouette, la fille d'un colonel: elle était marcheuse à un point que je n'ai jamais vu ; le mal de mer n'y faisait rien : elle allait jeter son petit vomi aux poissons puis elle revenait faire de l'œil : elle soutenaitle regard dix minutes etensuite détournait tristement la tôte, pour regarder encore avecdes pupilles dilatées. »
Il soupira. « As-tu remarqué à quel point les femmes sont bien habillées ici, et toutes, toutes ? Ça doit coûter cher aux maris ! j'ai idée que tous les Parisiens sont cocus. Et tu sais, ce qu'il y a de plus joli, c'est qu'elles ne font pas de fion, à part deux ou trois fesses prétentieuses : il y a des dames très chic qui passent simplement à côté de vous, en vous frôlant de leurs jupes de soie, et e^les se retournent au moindre bruit derrière elles, comme des petites filles. Ce n'est pas les embarras de chez nous !
— Tu trouves que chez nous...?
— Tu ne peux pas dire le contraire, cria avec indignation Gabriel. Ici, oui, les femmes sont simples: elles ont tous les jours des robes riches et elles n'ont pas l'air d'avoir peur à chaque pas de les abîmer au moins! elles relèvent haut leurs jupes sans se préoccuper si cela fera des plis. »
Il pivota, et se remettant devant Claude : « Puis, mon ami, ici les demoiselles aussi retroussent leurs robes de la même manière que les femmes mariées. Parlez-moi de ça ! » Il se mit à siffloter, les mains dans les poches du pantalon. « Mais toi, tu ne dis rien, nom de Dieu ! tu me laisses user toute ma salive.
— Oui oui... Je réfléchissais à la quantité de couples dans Paris : la foule ici n'est faite presque que de couples. As-tu remarqué même les gens du peuple marchant hras dessus bras dessous dans leurs costumes de travail ?
— Ah ouiche! fit Gabriel du tonfaubourien^ c'est idyllique. »
Faisant mouvoir ses genoux tout en causant, il répétait lentement sur place un pas de petites femmes vu la veille dans une revue de Gluny. Pour s'amuser, il parlait maintenant d'un ton de gommeux :
(( Ce que j'ai pigé c'est que c'est Thomme qui donne le bras, de cette façon il palpe, quoi ! il est sûr que ce n'est pas en chiffon. Sais-tu qu'à la Réunion cette mode-là aurait fait l'affaire dans les bals décolletés?
— J'aime autant les manières de chez nous.
— Oh! tu en reviendras, mon cher, dit Gabriel, la bouche arrondie. Tu te déniaiseras vite à Paris. »
Claude, qui était son aîné de deux ans, sourit. Mais Gabriel, maintenant, jetant ses couverts dans Tassiette, se plaignit de la nourriture^ trop grasse, plus écœurante qu'à bord. « Maman faisait cent fois mieux la cuisine.
— Nous ne payons pas bien cher, ht Claude pour l'arrêter.
— Sacrédié! , maman non plus n'avait pas beaucoup d'argent et ce n'était pas 7na sœur qui l'aidait. C*esl ici que je commence à apprécier les talents de maman.
iOfi EN FRANCE
— Que veux-tu ! Mais ne parle pas si haut : la patronne va t'entendre.
— Tum\... Je m'en contrefiche. Si elle n'est pas contente, j'irai chez Cabari, tu resteras ici. »
Gabriel s'était avancé, le front pHssé, l'œil vif. Claude, froissé, se tut, dédaignant. La figure de Gabriel redevint douce, les yeux grands, d'un noir paisible, large et pur. a Je vais au speclacle. On a des places pour rien ! Lenoir est très au courant ; nous y allons ensemble tous les trois.
— Tous les trois?
— Bien sûr! puisque je t'ai dit que la femme de Lenoir t'avait fait dire de venir. N'arrive pas de Pontoise : tu sais bien qu'il est marié.
— Ah! marié... oui, je sais.
— Enfin ici c'est « marié », nous ne sommes pas à la Réunion, mon cher, mets-toi bien cela dans la tête! Allons, il faut que tu marches.
— Je ne puis pas : j'ai du travail. Je comptais plutôt que nous irions nous promener une demi-heure ensemble.
— Tu comptais sans moi. A propos, ne sors pas ; j'oubliais que Reyer doit venir te voir. Je lui ai dit de s'amener vers huit heures.
— Reyer! et pourquoi faire?
' — Hé I je ne sais fichtre pas au juste, mais c'est sûrement à cause de sa femme. Il doit avoir besoin de t'emprunter de l'argent. Elle va accoucher, il est embêté jusqu'à la gauche.
— Ah non! je n'ai pas d'argent à lui prêter.
— Si^ tu as de l'argent puisque tu viens d'arriver.
Tu ne peux pas lui refuser de lui prêter un peu de galette; tu sais bien qu'il a juste ses 123 francs de bourse par mois. Tu ne veux tout de même pas qu'il se dégringole ? »
Claude se tut. Et comme Gabriel, lentement, s'en allait :
« Et toi, tu n'as pas besoin d'argent?
— Non !.. . Si ; prête-moi cent sous ; je te les rendrai au prochain courrier : maman doit m'envoyer un mandat pour les commissions. »
Et Gabriel sortit, très grand, avec un bel air indép*endant de matelot en congé à Paris, du roulis dans les épaules amples.
Claude attendit quelques minutes, impatient «t mécontent, ne cherchant à réfléchir là-dessus tant que Reyer ne serait pas là, la tête égarée dans un fourmillement a idées taciturnes oij il se rappelait seulement que Reyer était un garçon un peu poseur mais sage, travailleur, gentil... qu'il avait connu finement fliiteur auprès des jeunes filles et de préférence blondes et de type suave.
Instantané, le timbre résonna ; puis Reyer entra.
Us se serrèrent la main, la main de Reyer très vigoureuse. Il fut ennuyé que la sienne fût molle
malgré lui. Reyer resta tout contre, parlant bas pour être moins gêné :
« Mon vieux, je suis venu t'ennuyer en te demandant un gros service : il n'y a absolument que toi qui peux me tirer de là. J'ai une femme qui va accoucher... »
Ils étaient contraints tous les deux... et ils se sentaient vieillis comme des hommes de trente ans.
— Je sais^ Gabriel m'a dit.
— Ah! il t'a raconté... ? »
Et il demeurait la bouche interdite.
Claude ne parlait pas. Maintenant, sans qu'il se reconnût l'audace de refuser, il était paralysé par un instinct foncier de se dérober, une peur d'arrivant qui se sait novice, ignorant des mœurs et tout fait pour être roulé. Ses yeux restaient vagues.
Reyer crut qu'il ne donnerait pas. L'appréhension lui serra la gorge, il perdit la tête, il dit vite avec apreté :
« Mon vieux, tu sais, si tu ne m'aides pas, je me jette à Teau. Je ne puis pas faire autrement.
— Non, dit Claude.
— Si! )) Sans chercher à comprendre le sens de l'interruption, il précipitait les mots : « J'ai une guigne du diable; je ne reviens pas de ma guigne : i'éldiis Juste sur le point de me décoller. Et je t'assure, je te jure : je ne te demanderai plus rien : c'est précisément pour me démarrer une fois pour toutes.»
Il souffla.
Sa voix enrouée cherchait à convaincre, s'efforçant maintenant à la lenteur :
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« Tu comprends : quand je lui aurai donné deux cents francs, cent francs pour le médecin et cent pour après, elle ne pourra plus rien dire, sans compter qu'elle pourrait aller faire un pétard du diable chez le vice-recteur. Je t'en supplie, Mavel, prête-moi ça : maman me renverra dix francs par mois.
— Tu auras de quoi payer le médecin? » interrogea Claude sans savoir pourquoi.
Le cœur de Reyer haleta fort.
« C'est parce que je ne voudrais pas te taper davantage.
— Je tâcherai... »
Et Claude, lentement, demanda :
« C'est une...
— C'est une jeune fille, dit-il avec empressement, heureux de parler. Je l'ai connue à la Sorbonne; elle venait suivre les cours. Elle était empoisonnée par sa famille qui voulait lui faire épouser de vieux birbes ; elle a préféré faire des études... Elle n'est pas très, très jolie ; elle a seulement un beau corps. » Il ne voulait ni s'excuser ni se charger, et il fallait qu'il s'expliquât : « Tu comprends : elle avait vingt ans, elle sentait qu'elle se fanait. »
Claude ne pouvait se défendre d'une confuse curiosité du visage de la demoiselle que Reyer avait réussi à détourner, par l'attrait d'inconnu de ces jeunes étudiantes qu'il s'était toujours représentées en séduisantes personnalités d'une civilisation moderne supérieure. Il était ému de cette aventure dramatique pour Tune d'elles, il cherchait à cacher son désir indiscret, il ne trouva à dire que :
« Comment as-tu pu lui faire un enfant! »
Reyer s'emporta :
« C'est la faute de cette brute aussi ! Tu penses, je n'étais pas le premier : alors je croyais qu'elle savait prendre ses précautions. )>.
Claude, gêné, se taisait. Reyer le sondait. Mais Claude ne réussissait davantage à parler. Alors Reyer, se décidant, supplia : « Préte-moi au moins cent francs.
— Je vais m'arranger », dit Claude.
Reyer coupa :
« Je viendrai les chercher après-demain. »
Claude sortit à quelques pas derrière lui.
Que faire? Il avait trop travaillé ces jours ci et souffrait de migraine. Certes il n'irait pas chez D épias : il Tavait encore rencontré la veille sur le boulevard; sa société était déprimante : la bouche bilieuse, il lui avait ressassé ses mépris pendant une heure sans seulement lui afïrir un bock; puis il avait voulu l'afOlier à l'antisémitisme, lui expliquant en détail cette combinaison parisienne, lui répétant des phrases de Drumont, de Jules Lomaître et de Lepelletier, le harcelant. Mavel ne comprenait rien à la fureur du long créole qui non plus que lui, n'avait jamais vu de juifs à la
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Réunion. 11 s'était sauvé. Et ce soir il avait besoin de paix, d'obscurité.
Maciiinalementj comme dans l'appréhension de rencontrer d'autres compatriotes qui lui demanderaient de l'argent, il tourna le dos au Saint- Michel.
Il longea le square Monge. Avec lenteur, en groupes serrés où les jupes se gonflaient dans la nuit, des couples montaient, descendaient, glissaient sur l'asphalte unie. Leur harmonie approfondit sa détresse. De toute sa jeunesse et de sa générosité désespérée, il leur souhaita le bonheur. Il avait hâte de se disperser en sympathie. l\ai?nait tout Paris, il lui donnait son cœur ardent et expansif de créole. Mais on passait sans le regarder; les couples s'enlaçaient, l'une vers l'autre tournée, ne montrant que leurs dos allongés, fermés dans leur idylle; des ouvrières légères causaient en riant, se tenant le bras à quatre ou cinq comme rentrant de l'école; un gamin gentil, tète nue, courut avec des pas sonores qui s'éloignèrent; tout rire, toute voix, tout bruit, toute ligne, se détournaient de lui.
Alors il pensa à son pays.
La nuit noire y est un doux enveloppement. On ne souffre pas de Tinattention des nègres qui vous frôlent, à moitié invisibles dans la nuit. Dans les emplacements les arbres s'arrondissent comme à la campagne. Les murs sont bas et familiers. Les réverbères n'éclairent qu'à peine, tels que des datuTas dans les fonds d'ombre. La montagne est proche, les rues bordées de jardins, et toute l'obscurité qui descend est une brume de ^a montagne, plus silen-
cieuse et amicale comme de la pluie dans les bois. Alors on passe amoureusement devant la maison de celle qu'on aime, le i^ras frottant le mur.
Claude respira sur le pont de Sully. Incité par la lumière de l'escalier, il s'engag-ea sur l'Estacade.
Là il fut ravi, par la satisfaction de fouler vraiment des planciies, comme sur le Barachoisde Saint- Denis. L'eau s'épaississait d'un noir visqueux dans le barrage. Une odeur de goudron montait des pilotis inférieurs que venait battre un clapotis de lames, comme près de la Passe, dans les brisants, les soirs où il n'y a pas de vent sur la mer et oij on attend avec une âme lourde que la lune se lève. Il flottait un peu de brume, et Ton ne voyait de la rive opposée que les réverbères pâles comme les fanaux de navires en rade. Un bateau illuminé glissa, rapide et souple, tel qu'un torpilleur chargé de mystère parisien, phosphorescent. Puis la Seine reflua, couleur d'océan en temps d'embrun. A Saint-Denis, à l'heure semblable, des couples se promènent sur le Barachois. Toutes les fois qu'un jeune homme vient d'être fiancé à une jeune fille, il va se promener avec elle sur le pont, les parents marchant en groupe derrière eux, et alors toute la ville réunie là apprend que c'est maintenant officiel. Mais pour lui rien de tel ne s'était passé.
Claude s'accoude. Les lumières pâles d'en face luisent dans la subconscience. Il ne pense plus à rien. Son âme est de l'eau noire étalée, avec quelques reflets lointains qui dérivent en ondulation. Des idées du pays, de bonheur créole, de sieste et de mariage,
dorment en lui, vacillantes. Sur la Seine, furtivement, glisse un autre bateau ruisselant de lumières courantes. Il regarde... Alors l'entrevue avec Reyer se représente vivement devant lui. Il hoche la tête, n'en revenant pas : Tout de môme, quelle destinée singulière et ironique que d'avoir, lui, à aller soutenir un ménage illégitime ! Yoilà que dès les premiers mois de Paris, sans répit, sans qu'il ait le temps de souftler, il se trouve, lui qui évite toutes les aventures et possibilités de complications, jeté dans une histoire pareille : un collage qui veut se décoller, un accouchement par-dessus le marché. C'était invraisemblable ! Si c'est cela la vie normale à Paris, eh bien non, non alors! Et est-ce qu'il savait où tout cela l'entraînerait? De Targent, de l'argent... : lui qui, au milieu de son chagrin, se condamnait à la résignation en pensant qu'il avait l'avantage sur ses camarades pauvres de jouir d'une certaine aisance, qu'elle l'affranchissait et lui assurait la faculté de rester soi dans Paris : mais cette aisance même était un danger, c'était elle qui l'engageait dans des affaires pareilles. Et il ne voyait guère le moyen de se dérober : Reyer, ce flandrin de Gabriel et après lui d'autres encore sans doute, ils étaient tous autour de lui — et là dès son arrivée. C'était à prendre ses bagages et filer dans une faculté de province, où d'ailleurs on lui dit maintenant que les examens sont bien plus faciles...
Il remonta le quai Henri IV, levant le collet du pardessus. Le froid arrivait, d'ailleurs aisément supportable : on lui en avait tant dit ! Déjà le thermomètre
descendait jusqu'à 3*^, néanmoins il n'était pas plus saisi que lorsque les brises humides de mer fouettent comme des douches dans les rues de Saint-Denis. Non, vraiment, le centigrade n'indiquait pas le même froid dans les deux hémisphères. Il doubla le pas qui, machinalement, se ralentit de suite. L'atmosphère, lourde autant que du drap épais, pesait à s«s épaules et à son cœur. Beaucoup de temps déjà s'était écoulé depuis le départ de la Réunion, au point qu'il n'avait pas la force de compter les jours, pénibles et nébuleux. Et il a fait cependant si peu de besogne : quoi vraiment? Il a revisé quelques livres de mathématiques et de chimie, puis rien... rien. La durée aux colonies et à Paris^ ce n'est plus la même chose ! Ici on a étudié deux pages, on va à la Sorbonne pour un cours et c'est déjà l'heure du déjeuner. Il faut se rendra au restaurant, en revenir, c'est tout près, le repas est bref, et il est déjà deux heures. Un tour à la Bibliothèque, un cours, on rentre juste pour mettre au propre quelques pages et c'est le souper. Le jour où il n'y a pas cours, une visite épuise l'après-midi. C'en est presque inacceptable : à l'heure de se glisser au lit, à quoi presse insensiblement ce froid doux mais assoupissant, on est indigné de n'avoir eu le loisir de rien avancer. A Paris, il faudrait presque se battre avec le temps, — comme avec tout le reste, condisciples, passants, conducteurs d'omnibus, appariteurs en Sorbonne^ etc.. etc.. et les tapeurs! C'est sans doute du sentiment pénible que les journées ont été si vides, inutilisée s malgré la plus active industrie, que les mois au contraire!
par un effet bizarre, paraissent longs, car il lui semble que voilà près de la moitié d'un an qu'il a quitté le pays.
Une inquiétude de ne pas assez travailler le tiraille. Chaque soir à Paris, dans la chambrette encombrée, oii tout paraît maussade, on se couche avec Fimpression qu'on est un raté. A qui la faute puisqu'on regorge de bonne volonté et qu'au pays on était intelhgent, que tout le monde le reconnaissait? C'est la faute de la Sorbonne, aussi! Claude éprouve la plus grande difficulté à potasser dans la manière parisienne de cette Faculté. Quand il en revient, il n'en rapporte qu'une impression de vastes couloirs luisants d'un éclat humide^ de plafonds hauts, d'un arsenal d'instruments clairs oii le cuivre brille contre l'acajou, d'une luxueuse Caserne scientifique. Et, comme dans les autres casernes, on se sent constamment menacé ; il faut arriver à l'heure, montrer son matricule, signer des registres; les examens remplacent les punitions, l'échec est élernellement imminent sur la tête. Sans direction, il s'est imaginé qu'il fallait assister à toutes les conférences. Esprit qui doit s'efforcer d'être lent dans la peur d'être ahuri par le mouvement vertigineux de toutes ces choses de Paris, Claude iiej^eutpas suivre, ne retient rien; c'est une cinématographie hallucinante de leçons sans lien! Claude est frappé de la précipitation heurtée des cours vides et brillants, lui semble-t-il, de la Sorbonne : ils se succèdent ainsi que les trains dans les sous-sols éblouissants et ternes du Métropolitain. On est vraiment comme dans une gare souterraine
vernissée de faïence, et la science qu'on recueille ressemble à ce qu'on lui offrait dans les buffets de Marseille à Paris : à peine est-on servi il faut partir... Est-ce que Reyer sent comme cela aussi?
Claude finit par croire à une inaptitude personnelle ; il y a des gens qui s'abrutissent à partir d'un certain âge, il y a aussi des intelligences qui ne peuvent pas se transplanter : lui, était né sans doute pour rester aux colonies, receveur dans les douanes ou dans l'enregistrement. Rien n'est plus pénible que cette perception de son impuissance qui se forme insensiblement et soudain pèse comme un nuage, s'impose par l'obscurité et le poids qu'on se sent dans tout le cerveau. Enfin il atteindrait toujours bien à la licence ; avec la protection des députés, il obtiendrait une place de professeur au lycée Leconte de Lisle et épouserait Eva; il n'aurait déjà pas à se plaindre... Certainement; il fallait être modeste. Puis on voit.
Il s'arrêta, s'assit quelques minutes sur un banc. Les réflexions continuèrent à se mouvoir, plus lentement, dans sa tête... Alors le souvenir de Reyer qui, subrepticement, tournoyait à l'arrière-plan de sa pensée, s'avança, s'accusa. A mesure qu'il se sentait plus découragé, il reconnaissait la nécessité plus urgente de prêter les deux cents francs à Reyer. Le nom de Reyer se répétait devant lui : Reyer, Reyer, Reyer. Le suicide... évidemment non, il ne se suiciderait pas, — et moins il croyait à la possibilité qu'il se tuât, plus il se sentait obligé sans raisons à aider Reyer. Le préjugé qu'il était mesquin de débattre en soi une chose aussi capitale pour un de ses pluspro-
lies camarades, l'impossibilité de se dérober aux cliarges de la vie la preiriière fois qu'elles se rencontrent s'imposaient plus sourdement à lui, renforcés en sentiment inanalysé de devoir par un instinct confus et obsédant que la présence à Paris implique des occasions et des devoirs de charité...
Mais où, nom d'un sort I prendrait-il cela? On le croyait riche. Son père lui assurait une pension assez larg-e que permettait le rendement actuel du sucre et de la féculerie de tapioca; mais la vie était fort dispendieuse à Paris ! Les moindres obligations de société vous entraînent à des dépenses : il s'en apercevait assez quand il allait déjeuner à la campagne. 11 était effrayé : l'argent filait comme le temps. Des mille francs donnés en provision afin de compléter le trousseau et solder Fimprévu, huit cents avaient fondu sans qu'il pût trouver comment...
D'ailleurs le trousseau préparé par sa mère n'avait pu servir; les jaquettes étaient ridiculement courtes pour la mode courante : et Claude avait plus que tout peur du ridicule! Alors il s'était rendu chez un tailleur que lui avait indiqué Sainte-Rose, choisi exprès pour sa pauvreté. Le tailleur avait prélevé ioO francs par complet : ce n'était pas la peine d'être venu à Paris pour payer l'habillement aussi cher qu'aux environs de Madagascar. Il avait entendu parler du bon marché de là Belle Jardinière; pour deux paires de bottines à pointure aiguë, quelques chaussettes, des cravates, des mouchoirs, soixante-dix neuf francs s'étaient envolés; et il avait fallu aller huit jours après au Printemps. Créole, il gardait l'habitude
malencontreuse d'avoir constamment soif: en France, il n'y a qu'un moyen de boire, c'est de s'asseoir à un café; minimum : quarante centimes à chaque fois. On ne peut tout de même entrer chez un mastroquet et consommer sur le zinc, d'autant qu'à Paris il y a toujours un compatriote qui passe dans la rue au marnent oij l'on ne s'y attend pas et qui écrirait au pays que vous ne découchez pas des tavernes. La pluie tombe, son pantalon est neuf, et, affairé, il a négligé de prendra son parapluie : il faut héler un fiacre qui coûte le double de ce qu'on paie à Saint- Denis. Encore à la Réunion sait-on toujours à peu près en sortant s'il pleuvra ou non : c'est impossible à Paris où l'on ne voit que le ciel du zénith, où aussi Fatmosphère est plus volage qu'en aucun lieu du monde... De temps à autre, sur un désir à moitié exprimé de Gabriel, il l'invitait à un Duval, lui offrait des consommations. Au fond ce n'était vraiment pas la peinCj tant il en tenait peu de gré, tant il dépensait ensuite stupidement les sommes qu'on lui économisait de la sorte.
Il eût tellement mieux valu garder cet argent pour Eva, lui envoyer quelque cadeau plus sérieux qu'une sacoche de travail ou un nécessaire de toilette. Pauvre délicieuse Eva qui souvent préparait ellemême les repas dans ces cuisines des colonies sans aération, sans tirage, où la figure rôtit sur la tê\e î II craignait éperdûment que quelque prochain courrier la lui annonçât brusquement alitée, sans force, sans distraction, dans l'étiolement hallucinant des fièvres tropicales. Il revoyait devant lui ces visages des
demoiselles créoles dont la famille autrefois riche est tombée à la pauvreté, avec leurs joues safranées, leurs temps presqucs transparentes sous les cheveux trop noirs, les bouches froissées de misère, les yeux luisants de privations, et dans ce teint olivâtre les paupières rougies par la broderie la nuit à la lampe, ce corps maigre qui semble frissonner d'une fin d'accès froid. Pourvu qu'Eva ne fût pas obligée de faire de la dentelle!- Il l'avait quittée déjà très anémiée: on ne mangeait pas souvent de viande ; elles étaient presque pauvres, et Gabriel, malgré la bourse, coûtait. Mais comment y remédier? Outre l'impossibilité de retourner de France là-bas un peu d'argent que son père lui avait envoyé avec un change très élevé, — à l'apprendre M. Mavel eût été si irrité — jamais elle ne l'aurait accepté. Et lui-même ne savait plus de quelle manière équilibrer son budget. Comment s'arrangent pourtant les boursiers qui n'ont que 125 francs par mois, tel Reyer dont la famille est pauvre et qui est toujours correctement vêtu, brillant de propreté?
Claude aurait dû dire à Reyer qu'il avait déjà des dettes. C'était vrai en quelque sorte, puisqu'il avait dû s'engager pour des paiements à termes successifs, chez Le Vasseur, chez Larousse, et^ maintenant que d'autres dépenses étaient survenues, il ne savait où trouver les mensuahtés à chaque terme. Puis, le premier temps, il ne pouvait rien prévoir : la concierge, très aimable, lui avait proposé de préparer le feu ; il ne savait comment s'y prendre et avait accepté avec reconnaissance; toute la journée un feu de
bûches flambait dans la cheminée... à la fin du mois, devant la note, il avait dû, malgré sa honte à l'exprimer, la prier de ne plus en allumer. La chambre petite et vide, éclairée d'une seule fenêtre, était redevenue glaciale. Le reste des mille francs avait filé; une grosse somme avec laquelle on pourrait assurer du bonheur qui compte, là-bas donner à Eva une villégiature, la santé, part eii riens, en mille riens. A Paris on ne fait pas de grandes dépenses, on gaspille par petites sommes, c'est l'éparpillement jour par jour. De même, certainement, on n'a pas de gros ennuis, de grands accidents décourageants : ce sont mille insignifiants motifs de dépression. Paris est la ville qui vous débite sou à sou, petite secousse à petite secousse, vous use comme baisse peu à peu votre porte-monnaie. Puis il est vrai que la vie est chère quand on est seul !
... Ah! la vie est bête, la vie à laquelle vous soumet la civilisation. Avoir vingt ans, être sans femme, le beau progrès humain quand à vingt ans tout le monde devrait être marié : on doit avoir des enfants quand on est jeune! c'est indiscutable. Est-ce que tout cela était naturel? Quand on est né dans l'Océan Indien, il faut avoir laissé à trois mille lieues la fiancée dont le sourire eût fait, le soir, se fondre en douceur la lourde angoisse et la fatigue accumulées pendant la journée aux courses à travers la ville illimitée. On doit être seul, désolé dans sa solitude, seul pendant que Reyer, lui, se payait une maîtresse, une jeune fille^ qui s'est donnée à lui avec l'élan d'un être longtemps impatient, dont il a embrassé les pau-
pières chaudes entre les bandeaux noirs, dont il a caressé la forme sémillante de Parisienne. Sa phrase (( mais elle a un très beau corps » lui brillait devant les yeux et échauffait encore sa tristesse nostalgique. Ah! la joie existe et il faut souffrir, moralement, physiquement, tout l'être abîmé. Créole, sans habitude à ces pavés d*asphalte qui usent les souliers, mangent les talons ainsi que de Facide, jarrets rompus, on rentre fatigué chez soi, che£: soit ayant dans l'oreille ce fracas de Paris qui s'écrase constamment aux tympans ainsi que des lames sur la plage. Et on est écœuré, on a le relent du mal de mer, c'est bien alors encore qu'on mesure qu'il y a l'océan entre sa fiancée et soi sur un espace immense et qui se soulève à Tindéfîni.
Il ne se trouva pas le courage d'aller plus avant dans ce quartier inconnu dont le silence provincial, tout ensemble léger et massif, lui plaisait cependant. 11 rentra, l'àme monotone, chez soi.