CHAPITRE V
Les jours suivants, journées de besogne où volontairement il s'étourdissait la pensée, il retourna le soir vers le même quartier par une insensible attirance comme si sa vie et ses méditations mélancoliques se prolongeaient sans discontinuité au delà de toute perception du temps. D'ailleurs il valait mieux aussi éviter le Saint-Michel pour ne revoir Reyer ni Gabriel. Il restait secrètement obsédé de l'aventure de Reyer, et, malgré soi, malgré sa tension à travailler sans vouloir particulièrement tous ces jours songer à rien autre que sa tâche méthodique, il voyait devant soi en silhouette la j eune fille détournée par Reyer qu'il se représentait fine de taille dans une robe sombre avec lajupe et les épaules riches, brune, la chevelure aplatie décorativement sur les tempes, le visage inquiet avec de doux yeux cernés. L'imagination est singulière ! pourquoi la concevait-il sous ces traits? elle était peut-être blonde. Avait-il rencon-
tré quelqu'un de tel dont l'image s'était substituée subilement dans sa pensée flottante? Mais non!... tout au plus y avait-il, avec peut-être des traits d'une gravure regardée rue Racine, un peu du profil et des bandeaux de la femme de Lenoir, et il avait du dégoût pour cette petite grue tandis qu'il ressentait une sympathie vivement attendrie pour la jeune fille séduite par Reyer.
11 éprouvait le besoin de se plonger dans le Paris militant, de distinguer ce que c'est quun faubourg. Le quartier qui se tassait derrière le pont Sully devait en être un. Il passait le pont Morland... il découvrait un Paris inconnu. Sur Austerlitz, les trams clairs, délicieusement agiles, glissaient en se balançant sur les rails dans une suprême élégance de la vitesse. Des ouvriers se pressaient, traînant la savate mais la Ogure fière, moustaches relevées, le coin d'^œil galant; de talons ferrés, des soldats battaient le sol ; des voyageurs couraient dans la direction des gares; ornementé d'aiguillettes, un garde répubhcain, correct et bridé comme un gendarme des colonies, se promenait avec sa femme jeune en feutre mou; une mère poussait une voiture d'enfant, adroite entre les trams et les fiacres : c'était l'honnêteté laborieuse da Faubourg, l'humanité ouvrière rentrant du travail avec l'élasticité et l'animation des foules vers les lieux de fête« Claude, attendri, regardait, le cœur fraternel et neuf, ces gens qui étaient des travailleurs et qui étaient en même temps des Blancs : habitué à voir réservés aux Noirs les ouvrages manuels, la dignité s'en relevait à ses yeux ;
étudiant les sciences, il se considérait par la couleur égal à ces lâcherons européens; le spectacle de leur courageuse allégresse lui rendait l'énergie pour la vie difficile.
La foule était inépuisable. Ce qui le surprenait avant tout, c'est qu'elle n'avait point le caractère des masses où l'on se coudoie qu'évoque toujours aux gens des petites villes le mot de « foule ». Elle était espacée, égale en sa dispersion, monotone sous le jeu entrecroisé des lumières troublantes. Elle semblait sortir d'une fantastique usine qui ne réussirait pas à se vider, marcher sans inutile précipitation vers un lieu de plaisir honnête et collectif qui serait ouvert toute la nuit.
Tout à coup, le samedi soir, il vit dans un couple qui causait... Déplas... penché sur une femme dont la lueur du réverbère éclairait un visage mignon ébloui de fraîcheur : il jugea de suite à la figure enfantine et lucide que c'était une ouvrière, et sans avoir eu le temps de se réserver, la trouva délicieuse, pris au cœur d'une impulsion d'admiration, presque de cet encouragement altruiste au bonheur qu'on a pour les personnes pures quand on aime soi-même. Comment Déplas pouvait-il être par ici, et quelle coïncidence ! Il chercha à les revoir au miUeu des gens qui avaient déjà dépassé, mais en vain... Etait-elle vraiment si gentille qu'elle lui avait paru rapidement? Ah ! il fallait espérer au moins que ce n'était pas encore une prostituée ou un de ces collages à la Rêver... Et comme une houle de gens affluait, sa pensée fut emportée avec elle.
Il était tourné vers le boulevard de l'Hôpital, descendant puis remontant vers le quartier Saint- Marcel tel qu'un grand pont suspendu de lumières. Au bout de l'avenue on cherchait un Arc de l'Étoile, un triomphant Palais du Peuple. Sur Austerlitz,,du même mouvement confiant, par petits groupes équivalents la foule se distribuait : il y avait des couples serpentinement enlacés, mais le plus souvent on marchait lès uns à côté des autres : les femmes étaient les sœurs des hommes ; et des enfants se dirigeaient avec des airs de grandes personnes. Peu à peu le mouvement saoulait Claude ; il oscillait dans un rêve d'éternité oii l'humanité défilerait sans se presser, prenant son temps.
Alors il se retourna, s'accouda au milieu du pont, fermant les yeux avec bonheur dans l'obscurité fraîche qui émanait de l'eau. Puis il regarda, avec le besoin de s'oublier dans la nuit.
La Seine, là, s'évasait très large; dans une confuse et luxuriante luminosité, les deux rives s'écartaient avec ampleur de part et d'autre du fleuve libre jusqu'au lointain pont de Sully d'où s'avançaient sur le fleuve plan, en apparitions théâtrales, les bateaux sourdement éclairés, projetant de leurs sabords des phosphorescences dans Tonde. La masse de Notre- Dame surgissait immobile au fond, échafaudée sur le ciel fumeux comme une pièce-montée de feu d'artifice qu'on allumera à la fin. Sur les eaux proches les fascinantes clartés artificielles se tordaient autour des pontons, bouleversées aux évolutions des bateaux. Claude s'enthousiasmait, avec le trouble de l'étranger
qui, au hasard des, impressions, a soudain la révélation d'un Paris simple et merveilleux. Le soir sur la capitale devenait grandiose à son àme. Au-dessus du centre de Paris, le ciel était empourpré comme par l'irradiation d'un dôme lumineux. La sensation que jusqu'aux ponts allumés qui se rangeaient à la suite du Pont Sully, une foule immense qu'on n'entendait pas occupait les rives, s'imposait à lui. Que de lumières palpitent dans Paris chaque nuit ! Alors il considérait qu'il se trouvait dans un quartier excentrique et il réfléchissait à ce que devait être le centre de la ville, le foyer, quand, aux extrémités des faubourgs, Paris s'annonçait par de telles barrières de lumière. Il songeait que c'était ainsi tout le long de la Seine ; et tout le long des fleuves d'asphalte que sont les boulevards, resserrés entre les berges irradiantes des cafés riches, et par toutes les rues en canaux, et depuis la Tour Eiffel jusqu'aux Buttes- Chaumont, de l'Observatoire de Montsouris à la Basilique de Montmartre, devant le Palais-Royal, le Châtelet, l'Opéra, écluses scintillantes, la Concorde, bassin d'étoiles, et jusque parmi les parcs féeriques, aux flores d'électricité bleue, des Champs-Elysées et du Parc-Monceau. Ébloui par la Seine et ses rives constellées, il admirait Paris dans un vertige d'allégresse, sa tristesse éparpillée par la joie innombrable de la lumière légère, crépitante et versicolore. Découragé par Gabriel, maintenant il pensait avec plus d'emportement à Eva, brune fille dessinée en silhouette sombre et suave sur cette perspective flamboyante. Et il se promettait en son âme exaltée de
créole de l'aimer toute sa vie purement et radieusement.
Et, las, il éprouvait la nécessité de regagner la petite chambre oii assoupir sa tête vacillante, avec le besoin d'étouffer sa tendresse au creux de l'oreiller. En rentrant par le quai obscur de Saint-Bernard, il savourait à l'avance le doux délire de songer tous les jours à sa beauté en s'endormant. Couché dans l'obscurité pour mieux revoir, il appellerait la vierge admirable et lointaine, il verrait venir sa forme souple et chaste, il adorerait son âme éblouissante, il lui parlerait de Paris, il lui promettrait Paris où chaque jour le bonheur luirait plus fervent loin de la famille. Elle se révélait faite pour Tétincellement féerique et fabuleux de Paris. Sa beauté créole, d'une grâce toute française mais d'une lueur orientale, était princière et magique par l'embrasement de ses yeux noirs, par la luxuriance de sa tresse, par la finesse d'orfèvrerie et le relief presque phosphorescent de ses traits, par la chaleur vermeille de son teint mat et la richesse amoureuse de son âme. Il l'imaginait à cette heure dans la ténèbre de sa chambre, pensant fidèlement à lui avant de sommeiller ; il supposait dans un éclairement de rêve sa physionomie intense et muette aux silences ombrés, aux lignes impalpables d'une douce ardeur, les beaux grands yeux mobiles azurés par le regard rapide, la bouche de feu tendre et d'une si pudique éclosion, le front réfléchi sous le crespelage des cheveux. Ah! Eva, les beaux cheveux!... Elle avait dit dans sa dernière lettre qu'ils avaient encore poussé :
ils tombaient plus bas que ses jarrets ». A cette idée il restait enchanté parla splendeur fluide d'une noire nébuleuse : il ne distinguait plus son visage mais il contemplait ses cheveux dans la magnificence de leur moellesse. Perdu dans la nuit étroite de la petite chambre, ce que tous les soirs d'insomnie songeuse il revoyait le plus lucidement, ce que vraiment on revoit à distance après un voyage en mer dans les aveuglantes séparations, c'est la chevelure, peut-être parce qu'elle s'assouplit comme un nuage au souffle de l'imagination du moment. Et c'est de l'être aimé ce qui prête le plus à la nostalgie, non seulement parce que la coifl'ure de la jeune fille en prenant l'ampleur embrassante des belles torsions féminines conserve les gracieuses courbes des boucles de l'enfance, mais par quelque chose de plus lointain et confusément tramé, parce que dans son déploiement végétal et marin c'est ce qui rattache l'humanité actuelle à ses évolutions anciennes : c'est ce par quoi le corps regrette ses formes antérieures, c'est la partie la plus mystérieuse et imprécise de l'être ; c'est notre passé, c'est par là d'abord et le mieux que nous revoyons celles qui sont déjà le passé pour nous et que nous nous retenons à elles. La chevelure d'Eva jouait en caresse dans son rêve, grisante, tiède et parfumée aux lèvres dans cette odeur capiteuse emmêlée de mousse sèche, de vétiver, d'herbes mielleuses et de vanille. La chevelure d'Eva était légère, soyeuse, brillante et micacée, noire, chatoyant d'un bleu presque doré, chaude, longue, abondante, vaporeuse et touffue, électriquement sombre,
frissonnante de nuances — onduleuse dans le mouve* ment limpide, pressé et scintillant des cascades créoles le soir à la lune sur les fonds basaltiques des ravines.