‹ En France; romanChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE VI RAPHAELLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI RAPHAELLE

La porte ouverte, Claude reconnut sur le palier... Raphaëlle qui le saluait tandis qu'il demeurait indécis. Elle tenait un volume à la main et souriait. Qu'y avait-il ?Lenoir était parti l'avant-veille pour Dakar... il ne comprenait pas.

« Vous désirez? interrogea-t-il, restant dans la porte.

— Je suis venue de la part de Lenoir, répartit-elle d'un ton alerte, pour vous remettre ce livre.

— ... Quel livre? » balbutia Claude; et comme elle s'avançait, il recula poliment.

<( C'est un roman que vous lui avie? prêté.

— Moi? je ne lui ai jamais prêté de roman.

— Cependant il est bien à vous.

— Qu'est-ce que c'est... ah oui! mais c'est à Philippe que je l'avais passé. »

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Il prit le Mirbeau gauchement des mains de la femme debout dans sa robe de vieille soie bruissante où elle avait l'air de se tortiller bien qu'en ce moment par hasard elle ne bougeât point.

« Mais asseyez-vous, mademoiselle, » prononça-t-il d'une voix enrouée.

« Vous savez, monsieur Claude, commença Raphaëlle du ton dégagé d'une dame du monde qui entame une histoire, je ne reste pas vous faire un brin de visite pour vous taper : fai horreur de paraître une mendiante. Je suis venue parce que je m'ennuyais ; toutes les fois que je m'ennuie, je pense aux personnes qui doivent s'embêter, et crac! je m'amène chez elles. » Elle passa le doigt sur ses bandeaux. « Pour vous ce ne doit pas être drôle de n'être à Paris que depuis deux mois?... »

Elle s'était assise, à demi ; et aussitôt, incapable de se tenir immobile, elle tournait le visage à droite et à gauche, ne regardant pas la chambre parisienne dont toutes les Raphaëlle portent dans la cervelle l'exacte dimension, mais cherchant des yeux des objets qui pussent les arrêter, sur une étagère, au porte-manteau... Il y avait sur la table une lettre commencée : elle ne regarda point de son côté par tact de fille pauvre. Et son esprit fureta ailleurs. Claude restait dominé par son aisance.

« 11 y a une odeur chez vous! cria-t-elle... Ce n'est pas de la vanille, ce n'est pas du rhum des îles, ce n'est pas du musc...

— C'est sans doute le vétiver.

— C*q'çà vétiver? demanda-t-elle avec le plaisir

des yeux écarquillés pour interroger et pour attendre.

— Une racine du pays avec laquelle on parfume le linge dans les armoires, répondit Claude agacé et restant debout.

— Ah ! le linge, répétait Raphaëlle : çà me fait penser, je suis venue en grande partie pour vous donner des conseils pratiques. » Et elle continuait d'inspecter à Tentour. « J'ai toujours l'air de rire, et c'est vrai que j'ai le naturel à la blague, mais je puis rendre des services. Avez-vous trouvé une blanchisseuse, monsieur Claude? ne prend-elle pas trop cher, au moins? Dites, pour voir, combien elle vous prend pour une chemise d'homme? »

Et comme Claude, après avoir hésité, allait lui répondre sérieusement, n'attendant pas elle pouffa de rire.

« Et la concierge! êtes-vous content de la concierge? Je parie que c'est vous qui allez chercher la correspondance. Eh bien ! c'est très mal ; c'est des rosses, faut pas leur donner des habitudes. » Elle pansait un instant, comme si à parler vite elle perdait respiration, jetait à la dérobée un coup d'œil sur le visage de Claude, haletante et les pommettes plus rouges. « Et qui fait votre chambre? Elle est coquette. »

Claude, qui écoutait mal, à cette question leva brusquement la tête vers elle : c'était le moment de la mettre à la porte enfin. Il était étourdi parla jolie vivacité de cette fille, la seule chose vraiment jolie en elle. Elle n'était d'ailleurs pas plâtrée comme les hideuses cocottes du Saint- Michel, mais elle avait

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peint ses lèvres en rouge; et dire qu'elle ne se doutait pas qu'il ne pourrait môme les embrasser I II pensa aux camarades, et redoutant de paraître ridicule, se décida quand même à répondre :

« C'est le garçon d*hôtel.

— Bien, fit-elle eri remuant sa jupe. Et comment vous arrangez-vous pour le petit déjeuner du matin? »

Claude resta muet cette fois, irrité. Surtout, il se sentait désagréablement hypnotisé, dans cette sorte de caquetage de la bouche et de tout le corps, par quelque chose de grêle et de frêle qui lancinait. Et un torticolis de voix, un zézaiement raté, un maniérisme qui dans les jambes, dans la moue, dans le son des paroles affichait le déhanché des femmes de Bullier! Sans compter que malgré vous, par la force même de votre dégoût, vous avez à des moments l'impulsion de la renverser et de la déshabiller d'un coup, violemment.

Elle, ne voulant s'apercevoir qu'il ne répondait pas, se leva, fureta, lui tourna le dos, ayant sur la nuque ce chignon pendant, arrangé d'un tour de main et qui est plus déshabillé qu'un peignoir. Ne percevant encore à quel point elle était désagréable, elle n'éprouvait que de la malice à tournevirer, elle avait envie de le faire monter, de le forcer à la rudoyer, par manière de premières privautés. Il la séduisait par sa timidité et par la fraîcheur de son être transparaissant au visage fatigué : au bout d'un temps on devait le dominer facilement. Se retournant vers Claude avec son sourire mouillé, sautillant d'abord

sar ses jambes, d'un élan de croupe elle fut assise sur Fédredon.

« Comme il est haut votre lit, cria-t-elle. Et avec çà il crie : c'est un vrai rapporteur! )>

Claude était furieux...

(( Vous me faites la mine? Qu'est-ce que je vous ai fait?... Je vous ennuie?

— Non, dit-il, décidé, mais j'ai beaucoup de travail.

— Rassurez-vous. Je ne suis plus là pour longtemps. » Elle sauta du lit. Et comme Claude prenait une figure plus avenante en faisant un pas vers la porte, elle s'arrêta contre lui et mit une main sur sa manche, souriante jusqu'au fond des yeux.

« Vous venez d'arriver, est-ce que vous avez déjà une femme?... »

Claude fut arrêté, avec la sensation débordante que ces femmes étaient les moins faites pour l'amour. Il l'entendait dire encore doucereusement :

« Eh bien alors! faut me prendre avec vous, je suis libre puisque Lenoir est parti. »

Comment ! elle n'avait même pas l'intelligence de saisir que le nom seul préciserait son dégoût. Il ne répondit rien, rien, rien, se buta dans le silence, le front barré, — élrèint par l'étroitesse de sa chambre. Raphaëlle perçut que pour ne point couper court à toute chance future il fallait se tirer des pattes ; et, malgré cela, une incapacité de s'en aller l'immobilisait. Elle savait qu'elle bafouillait maintenant :

« Il ne faut pas que je vous dégoûte : vous savez, j'ai un joh corps; on m'a demandé souvent de poser

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comme modèle. » Et, comprenant à Toeil qu'elle faisait fausse route : « Je sais coudre; je serai votre femme de ménage. »

Laissant traîner son corps de côté dans le déhanchement des fillettes paresseuses, elle tournait vers lui sa petite bouche rouge offerte en cerise, ses sourcils arqués, ses yeux de brune qui devenaient verts dans son teint bistré.

Elle vit qu'il se sentait fatigué ; alors la volubilité lui revint :

« Si j'étais sûre, déclara-t-elle, que vous ne deviez pas prendre d'amie, je ne serais pas venue : j'ai horreur de violer les fiancés et les hommes mariés ! Mais je sais, parce que j'ai de l'expérience, que tôt ou tard vous prendrez quelqu'un avec vous : comme j'ai du goût pour vous, et que je sais que je ne vous embêterai pas, que je ne vous empêcherai pas dépasser vos examens^ j'aime autant que ce soit moi. » Elle toussa pour relever sa voix. « Vous verrez, il n'y a pas au quartier beaucoup de petites femmes gaies comme moi. Et il faut en avoir une gaieté pour vivre avec les créoles ! ,

« Pourquoi cela? » interrogea Claude.

Elle le dévisagea en mordant sa lèvre. Puis elle regarda le parquet, laissant tomber ses bras : « La guigne! C'est pourtant vrai que vous ne méconnaissez pas : alors vous hésitez. Je ne puis pourtant pas faire l'article moi-même. Parions que c'est ce chameau de Prusselie qui vous a dit du mal de moi ! » Et sans liaison elle ajouta, dans le désespoir de le séduire et par un besoin de le froisser : « Bien sûr, je suis

obligée de faire quelquefois des cochonneries mais ça ne me ragoûte pas... »

Il s'éloigna, affectant de ranger des livres sans l'écouter; elle le suivit, implora des yeux : « C'est parce que je change d'ami que je vous dégoûte? Mais il faut le dire franchement : je ne demande pas mieux que de rester avec un seul... Moi, j'ai toujours rêvé d'être collée... Puis, c'est pas tout ça : pour vous j'ai un vrai béguin ! »

Claude recula : ces petites femmes étaient laides comme des chiennes, toutes pareilles, dégoûtantes en bloc 1 Cette fois il avait le courage de la flanquer dehors. Mais Raphaëlle, bondissant, pirouettait devant lui:

« Ah ben non alors ! faut pas se fâcher avec moi. Moi je suis quelqu'un qui rigole : c'était pour rire. Vous, vous êtes un type qui prend tout au sérieux : on peut au moins rester camarades... pas?

— Certainement, fit Claude, se rapprochant encore de laporle.

— Je m'en vais, je m'en vais; mais d'abord promettez-moi que vous ne me prenez pas pour une grue. On ne m'a jamais payée : on m'offrait simplement le dîner et puis des petites bricoles pour ma toilette... c'est vous qui me forcez à faire le trottoir : quand je vais avec un type que je ne connais pas c'est qu'il faut quand même^ et alorsse il n'y a qu'à rigoler ; il n'y a plus de bonnes filles aujourd'hui. »

Prête à s'en aller définitivement, tout son mince corps sautillait déjà sur le parquet de la chambre. Elle n'était plus ennuyée, elle était aisée comme dans

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la rue. Elle voltait sur elle-même avec agilité, elle partait, elle était partie, mais elle revenait, hésitant encore à sortir seule. Puis, sur une intonation nouvelle :

« Bon-soir... Claude... » chanta-t-elle ironiquement. « On va se revoir... il n'y a rien de cassé... » Et se tournant dans un renversement de la tête et des épaules comme si elle glissait en avant et allait tomber, elle filait en envoyant de côté un regard d'une malicieuse langueur... trottinant sur des bottines jaunes, la jupe relevée comme sur les boulevards.

« Enfin I » dit Claude.

Il se rassit à sa table, rouvrit VA7iatomie,

Au bout d'une demi-heure il était fatigué, il se sentait le besoin d'aller dans un café, de prendre un bock. L'envie le pressait de sortir, mais une appréhension le retenait instablement sur sa chaise, il avait comme une certitude que cette Raphaëlle l'attendait dehors,... ou qu'en rentrant il la retrouverait dans sa chambre et qu'elle accourrait lui ouvrir la porte avec son rire chatouilleur et ses mains collantes. Il avait le sang au cou. Il était mécontent qu'il fût entré une cocotte chez lui, que la concierge Teùt vue monter; les voisins du palier avaient dû l'enten-

dre jeter deséclats de rire comme si elle avait l'habitude de venir chez lui. Et il regardait avec amertume l'édredon creusé sur le lit fripé où sûrement des cocottes avaient couché avec des hommes, dans ce petit garni de promiscuité et de prostitution oii Ton était bien obligé d'habiter après tant d'autres !

Et il s'emporta contre ses camarades, insipides, oisifs, toujours fourrés dans les femmes et n'étant bons à rien de mieux ; c'était à eux à n'en plus douter qu'il devait la visite de Raphaolle et c'était parce qu'il avait rendu service à l'un d'eux qu'ils lui jouaient des tours : tel est leur genre de stupidité. Ils voulaient « le coller I » Il haussa les épaules ; et le nez contre la vitre à regarder dehors sans rien voir^ il réfléchissait, il s'irritait contre Paris où l'on ne s'appartient plus mais au premier individu qui sonne à votre porte et vous constitue prisonnier dans votre propre chambre.

Évidemment ils avaient trouvé spirituel de le faire « lever par Raphaëlle : » il fallait qu'il fût co7nme les autres... Il voyait la façon dont ils avaient dû causer de cela, le rire baveux de Lenoir qui balançait la tête ; Pierrond aussi devait être là, parlant fort et roulant crapuleusement ses prunelles, Boufflers qui par lâcheté se mêlait aux autres et les excitait, et tous contents niaisem'^/it avec leurs yeux luisants. Et tous s'estimaient supérieurs à lui et obligés de le guider de leur expérience, ils avaient dû l'assaisonner de plaisanteries salées !

Alors Claude s'assit, croisa ses jambes, et dans un moment de détente fut enlacé de visions du pays.

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de la grande cour du lycée où il paressait dans les récréations de midi adossé à un tamarinier oblique, tandis qu'autour de lui des condisciples en grappes se taquinaient comme des mouches, jouaient à se battre, ou contaient haut avec des voix chaudes et puériles leurs exploits exagérés des nuits précédentes. Puis, dans la vapeur bleue des tropiques, des coins de paysages... : la rivière, sous le soleil, bosselée d'argent fumant et de noir par le mouvement de l'eau entre les roches,.,, des tournants de route macadamisés sous les manguiers mordorés,... des vergers où il avait été rôder à dix ou douze ans avec la curiosité de tout alors qu'il était loin de se douter de l'amour,... des flâneries d'adolescent à regarder sans fin la rivière glisser sous les cocotiers annelés en retressant continuellement ses ondes avec les reflets, à regarder l'air flotter entre les branches et s'y duveter d'ombre et de poussière, à regarder, à regarder sans y penser, à rêver sans le savoir, à prendre le contact du plus possible de nature avec cet appétit inconscient de l'enfant à s'enrichir les yeux, les poumons et l'esprit de la beauté de l'atmosphère pour mieux se préparer à l'amour — qu'il doive être joie ou souffrance. Ah ! comme on ne se doute pas alors de ce que sera la vie à partir de dix-huit ans et comme on est tranquille, avec cette âme instable et en même temps si patiente, qui se dilate sans effort... Claude, quelques minutes^ dans un embuement azuré d'esprit, avait oublié ses camarades et la raison de leur importunité, mais il s'y rattachait intimement par l'association molle des sen-

salions, il se retenait, il tenait à sa chasteté, mâle, saine et harmonieuse, pour tout ce qu'elle renfermait et faisait persister en lui de son enfance, de son pays, de ses souvenirs délicieux,... de ses rêves de bonheur et de son avenir.

Un marchand d'habits poussa sur le trottoir son cri inhumain qui perçait les vitres. Claude fut ramené vivement à Paris, dans les rues sombres et pustuleuses oij les gens se mouvaient en taches noires sous l'humide obscurité du soir, oii les cafés s'allumaient avec leurs luminosités visqueuses... Tous ses camarades allaient au café. Certes il s'expliquait que sa conduite leur parût anormale ! A Paris, avec toutes ces petites femmes qui pullulent comme des microbes sur les trottoirs, avec ces brasseries étourdissanteSj dans cette atmosphère titillante, avec la boue même qui vous monte aux jambes, vous gratte et vous excite, il est logique que les jeunes gens s'encrottent avec des femmes. On s'ennuie, on se trouve sot quand on est seul, on ne sait que vouloir, on ne se sent pas à sa place, et il y a toujours trois ou quatre traîneuses n'importe oij pour vous agripper et vous guider. Tout, tout, des tavernes tous les vingt mètres, la moitié des devantures, les magasins à fausses enseignes, les trottoirs, les théâtres, les afTiches, tout n'est fait que pour la prostitution, et il y a tant de choses qui ne servent qu'à ça depuis tant de temps qu'on sent bien que ce n'est pas son abstention qui changera rien à un ordre de vie historique et éternel dans toutes les capitales, on est fasciné par cette nécessité. Claude Mavel reconnaît

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que la plupart de ses camarades sont obligés d'agir comme ceux qui étaient avant eux; lui-même se trouve si désemparé d'être solitaire, continuellement à ratiociner avec soi, la bouche fielleuse, répétant fort en dedans ses réflexions, en accentuant chaque fin de phrase d'un coup de ses mâchoires contractées; par moments on se demande si on n*est pas fou, si avec ses idées de rigidité plus ou moins prétentieuse on ne s'est pas monté la tète, si le bonheur vertueux existe, si la Réunion et tout le reste existent, si tout cela n'est pas qu'imagination, leçon apprise dans les livres au lycée ou dans des romans à l'adolescence. On se sent vraiment singulier : on ne tient à rien, on ne tient par rien à ce Paris oii tout le sol est asphalté, oii il n'y a pas d'arbres plantés profondément, oii les gens mêmes ont l'air si passagers à la ville et si absents de la Terre. Il vit dans l'au-delà dans un monde étranger, avec ses souvenirs, avec du passé et du lointain qui, surtout dans cette hantise de regrets, fatiguent et déséquilibrent sa tête passionnée. Alors, quand il sort dans Paris, que la brume est tombée sur la ville, cette atmosphère opaque et sourde, Tapparence fantomatique des hautes maisons aux fenêtres et aux lueurs blêmes, l'air d'abstraction des choses qui ne sont plus représentées que par de grandes lignes géométriques et des plans mous, la flottaison de tout et de l'atmosphère elle-même que rien ne distingue plus trop de la solidité pavée des rues ou de la fluidité de la Seine, cette apparence générale, londonienne, étrangère et fausse de Paris, l'égaré. Non seulement Paris, mais l'hiver, le froid,

lui infligent le sentiment de vivre dans un autre monde, dans un cauchemar de limbes, engourdissent et endeuillent son esprit ; et cet attristement de la saison, qui n'est même pas un hiver franc et cassant €omme dans les pays du Nord mais un gélatineux crachin, est un vrai affolement.

Mais, précisément, si l'obsédant hiver, si, à d'autres heures, la fièvre de la capitale, la volupté éparse et la grandeur de la ville populeuse contribuent.à énerver ses sens, à lui inspirer le désir de l'amour, par là même ils l'éloignent de l'amour inférieur. Raphaëlle!... ah! non quand même! Tout à l'heure elle l'agaçait, maintenant elle l'écœure^ plus que lorsqu'elle était présente et que malgré sa colère la gêne, qui n'est au fond que de la pitié, l'empêchait de sentir aussi lucidement son dégoût. Par tout elle répugne, et moins par cette courtisanerie physique empreinte sur ses traits, dans son sourire luisant et ses yeux pointillés, que par cette viscosité morale, la façon dont elle vous enlève votre personnalité en vous confondant avec tous les autres, en refaisant de vous un adolescent qu'une fille essaie de débaucher alors que vous êtes un homme et que vous travaillez à affronter la vie avec courage. En vérité ce n'était même pas être un mâle que de prendre une fllle à ce point facihtée par les autres!

Il se demanda si jamais l'avenir lui réserverait les possibilités de coucher avec une prostituée; et, quoique sûr de sa fidélité, il s'avouait, en une hébétude honteuse, intimidé devant tout ce que trois années d'études et d'angoisse pouvaient celer dans une

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grande ville où une volonté est si peu de chose. Alors il pensa à l'argent qu'il fallait trouver, à la détresse de Reyer,... à toute la misère de Paris, car tout de même Paris n'était point que prostitution^ il avait constamment entendu parler de ses nobles misères : comment ne les avait-il jamais vues? oià était-elle, cette misère obscure et pullulante ? comme celle-là était cachée!

Décidément, ne pouvant s'attacher au sens des phrases de son livre, il se leva, essaya de marcher dans la chambre, les mains fermées en poing dans les poches, se cognant à son fauteuil. « Baraque de chambre! » En redressant au passage l'édredon^ il vit rapidement la tournure de Raphaëlle, son sourire traînant et relevé comme une jupe rouge, — et violemment il fut crispé, la rage aux dents. Dormir avec la femme de Lenoir! Toute la santé de son cœur et de son corps se révoltaient. Les mots insultants dont se désignent les filles lui venaient avec la furtive représentation physique de ce qu'ils ont d'ignoble. Machinalement il passait la main sur sa poitrine, se sentait le torse plein, son corps moyen mais proportionné, la peau blanche, il avait la sensation dominante de sa propreté. Ah non jamais, jamais il ne s'allongerait avec une grue : et le mot seul mettait devant ses yeux un lit défait, la personne debout dans son demi-dégrafement et se penchant pour attraper un chaussure près de la cuvette d'eau sale sur le tapis... et des jarretières, cette chose béante qu'est un corset,... et les jupes ! mais rien de

plus répugnant que la chevelure débraillée, la chevelure qu'on défait et refait autant de fois qu'on se couche, avec une odeur de matelas et un embroussaillement de paillasse.

Sans doute Raphaëlle, — quel nom prétentieux ! — Raphaëlle, quand elle se tenait assise là, ne l'avait point dégoûté autant qu'il Taurait Cru, malgré son sourire déshabillé ; mais il ne pouvait penser à elle sans la confondre avec toutes les autres delà taverne du Panthéonet du café d'Harcourt, de la terrasse du Souiflot et des tables de la Lorraine, il les revoyait toutes ensemble, en une seule, avec les gestes communs, d'une laideur déhanchée, d'un grimacement obscène, des paillasses de cirque, la voix éraillée dont une avait osé le racoler un soir avec ses yeux de poisson et son nez camard, et une aulre pareille à un torrero espagnol aux graisses rances, et toutes ces petites tourne-cuisses de trottoirs, grincheuses et crochues, désossées et cadavériques, aux teints verdis, aux voix avariées, qui transforment le boulevard en un bazar de clinique, tâtonnant et venant s'offrir comme si tous les jeunes gens à Paris étaient des étudiants en médecine qui avaient besoin de sujets sur lesquels apprendre les symptômes de maladies.

Claude se rassit, voulant à vive force travailler son anatomie et ne plus songer à cela, décanter son attention de cette vision trouble. 11 se cala sur sa chaise, rouvrit son livre, les coudes pesamment à la table, le front dans les mains. Son cœur s'appliqua à être calme. Relisant la première page, sans la comprendre encore, il s'enfonça, il s'équilibra dans sa

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conviction, inconsciente et vague, dans son besoin physiologique, dans son instinct de rester paisible, de se marier pur, d'avoir des enfants jeunes, dans sa persuasion irraisonnée et constitutive de la nécessité pour la France qu'il y eût des jeunes gens comme lui, aux mœurs solides, aux adolescences robustes, s'établissarit tôt pour des progénitures vigoureuses. Heureusement, d'ailleurs, n'était-il point le seul à penser ainsi, il connaissait plusieurs jeunes gens qui avaient horreur de... Il se raccrocha une à une aux phrases, au sens de chaque texte de son manuel : « Les muscles de la physionomie ne s'insèrent pas à des os par leurs deux extrémités. Une au moins est fixée à la peau elle-même. Les muscles de la face se disposent autour de l'œil, du nez, de la bouche. L'un des plus importants est V orhiculaire des paupières ^ muscle mince dont les fibres concentriques plissent la peau autour de l'orbite et peuvent fermer énergiquement les paupières. Le muscle sourcilier ^ né en dedans de V arcade sourcilière,.. » — C'est bien cela — « se dirige en dehors et se perd dans le sourcil, il est caché par le muscle frontal, muscle assez large composé de fibres verticales qui, en se contractant, déterminent un plisseynent et des rides transversales du front. »

C'était un >de ces dimanches doux et lucides de Paris, si accueillants et pourtant si tristes, qui s'assoupissent sous une atmosphère olivâtre. Claude, après avoir visité le musée du Louvre, s'empressa de regagner son hôtel en longeant les rives du fleuve. Il allait, absorbé, ne se laissant séduire par les yeux, fleuris de sourire, des passantes parisiennes. Il n'était pas arrivé au pontd'Arcole que le ciel s'était, comme par un souffle, découvert, et un jour de pure lumière bleue s'élargissait au-dessus de la Seine verte entre les quais ambrés. Devant la rue soudain si gaie il éprouva plus vivement le désir de rentrer chez soi. Là, sans reposer, il s'assit pour reprendre une de ces lettres-journal que, réguhèrement, à chaque courrier il lui envoyait, minutieuse^ sentimentale, méthodique à compléter son éducation. Et il écrivit à la suite, avec le zèle studieux qu'il y apportait toujours pour la mêler à ses occupations présentes, à sa vie future :

« J'ai été au Louvre enfin et, de suite, je me suis trouvé content d'être dans ce musée et ce n'était pas seulement parce que j'y pensais depuis longtemps. On aurait dit à l'instant que cela me rapprochait de toi par mille choses. J'étais allégé de ce chagrin qu'il y a toujours en moi, tout en pensant plus vivement à toi. Je me sentais entouré et réconforté. Sans

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doute, sans qu'on s'en rende assez compte, il y a tant de beauté autour de soi, les artistes qui ont exécuté les œuvres y ont mis tant de passion, et tout cela est encore, particulièrement au Louvre, si vivant, qu'on est contraint à se sentir peu de chose et que le cœur même n'ose plus se plaindre. Puis la contemplation de ces chefs-d'œuvre était la distraction que je pouvais avec le moins de remords prendre loin de toi; je n'ai pas encore été au théâtre. Je te dirais aussi que j'étais fier de me savoir au Louvre, dans ce vieux palais royal admirable qui est celui dont le nom a frappé le plus mon imagination quand j'étais enfant et que j'apprenais l'histoire : on aune forte émotion d'y entrer quand on est un Français né dans un pays 011 il n'y a rien d'historique.

(( Pourtant les salles y sont vieilles, elles ressemblent beaucoup aux g-rands salons des anciens immeubles de Saint-Leu ou de Saint-Louis. Mais les collections sont très riches. Il vient un monde considérable et qui regarde avec attention, des heures durant, sans se fatiguer. Moi, je ne suis pas accoutumé à tenir ainsi la tête levée, surtout avec les cols qui sont à la mode.

« Je suis entré dans la salle oii se trouvent Les Sabines et Le Couronnement de Napoléon. C'est grand. mais je n'ai rien découvert qui me forçât à admirer. C'est dans la même salle qu'est le fameux Radeau de la Méduse dont on parle à la Réunion parce qu'il y a un créole, M. Richard, qui était sur le bateau. Est-ce parce qu'ils sont affamés, mais les gens cb le bateau tout entier ont la jaunisse. Sans

doute c'est la couleur que doivent présenter les beaux tableaux, comme la couleur de suie est nécessaire aux vieux monuments, car je revois ce jaune de bile dans presque toutes les œuvres. Je m'y ferai, puisque je trouve maintenant très beau Notre-Dame. Cela se comprend d'ailleurs dans ce groupe de désespoir où il y a un travail merveilleux et où la lumière fait l'effet d'une lumière d'Ancien Testament, mais je ne suis pas encore habitué à trouver cela naturel dans les groupes amoureux. Dans ce genre, il se trouve une chose infiniment séduisante du peintre Gérard qui est très connu, c'est LI Amour et Psyché : FAmour touche Psyché de mains qui ne doivent pas plus peser qu'un vol de papillon ; Psyché est timide à faire pleurer. Nous viendrons un jour regarder ensemble cette œuvre exquise.

« C'est après que l'on entre dans le Salon Carré. Je ne me rappelle plus grand chose de ce que j'y ai vu. Mais je suis resté très longtemps devant LaJoconde. Notre professeur de philosophie nous en avait parlé à plusieurs reprises, et de moi-même j'avais lu tant de choses sur elle que j'ai été confondu de surprise quand j'ai vu que c'était ça. D'abord il y a toujours cette teinte uniforme de vieille boiserie et de cuir. Puis le charme s'est lentement dégagé de la toile : peut-être était-ce une hallucination par suite d'un effort de ma volonté; mais au bout de quelque temps je n'en ai pas moins subi la présence de cette femme étrangère. On dirait qu'elle est de l'Asie Méridionale, Inde ou Iles de la Sonde. C'est frappant. Il y a une atmosphère de cuivre autour d'elle, on dirait qu'elle

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sent le cuivre comme nos femmes malabardes. Elle a du sang noir dans les veines. Le peintre a dû vouloir exprimer qu'elle était née dans un pays mystérieux et perfide où la terre est vénéneuse et saturée de miasmes. On voit cela à la façon dont il a bosselé la terre derrière elle, et à la couleur. On la sent ellemême à la fois très caressante et venimeuse. J'ai bien compris ce qu'il a voulu représenter : c'est une synthèse delà femme et du serpent, c'est la métempsychose du serpent en femme. Avec sa tête de vipère, avec le serpent qu'allésçoriquement il a déroulé derrière elle dans le serpentementdes vallées, des routes et des ponts, Léonard de Vinci a voulu évidemment réaliser l'Eve de son temps. Comme c'est ^loin de l'Evadé notre île d'Eden! Toi, chère Eva — je ne te dis que la vérité — tu es la vierge des rêves du paradis terrestre, tu es jeune, tu es gracieuse comme un oiseau. Elle, elle est le reptile, la fille des vieilles civilisations que Michelet nous a dépeintes avec tant de force ; c'est par là qu'en restant asiatique elle se trouve vraiment européenne aussi : femme-serpent, elle est la femme de la science comme il y avait l'arbre de la science, arbre de volupté et de mort.

« Elle m'a fait beaucoup réfléchir. J'ai mieux aimé pour cette fois rester devant elle qu'aller partout pour ne rien retenir. J'ai beaucoup regardé son nez : il n'y a pas de nez comme cela à la Réunion ; tout est autre, et jusqu'à cette absence de poitrine, jusqu'à ces épaules qui se dérobent comme des hanches de jeune homme. Elle n'a pas d'âge comme on a bien remarqué que les autres personnages de Vinci n'ont

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pas de sexe. Ce n'est pas une jeune fille et elle n'est pas mariée. Elle est jolie et elle est près de la laideur vicieuse. Il faut Favouer, elle est troublante et j'ai compris le charme qu'elle a exercé sur les vieux critiques à qui elle a inspiré des passions cérébrales. Jamais un vrai jeune homme n'a pu l'aimer : je sens ça.

« Il est vrai qu'elle devait offrir une bouche merveilleuse quand le temps n'avait pas encore pâli le rouge de son sourire, car tel que je comprends Vinci il a dû peindre son sourire presque sanguinaire. Cette énigme du sourire dont on a tant cherché le mot, je crois que je le l'ai trouvée : c'est la distance. Ayant perdu sa coloration primitive, elle nous apparaît aujourd'hui à- travers le temps dépouillée autant qu'à travers de l'espace. Si l'on est ainsi troublé^ c'est qu'elle date de temps très anciens, avec son sourire de nécropoles ; et, sous le ciel bleu qui a verdi, entourée de paysages qui ressemblent à des décors de vieux châteaux, c'est une fleur de ruines. Elle est antique, cette femme perfide, comme le serpent qui n'est plus fait pour la température de notre globe, et tout en souriant elle veut vous entraîner vers le passé. Mais j'ai pensé à toi, je t'ai revue, toi qui es si franche jusque dans les sourires que tu ne voulais pas me donner d'abord, toi tu es jeune. Toi aussi tu es un peu cuivrée, mais tu es fraîche. Tes cils sont caressants comme des fougères, tout en toi est frais^ jusqu'à la ligne un petit peu arrondie de ton n^ et jusqu'à ta chevelure qui semblait toujours chargée de rosée quand tu souriais. Oh ! tu es tout le con-

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traire de cette Joconde, j'ai bien fait de la considérer avec tant de soin car elle m'a fait mieux te revoir et t'aimer. J'ai peur seulement que tu ne prennes des accès de fièvre et je me dis avec angoisse que pendant que tu liras ces lignes oii je t'évoque pleine de santé, tu es peut être couchée dans ta chambre. Il faut que tu te soignes scrupuleusement. Nous sommes si éloignés! »

Le jeune homme s'arrêta d'écrire... Après être resté longtemps devant la Joconde, il avait cherché la Venus de Milo : on lui avait dit de descendre. Il s'était trouvé dans une grande salle habitée de statues. Elles étaient nues. Il s'était attardé au milieu d'elles avec émotion. Se déplaçant, il admirait leurs formes. Leur beauté ravissait ses yeux, sa bouche, surprenait silencieusement ses désirs — et soulevait son cœur.

Ces statues étaient vivantes parce qu'elles avaient le contour plein et circulaire, le galbe tout entier de l'être humain; mais il sentait que la peinture séduisait davantage ses regards et ses sens de créole, parce qu'elle fait jouir de la couleur. Il comprenait qu'on put être ivre de la peinture, et il savait oîi, maintenant, il reviendrait souvent passer des heures du dimanche. On ressent au Louvre un sentiment religieux de volupté et de respect ! Et comme on subit, on comprend tout ce qu'il y a de beauté d'espace et de temps dans. la peinture, ce qu'il y a de beauté d'éternité! Il eût été fou de joie d'avoir un portrait d'Eva, accompli par un de ces grands artistes qui prolongent la vie.

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