CHAPITRE VII
Il était cinq heures du soir. Au sixième du 12 Gay- Lussac la fenêtre d'une petite chambre neuve et presque vide était ouverte sur la rue confuse où braillaient les crieurs de La Presse, sur le ciel grisâtre boursoufflé et comme pestilentiel au-dessus des toits pourris du quartier grouillant vers la rue Saint-Jacques. L'amie de Reyer venait d'y arriver pour s'aliter définitivement à la veille d'accoucher, et, avant de se déshabiller pour quinze jours, fatiguée, elle restait assise sur le lit à regarder le vide par le grand trou rectangulaire de la croisée. Elle éclata en sanglots, machinalement, puis quelques secondes pleura doucement, sans souvenir; puis elle s'essuya les yeux comme pour se donner courage. Elle était effarée d'avoir à bientôt tant souffrir, souffrir aussi atrocement qu'on le dit, cherchant à ne rien examiner^ satisfaite dans son angoisse de se
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sentir assez abrutie pour ne réfléchir distinctement à rien en cet épuisement indéfini où elle se trouvait abattue au centre d'un tournoîment de pensées et de faibles images.
Elle se savait une de ces pauvres filles bonnes, nerveuses et faibles, de tempérament trop tôt mûri avec des sentiments instables, chez qui les regrets ne font que compliquer le malheur; il y a deux ans assommée par ses parents, elle n'avait plus eu que la hantise de ne pas demeurer toute la journée dans la maison : elle avait saisi l'idée de préparer des examens, elle s'était bien aperçue ensuite qu'elle n'était point encore assez armée pour vivre au milieu des gens en restant ce qu'elle était... Elle n'avait même pas eu en se rendant la joie qu'elle espérait à seize ans de l'amour, mais seulement depuis lors des plaisirs tellement mêlés et si souvent salis d'injures ou de railleries : elle était finie maintenant, à vingt-deux ans; ah! elle le savait bien, et elle avait été assez bête pour le dire à Reyer dans une de ces soirées où l'on ne retient plus ce que l'on pense : « C'était à seize ans que tu aurais dû me connaître » ; même, avec le premier à vingt ans, son corps était déjà... enfin ce n'était plus cette poitrine et cette taille prématurées et triomphant de fraîcheur, défaillantes de vertige à partager, qu'elle avait à l'âge où l'on aurait dû « la cueillir », où elle écoutait avidement; en passant avec sa mère pour aller dans les magasins, les phrases des chansons de la saison déchiffrées par les marchands des rues au milieu d'un attroupement, où elle était obligée de fermer les
yeux et l'esprit q^and elle pensait à certains jeunes gens. Elle avait résisté en souffrant jusqu'à vingt ans, et maintenant elle était là... bah! elle n'avait même pas pris la peine de lui demander de Fépouser, tellement elle était sûre qu'il ne tiendrait pas sa promesse. Elle acceptait... elle acceptait comme due la responsabilité de son tempérament; évidemment elle avait eu tort, étant de nature maladive, de n'avoir pas été capable de résister à sa sensualité... elle avait résisté plusieurs fois, au bijoutier voisin de ses parents, au dentiste qui l'avait brusquement embrassée dans le cabinet clos de tentures lourdes, et puis, avec lassitude des siens, elle avait fini par céder, harcelée par sa vie parisienne de fille pauvre de la bourgeoisie que tout et que tous, que son rang de petite bourgeoise même mettaient en goût de faire l'amour, que rien n'en distrayait, pas davantage le souci d'avoir un métier en réserve. Elle allait avoir un enfant, au milieu des tortures, et elle n'avait même pas la force de protester; elle ne se révoltait pas parce qu'elle était volontairement lâche, s'efforçant de ne pas réfléchir à ce qui arriverait après la délivrance, crispant ses yeux et sa pensée pour ne pas voir la tête de ce petit qui la hantait de son visage indistinct et qu'elle avait peur d'avoir à aimer, et elle chassait éperdument les intuitions des souffrances où dès demain peut-être elle se déchirerait. Elle reconnaissait vaguement qu'il y en avait beaucoup d'autres comme elle, et que cela faisait partie du métier de Parisienne, mais elle se disait que cette vérité ne pouvait suffire à consoler, surtout de la
souffrance physique qu'elle endurerait. Bien qu'elle eût encore deux et probablement même trois jours à attendre, elle se semblait déjà tiraillée de douleurs par tout le corps, comme si des nerfs d'acier s'électrisaient et se froissaient dans ses épaules et à ses jarrets, mais Pierroud disait que ce ne pouvait être que de l'appréhension. Elle était perdue. Son cœur s'alanguissait et s'effarait brusquement. Ce n'était plus seulement dans la tête qu'elle était alarmée mais dans toute sa poitrine. Elle sentait des points dans ses côtés, sous ses paupières, au bas du dos, aux omoplates. Elle avait envie de s'allonger sur du bois et de mourir.
Dans un rehaut de courage routinier elle se leva, tira son chapeau, sa mante et commença à dénouer sa coiffure. Elle la démêla lentement, approcha de la fenêtre, fermant les yeux chaque fois que le peigne s'engageait au haut de la chevelure tendue. Ses cheveux étaient longs, très longs... ^Ue en avait toujours été très fière... Elle était épuisée. Ses cheveux lui paraissaient couleur de limon dans le crépuscule verdàtre qui immergeait la chambre.
A la course Boufflers alla chercher Claude chez lui. Gabriel le faisait appeler en toute hâte : il s'était cassé lajambe en descendant l'escalier du café Mayeu
après avoir joué une partie de billard avec Reyer et Pierrond; on l'avait monté chez Reyer, au 12 rue Gay-Lussac...
« Mais, s'écria Claude, il était plus simple de le mettre dans un fiacre et de le conduire de suite ici».
Il avait pris rapidement son pardessus ; et il sortit avec Boufflers.
Il était persuadé depuis plusieurs semaines qu'il arriverait prochainement quelque chose à Gabriel... il y avait trois jours qu'il ne l'avait pas vu, puisqu'il ne mangeait plus à l'hôtel. Et il interrogeait Boufflers. Boufflers, avalant ses phrases dans les flots de salive qui obstruaient son gosier, répondait docilement, donnant tous les renseignements minutieux, rouge, entraîné à multiplier avec luxe les faux détails maintenant qu'il avait commencé de tromper. 11 n'était pas très satisfait de lui : Gabriel lui avait jeté : « Dislui n'importe quoi, que je suis malade, tiens, que je me suis cassé la jambe » ; et lui, il avait pris en l'air cette parole que Gabriel peut-être désavouerait et il avait étage les mensonges là-dessus.
Quelques minutes avant d'arriver au palier, Claude entendit un cri aigu, en un frisson il eut le pressentiment que le hasard allait encore le jeter dans une affaire où tout en n'étant que témoin il devrait être le centre d'événements inéluctables et dramatiques. Déjà Boufflers avait sonné. La porte s'ouvrit, et il pénétra dans la pièce étroite fort encombrée. Il entrevit la femme et ne la regarda point. Reyer était derrière Gabriel qui, grand et fort, se dandinait légèrement sur ses jambes larges, son sourire persifleur
aux lèvres. Pierrond aussi se trouvait là, dans le fond.
<( Boufflers est venu me dire que tu avais besoin de moi.
— Oui, répondit Gabriel sèchement, c'est pressé : tu le vois bien, c'est pour la femme de Reyer qui va accoucher; elle pensait qu'elle se débrouillerait toute seule. Mais Pierrond dit qu'il n'y comprend rien et qu'il faut absolument faire venir un médecin » .
Gomme il s'arrêtait, Glaude regarda la personne, si vieille, presque noire, et défaite... un de ces visages qui vont fermer les yeux. De la douleur et du fer lui pesèrent dans le cœur, aux épaules. Ses mâchoires étaient serrées. L'attitude, le ton de Gabriel le rassuraient, mais la figure de la femme était si ravagée! elle avait l'air de mordre sa bouche pour ne pas mourir à l'instant.
Gabriel reprit d'un ton posé, affermissant sa voix :
« Et nous avons espéré que tu prêterais un billet de cent francs pour assurer le docteur ». Il ajouta aussitôt : « Naturellement il ne les faut pas tout de suite ! »
En face de la femme couchée, Claude se sentait saisi de leur violent sans-gene et apeuré devant la mort qui pouvait être tout près.
Lui, Reyer intervint, de derrière les épaules de Gabriel :
« Je lui avais dit d'entrer à l'hôpital ».
Alors, comme si elle s'était retournée sur son lit de souffrance, elle poussa un cri, puis, à voix faible, moitié criant, moitié geignant :
« Tu sais bien qu'il aurait fallu donner mon nom 6t mon adresse. On aurait été chercher mes parents».
Claude balbutia :
(( Reyer ne m'avait demandé que cent francs ».
Reyer se tourna vers lui, la tête baissée :
« Je t'avais dit d'abord que c'était deux cents francs dont j'avais besoin; je... »
La femme lança un nouveau cri et voulut parler à nouveau. Claude éprouvait nettement quelle avait honte et cependant qu'elle n'avait plus la force d'aucune pudeur tant elle souffrait. Sa voix se tordait :
<( Tu ne devrais pas dire ça... Donne au moins une chaise à monsieur. Sans lui je n'aurais pas eu de médicaments ni môme de linge... Et dire que la sagefemme ne viendra que ce soir! il sera trop tard. Monsieur, ne m'en veuillez pas, ce n'est pas de ma faute, pour rien au monde je ne serais entrée à l'hôpital! »
Sa bouche se crispa. Pierrond et Gabriel, se tournant dans un coin, se mirent à parler ensemble. En se retenant sur ses poings, elle regardait Claude muet dans l'attente que sa crise passât, et elle voyait Reyer qui, avec un visage indifférent et têtu, s'était assis pendant que Claude restait debout devant sa chaise.
Elle souffrait affreusement, et la douleur morale, quoique acceptée avec décision, lourde, dure, se mêlait à l'aiguë douleur physique; elle avait comme Tappréhension de voir arriver son père à chaque heure. Tout en faisant une diversion qui, du miheu de ses tortures de corps, la ramenait au passé, la présence de Claude avivait sa peine. Elle avait honte
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de la chambre et aussitôt la trouvait naturelle. Mais alors une nouvelle sensation la traversait avec sa souffrance : la nonchalance de Reyer, qu'elle croyait feinte, la révoltait physiquement. Elle se mordait le cœur pour ne pas avoir de regret... et dans un spasme la douleur s'adoucit en se répandant du haut en bas de ses membres. Cependant elle éprouva le besoin de crier malgré elle :
« Ah! je souffre trop! »
Claude dit :
« Mais il faudrait aller chercher au plus tôt le médecin!
— Il y en a encore pour deux ou trois heures, dit Pierrond.
— Est-ce moi ou toi qui iras? demanda Gabriel à Pierrond. Ou bien je viendrais avec toi?
— Toi? je n'ai pas besoin de toi, gros feignant». Il mit son chapeau, ferma soigneusement son pardessus, et, au moment de sortir : « Venez avec moi, Mavel. Qu'est-ce que cela vous fait? vouslui parlerez vous-même. Puis il vaut mieux être dehors que dedans. »
En sortant avec Pierrond il se répétait machinalement :
« Ce n'est pas possible... ce n'est pas possible »..<
Dans la rue Le Goff il dit à l'étudiant : « Gabriel m'a mis dans une sale passe : je n'ai plus de quoi.
— Vous pouvez emprunter.
— Emprunter à qui?
— Vous n'avez pas de correspondant? vous ne connaissez pas un commissionnaire? »
Il ne répondit point.
Il ne savait comment aller emprunter au commissionnaire de son père, M. Mersanne, qu'il n'avait point rencontré à son arrivée et chez qui il avait eu le tort de ne point retourner. C'était un de ces bailleurs de fonds à qui les jeunes gens de famille créoles, après les avatars et avaries de la vie d'étudiant, s'adressent avec la même aisance, pour renouveler leur crédit, que leurs parents après les cyclones et les maladies sur les récoltes.
Quand il arriva rue Richer devant le porche obscur ouvert sur la rue encombrée de camions, tout le temps qu'il parla au concierge, qu'il suivit le corridor et qu'ayant frappé il attendit qu'on ouvrît, il fut tiraillé d'une noire tristesse. Il se trouva interdit devant M. Mersanne... d'autant plus que celui-ci, déchiffrant un câble, causait d'une figure avenante avec un employé et prit, en entendant son nom, un air de politesse presque glaciale. Il essaya d'abord de parler du pays, mais il ne réunissait pas les mots et la conversation dès les premières minutes languit tant qu'il dut avouer rapidement son besoin d'argent.
M. Mersanne le scruta au visage. Alors, malgré lui, il conta tout, sans nommer Reyer.
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M. Mersanne ne cessa point de le dévisager. Claude était harassé. Derrière lui, de l'autre côté delà vitre, sous le toit de verre d'oii tombait une lumière pâle qui bleuissait d'énormes caisses de sapin empilées, deux ouvriers empaquetaient en des nuages de copeaux des marchandises pour la Réunion. Il était visible que M. Mersanne ne croyait pas à un mot de ce qu'il avait dit. Avec de gros yeux bleus injectés de sang, un teint rouge d'Européen, il déconcertait par une froideur de masque quasi chinois. Veuf et représentant à lui seul la moralité d'une douzaine de pères de famille de Bourbon, il avait pris l'habitude d'écouter avec un flegme judiciaire, expert en soupçons, les récits des frasques d'étudiants que célibataire il eût aimé se faire conter en dînant dans tous leurs détails pour le plaisir de rajeunissement, de sentimentalité et d'art que les hommes d'afïaires prennent à relire La Vie de Bohême... C'étaitencore un qui commençait à tirer de loin sur le papa ! Le jeune Mavel avait fait la noce et était rincé.
Le négociant se leva lentement, commegêné, hésitant à dire ce qu'il pensait et à lui donner des conseils pour la première fois, mania avec une maladresse voulue le trousseau de clefs, prit dans le coffre deux billets qu'il lui tendit... sans mot dire, en le fixant d'un regard ayisé.
Claude le salua... M. Mersanne s'inclina.
Il sortit, froissé, furieux d'une rage froide contre Reyer, contre Gabriel et contre Boufflers. Il était blessé de l'odieux et du grotesque de ces histoires d'étudiants qui devenaient ridicules et puériles avec
des êtres comme Boufflers pour s'entremêler dans les choses les plus graves — où il y avait des vies en danger.
Ilnaquit une petite fille... C'était pis qu'un garçon!
Claude ne pensait presque plus à Eva, tant il était absorbé et loin de cette monotonie morale sur le fond de laquelle l'amour se détache de toute sa puissance. Et il pensait au petit enfant de Reyer : qui était né, qui vivait là, en quelque sorte tout près de lui, qu'il n'avait pas vu mais qui existait si intensément pour lui, qu'il voyait avec ce visage de nouveau-né que la légende de Jésus a esquissé dans tous les cerveaux à l'adolescence. Plusieurs fois il fut sur le point d'aller visiter la malade et l'enfant. Mais il était paralysé par cette honte qui est chez les créoles francs et nerveux une paresse de la délicatesse et une répugnance à affronter les lâchetés des autres.
11 restait abasourdi... et la vie lui apparaissait très noire dans le plus sombre dessin, et cette obscurité même provoquait en son cerveau une résistance dont l'âpreté l'étonnait et le soutenait au moment où il s'attendait à être si abattu. Une force comme étrangère renouvelait son être qui restait pourtant identique. Et alors cette virilité qu'il sentait se contracter en son caractère lui faisait envisager les choses plus ténébreuses et presque tragiques : Paris qui jusqu'ici était surtout immense et écrasant lui semblait naturellement dramatique^ non par une centralisation unique au monde de méchanceté et de crimes mais
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par une confusion de malheur et de pitrerie dans du jemenfichisme. Tl restait fasciné par la responsabilité que le hasard peut vous imposer dans la capitale en venant vous surprendre au milieu de mille autres. Jamais au pays il ne lui fût arrivé pareille anicroche : tout se sait, et alors les fautes retombent toujours de tout leur poids sur ceux qui les ont Commises, et c'est aux gens âgés qu'ils recourent. Mais à Paris on n'est rien et voilà que c'est de vous que les choses dépendent. Ça vous vieillit vite : on devrait être préservé de pareils coups ! Pourtant il est logique que ce soit les gens de son espèce qui butent sans cesse dans les embarras, parce que les autres, les rôdeurs, sont souples et blasés, se dérobent d'une échine flexible... Au fond, il avait beau se dire que pareilles péripéties sont fréquentes à Paris, elles étaient extraordinaires. Maintenant qu'il avait donné l'argent, il ne le regrettait plus, mais il se disait : « Je fournis de Targent, et qu'est-ce que cela fera? Tout ça ne peut s'arrêter là? Non, cela ne peut pas. Et on ne sait pas ce qui va arriver, s'il ne s'en suivra pas quelque scandale ! » Les camarades n'avaient songé qu'au médecin, et, depuis l'accouchement, ne songeaient plus à rien, vivotaient sans aucune préoccupation. Il se sentait affolé par ce manque absolu de crainte et de prévoyance, pressé par la nécessité de réfléchir pour eux, de décider ce qu'il fallait faire, de parer aux dangers I II n'y avait pas à tergiverser : quand les gens avec qui l'on vit ne se soucient de rien, on est obhgé d'aviser pour eux. Il était plus que possible que les parents pussent intervenir! Qui disait
que la jeune fille ne leur avait pas écrit par Tintermédiaire de la garde ou n'allait pas le faire? Car enfin, son enfant, il lui faudrait bien l'entretenir . Et Reyer ne pensait pas une seconde à tout cela : on ne pouvait savoir si c'était volontaire ou involontaire. — Et Claude constatait avec effarement que malgré lui, par l'inditlérence de la veulerie des principaux intéressés, il était entraîné, lui, au centre de tout cela.
Alors il perçut dans une vision rapide que Reyer allait se dérober, fuir probablement en quelque faculté de province, quitte à renoncer à Polytechnique pour une licence en mathématiques. Un grand vide se creusa dans ses réflexions et ses préoccupations. Il subit comme infaillible la lâcheté de cet ami qu'il estimait plus que les autres, qu'autrefois il avait toujours trouvé plutôt gentil et à qui ces événements, parles angoisses humaines, l'avaient attaché d'une aflection apitoyée. Pour la première fois dans sa vie, il sentit, ce qu'il n'avait songé à percevoir même dans son amour et la séparation : la fatalité, — la fatalité à laquelle on ne croit point par habitude de la situer dans la mythologie antique. — Mais Paris la lui faisait connaître par des choses simples et mélodramatiques comme dans un de ces feuilletons qu'on lisait au pays avec entraînement mais auquel on n'attachait pas plus de crédit qu'aux drames grecs. Cependant c'était bien, authentiquement, à Paris la grande ville populaire, un abandon lâche de mère et d'enfant par un jeune homme de la bourgeoisie aimable et intelligent... par Reyer, par Reyer avec qui il avait été en classe au lycée de l'île lointaine ! Et c'était tout simple.
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Le professeur de physique, de nouveau, n'était pas venu faire son cours. Claude sortit, contrarié ; le matin dorait le large trottoir devant la Sorbonne noire. Il hésitait où aller: à Sainte-Geneviève?... rentrer chez lui?
Une main légère et ferme se posa sur son épaule : c'était Prusselle; il s'écria :
« Je suis allé quatre ou cinq fois chez vous sans vous trouver.
— Oui, répondit Prusselle froidement : je travaille... Hé! mon petit, reprit-il sèchement, vous n'êtes pas pratique aussi. Je vous ai bien dit que je n'y étais jamais à ces heures. Vous autres, créoles, vous ne savez jamais tenir compte de ces détails-là. Et vous, vous piochez?
— Je ne fais que ça.
— On percera, on percera! » Puis, le scrutant cette fois avec insistance : « Et toujours pas de femmes?
— Oh! non alors! dit Claude.
— Bon, bon, ça. Alors je vous quitte; je ne veux pas être en retard. »
Le départ de Prusselle, sa précipitation à s'en aller le déçurent. 11 avait une dure migraine et il ne se sentait pas le goût de se promener, seul avec sa réflexion : il avait trop travaillé ces derniers jours,
se couchant à minuit, s'abrutissant de physiologie et de chimie ; il se trouvait sans force, sans âme, sans aucun appétit de la vie; la pensée môme de laRéunion ne ranimait plus.
Reyer s'était accoudé à sa fenêtre, et plongeait dans ia confusion des réflexions entassées, entremêlées, désordonnées, tour à tour étales puis dressées çà et là et disloquées, confusément monotones, grisâtres et disparates. Par-dessus les toits le bruit de Paris montait Tassourdir, le décourageant et en même temps l'attirant, le retenant à ces deux heures après-midi oij son déjeuner court était déjà disparu de l'estomac. Derrière lui sa femme dormait, avec l'enfant que depuis avant-hier, dès son premier cri, il avait peur de regarder par méfiance de s'attendrir ; et bien que son esprit ne s'occupât en rien d'elle, il sentait non sa présence mais la place que cette présence prenait dans sa vie incertaine, pour longtemps circonvenue... gâchée. Il eût voulu descendre au May eu pour se distraire et il ne le pouvait plus.
Jl était près de la limite d'âge, il comptait entrer cette année à Polytechnique et choisir l'artillerie malgré les avantages des Ponts-et-Chaussées, cédant à l'attraction ressentie depuis l'enfance pour le bel état militaire, les larges galons rouges sur le pan-
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talon, leur prestige sur les jeunes filles : du reste, au point de vue pratique même, il y avait chance de rattraper largement dans un chic mariage ce qu'on perdait en appointements ; il se serait fait envoyer dans les colonies, profitant de son tempérament sec pour affronter facilement les missions fatigantes, obtenir ensuite de rester attaché au cabinet du Gouverneur général où l'on s'élève très vite en grade, — avec des congés au pays oii il rentrerait épouser qui il voudrait; il pensait surtout à la fille du père Deslandes de Saine-Suzanne, qui ne comptait pas encore à son départ mais au dire de tous était devenue à 17 ans la plus joUe fille de l'île et qui avait une dot aussi ronde qu'elle. Nom d'un chien : tout ça à l'eau! Et Phihppe, lui, dans deux ans, sortirait à coup sûr de l'École Coloniale, sans s'être foulé la rate, il se balladerait de poste en poste avec des appointements très suffisamment rasta, et, comme il manque des jeunes gens aux colonies, ce serait peut-être lui qui, tout simplement, emporterait le meilleur morceau.
A cette heure tous ses camarades continuaient de mener assez vivement leurs études, gais, confiants, même vantards, car en général ils se sentaient tous de la valeur rien que d'être à Paris. Le matin ils allaient au cours, à une heure et à cinq heures ils se réunissaient au Mayeu, jouaient, blaguaient, rigolaient, jamais préoccupés, crâneurs et foutants. Leurs conversations ordinaires se répétaient, uniformément fixées sur leurs avenirs dès qu'elles ne batifolaient pas sur les femmes, ne mettant en avant que l'examen à passer, le titre à acquérir bientôt, ceux
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qui les avaient précédés dans les fonctions qu'ils convoitaient, les nominations récentes, les déplacements. A part lui, Moussard, Dauvergne, ils ne savaient parler de rien autre, ayant déjà la monomanie et les visières des fonctionnaires, ne s'occupant de rien d'étranger, ne lisant que le journal en dehors de leurs livres de travail, n'allant presque jamais écouter de musique ni de bon théâtre au Français. Au fond ils savaient peu jouir de Paris, n'en prenant que les femmes avec les ennuis que cela entraîne, conservant leurs habitudes, leurs idées, l'atmosphère du pays où ils rentreraient sans rien y apporter de mentalité française un peu moderne ; et avec cela ils étaient heureux, ils se trouvaient sérieux. De tout ce qui constitue la gloire de la France ils n'ont la moindre idée : pour la peinture, ils ont fait la connaissance un soir dans un café d'un ou deux rapins qui se vantent d'essayer de caser des caricatures dans les illustrés ; en guise de littérateurs ils ont fréquenté un reporter de faits-divers au Petit Journal] ils ont considéré comme « poète » un étudiant bohème de l'École de Droit ; par tempérament provincial ils se targuent d'être nés musiciens : alors ils se lient fraternellement avec un loufoque huileux tout guilleret d'avoir mis sur des paroles plaintives une musique égrillarde qu'on entend un soir d'errance dans un mauvais cabaret enrhumé de Montmartre.
Et lui qui était plus intelligent qu'eux et qui potassait jusqu'au milieu de la nuit, qui même en dehors de son travail se tenait au courant de tout, qui lisait les écrivains contemporains, qui sur ses 12S francs
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en mettait cinq ou six de côté tous les mois pour aller écouter deux pièces du répertoire à la Comédie, qui suivait les Concerts Rouge, qui, il n'y a pas à dire, avait du goût et le sens de l'art, était supérieur aux autres compatriotes ; à lui il lui arrivait les ennuis les plus insensés par de vrais coups de guigne. H pouvait compter autour de lui dix ou douze camarades collés et pas un seul n'avait attrapé de gosse. Ses yeux ne voyaient plus, ses tempes étaient dures. Les idées tournaient à côté, vertigineuses. Son cœur battait menu et se suspendait rapidement à une idée fixe et incertaine. Puis un jem'enfoutisme involontaire, obstiné, calmant, s'étendit en lui et autour de lui. Il sifflotait au dedans de soi Tair de Coppelia, Avec plaisir il sentait son cœur, redevenu paisible, palpiter régulièrement. Et son cerveau seul, vif, surmené, se précipitait vers son avenir. 11 ne pensait pas à son amie ; le seul être dont le souvenir le gênât et l'obsédât était Mavel : il éprouvait très fort le besoin de ne plus le revoir, saris chercher pourquoi, avec l'intuition que Claude, par sa seule présence, lui ferait sentir une responsabilité qu'en réalité, en bonne justice, il n'avait pas.
A son pays d'enfance Gabriel se sentait joli le jeudi et le dimanche quand il longeait les pensionnats
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en promenade, mais ici il se discernait tout le temps beau, non tant à se voir dévisager dans les yeux par les femmes qui passaient appuyées aux hommes mais à examiner ceux qui avaient à leurs bras les plus chics parisiennes. Il demeurait étonné qu'on comptât en France si peu d'hommes vraiment « bien » : il y en avait beaucoup qui paraissaient l'être mais uniquement parce qu'ils savaient s'habiller avec un art de mondanité incomparable. Et Ton percevait très nettement que tous ces blonds, avec leur cou léger, leur visage poudré, leur chevelure rayée, les femmes se complaisaient auprès d'eux parce qu'ils leur rçssemblaient comme des frères, baignés dans les mêmes eaux de- toilette et passés à Toxygène, mais elles ne tenaient pas très fort à leurs bras : elles avaient, dans la foule, la tête toujours levée, les yeux et les lèvres en quête de Fémotion que donne un visage dominateur. Gabriel était un peu ennuyé, manquant de relations, de n'avoir pu être présenté dans des salons, où il doit y avoir de si voluptueuses et douillettes élégantes du monde qu'on dégote avec des compliments, mais la rue déjà lui prodiguait les satisfactions. A la quantité de femmes qui le regardaient avec insistance, il saisissait ce que dans la société il pourrait tirer de sa figure. Et il en était venu insensiblement à s'entretenir avec des soins minutieux. Sorti du lit à dix heures parce qu'il avait constaté après des nuits de théâtre que l'insuffisance de sommeil noircissait ses traits, il paissait l'après-midi dans la rue, marchait droit pour ne pas rester voûté à la créole, la canne molle dans la main, posant sou-
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vent devant les glaces des devantures pour rectifier les plis du veston et la position de la cravate colibri. A s'y observer fréquemment, il prenait conscience du caractère frappant et attirant de son visage; quelques aventures flatteuses avec de petites ouvrières qui « avaient marciié pour l'amour » après avoir tapé raide d'autres étudiants, avaient suffi à lui donner l'assurance que jamais il n'aurait à tirer sur l'argent consacré à sa toilette cjuelque somme pour gâter une femme... il ne risquait pas de gàclier par un travail excessif ce que l'insouciance a d'attrait pour le sexe, n'étant point pressé de quitter la France. Avec clairvoyance qu'elle ne déplairait point à la fierté de sa mère, la confiance qu'il avait prise dans la force et l'avenir de sa beauté lui permettait cette sécurité qui prête de l'équilibre au maintien. Et tout en se balladant sur les trottoirs, en courant les cafés-concerts, les foires et les champs de courses, ce petit-fîls de Français partis il y a un siècle aux colonies pour s'y enrichir laissait paresseusement se développer en lui une arrière-pensée déjeune descendantd'émigrés revenu en France pour faire fortune par l'attrait exotique d'un teint basané, cher aux douceâtres parisiennes par son accent d'âpreté espagnole qui promet l'ardeur. Et le soir, au café, sur une table du premier rang, allongeant sa bottine fine, il lisait de profil Le Figaro, LÉcho de Paris et Le Gaulois, à l'endroit des chroniques mondaines.
VU
Claude ne voyait plus Reyer, ne cherchait point à le voir pour ne pas provoquer les occasions de se faire demander peut-être plus d'argent qu'il ne serait nécessaire, mais il était inquiet delà santé de la triste femme et de sa petite fille, sûr d'ailleurs qu'on viendrait à lui dès qu'il serait indispensable. Il réussissait à se trouver en face de Gabriel dans quelque couloir tous les deux ou trois jours, et Gabriel lui en donnait des nouvelles, à mots hâtifs, agacé et sifflotant.
« L'enfant va bien?
— Oui : il doit bien aller.
— Et la femme de Reyer?
— Elle est toujours au lit... Elle se tire peu à peu. »
La quatrième fois qu'il le rencontra, Gabriel répondit en haussant les épaules :
« Tu sais bien que Reyer est parti pour Grenoble.
— Pour Grenoble I
— Et pourquoi pas? C'est une excellente faculté; puis, il n'y a pas de chances qu'on aille le relancer jusque-là.
— Comment voulais-tu que je le sache? Il s*est gardé de me prévenir, du moment qu'il n'avait plus besoin de moi.
— Plus besoin? et son voyage, et tout ça! Puis,
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fit-il évasivement, deux cents francs ce n'est pas une affaire. Et il n'avait que faire d'ailleurs de tes laïus. » 11 se retourna crânement vers Claude, comme en affichant de le braver : « Là! qu'est-ce que tu lui aurais dit?... Est-ce qu'il est sûr seulement si la gosse est à lui? »
Claude sentait s'amasser dans son cœur un dégoût nouveau, profond et irrésistible, pour Gabriel. Et il tourna le dos. Gabriel avec jouissance, se balançait sur les talons, et, sans lui serrer la main, lui cria :
« Au revoir. »
Comment un créole pouvait-il en arriver là ! Reyer, Reyer qui là-bas à l'île, mince et charmant garçon, intelligent, coquet, sanglé dans son dolman de lycéen, était toujours à regarder les plus jolies filles de famille avec le rêve prématuré et accompli du délicieux mariage qui poétise l'esprit de l'adolescent créole! La laisser sans le sou, sans plus penser à elle peut-être^ sans voir derrière lui son enfant... Ses tempes faiblissaient; il acceptait un chagrin honteux. Sa faiblesse l'entretenait dans une appréhension vague et obsédante. Son esprit souffrait autant que son cœur...
Un matin que Claude lisait dans son lit, la lumière d'éclipsé qui assourdissait sa chambre, l'étonna; il
alla soulever le rideau : le toit d'en face était blanc. Il endossa vite son pardessus, ouvrit la fenêtre^ se pencha au balcon : la rue s'étendait, d'un bout à l'autre couverte de neige.
On croyait voir le silence.
Son cœur s'était étouffé dans sa poitrine. Un air froid ouata sa figure. Il restait tout drôle de ne pas entendre de bruit. Sur la blancheur épaisse de la chaussée quelques fiacres comme pelotonnés sur eux-mêmes, roulaient sans écho, laissant derrière eux des rails noirs ; le long des trottoirs des hommes courbés, avec des gestes cassés, raclaient, balayaient devant leurs portes ; les femmes serrant leurs jupes marrons, la tête encapuchonnée, couraient aux provisions, portant le pain, le lait. Des brouettes avec un son mat passaient entre les boîtes à ordures enfouies dans des monceaux de flocons. Les fenêtres s'ouvraient en faisant tomber de la poudre. C'était, à la suite des devantures, comme un branle-bas qui donnait l'impression d'un déménagement, d'un renouvellement de vie, d'un passage à une autre existence, vous forçant à changer et à prendre des mesures.
Toutes les façades des maisons, à l'ordinaire sombres, réfractaient un faux-jour cuivreux sous le ciel couleur de fumée. Liserés de sel, les grands pans de cheminées au-dessus des toits de la rue Monge, noircissaient autant que du charbon. On sentait, jusqu'à en être oppressé, le vide du ciel brouillé qui s'était déchargé de tout son poids sur la terre. La terre était comme devenue plus haute. Il
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semblait à Claude qu'il respirait dans une atmosphère plus élevée, appartenant à d'autres courants d'air dans Tespace. Autour des plates-bandes arrondies en icebergs, les arbres du square Monge s'élevaient, pareils à de grandes fougères cristallisées. Le monde avait changé. Cela s'était passé la nuit, pendant son sommeil, tel qu'après une traversée. 11 se réveillait là-dedans comme pris au piège. Il était bloqué par la neige dans le Nord, comme transporté d'un coup au Pôle, avec une grande impression d'étouffement résigné qui s'étendait moelleusement autour de lui.