CHAPITRE PREMIER LE FRÈRE
C'était aux approches du premier de l'an.
Claude rentrait chez lui, harassé, énervé à pleurer. On avait été obligé d'éclairer dès une heure à la Sorbonne : derrière la vitre, le ciel verdâtre était comme une cornue, pleine de vapeurs de chlore. Maintenant il sonnait trois heures, et dans la rue se tassait déjà la nuit. Quel pays, mon Dieu ! oi^i, une saison entière, le jour est réduit à la moitié de ce qu'il est aux tropiques. Dans sa chambre, si obscure qu'on la sentait humide, il fallait allumer pour chercher ses pantoufles ; et déjà les pieds avaient marqué tout un archipel de boue sur le plancher suintant. Ah I la boue, la boue! il n'y a que de la boue à Paris; les gens aussi sont en boue ; de la boue sur laquelle on glisse, et de la boue encore qui pénètre l'àme. Il avait dû sortir sous cette pluie. Depuis le matin elle
filtrait sans discontinuer. Gela se voit une ou deux fois par an aux colonies, et c'est de Fondée franche, qui vous impose le sentiment de sa beauté écrasante, qui vous donne la révélation d'un Élément. Mais ce mesquin et larmoyant pleuvotement de Paris qui pleure comme de la prière de mendiants, qui vous suit pas à pas de son marmottement lancinant, cette pluie hypocrite comme les gens, tous les gens de Paris, concierges, facteurs, télégraphistes quémandeurs d'étrennes, avec de faux-airs discrets; qui semble devoir à peine vous humecter et qui, au lieu de vous tremper rapidement ainsi qu'un bain et de la tête aux pieds, monte des pieds à la tête, insinuante, rampante et visqueuse, — collante, — ne vous mouille pas tant qu'elle vous transit. L'âme est Immide et gonflée comme une éponge.
Professeurs, bibliothécaires, larbins du Secrétariat de la Faculté^ tout le monde se montrait rogue, avec des visages grimaçants couleur de glaise. Jeune colonial confiant, Claude Mavel s'était imaginé qu'il serait suivi par ses professeurs de la Sorbonne, qu'ils viendraient à lui pour le questionner et le guider; 'û s'était préparé à la familiarité respectueuse de ces savants admirés avec ferveur dans la foi nouvelle de la science. Mais, outre qu'ils affectaient des figuresrébarbatives de médecins vieillots, manieurs dédaigneux de macchabées, ils n'enseignaient qu'à des groupes et d'une voix absente, avec des gestes d'éveque. Les individus n'existaient pas pour eux. Jamais Claude ne réussirait à profiter de leurs leçons ! Ort devait attraper leurs paroles au vol, avec mille dilfî-
cultes, comme on capte et dirige la lumière par les miroirs des microscopes après maints tâtonnements.
Claude se sentait froid aux épaules. Il endossa un pardessus. Que pouvait bien devenir cette oie de Raphaëlle ? Et il songea à la femme de Reyer : au bout de quelques semaines, à peine, celte histoire réelle n'était déjà plus pour lui que comme un souvenir de lecture très impressionnante : il en était le premier choqué ; Paris faisait de la vie la plus émouvante quelque chose de presque fictif! Peut-être était-ce parce que sa volonté avait tendu à assourdir en lui les ennuis afin qu'il retrouvât la plus grande capacité possible de travail?... Après tout il avait été roulé par Reyer et c'était agaçant. . . Il pensait souvent avec pitié aux deux malheureux êtres dont il n'avait depuis même pas entendu parler, espérant seulement que l'étudiante était retournée chez ses parents comme l'avait annoncé Gabriel,... mais son individualité et son avenir n'avaient rien à faire là. Et chaque fois que des souvenirs lui revenaient il les écartait, car alors renaissait cette appréhension de se demander si d'ici quelque temps, tous les deux ou trois mois, d'analogues événements ne lui seraient point ménagés par Paris, s'il n'allait pas être par périodes dérangé oncore de sa tâche et retardé dans l'accomplissement de sa destinée. Dans une incrédulité presque curieuse, il en prenait son parti à l'avance : il était dans un roulement... Et il s'était remis à préparer sa licence avec une ténacité morose oi\ il ne voulait plus songer à rien au Ire, où sa jeunesse sans dis-
tractions se desséchait, où seulement Eva lui souriait de si loin, sérieuse, chaude et pâle.
Il voulut, pour se ranimer, évoquer la Réunion, Eva, les paysages flottants et tendres comme des horizons marins. La Réunion! Il devait y retourner professeur, étudier des questions locales, ah oui! tous ces projets le faisaient sourire de pitié sur luimême maintenant : il n'y avait de pratique que le programme étroit de la licence. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier?... utilisation de la houille Manche des ravines et des cascades pour le travail de» usines — pourquoi pas celle des lames et raz de marée battant continuellement le littoral? — chemin de fer du Brûlé en funiculaire, tram électrique à Salazie puisqu'il y a la Rivière Dumas tout le long de la route, télégraphie sans fil entre la Réunion et Madagascar, quoi encore? recherches sur les sables micacés, sur les alcaloïdes des plantes indigènes... Bien sûr ce n'étaient point les projets qui avaient fait défaut à son imagination d'extrême-oriental; mais tout cela tombe vite en liquéfaction dans le climat humide de Paris. Et il toussa, cracha : est-ce qu'il allait devenir comme Déplas maintenant?
Malgré le pardessus il avait encore froid aux épaules... il pensa que la phtisie menace tous les créoles, qu'un frère de Lenoir en était mort au début de l'année... son grand oncle paternel avait succombé de la poitrine... y en avait-il de la pluie dehors tout à Fheure? et Paris s'allumait tristement, avec toutes ses lumières noyées.
Ses talons étaient rongés.
Encore trois ans à rester en France ! Il avait une peur noire de ne pas être reçu à ses examens. Dans son pays, avec de l'intelligence, on est sûr d'être reçu, mais ici, oij, comme dit Prusselle, tous les coloniaux sont toisés de haut...! Et il ne doute pas seulement de la bienveillance des examinateurs, il doute de lui-même. A Paris on n'a plus de mémoire tant il fait froid! elle est littéralement congelée. On dirait vraiment qu'elle est une eau, la mémoire : à la Réunion, elle était toujours plutôt en ébullition, ici de la glace à arêtes tranchantes auxquelles toutes les idées se blessent, sur lesquelles elles ghssent, du glaçon qui ne reflète plus rien, idées, paysages...
Gabriel entra, botté, drapé d'un long macferlane de caoutchouc ruisselant autour de lui. Il s'écria : (( Comment tu n'as pas de feu?
— Non, répondit Claude honteux... D'où peux-tu sortir par ce temps? tu fais tout ce qui est nécessaire pour prendre froid...
— Je ne suis pas si poule mouillée. Toi-même, tu es bien plus imprudent en ne faisant pas de feu... Est-ce avarice ou bien par sentimentalité, pour qu'on te plaigne? Tu es sorti?
~~ J'avais une visite intéressée à faire.
— Est-ce que ça t'a rapporté grand'chose?
— Non.
— Eh bien! moi, je suis simplement sorti pour voir courir les petites femmes sous la pluie : chacun ses goûts. » Il s'inclina moqueusement. « Et c'est chouette! Les jours secs, les parisiennes sont jolies en longueur — car, il n'y a pas à dire, elles sont plutôt maigres; — les jours de pluie elles sont jolies en rondeur. Voilà : je fais des expériences de physique; ça devrait te plaire. »
Tout en parlant, avec une arrogance d'acteur en scène, Gabriel marchait en long et en large à pas pesants, amusé à voir l'eau de la cape couler à ses pas, quand il s'avisa qu'il pouvait Tôter.
Claude était surpris de ce bagout parisien qu'il ne lui connaissait point encore; il ne répondit rien. Puis, au bout d'un moment, agacé, pensant à Raphaolle et qu'elle serait tout à fait ce qui convenait à Gabriel : « Et tes conquêtes? »
Gabriel hocha la tête comme à une idiotie. Il préféra parler d'autre chose : « Le beau linge est pour rien à Paris : j'ai vu tout à l'heure sur le Boul' Mich des chemises plissées, très chic, pour 7 fr. 45.
— Tu trouves que c'est pour rien?
— Mais, mon cher, répliqua Gabriel d'une voix grasse, pour ces choses-là on doit savoir mettre le prix : à Paris il faut que le linge brille. Quand je sors avec mes camarades de Paris...
— Tu en as déjà tant que ça?
— Fais toute l'ironie que tu veux : je ne suis pas comme toi qui as l'air de bouder l'univers. J'aime Paris, je me fais des relations, j'adore la vie d etu-
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diant : j'ai ma chambre, ma concierge — à part qu'elle est trop vieille — je n'ai ni maman ni sœur sur le dos, je n'ai pas peur des voisins, je les... je mène qui je veux chez moi.
— Ah!...
— Quoi (( ah »? Est-ce que tu as quelque chose à ajouter? » Et il le regarda la bouche ouverte. « Que veux-tu, moi je ne suis pas comme toi, je trouve Paris épatant, absolument épatant. Tout le luxe et le plaisir sont réunis dans la main, sans compter le tutu des petites femmes. Je ne me gêne pas ici : la foule est faite pour ça. Et elles sont toutes contentes. Mais ce que j'adore le plus, c'est rentrer dans les magasins et forcer les demoiselles bien habillées à venir au-devant de vous dociles comme des domestiques. Elles tournent, elles virent, elles vous sourient en pinçant la bouche et en ramassant leurs croupions, puis elles prennent votre tour de cou avec leurs petits doigts nus, elles font vos paquets lestement avec un cordon rose : Petites chéries, va !
— Gabriel, il n'y a pas trois mois que tu es à Paris, et déjà tu ne parles plus que de femmes. Je vois qu'elles ont remplacé pour toi les petites filles d'un coup et sans efïbrt : mais ça te coûtera un peu plus cher.
— Ah fichtre tout au contraire : tu sais, ici les petites filles ça devient trop vite dangereux : elles marchent du premier coup et je ne tiens pas à passer en cour d'assises. Il y a la pucelle de la concierge que j'ai trouvée l'autre jour dans ma chambre parce que je l'avais embrassée la veille dans l'escalier : j'ai été obligé de la faire descendre à la course .
■—Ah! » dit Claude.
Incompréhensiblement, la pointe du cœur se crispait d'un peu de jalousie. Pourtant il n'avait aucun désir d'amourette : était-ce agacement des manières de Gabriel? 11 s'efforça de se distraire à des idées autres. Il ne trouvait rien à dire. Gabriel venait de se rapprocher de la cheminée, examinant machinalement son visage dans la glace. Il était grand, le dos sohde entre des épaules fléchissantes, la taille flexible sous le drap du vêtement juste, une jambe rephée avec nonchalance. Claude le regardait distraitement... et malgré soi, d'un élan, pensa à Eva, avec le besoin d'échapper au trouble oii le mettaient les conversations vulgaires de Gabriel sur le Quartier Latin, dans un élan voluptueux vers la pureté. Eva ! autant Gabriel était gras, elle était svelte, mais elle avait la hanche forte comme les écolières;.., dans une défaillance rapide, il eut la vision, sur une ceinture mince, de sa poitrine nue, dorée et fine, les deux seins tièdes arrondis l'un sur l'autre dans une ombre ambrée.
Il passa la main sur son front et ferma les yeux.
« Qu'est-ce que tu as? dit brutalement Gabriel.
— Rien, un peu de fièvre. »
Revoyant Gabriel immobile en la même pose à moitié suspendue, il baissa les paupières et pensa à elle avec plus de force encore et une précision brûlante. Il se leva, marcha, tapant du talon comme pour se réchauffer.
« Eh bien ! qu'est-ce que tu as? répéta Gabriel irrité.
— Je t'ai dit que ce n'était rien, » fit Claude ner-
veusement. Et Gabriel, à ce ton vif, se tut, prit un livre à feuilleter, faisant tourner dédaigneusement les pages en considérant une à une les planches d'anatomie du corps liumain.
Claude voulait lui arracher le livre des mains. Il se contint. Sa chaleur tombait. Ce n'était pas sa faute après tout : il n'avait l'habitude ni la complaisance de ces visions. Il eût voulu ne jamais songer qu'à son visage.
Alors, pour se distraire, avec volonté il fixa le visage de Gabriel qui se dessinait dans la pâleur opahsée du miroir. Il avait la grâce d'un grand enfant. Ses yeux étaient pareils à ceux d'Eva, profonds dans une noirceur de sommeil qui versait de la douceur à Tâme quand on avait pu les surprendre en leur songerie, puis à réveil rayonnants de chaleur.
La prunelle de Gabriel se mut, allant à droite et à gauche de la glace. Il rencontra le regard de Claude, se vit regardé, il se trouva une beauté de jeune fille et rougit avec puériUté. Dans un jet de sang chaud aux joues, il pensa à Eva, distingua qu'elle était belle, qu'elle était sa sœur et qu'il en restait le maître, se trouvant le seul homme de la famille. Il lui montait comme une envie de gifler Claude et de le chasser de sa propre chambre : une insolence autoritaire, une jalousie paternelle emportait son cœur. Jolie comme lui et plus délicate encore, fille de leur mère la femme la plus belle de la ville, Eva, fille frôle, Eva sa sœur, sa sœur comme il ne l'avait jamais senti intimement, ne serait pas pour Claude Mavel ! Dédaigneusement il se retourna avec souplesse,
observa Claude qui avait dirigé ailleurs les yeux.
A le voir non plus dans la glace mais en réalité, une rougeur plus vive jaillit fugacement à sa figure, comme si Claude le considérait encore. Il rejeta un instant la tête puis le fixa à nouveau : Claude tenait les paupières baissées, mais Gabriel voyait ses prunelles de tout à l'heure, ardentes dans un flottement de songe, regarder attentivement au loin à travers lui. Une colère sourde, mauvaise, se remua dans son cœur. « Tu te prends pour un fiancé! » H détailla Claude plutôt petit, ramassé sur sa chaise derrière la table, timide et indécis, le front pâle creusé par des reflets de la lampe; la chevelure brouillée avait pris une apparence négligée sur une tète maladive. Il était fiancé à sa sœur, il la désirait, il se promettait de répouser, en portant déjà l'assurance un peu inquiète dans ses manières. Gabriel lui en voulut de le forcer à voir, lui-même aussi, sa sœur dans Texactitùde de sa beauté, ce qui l'agaçait. Claude était là devant lui : il avait le même âge presque, la jeunesse, les mêmes ferveurs de volupté, et Gabriel se sentait à cette heure, en dehors de sa volonté, pur comme Claude. Il lui en voulut davantage, et en soi, violemment, le traita de niais : ils n'étaient plus, ils n'étaient point camarades ! Et désirant brusquement troubler sa vision en l'injuriant, il dit à Claude, sans s'arrêter, dans une fougade d'irritation :
« Tu me prêteras cent sous, que je te rendrai dans trois jours avec le reste à l'arrivée du courrier; il faut que je retourne ce soir au théâtre : j'ai levé
hier une petite grue qui m'a appris ce qu'était vraiment l'amour parisien, et je veux m'en donner jusqu'au delà du cou. A propos, j'ai reçu de Saint-Denis la dernière fois des lettres qui m'assomment, des recommandations, toute la clique. Je m'en fous, je m'en surfous, je m'en superfous : je m'assieds dessus...- C'est probablement toi qui as écrit que je ne travaillais pas assez? Je suis boursier^ fai le droit de faire ce qui me plaît avec la bourse que fai gagnée. Et quant au Conseil Général, je l'en... je... eh bien ! je m'en fous aussi. »
Le timbre résonna, la concierge entra, petite avec sa figure ridée, riante et propre. Elle tendit des lettres. Claude, étonné, les examina, inquiet vaguement ; puis sa figure s'empourpra tandis que battait son cœur comme à la présence invisible et sûre de sa fiancée : le courrier de Madagascar était en avance de trois jours.
Tenant l'enveloppe, les doigts lui tremblaient comme si elle-même la lettre tremblait, ayant gardé la trépidation de la vitesse du navire à travers l'espace. Et il l'ouvrit avec gaucherie et prudence, pour que rien ne tombât, comme si elle contenait des pétales, peut-être des cheveux.
La lèvre ironique, Gabriel le regardait manier précieusement comme un sachet la lettre blanche, lettre qui garde toujours un fleur de fiançailles. Il s'était rapproché, et maintenant Claude avait une pudeur de ne pas lire sa lettre « en public ». Ses tempes bourdonnaient. Cette lettre avait été sous sa main, dans sa chambre. Ses lèvres se remuaient, et il avait soudain honte devant Gabriel tant leur amour avait toujours été chastement voluptueux au point de ne pouvoir être compris de lui. L'enveloppe toute petite lui paraissait presque une chose faite pour être cachée, dans le vertige qu'un minuscule papier fût venu de si loin sans se perdre ou être détourné. Et il la mit dans son veston.
« Qu'est-ce que cela signifie ? dit Gabriel. Tu peux bien me lire ta let-tre : je ne l'avalerai pas. Et puis c'est ma sœur après tout!
— Je ne voulais pas t'ennuyer.
— Va donc. »
Et Claude dut commencer à haute voix. Dès les premières lignes il n'y trouvait plus ni plaisir, — ni tendresse. Chaque mot devenait à la fois banal et déplacé; il allait avec lenteur, presque ânonnant. Lorsqu'une ligne se faisait trop tendre, il se penchait comme s'il avait à déchiffrer, cependant sautait à la ligne suivante. Gabriel voyait le manège, haussant les épaules, impatient. « Elle écrit comme une tortue », dit-il. Il circulait en long et en large, ce qui lui permettait de jeter au passage un coup d'œil de haut sur les pages. Les caractères s'y enchevêtraient, prolongés par les boucles de l'écriture. Claude escamotait deux,
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trois lip;-nes, mais des fragrnents que ne laissaient pas prévoir les phrases précédentes venaient d'un traite à ses lèvres dans le mouvement de la lecture. Alors Gabriel s'interrompait court dans sa promenade, puis la reprenait, les yeux empourprés. Encore il s'arrêtait brusque, et chaque fois c'était pour Claude un choc au cœur. Il balbutiait. « Que tu lis mal! cria Gabriel : tu lis comme un cochon. »
A un moment Êva contait des anecdotes étrangères; alors, plein de confiance, Claude poursuivit avec netteté :
« Dimanche, il est arrivé un gros accident qui a cmotionné la ville. Une mulâtresse et sa mère malade à qui les médecins avaient recommandé les bains de mer, étaient allées prendre un bain près de la gare, pour ne pas se mêler aux dames de la société de l'autre côté de la viile. La vieille femme s'était avancée de façon à avoir de l'eau jusqu'au dessous des épaules, tant la mer était douce. Tout à coup elle a poussé un cri et elle a disparu ; sa fille a couru pour la relever, puis après quelques pas elle a voulu revenir à la hâte au rivage en appelant au secours, en s'apercevant qu'un requin retournait sur elle. En deux secondes elle a été happée à la cuisse. La consternation a été grande. Mais le surlendemain les dames ont recommencé à se baigner près du pont Labourdonnais oii l'on est beaucoup mieux garanti. Les pères de famille parlent de faire tendre un tramail de fer entre les piles des ponts. Je vais accompagner tous les soirs Michehne qui prend des bains, mais je n'en prends point parce que tu serais jaloux. » A
cette ligne inattendue, la voix de Claude se voila, mais il dut continuer : « Depuis l'arrivée d'un officier de Toulon, les jeunes gens qui le fréquentent ont pris l'habitude de venir en bande sur le pont pour regarder les dames. Le docteur m'a conseillé de suivre un régime de bains, mais tu penses bien que... »
Gabriel n'a rien dit, mais ses yeux se sont injectés de sang comme ceux des mulâtres. La lettre se terminait : « Je t'embrasse, » ce qu'après une rapide hésitation Claude se décidait à dire à demi-voix, sautant seulement quelques mots à la suite.
— Les petites filles sont-elles bêtes ! s'écria Gabriel : elles emploient toujours des mots stupides de pleurnicherie et d'autres dont elles ne comprennent même pas le sens. . . »
Claude était mécontent contre soi autant que contre l'autre : il eût été si simple de se refuser à lire. 11 se trouvait bonasse, et il en voulait à Gabriel et à Eva ensemble, comme si elle lui avait écrit des pages indifférentes et banales.
« C'est toi qui n'as pas le moindre sens du cœur ! Tu ne devrais pas t'occuper de ce que tu ne comprends pas.
— Je m'occupe de ce qui me plaît, et je sais ce qlii me regarde. A l'avenir... »
Claude blêmit, à la fois irrité, exaspéré par la crainte même des menaces que Gabriel sous-entendait; il s'emporta :
(( A l'avenir, à l'avenir, quoi?... Est-ce que tu crois que tu me fais peur? J'en ai assez de ta mauvaise humeur.
— Entendu », dit Gabriel. Et il alla à sa cape, la jeta prestement sur son dos en secouant les dernières gouttes d'eau, sortit.
Claude ne bougea points le regarda s'en aller.
D'ordinaire il porlaiL la lettre un ou deux jours sur soi, il aimait, ensuite, la ranger avec les lettres précédentes : celle d'un parent, d'un ami, se suffit à soimême; au contraire, chaque lettre d'Eva, à peine Ta-t-il entre les mains, il sait déjà qu'il va la ramasser avec les autres et qu'elle est la partie d'un ensemble précieux. Mais aujourd'hui il ne sent aucune différence entre elle et la lettre d'Albert Gustave :
« Mon cher Claude,
« Pour varier, oa s'ennuie toujours ici, un peu plus au lycée qu'ailleurs, un peu plus pion qu'élève ou professeur. Ce délicat métier semble avoir été créé exclusivement pour ma créolissime paresse. Mes élèves ont acquis l'habitude de ne pas trop m'ennuyer ; nous avons conclu un pacte : ils font ce qu'ils veulent pourvu qu'ils ne fassent pas de tapage pendant que je dors ou que je lis le baron Marbot et Le Désastre, Je m'intéresse beaucoup aussi à Surcouf le malouin qui pirata dans ces mers il y a environ un siècle; ces bougres-là avaient du poil qui sentait
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la poudre ; je sens que j'étais né pour être corsaire; je me rattrape en poursuivant d'œillades incendiaires le plus de pucelles que je peux — mais faut-il te dire que je ne navigue jamais dans tes eaux?
« Je t'édifierai du mariage d'Arthur des Causses ; cet aimable ivrogne épouse la lîlle cadette de la mère Boulengeau, dont, s'il t'en souvient, le mari mourut de soulaison rémittente il fut un an. Je ne t'apprendrai pas que Des Gausses a le trust des vices de la colonie et qu'il y ajoute des maladies non moins coloniales. Sa figure se soulève d'un certain nombre d'éminences volcaniques qui eussent dû effrayer toute matrone un peu au courar\t des feux de l'amour. Cependant Ernestine Boulengeau est restée la grande fillette blonde, aux yeux bleus veloutés de noir, à la tresse serpentante comme ses reins, aux joues piquées d'une double fossette en forme de croissant de lune oii il semble que l'innocence célèbre de nos grand'mères se soit réfugiée. Car le progrès universel n'a pas épargné notre île. M""® des Causses a refusé son consentement, déclarant à haute et intelligible voix qu'elle ne voulait pour rien au monde participer au crime de soumettre « à une pareille vermine » — son fils — cette enfant peut-être ignorante. Maman Boulengeau a passé outre : le cœur de cette mère a des mystères plus insondables encore que ne peut l'être son bas-ventre ; au reste il n'est un mystère pour personne qu'il lui reste un prolétariat de cinq autres fdles à caser. Demeuré très valeureux et sain, j'en composerai volontiers mon harem, mais la mère Boulenge préfère favori-
ser les Arthur des Causses en souvenir pieux de son mari. Il devient de plus en plus fastidieux d'habiter ce pays où les jolies filles ne sont pas réservées à des gourmets comme moi mais à d'immondes truffîvores.
« A part cela, rien à te dire. Je ne vois que rarement ta fiancée ; au reste elle t'écrit avec régularité. M"^^ Fanjane me dévisage toujours de son air d'insolence un peu voluptueux. J'aime entendre de temps à autre par-dessus le mur sa voix agréablement poivrée de belle créole chaude, appelant à travers le jardin sa petite servante malabarde Maria, dont je suis la croissance. Je rencontre souvent ta belle-mère dans la rue, allant je ne sais où : je la salue toujours respectueusement jusqu'à terre. Elle me répond d'un beau visage presque indigné qui s'incline à peine pour se relever ensuite du double. Par contre M"*^ Eva ne sort guère ; quand je la vois, je la salue ; elle répond poliment.
« De Poulandes et Davoué partent par ce courrier, en congé de six mois. Si l'on devrait accorder des congés pour la France à d'aussi authentiques crétins ! Pendant six mois les boulevards n'admireront qu'eux ; je vois d'ici leurs bobinettes. Je leur ai persuadé d'aller te voir et que tu les conduiras à la Belle Jardinière pour qu'ils profitent de ton expérience : rends-moi le service de les accoutrer de la façon la plus ridicule en leur persuadant que c'est la dernière mode.
« Tu es maintenant un Parisien consommé : envoie donc ta photo pour que je me rende un
compte exact de ce que c'est. As-tu des côtelettes? jusqu'où descend ta jaquette? Privé de documents, je t'imagine à peu près sous la tournure fringante du lieutenant Contrebandi qui possède ici tous les cœurs féminins et donne en ce moment la mode pour le salut de la colonie. Portes-tu monocle? En tout cas persuade Davoué que tout le monde chic en porte : je tiens essentiellement à ce qu'il revienne de Paris arborant monocle et qu'il se promène avec cet appendice sur le Barachois.
« Tout à toi des quatre pattes,
« P.-S. — Nicole Fortuné t'envoie ses amitiés ; ses nièces sont toujours exquises; je crois que la cadette sera encore mieux que Faînée. Je surveille tout cela. »
Avec son esprit acidulé et fonctionnaire qu'il sent déjà aussi loin de lui que le pays même et la façon dont il s'habillait là-bas, le billet d'Albert Gustave amuse Claude mais laisse un arrière-goût de tristesse. Gustave a vingt-deux ans et il lui semble qu'il a déjà un cœur de vieux garçon. Toutes ces lettres de la Réunion, même celles qui s'efforcent le plus de vous faire rire, vous jettent dans le découragement, comme si la torpeur du pays se communiquait à vous par contagion. Albert Gustave avait promis de lui donner sur Eva, au hasard des ren contres, quelques-uns de ces détails qui, pour l'absent, font revoir l'être chéri dans la précision sou-
(laine de ses traits et la coloration évoquée d'une nouvelle toilette : Il n*y pense même plus.
Comme ces pages d'Eva sont indifférentes, comparées aux autres. Enfin! il est entendu que les absents ont toujours tort... Il en veut à Eva d'être la sœur de Gabriel, de ce qu'il reçoit d'elle une lettre terne dans cet après-midi sombre et fangeux, de ce que, alors, il ne peut plus se réchauffer de son amour, de ce que lui-même, refroidi, ne pense plus à elle que froidement. Et il est agacé à tout briser.
...Eva est brune, de la même nuance que Gabriel, celui-là si prétentieux, si fier de ce teint qui le fait remarquer à Paris : il se pavane au Luxembourg avec des cols trop hauts qui accusent encore la matité de son visage, comme s'il était tellement flatteur, dans les promenades publiques, de passer pour un rastaquouère brésilien!... Il n'y a rien que la mémoire trahisse autant que les figures brunes : vous finissez par ne plus les voir que presque noires et, secrètement, depuis qu'il habite en France, Claude se sent peu à peu porté vers la blonde.' Il revoit aussi Eva un peu maigre... Elle se tenait assez gauchement, ce qui est joli quelquefois mais souvent énervant. A la Réunion, les jeunes filles ne savent pas se dresser dans ces jolies poses suspendues d'élégance où les Parisiennes se trouvent naturellement. Claude est dégoûté de la Réunion, du monde entier
Claude, excédé, avait profité de la première espèce d'embellie pour sortir, et il tournait et retournait autour de l'Odéon à se demander s'il ne devait pas aller le soir entendre L'Arlésienne, sans se décider, Philippe, rencontré rue de l'École de Médecine, l'obligea à prendre un bock au Pousset et dans la conversation se mit à lui raconter, après celle de la femme qu'il fréquentait en ce moment, l'histoire de Raphaëlle qu'il avait eue avant Lenoir.
Raphaëlle était d'abord très amusante, puis tannante, parce qu'elle était tapageuse en diable, et bavarde, bavarde! une machine à coudre. Brave fille par exemple. Elle avait additionné des malheurs dans sa vie. Elle les resservait généreusement plusieurs fois par type, d'autant qu'elle ne s'entendait pas avec les femmes du quartier dont elle disait que ee n'était pas des amies parce qu'elles ne répondaient pas quand elle questionnait. Dans son pays on s'embêtait mais au moins tout le monde causait. Il y avait encore des braves gens par là-bas, à commencer par sa famille : son père et sa mère étaient des ouvriers, mais des ouvriers propres qui n'avaient jamais barguigné devant le travail. Elle ne savait pas un reproche à adresser à ses parents : les bêtises qu'elle commettait, c'est qu'elle les avait voulues.
Toutes au Latin la bassinaient quand, pour vous la faire à l'ancienne mode, elles fichaient toute la responsabilité sur le dos de leur famille. Elle, avait quitté la maison : on ne l'avait pas mise dehors ; elle y retournerait qu'elle trouverait le couvert mis. C'est elle, c'est elle, quoi I qui s'était amourachée d'un artiste qui chantait dans un café-concert à Marseille : ils avaient fui ensemble à Paris Tannée de l'Exposition. Quand on eût démoli les baraques, il essaya de l'introduire comme figurante à Cluny, mais flûte I il aurait fallu connaître un ministre, il faut ça même dans les petits trous. Elle trouva à poser pour les cartes postales coloriées et non coloriées : il existait peu de personnes qui eussent été tirées autant qu'elle, elle avait donné la tête comme jeune fille dans la série des fiançailles, comme jeune dame dans celle des lunes de miel... un tas de bêtises quoi ! mais là encore tout ne va pas en riant : si on vous fournit les costumes, c'est à vous d'inventer la mise en scène, et le sourire!... C'est tout des trucs, il faut ensuite que votre tête chante au public : si la série prend, ça marque; si ça poirote aux devantures, changement de décor : à une autre !
Raphaëlle ainsi, en deux tours de langue, vous montrait un tas de dessous de Paris. Et c'était comme si vous veniez d'y arriver! On rentrait ensuite chez soi, distrait de ses propres affaires, en dévisageant les petites femmes à hauts talons pour deviner leurs intrigues à leur mine, en regardant les devantures de Achat et Occasions de jupons, les
étagères de faux cheveux, toutes les vitrines, pris à ce qu'elles étalaient autant qu'à des romans ouverts pour les passants, et tout aussi était plus vivant dans la rue !