‹ En FùmantChapitre 11 sur 62 · HISTOIRE D'UN CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN CONTEMPORAIN

j'ai retrouvé par hasard un homme que je n’avais pas vu depuis bien longtemps. — Cet homme avait autrefois une spécialité : il avait failli être mêlé à tous les événements de son temps. Il avait passé et passait à côté de tout.

Si l’on parlait devant lui de la révolution de juillet, il vous interrompait et disait :

— J’ai bien failli être l’homme mort que l’on porta

à travers les rues, ce qui indigna si fort les populations. J’allais précisément mettre une carte dans une maison de la rue où il a été tué — au n° 12; — mais je rencontrai en route un de mes amis qui m’arrêta un quart d’heure; de sorte que je n’allai pas, ce jour-là, où j’avais résolu d’aller; sans quoi... c’est précisément à l’instant où l’on tira les coups de fusil que je me serais trouvé dans la rue.

Lors de l’horrible accident du chemin de fer do

Versailles, il courut tout Paris le lendemain, et allait disant à toutes scs connaissances :

— C’est un grand hasard si vous me voyez en vie; à l’heure qu’il est, je devrais être brillé — carbonisé. Figurez-vous que la Providence m’a fait miraculeusement échapper à la catastrophe.

— Vraiment 1

— Je vais vous conter cela.

« Je devais aller à Versailles; j’ai là des amis chez lesquels je vais quelquefois manger la soupe. J’avais averti chez moi que je dinerais dehors et que je ne rentrerais que le soir, et, in petto, j’avais fixé pour mon retour l’heure précisément où arriva l’épouvantable malheur. Je monte en wagon, et j’arrive à Versailles; je vais chez mes amis. Fatalité! ils sont sortis, ils sont allés dîner à Ville-d’Àvray, — ils ne rentrèrent pas de la journée. — Que faire? Je prends mon parti, je dîne chez un restaurant et je me dispose à m’en retourner chez moi. — Mc voici au débarcadère; je me présente devant le guichet, je demande une place pour Paris, la buraliste la coupe et la met sur son bureau devant moi. Pendant ce

temps, j’avais fouillé nonchalamment dans la poche gauche de mon pantalon — celle où j’ai l'habitude de placer ma bourse, clic n’y est pas. — Je cherche dans ma poche droite — encore plein de sécurité — il est si facile de se tromper de poche! — et si excusable même, quand l’erreur ne se commet qu’entre ses propres poches à soi-même !

« Rien dans la poche de droite.

t Mon sang-froid s’altère un peu ; je fouille un peu plus vite dans les poches de mon paletot : rien.

« Ici, le sang-froid disparaît; ma tête se trouble. Je cherche dans des poches impossibles; —un homme placé derrière moi, et que j’empêchais de prendre son billet, me prie de le laisser passer, je réponds avec impatience; — il m'appelle manant, mais je ne l’écoute pas : mes mains sont occupées à palper fiévreusement toute ma personne. — Je cherche jusque dans mes bottes; — plus de doute, j’ai perdu ma bourse. — Ah ! mais, sans doute, je l’ai laissée au restaurant ; je m’enfuis sans répondre à la buraliste qui me crie : « — Eh ! monsieur, votre billet, t Je cours chez le restaurant : — personne n’a vu

ma bourse. — Jolie position I — Je m’indigne, — je

jure, — oui, monsieur, je jure, quoique ce soit peu

dans mes habitudes.

« — C’est fait pour moi ! m’écriai-je ; — que faire? — que devenir?

« Je pris un parti héroïque — le seul qui me restait à prendre — revenir à pied. — De Versailles à Paris, il y a une jolie promenade : je la fis, cette promenade, en maugréant, en me plaignant, en appelant la Providence barbare, etc. Ignorance et ingratitude!

« Pendant ce temps, le convoi dans lequel je devais partir brûlait sur la voie ferrée, — les voyageurs étaient écrasés, broyés, rôtis! — et j’échappais miraculeusement. Je vous prie de croire que je demandai pardon à la Providence, qui m’avait traité comme le juste de l’arche.

« A la révolution de juillet, — ajoute-t-il, — dont je vous parlais tout à l’heure, — j’ai failli être gouvernement.

« Nous étions une quinzaine autour d’une table à l’hôtel de ville; — je m’étais mis là parce que j’étais fatigué; mais les autres étaient très-occupés; — ils

écrivaient des ordres, je l’ai su depuis, et les donnaient à des hommes qui s’éloignaient rapidement dans toutes les directions.

« Un de ces hommes, qui revenait, s'adresse à moi et me demande un nouvel ordre; je ne répondis pas, je n’avais en réalité pas d’ordre à donner.

« Je lui fis signe de s’adresser à un de mes voisins, ce qu’il fit; mais le voisin me dit:

« — Faites-le vous-même.

« Et il me poussa un papier écrit en ajoutant :

« — C’est toujours le môme, — copiez.

« Je copiai — fort étourdi de la situation, puis je donnai ma copie à l’homme qui attendait.

« On attend, on porte, on exécute mes ordres; — je suis gouvernement. Mais j’avais quelques raisons de sortir un instant, — de prendre l’air,— je me lève; mais on s’habitue vite aux grandeurs — quand une fois on a été un homme politique... Vous n’avez jamais été homme politique, vous ne pouvez pas comprendre cela.

« Cela m’inquiétait, de quitter ma place; cependant... il le fallait.

f Ma foi ! il me vint une inspiration subite : je me levai, mis mon chapeau à la place que je quittais et allai satisfaire mon besoin de prendre l’air. — Je ne fus dehors que quelques instants, pendant lesquels je m’étais retracé les devoirs d’un gouvernement.

« — Je veux, disais-je comme Trajan, être le gouvernement que je désirais avoir étant sujet.

« En méditant ces choses et quelques autres aussi capables d’assurer le bonheur du peuple, je me retrouvai devant la table; les autres écrivaient toujours; mais, moi, je n’étais plus gouvernement: on avait pris ma place — un monsieur bien vêtu, du reste, qui écrivait comme les autres.

« — Pardon, monsieur, lui dis-je, vous avez ma place.

« — Quelle place?

« — Celle que j'occupais, j’ose le croire, à la satisfaction générale, lorsque j’ai dû...

« — Tenez, portez cet ordre.

« Ma foi* je manquai de patriotisme, je ne me résignai pas a des fonctions subalternes.

« Je pris un air majestueux.

« — Monsieur, dis-je, rendcz-moi au moins mon chapeau.

« — Quel chapeau?

« — Mon chapeau, (pie j’avais mis à ma place — et que vous avez dû déranger pour prendre cette place.

« — Je n’ai pas dérangé de chapeau, t — Alors, c’est vous qui êtes assis dessus*

« — Voyez.

« — Précisément. Eh bien, il est dans un joli état! « — Voulez-vous porter cet ordre?

* Je pris le contre-pied de ce proverbe :

Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier.

« J’avais brillé au premier rang, je m’éclipsai

quand on me proposa le second — ou du moins, si je

brillai, ce fut par mon absence.

« C’est une des grandes occasions de ma vie.

Eh bien, monsieur, ça n’a pas été long; mais c’est un breuvage bien dangereux que celui que l’on boit dans la coupe du pouvoir.

— Quel style 1

« — Quand je parle de cet événement, j'ai le langage héroïque.

« Cela m’a jeté dans les préoccupations ambitieuses de la politique ; il m’a été impossible de ne pas comparer les actes des gouvernements qui se sont succédé depuis aux intentions que je m’étais senties en remontant l’escalier de l’hôtel de ville.

« Eh bien, vrai, j'aurais fait davantage pour le peuple; — je n’aurais pas commis les fautes qu’ils ont commises ; — en un mot, c’est peut-être dommage que je ne sois pas resté gouvernement. »

Je remplirais beaucoup plus que le présent volume, si je me rappelais et si je voulais conter la moitié des événements dont il a failli faire partie, — des combats, des catastrophes où il ne s'en est pas fallu de ça qu’il ne fût vainqueur ou victime.

Toujours est-il que je le trouvai par hasard dans une maison à lui qu’il a fait bâtir dans un lieu assez agréable; il s’est, dit-il, tiré des agitations de la vie active, il a manqué d’être tant de choses, il a failli en faire tant d’autres, qu’il est aujourd’hui un peu fatigué.

« — L’action, me dit-il, convient à la jeunesse; mais, quand on est sur Vautre versant de la montagne , on aime le repos.

« Je me suis tout à fait retiré du mouvement.

« Voulez- vous voir ma maison? »

« C’est une maison à l’italienne, comme il y en a beaucoup à Gênes : — de grandes salles à plafond en dôme — et toute peinte à la fresque.

. « — Que de peintures! m’écriai-je.

« — Si vous voulez connaître les sujets des tableaux, répondit-il, vous pouvez consulter ce livret.

Et je consultai le livret.

Là, j’appris ce qu’il ne m’avait pas encore dit : il a perdu sa spécialité; je le questionnai, et il me répondit de bonne grâce.

Il a fini par faire tout à fait quelque chose.

C’était dans une ville de province ; on l’invite à une distribution de prix dans une école de garçons, on l’avait invité à y assister comme bourgeois notable. M. le maire, qui devait présider à la cérémonie, s’étant trouvé indisposé, on le pria de le remplacer; M. le maire avait promis un discours, on lui

donna le discours de M. le maire tout écrit: il n’en fut pas très-embarrassé, attendu que c’était lui qui avait fait ce discours pour le magistrat.

Notre homme a conservé la conviction qu’il a ê(é un personnage, et que l’histoire de son temps est et restera inextricablement mêlée à son histoire particulière.

Il ne porte que peu d’intérêt à ce qui se passe aujourd’hui et se repose dans ses souvenirs; il croit qu’il ne se passe plus que de petites choses.

Le grand salon est consacré à une seule histoire : ce n’est pas celle qui a laissé le plus de traces peut-

être dans la mémoire des contemporains; mais c’est

celle où il a joué un vrai rôle, — où il l’a joué jusqu’au bout.

C’est l’histoire de son discours.

Ici, il est curieux de suivre le livret.

Vue de la classe de la pension F*** avant le discours de M. X... — Les élèves sont fort dissipés; — le peintre, qui doit être quelqu’un de gai, a rappelé heureusement les crimes des écoliers : — le morceau de papier attaché à l’abdomen des mouches, — la ca-

ricature du professeur pendant du plafond où elle a été collée avec du papier mâché, et tournoyant au bout d’un fil, — les cocottes faites avec des feuillets du dictionnaire, clc.

En pendant, Vue de la même classe après le discours. — Les élèves sont, les uns pensifs, les autres appliqués; ils sont penchés sur leur pupitre, et ne se permettent aucune distraction.

M. X... méditant son discours. — Il est au bord de la mer, appuyé sur un rocher, les yeux levés au ciel, les cheveux agités par le vent.

M. X... prononçant son discours . — Il a une main passée dans son gilet.

M. X... après son discours prononcé. — Il s’essuie le front et sourit avec complaisance aux applaudissements qui menacent de faire crouler la salle.

Heureuse influence du discours de M. X... sur l'avenir des écoliers qui l'ont entendu. — Au fond du ta* blcau, le temple de la Gloire et de la Fortune; sur le chemin qui y conduit sont rangés tous ceux des écoliers de la pension qui ont fait honneur à la

pension et à leur famille, et illustrent la ville qui les a vus naître.

Le livret donne l’explication et les noms. « M. D 44 *, aujourd’hui l’un des plus forts droguistes de la rue des Lombards, à Paris, -r- H*** a suivi la voie ardue des lettres; il collabore aux Petites-Affiches de la ville. — F*** est conseiller municipal. — C*** voyage pour une excellente maison de vins de Champagne d’Épernay. — S*** est le plus fort amateur de la ville sur l’accordéon. — B*** joue au billard comme on n’y a jamais joué de mémoire d’homme. — P*** a fait placer à ses frais un banc de bois sur la promenade publique. »

Et, à l’angle le plus éloigné du temple, on voit X***, qui, de la main, montre le chemin à cette brillante pléiade.

Eh bien, voilà un homme heureux ! — Je vous prie de croire que j’ai respecté son bonheur, et, si j’écris ces lignes qui seront imprimées demain, c’est que je sais qu’il ne lit rien.

Il a, dans une bibliothèque fermée à clef, les auteurs du siècle de Louis XIY — et un exemplaire de

son discours— doré sur tranche, magnifiquement re lié e& maroquin bleu.

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