LE MAIRE DE BÉZIERS
M. le maire de Béziers vient de promulguer un arrêté dicté par les meilleures intentions , mais sur l’efficacité duquel je lui demande la liberté de lui
présenter quelques observations, ainsi qu’à M. le préfet, qui a approuvé l'arrêté.
Disons entre parenthèses qu’il s’est passé dernièrement un fait important.
A propos d’une question de théâtre — les débuts — un ministre a invité publiquement les autorités locales à étudier la question et à lui transmettre le résultat de leurs observations. — Ce serait un aliment et un exercice à donner à la presse que d’étendre cette pensée du ministre et de mettre ainsi certaines questions à l’étude en engageant les journaux à les traiter pour y puiser des renseignements.
C’est ce qui arrive en Russie à propos de cette immense révolution, préparée par le czar, de l’aflïanchissement des serfs : il a, dit-on, fait appel à toutes les intelligences pour élucider la question, et j’ai entendu des observations écrites pour lui être adressées, qui passeraient pour hardies en France et dans beaucoup d’autres pays.
Revenons à l’arrêté de M. le maire de Béziers.
Les considérants de l’arrêté de M. le maire de Béziers portent que « le jeu de la poule , au billard, a
lieu dans les cafés de cetle ville avec une passion qui dépasse les bornes d’un jeu de distraction et d’amusemênl, et que les pertes considérables qui ont été faites par des jeunes gens ont motivé, de la part de leurs parents, de vives réclamations, dont l'autorité s’est justement émue. »
Il est très-bien, monsieur le maire, il est excellent, monsieur le préfet, de prendre en considération l’inquiétude légitime des familles; mais ôtes -vous bien sûrs d’avoir trouvé là une mesure efficace, ou avez-vous la conscience de n’avoir apporté qu’un palliatif momentané?
Si vous ôtes du second avis, nous sommes d’accord ; si, du premier, — non.
Permeltez-moi de vous soumettre mon opinion à ce sujet, comme si j’avais l’honneur d’ôtre un des conseillers municipaux de la ville de Béziers.
Êtes-vous bien certains que ce soit précisément la poule qu’aiment vos administrés? Je crois plutôt que c’est le jeu.
Or, maintenant que vous avez supprimé la poule } qu’arrivera-t-il? Ce qu’il arrive dans toutes les pas-
sions. On a dit — je crois que c'est moi — à propos de l’amour : « Avec des obstacles et la première venue, on fait une passion. »
Vous avez, dans d’aulres villes, des gens qui font, au béziguc , précisément les mêmes folies que les vôtres font à la poule.
Ceux-ci ne tarderont pas ù donner, sous d’autres formes, un aliment à leur passion ; ferez-vous des arrêtés pour prohiber successivement tous les jeux qui succéderont à la poule*?
Je voyais hier, à la quatrième page d’un journal, l’annonce d’un livre qui traite de cent trente jeux différents, — seulement au moyen des cartes I — c’està-dire de cent trente manières de perdre son argent aux cartes.
Et le diable sait combien il y en a d’autres. J’ai connu un homme qui avait perdu trente mille livres de rente aux dominos, et notez que personne ne les avait gagnées, — et c'est là qu’est le plus grand mal !
— Tandis que lui perdait scs trente mille livres de
rente, ses adversaires ne gagnaient que des demitasses de café, des grogs, des verres de punch qu’ils
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buvaient sans soif, et des soupers qu’ils digéraient laborieusement. — Un autre s’est ruiné au bilboquet.
On parlait dernièrement de deux joueurs qui, en wagon, mettaient sur une banquette deux pièces d’argent à deux effigies différentes — et pariaient sur celle qui des deux seraitla premièrejetée à terre par les mouvements et les oscillations de la voilure. Ce jeu avait, en outre, un petit attrait de pronosticalion politique.
Malebranche jouait, dit-on, avec des enfants, à qui le premier ferait croiser deux épingles. Charles Xll à Bender, en Turquie, jouait aux échecs, et un de ses historiens raconte que, obéissant dans ce jeu à son caractère, il voulait toujours faire agir le roi; ce qui lui faisait perdre presque toutes les parties.
Je vous vois, monsieur le maire et monsieur le préfet, monstrueusement d’arrêts successifs à promulguer.
Un médecin qui, découvrant des rougeurs à la
peau, s’amuserait à mettre du blanc sur ces rougeurs, ou à tes faire passer sans se préoccuper de la cause qui les a fait naître, serait un mauvais médecin*
C’est le jeu qu’il faut attaquer et non pas le jeu de la poule.
Le jeu du billard ne serait pas un mauvais jeu en
lui-même, parce que c’est à la fois un exercice et un
jeu d’adresse, — et le bon sens est d’accord avec une
loi ancienne qui ne reconnaît les dettes de jeu que lorsqu’elles ont pour cause des jeux d’adresse.
Seulement, le jeu du billard a pour théâtre le café.
C’est donc l’ennui et l’oisiveté qu’il faut attaquer.
Eh bien, encouragez d’autres divertissements : — la chasse, la pêche, l’équitation, la natation, la cano terie, — si votre rivière d 'Orbe, que je ne connais pas, le permet, — la musique, la danse, etc.; réunissez autour de vous, parmi les quinze ou seize mille habitants, je crois, que contient Béziers, un certain nombre de jeunes gens ; ce noyau formé, donnez ou provoquez des fêles, des bals, des cavalcades; formez un Orphéon; instituez des prix pour les exercices; si vous avez un journal, tâchez qu’il soit d’accord avec vous pour entraîner les jeunes gens aux exercices et aux jeux nobles, pour les ramener à la jeunesse.
Cet été, les bals champêtres, les courses de banaux, — toujours si l’Orbe le permet, ce que je suppose.
Dès à présent, organisez une cavalcade masquée avecquôte au profit des pauvres pendant le carnaval, comme nous en faisions et comme on en fait sans doute toujours au Havre, à Lille, etc.; prenez et reproduisez un des moins tristes de vos faits historiques, qui, malheureusement, en général, ne sont pas gais — pour donner plus d’intérêt à votre cavalcade.
La jeunesse s’ennuie, joue à la poule, et joue de l’argent; ne lui défendez pas de jouer à la poule , — mais entraînez-la à d’autres amusements.
XÏV