‹ En FùmantChapitre 20 sur 62 · A GENÈVE · texte numérisé non relu

A GENÈVE

J'ai à remercier M. Dameth, professeur d’économie politique à Genève, d’une étude qu’il a bien voulu faire sur les nouvelles Guêpes et sur leur auteur, dans i Avenir de Nice.

Quoi qu’on dise de la vanité des écrivains, ils ont, sur leur valeur, au sein même du succès, des doutes qu’il leur est Irès-agréable de voir dissiper.

Or, ce n’est pas un article décidément, résol liment et partialement louangeur qui est propre à dissiper ces doutes; la lecture de ce genre d'articles vous laisse plus convaincu et plus heureux de l’amitié de celui qui les a écrits que de votre propre valeur.

Un travail sérieux, au contraire, — où l’on vous refuse certaines qualités en vous en accordant certai-

nés autres; — un travail où la critique sert de preuve à l’éloge, vous permet de humer consciencieusement la louange, et vous confirme le droit que vous vous êtes arrogé avec quelques scrupules de toucher au papier blanc.

Je le répète, c’est très-sincèrement que je remercie M. Dameth ; ses articles m’ont été extrêmement agréables : — s’ils ne m’accordent pas tout ce que je désirerais avoir, ils me donnent plus que je n’espérais posséder. — Donc, j’ai sucé voluptueusement la praline, et je ne viens pas me plaindre ensuite injustement de ce que l’amande serait un peu amère; j’accepte le jugement de grand cœur, et je laisserai écouler les délais d’appel.

Si je réponds à quelques points touchés par M. Dameth, ce n’est pas pour me défendre, c’est pour défendre certaines idées que j’ai adoptées parce que ji les crois bonnes.

Par exemple, je suis obligé de maintenir très-fer mement mon opinion sur. la signature des écrib périodiques et de tous les écrits, et j’assume la responsabilité de la part que j’ai prise à la rendre légale-

ment obligatoire. Je reconnais que la signature enlève une certaine somme de puissance à la presse ; mais c’était précisément la somme qui ôtait usurpée.

Je sais aussi bien que qui que ce soit que la presse compte dans son sein un certain nombre d’hommes légitimement célèbres pour la fermeté de leur caractère et pour des talents de premier ordre; audessous de ceux-là et à des rangs divers, mais à des rangs honorables, se groupent d’autres écrivains estimés.

Mais tout le monde sait comme moi que les basfonds de la presse sont le refuge des nullités vaniteuses, envieuses et haineuses — des fruits secs exaspérés de toutes les professions libérales.

Supposez le journal, comme il a été longtemps, un temple fermé d’où il ne sort que des oracles, sans qu’il soit donné à personne de voir jamais le dieu ni les prêtres qui font souvent tant de tort aux dieux.

Le journal dit : Nous.

Et le public se représente dans ce temple, dans ce saint des saints interdit à ses regards, une assemblée

de philosophes, tous appuyant leur coude sur une

table de chêne druidique et sur leur main une tête blanchie par les années, l’étude et la sagesse — c» une longue barbe blanche faisant trois tours sur la table.

Et le public écoute les oracles et les jugements sans appel.

Entre nous, ce n’est que rarement l’aspect que présente la salle de rédaction d'un journal.

Le journaliste n’est pas un dieu, ni même un jugeil est un avocat qui plaide pour ce qu’il croit le juste et le vrai.

Le pouvoir que prétendaient certains membres de la presse était exorbitant et injuste; il devait être ruiné dans un temps donné et entraîner dans sa ruine le pouvoir légitime. Tout pouvoir qui n’a pas de limites est, par cela même, condamné; les limites sont sa consécration.

Pour être médecin, disons mieux, pour être avocat, la comparaison est bien plus proche, — quoique l’autre soit également applicable, — il faut subir des examens, donner des preuves de capacité, d’honorabilité.

Le journaliste, au contraire, s’examine et se reçoit lui-meme — à peu près comme don Quichotte se fit chevalier; — mais avec quelle ardeur le héros de la Manche profite de la première occasion pour être armé selon les rits consacrés!

Je sais bien que vous pouvez me répondre : « Au

journaliste il ne suffît pas de se déclarer journaliste,

il lui faut un public et des lecteurs; c’est une sorte do royauté élective; celui qui se déclare journaliste n’est que candidat ou prétendant; — c’est l’abonné, c'est le lecteur qui l’élit et le consacre. »

A peu près comme ie statuaire Myron, qui, ayant fini une statue de bois représentant Diane, répondit à un admirateur v : « Hélas! je n’ai pu faire qu’une bonne femme de bois; mais la première vieille femme qui s’agenouillera devant ma statue en fera une déesse. »

Mais vous faites comme les inventeurs du mouvement perpétuel — qui ne tiennent pas compte des frottements par suite desquels se sont endormies toutes leurs machines au bout de quelques jours. La pratique n’est pas tout à fait conforme à la théorie.

Pour que l’élection soit moralement valable, il faut que le vote n’ait été faussé par aucune fraude, ni par des influences étrangères au but de l’élection.

Pour que le vote des adhérents à un journal soit tel, il faudrait que le journal ne les eût attirés que par l’exhibition franche et nette de ses opinions, de ses idées et de son but.

Il faudrait que celui-ci ne les invitât pas par le bon marché excessif, celui-là par des images, cet

autre par l’annonce d’un feuilleton payé cent mille

francs.

Cet autre enfin par des primes — c’est-à-dire par l’offre de divers objets dont le prix dépasse de beaucoup celui de l'abonnement.

Ne nous trompons pas sur ce fait que je constate; je ne blâme pas ces moyens d’attirer les abonnés. Comme négociant, comme marchand, comme entrepreneur d’une affaire, le maître d’un journal qui emploie ces procédés est parfaitement dans son droit; il n’y a aucune règle de la plus sévère probité qui y puisse trouver à redire; mais, seulement, lesabon-

nés du journal sont alors des clients, des chalands, des pratiques, et ne sont plus des adhérents, des électeurs.

La signature n’enlève donc à la presse que la partie Fictive et usurpée de sa puissance.

Pour ce qui est des individus, de certains journalistes, elle leur enlève de l’autorité. — Mais quels sont ces journalistes?

Qu’un écrivain de talent dont les travaux ont toujours eu pour but la recherche du vrai, du juste et de l’honnête, ajoute son nom à un article exprimant une idée, une opinion, un jugement, l’article y gagne

de l’autorité, et l’écrivain de la notoriété. — Vir bo - «

nus dicendi peritus.

Mais qu’une opinion, une idée, soient défendues avec talent, un jugement porté avec énergie, et qu’on lise, à la Fin de la plaidoirie et du jugement : un tel — qui, il y a dix ans, — quinze ans, — huit jours, défendait l’opinion contraire et l’idée différente, et dont les antécédents seraient condamnés par le jugement qu’il porte aujourd’hui ; alors l’article n’a plus d’autorité, et l’écrivain, au lieu d’en retirer de Thon-

neur, n’en relire que du mépris et de la honte. En effet, il serait plus commode de ne pas signer; mais ce n’est pas pour récrivain corrompu et vénal que vous demandez de la puissance.

Je n’exige pas, monsieur, que vous changiez votre opinion sur la signature; mais vous me permettrez de garder la mienne.

Je vous assure qu’il est également bien commode de pouvoir dire dans certains cas, comme je le dis aujourd’hui : « Il y a près de trente ans que j’écris; j’ai beaucoup écrit, j’ai été mêlé à tous les débats politiques, philosophiques et littéraires de mon temps, — et on ne trouvera pas une ligne de moi qui ne soit signée de mon nom; — je ne crains ni rapprochements, ni contradictions. » .

Une seule question pour en finir sur ce point : < Pourquoi signez-vous vos articles? »

A propos de contradictions, je ne dirai qu’un mot sur une contradiction que vous me reprochez; j’avais dit que, « dans notre jeunesse, nous aimions les

beaux livres, les belles amours, les beaux coups de sabre; » vous en tirez la conséquence que j’ai aimé

ia guerre. C’est que je me serai mal exprimé; tenez, de Musset est plus clair :

J’ai fait bien des chansons pour elle.

Je me suis battu bien souvent...

Ah î monsieur, vous seriez effrayé de ce que j’ai usé d’encre à prêcher contre la guerre, cette chose ridicule et barbare; — tenez, je me rappelle ici deux des formules que j’ai trouvées sur ce sujet.

Deux rois jouent ensemble; leurs sujets sont les quilles, le canon lance la boule.

Au bout d’un certain temps, on fait deux tas de morts ; — celui dont le tas est le moins gros a gagné

— il a abattu 4,000 des sujets de l’autre, — qui n’a abattu que 3,990 des siens. — Il se couronue de lauriers, on se réjouit, on illumine, on rend grâce à Dieu

— sans se soucier des 3,990 quilles abattues, de leurs parents, de leurs amis.

Quand on tue un homme, on est infâme;

L’orateur du parquet à tue-tête réclame Votre tête, et l’obtient, et la foule applaudit.

Mais tuez les manants, mais brûlez les chaumière Si votre nom au loin comme un glas retentit,

Et si vous décimez des nations entières, ,

Sur votre piédestal tout formé de ses os,

Le peuple applaudira; — pour quelques tabatières,

Les rimeurs vous mettront au nombre des héros.

Nous aimions les beaux coups de sabre, cela ne veut pas dire tous les coups de sabre ; — distinguons 1

Les Français ont donné de beaux coups de sabre à Orléans en 1429, sur le Rhin en 1796, et à Montmirail en 1814.

Les Suisses ont donné de beaux coups de sabre à Morgarten en 1315 et à Granson en 1476.

Les Piémontais ont donné de beaux coups de sabre à Novarre en 1849..

C'est-à-dire lorsqu'il s'agit de défendre la liberté et l’indépendance.

Pour les autres — pour ceux qui n'ont eu pour but que des palmes et des lauriers — je n’en donne pas un zeste; — d’autant plus que les années où on moissonne des palmes et des lauriers, on ne moissonne pas de blé et ne récolte pas de raisin.

J’ai dit, des conquérants et de la guerre pour la gloire :

« Il est impossible que les soldats n’aient p?.s plus

à se plaindre du prince pour lequel ils se battent que de celui contre lequel ils se battent. *

Cela expliqué — il reste un point sur lequel je vous prie de me permettre de vous adresser encore quelques mots.

Si je m’amusais a rassembler tous les reproches qu’on peut faire au temps présent, j’établirais facilement qu’il ne vaut rien.

Si vous agissez de même à l’égard de la génération qui précède celle-ci, vous obtiendrez le même résultat contre elle.

Ce sont des causes faciles à plaider, difficiles à juger.

Pour les défauts et les fautes de mes contemporains, hélas I dont j’ai eu et fait ma part :

Quœque ijjse miser rima vidi Et quorum pars parva fui.

les Guêpes et leur, auteur les ont infatigablement signalés — et n’ont pas marchandé la vérité.

Beaucoup des arbres vénéneux, des mancenilliers qui étendent aujourd’hui leur ombrage mortel, ont ' commencé à germer et à sortir de terre dans notre

jeunesse; mais nous n’avons alors ni flatté ni ménagé ceux qui les ont semés et plantés, et nous avons le droit de ne pas ménager ceux qui les cultivent. Je maintiens que le nombre de ceux qui mettaient l’argent au quatrième ou au cinquième rang des intérêts était, ii y a vingt ans, plus grand qu’aujourd’hui.

Pour ce qui est de l'accroissement de la richesse dont vous parlez, vous me permettrez de ne pas être d’accord avec vous; peut-être, dans cette immense révolution des voies ferrées, sommes-nous sur le chemin qui y conduit; — peut-être sommes-nous les pionniers de ce chemin; — mais nous ne sommes pas arrivés, et, jusqu’ici, on ne peut raisonnablement constater que l’égalité des dépenses et l’augmentation des besoins; la cherté des denrées, leur falsification et la vente à faux poids; l’abandon des professions libérales pour les métiers aléatoires et le jeu, parce qu’un magistrat, un officier, même arrivés aux plus hauts grades, ne peuvent donner des jupes convenables à leurs femmes et à leurs tilles.

Quand je dis nous , je ne parle pas de tous ceux qui vivaient en même temps que nous; — quelle res-

ponsabilitéî — quelle solidarité ! — on a tant de peine à répondre de soi et à être d’accord avec soimèmel mais je parle à un certain nombre de gens aujourd’hui épars — et pour lesquels il est consolant de se réunir en groupe; — je parle aux poètes des deux espèces : à ceux qui font et à ceux qui lisent, aiment et admirent la poésie.

Je les invite à venir avec moi sur une colline ombragée — où, assis sur le gazon épais, nous regarderons ce qui se passe — faisant des vœux et donnant des conseils pour le bien — et médisant du mal.

Je m’adresse à ceux qui ne faisaient pas grand cas de l’argent, et ont continué à le mettre à un rang subalterne — et qui l’ont surabondamment prouvé, ne vous déplaise — je les invite à s’écarter de ceux aux yeux desquels on ne peut être pauvre honorablement, . et à venir avec moi se reposer et jaser, au soleil et à l’ombre, de tout ce que nous avons aimé, de ce que nous aimons encore, sauf à descendre parfois de la colline, pour combattre encore dans la plaine ce que nous avons haï et combattu de tout temps — mais en

volontaires, et en choisissant le moment et le côté où nous voulons combattre.

Je termine comme j’ai commencé en remerciant sincèrement M. Dametli, que je n’ai jamais vu et auquel maintenant je vais aller serrer la main,

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