LA SCIENCE. — LES SAVANTS. — M. L'ABBÉ MOIGNO
C'est une terrible chose que les mots mal faits !
Ce qu’ils entraînent d’idées fausses est incalculable,
— Je n’ai pas besoin d’expliquer ce que les idées fausses amènent d’actes ridicules, injustes, sauvages, oppressifs, etc.
Il est fâcheux que les grammairiens, en général, manquent d’esprit — et, la plupart du temps, soient des écrivains fruits secs qui sont restés à la grammaire faute de pouvoir s’élever plus haut.
Rien n’est si intéressant que les remarques grammaticales faites par Voltaire sur Pierre Corneille.
Malheureusement, la littérature d’un pays comme la France, où elle a tant d’influence, est divisée en deux familles :
L’une vivante, conduisant les esprits, réformant ou
déformant les mœurs; l'autre empaillée, embaumée, si vous voulez être plus poli, mais parfaitement morte.
C’est à la littérature morte qu'est dévolu le droit exclusif d'enseigner la jeunesse.
J'avais eu plusieurs fois occasion de causer sur ce sujet avec le comte de Salvandy, qui a été, sous Louis- Philippe, ministre de l’instruction publique.
C'est pour lui et pour confirmer une de mes pial- «
doiries que je publiai dans le temps un petit travail sous ce titre ; « Quelques-unes des fautes de français enseignées à la jeunesse des universités, avec privilège exclusif, par MM. Noël et Chapsal. »
Je constatais que ces deux messieurs — avec leur grammaire et un cours de littérature composé avec des ciseaux — s’étaient faits à chacun une trentaine de mille francs de rente — tandis que tant d'hommes de talent végétaient misérablement.
Nous en étions arrivés à conclure : qu’il serait bien utile que les maîtres de la littérature vivante, les maîtres des esprits fussent aussi les maîtres chargés d’instruire la jeunesse;
Que tous les ouvrages dits classiques et Élémentaires avaient besoin d’être refaits; qu’il fallait en enlever le privilège aux pions pour le donner aux écrivains, et, au besoin, les mettre au concours; que l’Académie manquait à son devoir et à la condition raisonnable de son existence en ne publiant pas un 1 journal mensuel rendant un compte raisonné de tout ce qui avait paru dans le mois, abstention qui laisse la critique aux mains des débutants et des écrivains béjaunes de la presse.
Ma colère contre les mots mal faits vient du mot savant .
C’est à ce mot qu’il faut attribuer en grande partie les erreurs, les billevesées, les quiproquos de la science.
Est-il un mot plus biscornu!
Je sais — nous savons — je sus — sachons que je susse — savoir — sachant — su, etc.
Autrefois, on l’écrivait sçavoir; on le faisait dériver du latin scire — scio — sciens — scivi.
Il est venu un jour où les grammairiens ont retranché le c — pour deux raisons :
La première, qui es! absurde, est que « cette lettre est inutile parce qu’elle n’influe en rien sur le son de la syllabe. » Pourquoi alors ne pas supprimer le t de sachant, une des deux m à grammairien et à sens commun, et ne pas arriver franchement à l’ortograf de mosieu Mar).
La seconde est qu'elle ne peut servir, à rappeler l’étymologie latine parce que saiwne vient pas de scire, mais de sapere. Ce qui n'est pas moins absurde — mille pardons de le démontrer.
Voici le raisonnement dont s’appuie cette théorie des grammairiens modernes :
« Il est impossible d’admettre que l'infinitif latin
scire ait donné l’infinitif français savoir. »
Mais tout aussi possible que d'admettre que sapiens et sapere aient donné sachant — que je sache — que nous sachions.
Il est évident que ceux qui ont écrit longtemps sçavoir — ne le faisaient que parce qu’ils tiraient l’étymologie de scire .
Vous ôtez le signe de cette étymologie — et ensuite vous établissez que cette étymologie n’existe pas
— parce qu'elle n’est pas indiquée par le signe que vous avez enlevé.
La vérité est que scire et sapere, dans cerlains cas, étaient employés par les Latins dans le môme sens.
Qui sibi semitam non sapinnt , alteri monstrant viam. (Cicéron.)
Et qu’on a fait un mélange de tous les deux dans notre verbe savoir — en y ajoutant je ne sais quoi — pour former sachant — que je sache , etc.
Sans parler de cette mauvaise locution conservée par les grammairiens — où le subjonctif est employé comme indicatif : Je ne sache pas que , etc.
Je sais bien que les étymologistes ne sont jamais embarrassés, et que Ménage leur maître à tous a fait venir laquais de vernacula ; — un autre , al fana d ’equus, etc.
Savant — c’est là que j’en veux venir — savant est le participe présent logique du verbe savoir remplacé, Dieu sait pourquoi, par sachant . Savant veut donc dire — sachant — qui sait.
Je comprends qu’un ignorant, pour peu qu’il soit un peu absurde, s’intitule savant ; en effet, quand il a appris à peu prés, sur cerlains points, ce qu’on savait
ICO
à une époque déterminée, il est décidé à s'en tenir là ; — ii est sachant.
Mais l’autre, celui qui a consacré sa vie et son intelligence à l’étude, à la recherche des phénomènes et des secrets de la nature, — celui-là est un étudiant , un cherchant.
Je sais bien que les grammairiens vous disent, pour établir l’étymologie d esapere, que « la sagesse, le bon sens, le jugement sont l’attribut du savant (Girault- Duvivier) ; » ce qui reste à prouver.
► Une fois s’intitulant savant et sachant , on ne veut pas dire: « Je ne sais pas, » car alors on ne serait pas sachant ; — de là les théories, les hypothèses, — les erreurs soutenues avec férocité.
11 aurait fallu, pour cette classe de gens, un mot qui fût à la science ce que 'philosophe , ami de la sagesse, est à sage; — quelque chose comme philo mathe — ami des sciences.
Certes, il n’est pas d’occupation plus noble, plus élevée pour l’esprit humain que la recherche des secrels de la nature.
Si l’on en excepte cependant celle du poëte qui re-
HO
garde — qui contemple — qui admire — et celle du bonhomme qui attend une autre vie pour contempler Dieu face à face. — c’est-à-dire pour voir tous ces mystères comme dans un livre ouvert.
La science n’est pas un cercle ni un local fermé. C’est une roule dont l’esprit humain ne sait et ne saura jamais ni le point de départ ni la fin.
Et, malheureusement, les savants ont une funeste tendance à tracer un rond autour de ce qu’ils savent ou croient savoir et à dire : « Voilà la science. » S’ils s’appelaient les chercheurs , les pionniers ; s’ils avaient un nom qui exprimât réellement ce qu’ils doivent être et ce qu’ils peuvent être, ils seraient moins exposés à se tromper sur eux-mômes.
Ils ne se mesureraient pas à l’ignorance de la foule,
mais à l’immensité de la nature, et ils seraient alors plus modestes.
La fin et le commencement nous sont également cachés et nous le seront toujours par la volonté évi-
dente de Dieu,
Qui s’est logé très-haut, et qui ne nous permet Que des opinions — gardant pour lui le vrai.
L autre jour, un homme me demandait à brûlepourpoint:
— Que pensez-vous de l’ûme?
Je lui répondis, ce qui est vrai :
— Mon cher monsieur, comme je ne veux pas devenir fou, je ne me permets de penser à cela qu’une fois par an, et j’y ai pensé hier.
Combien de fois — seulement pendant le cours rapide de notre existence, n’avons-nous pas vu la même théorie être successivement et tour à tour paradoxe, vérité démontrée, routine absurde.
La théorie des atomes d’Épicure — qui prétend que des atomes se rencontrent, s’accrochent et forment un arbre, un chameau, un oignon — a été admise et abandonnée il y a bien longtemps. — Virgile, près de trois cents ans plus tard, croyait à la génération spontanée.
Aristée immole quatre taureaux et quatre génisses ; neuf jours après, des essaims d’abeilles naissent de la putréfaction des victimes.
Lique facta boum per viscera toto Stridere apes utero .
A propos des abeilles, j’ai raconté ailleurs ( Voyage autour de mon jardin ) les erreurs qui étaient à ce sujet la science du temps de Virgile.
Voici qu’aujourd’hui, à l’Académie des sciences, M. Pouchet, membre de cette docte assemblée, développe sa «théorie positive de l’ovulation spontanée. » MM. Milne Edwards, Payen, de Qualrefages, Claude Bernard et Dumas font des objections.
M. l’abbé Moigno, rédacteur du Cosmos , traite la nouvelle théorie sans aucun ménagement.
ne suis pas fâché de retrouver ici l’abbé Moigno
— Gt de le trouver incrédule; — nous allons tout à l’heure causer un peu avec lui.
M. Pouchet admet V existence d’une force organisa trice initiale ; il a l’extrême bonté d’ajouter que, quant à cette force, il ne sait absolument ce que c’est.
— Molière était précisément aussi avancé lorsqu’il disait: « Pourquoi l’opium fait-il dormir? »
— üomandabo rationem quare Opium facit dormir e — Quia est in eo Virtxis dormitiva .
Pait,e %*a f il t une force (organisatrice initiale) dormitive.
La nouvelle théorie » appelle Y hétérogénie; — cela est armé de toutes pièces pour combattre la théorie actuellement très-répandue de la panspermie , qui nous montre l’eau et les corps putrescibles remplis de germes végétaux et animaux.
L’une et l’autre, la panspermie et l’hétérogénie, se disent non pas une science — mais la science .
Inde irœ.
De là du bacchanal .
Atomisme — panspermisme — hétérogénie.
Choisissez.
M. Pouchet, du reste, et M. Milne Edwards sont d’accord sur un point avec Molière :
Virtus dormitiva — Molière.
Force organisatrice initiale — M. Pouchet.
Puissance vitale — M. Milne Edwards.
Et Jean-Alphonse Karr, s’il lui est permis de donner son opinion, appellera à son tour la chose en question — tout simplement .
X — ou le bon Dieu.
Et voilà le diable!
C'est que c’est là le commencement et la fin — alpha et Oméga.
L’homme est dans la vie comme s’il était en mer, à cent lieues de toute terre; à quelques lieues autour de lui, il n’y a que de l’eau, du ciel et du brouillard ; dans le cercie que son œil p ut parcourir, il étudie, il voit, il comprend certaines choses — et il appelle cela la science.
Avant l’invention du microscope, on croyait connaître la nature animée; on s'étonnait des petites choses et des petits êtres, et on disait : « C’est surtout dans les petites choses que Dieu est grand! » Maximus in minitnis Deust
Idée provenant de ce que les hommes font toujours Dieu à leur image, touten prétendant le contraire, — ce qui serait déjà assez impertinent — et trouvent plus difficile pour Dieu ce qui serait plus dihicile pour
leurs gros doigts.
L’invention du microscope a singulièrement élargi le cercle des végétaux et des animaux; on a circonscrit ce nouveau rond et on a dit : « Voilà la science . »
Les machines se sont perfectionnées, et on a fait de nouvelles lignes et de nouveaux cercles.
Elles se perfectionneront encore, et on fera de meme.
Une seule découverte — l’électricité — change la face de la science et la reconstruit de fond en comble.
Puis supposez que l’homme et son génie aillent toujours en progressant; dans cent mille ans d’ici, le cercle de ses connaissances se sera fort étendu, et il n’aura pas plus de raison qu’aujourd’hui de dire : « Yoilà la science; — je suis sachant ou savant. »
Pas plus qu’aujourd’hui, pas plus qu’autrefois la nature (Réaumur), la Providence (Fénelon), la puissance vitale (Milne Edwards), virtus dormitiva (Molière), la force organisatrice (Pouchet), X (Bezout), le bon Dieu (J. -A. K.) ne se croira obligé de borner les créations à ce que l’homme peut savoir, pas plus que le monde à son horizon.
Je ne nie pas, je n’attaque pas la science, — ô messieurs les savants t — surtout l’amour, la recherche de la science, la contemplation de la nature, la méditation et la rêverie qui en sont la suite; c’est vous
qui faites comme les mauvais prêtres, qui prétendent toujours qu’on attaque Dieu et la religion quand on leur reproche leurs méfaits, et lorsque, au contraire, on défend contre eux Dieu et la religion.
Je ne me plains que de ceci : — vous vous appelez savants et non chercheurs; de là vos erreurs et vos bouffées d 'intolérance.
A part cela, votre métier est le plus beau, le plus noble, le plus heureux — à condition que vous direz une fois par jour : « Je ne sais pas. »
Nous parlerons un autre jour de la lune ; — la îune revient fort à la mode.
On sait dans quel discrédit la pauvre planète était tombée; on ne lui accordait même plus les malignes et malsaines influences que nos aïeux lui attribuaient. Fourier l’avait déclarée planète malade, moribonde, faisandée.
Il se prépare en ce moment une éclatante restauration de la lune.
Mais j’ai assez parlé aujourd'hui de ces choses-là.
Il ne me reste qu’à causer un moment avec M. l’abbé aioigno, rédacteur en chef du Cosmos .
Je vous ai connu plus facile à contenter, monsieur l'abbé.
Vous souvient-il d’un certain jardin qui fut, il y a quelques années, établi à Paris sur le boulevard des Italiens?
Vous écriviez alors des articles scientifiques dans un journal, et je lisais ces articles pour mon instruction.
Il arriva qu’uii jour vous racontâtes que « un homme s’était trouvé d’une profondeur d'esprit incroyable » qui avait fait une découverte de la plus haute importance pour l’agriculture et l’horticulture. Cet homme, au moyen d’une poudre, faisait épanouir les boutons d’un rosier, d’un camellia, etc., en cinq * minutes. — Cette accélération de la végétation pourrait sans aucun doute s’appliquer à la maturation des fruits, etc. — C’était, une découverte de premier ordre, un bienfait dont les résultats seraient immenses. M. l’abbé Moigno avait vu les expériences de ses propres yeux! des yeux accoutumés à scruter les secrets de la nature, à éplucher les phénomènes, etc.
Surpris, comme on le comprend facilement, je me
mis immédiatement en route; je demeurais alors à soixante lieues de Paris.
J’arrive au boulevard des Italiens et je suis introduit dans une serre — avec quelques personnes : une barrière séparait les spectateurs d’une trentaine de plantes de diverses espèces. — J’avais dans ma poche l’article deM. Moigno; quelques-uns des autres spectateurs l’avaient à la main.
Le maître du jardin commence les expériences; il prend une grande cloche de verre- et la pose sur un rosier qui ne montrait que quelques boutons peu avancés.
Il met sous la cloche une pincée de poudre rougeâtre de laquelle il approche une allumette en soulevant un instant la verrine. — Une épaisse vapeur • remplit la cloche; on tire les montres; au bout de cinq minutes, le jardinier lève sa cloche : trois roses sont épanouies sur l’arbuste. Stupéfaction, admiration! bravo, le jardinier! bravo, l’abbé!
Môme expérience sur un camellia — môme succès, ainsi que sur deux ou trois autres plantes.
Discours du savant, aui annonce le prix de ia
tSN FUMANT.
poudre merveilleuse; quelques personnes en achètent. On s’en va, je reste.
Et je dis au bienfaiteur de l’agriculture :
— Excusez-moi, si je reste; je voudrais avoir avec vous, dans votre intérêt et dans celui de l’agriculture, un entretien de dix minutes; je suis jardinier et quelque peu journaliste. Si votre découverte est réelle, je vous promets une publicité qui ne s’arrêtera pas.
— Monsieur, me répondit le nouveau Triplolème, vous avez assisté aux expériences, et le témoignage de M. l’abbé Moigno...
— Du savant abbé Moigno, interrompis-je; j’ai l’article dans ma poche.
— Vous devez alors, par ce témoignage irréfutable et par vos propres yeux, être suffisamment convaincu.
— Hélas ! mon cher monsieur, c’est que mes yeux ne sont pas d’accord avec le témoignage du savant abbé Moigno. '
— Monsieur est difficile.
— Ecoutez — si votre découverte est réelle, elle
est, en effet, importante pour l’agriculture, et alors vous ne devez pas redouter les expériences.
— J’ai prouvé que je ne les redoutais pas en demandant l’examen d’un savant comme M. l’abbé Moigno.
— En jardinage, je suis plus savant que l’abbé Moigno; mon témoignage n’est pas à dédaigner.
— Que voulez-vous? voulez-vous encore une expérience?
— Oui; mais c’est moi qui désignerai la plante.
— Impossible : elles subissent quelques préparations.
— Voulez-vous me permettre d’entrer dans l’enceinte où vous êtes et d’examiner de près la plante que vous choisirez ?
— Si monsieur est venu ici pour me chicaner..., dit Triptolème.
— Pas précisément — je vais vous dire pourquoi je suis venu. Depuis quelque temps, on a préconisé „ et surtout vendu des bienfaits pour l’agriculture, le thon colossal , Y orgueil de la Chine , des engrais miraculeux, etc. — On en a acheté beaucoup; c’étaient
autant de duperies et de vols; — cela a mis les esprits en garde contre toute innovation et tout progrès, et réhabilité la routine — deux effets désastreux. Si votre découverte était sérieuse, il faudrait la protéger et la garantir de toutes les façons. Si c’est, au contraire, une espèce de tour de gobelets, comme je le pense...
— Monsieur, est-ce que, par hasard... ?
— Ne vous fâchez pas, Triptolème; vous allez voir que je suis très-bienveillant pour vous. Si c’est un tour de gobelets — comme je le pense et comme je vais vous le prouver — annoncez -le comme tel et je vous aiderai à l’annoncer — après vous avoir donné les moyens de le perfectionner; — car, entre nous, ça n’est pas bien fait.
— Monsieur, je m’en référé à l’opinion du savant abbé Moigno.
— Priez le savant abbé Moigno de se rencontrer ici avec moi; peut-être me convaincra-t-il.
— L’abbé Moigno n’est pas un homme qu’on ose déranger comme cela.
— Je pense qu’il se dérangera pour soutenir une
opiniol me suis dérangé pour venir contro-
verses — Voire tour, Triptolème, n’est pas bienfait, parce que, pendant que le bouton de voire fleur est soumis à une activité de végétation merveilleuse qui, en cinq minutes, le change en Heur, les boutons voisins ni les feuilles renfermés cependant sous la môme cloche — n’ont nullement progressé; il vous serait facile d’arranger cela par le même procédé.
, — Monsieur, dit Triptolème, vous m’ennuyez.
— Encore un mot, et j’ai fini. Voulez- vous annoncer vos expériences comme un tour amusant? Je l’annonce comme tel et je garde le secret sur le procédé.
— Non, monsieur; l’opinion du savant abbé Moi-
gno suffit pour établir l’utilité pratique de ma découverte.
— Mais alors, je ne puis laisser tromper une fois de plus les horticulteurs et les agriculteurs.
— Comme vous voudrez, dit Triptolème en me reconduisant un peu avant que j’eusse manifesté l’intention de m’en aller.
Ainsi mis à la porte, je dévoilai le secret. Il était simple : des fleurs épanouies étaient cachées à l’avarice entre des feuilles*agglutinées, la vapeur faisait fondre la cire ou la composition quelconque qui tenait les feuilles en forme de boîte, et la fleur, mise en liberté, paraissait aux regards surpris.
J’indiquai, en outre, tout ce qui m’avait fait voir la fraude, qui était grossièrement faite et, si elle trompait un savant, ne pouvait tromper un jardinier.
• Je fis en môme temps trois autres découvertes :
C’est qu’il y a des choses que les savants ne savent pas;
C’est que cela ne les empêche, pas de prononcer sans appel;
C’est qu’ils ont raison de parler surtout des choses que leurs auditeurs ne savent pas.
Voilà tout ce que je dirai aujourd’hui sur ce sujet.
Après avoir répété que j’aime la science, mais que je ne crois qu’à l’étude — et à la recherche; que j’aime et que j’estime les savants — les vrais, ceux qui ne savent pas tout — et qui permettent qu’on les appelle des chercheurs: — ceux-là, je leur dois une
grande reconnaissance et la plus grande partie de la plus noble partie de mes plaisirs.
Seulement, je ne crois à un savant que lorsque je lui ai entendu dire trois fois : « Je doute » et deux fois : « Je ne sais pas. »
La science se prouve pour moi par ses limites comme le pouvoir légitime; cela est si vrai dans le second cas, que les plus cruels et les plus absolus tyrans font semblant d’en avoir,