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LE ROLE DES ASSISES

Voici le texte d'une circulaire ministérielle relative à la publicité donnée aux rôles des assises :

« MM. les préfets sont priés d’inviter les journaux de leur département à ne plus reproduire le rôle des assises, ce sommaire de crimes, viols et assassinats ainsi groupés étant de nature à présenter sous un faux jour la situation morale du pays. »

Je comprends celle sollicitude pour la vérité ; en effet, les crimes sont éparpillés sur toute la surface de la France, tandis que la répression et les assises les réunissent sur un seul point.

J'ai sous les yeux un de ces rôles que j’avais mis

de côté précisément pour en tirer certaines inductions, et pour rechercher, autant que possible, les causes de certains crimes monstrueux dont la fréquence paraît augmenter; par exemple, les attentats à la pudeur sur des filles impubères. Il y en a onze dans le rôle des assises de la Seine publié par le journal le Droit du 17 novembre dernier

Autant je suis ennemi des grandes phrases hypocrites contre l'amour, autant je traduis volontiers devant les assises du ridicule certains magistrats qui se croient obligés de prendre des airs dégoûtés et d’employer des synonymes dédaigneux pour parler du plus noble sentiment qu’il soit donné à l’homme de concevoir.

* Autant je m’exprime avec respect sur l’amôur quand l’homme ne l’exige pas, et quand la femme ne le vend pas.

Autant aussi j’ai une profonde horreur pour le genre de crime dont je parle — et je le classe parmi ceux qui doivent être réprimés le plus sévèrement.

On se tromperait si, de ce qu’on apprend un plu-i grand nombre qu’autrefois de crimes de toute nature,

on en inférait rigoureusement que l’espèce humaine va se détériorant. Il faut admettre aussi cette circonstance qu’il y a, grâce à la presse, beaucoup * moins de crimes cachés qu’autrefois.

Mais l’auteur de la circulaire aux préfets, pour être conséquent, va-t-il, par une autre circulaire, défendre de publier les actes de vertu et de courage? Par exemple, ces notes sur les objets perdus et restitués que l’on reçoit presque hebdomadairement de la préfecture de police — et dont je trouve précisément une dans le meme journal auquel j’emprunte la circulaire.

Une douzaine d’objets plus ou moins précieux ont été rendus par des gens plus ou moins pauvres qui . les avaient trouvés.

Supprimera-t-on également la liste des médailles données pour des actes de courage et de dévouement héroïque ? craindra-t-on de réunir sur un point donné trop d’honnêtes gens comme on craint d’y rassembler trop de coquins? Ce serait triste

Cependant, si, d’une part, on maintient ces rôles de la vertu — en supprimant les rôles du crime — il

arrivera en sens inverse précisément ce que redoute l’auteur de la circulaire.

Cela présentera sous un faux jour la situation morale du pays.

La philosophie et la morale, se croyant en pleine Arcadie au sein d’une société d’hommes vertueux, s’endormiront dans une trompeuse sécurité; — et il arrivera ce que Salomon considère comme un grand malheur pour une nation : « Les philosophes et les sages feront des énigmes et devineront des charades. »

Si j’avais à donner un avis sur ce sujet, voici quel serait cet avis :

La publicité a souvent de graves inconvénients; mais c’est surtout lorsqu’elle est incomplète. — Que Diogène malveillant, sa lanterne à la main, choisisse exclusivement pour éclairer leur visage les hommes tombés ivres au coin des bornes; que la pu* blicité soit restreinte et appliquée par la discrétion incertaine et les intérêts de quelques personnes, elle sera tout à fait un mal; mais qu’elle ne soit plus la lanterne bavarde de Diogène ou la lanterne sourde

du brigand armé; qu’elle soit la lumière, qu’elle éclaire à la façon du soleil; en môme temps que l’homme tombé ivre au coin d’une borne, elle mon- * trera l’ouvrier sobre qui le ramasse et le porte chez lui; en môme temps que la femme qui erre d’une démarche provoquante devant le bouge où elle veut attirer des victimes, elle fera voir l’ouvrière honnête et laborieuse dont la lampe éclaire la mansarde à l’heure où la grande ville est endormie, et brille dans la nuit comme l’étoile du travail et de la vertu.

J’aurais conseillé de faire toujours suivre le rôle des assises, du rôle des actes honnêtes.

J’aurais mis à les rechercher l’activité que l’on met à la recherche des autres.

Sans cela, « on verra sous un faux jour la situation morale du pays. »

La société sera fardée et non guérie

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