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L'HOMME DE LETTRES MARGE

Au Parnasse la misère Longtemps a régné, dit-on.

Un bruit s'était répandu que la gent littéraire se composait de va-nu-pieds et de meurt-de-faim; on savait par cœur ie martyrologe des poëtes morts de misère.

Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l’hôpital.

Aujourd’hui, il paraît que c’est tout à fait changé : que la poésie est devenue un bon métier — pour ceux qui en font un métier — et que les poëtes et les écrivains dînent assez souvent.

Cependant voyez l’empire des préjugés : c’est en vain qu’on cite les fortunes de Scribe et de deux cents autres vaudevillistes à la suite, — celles de M. de Girardin et de quelques autres journalistes,— la ruine de Dumas, qui peut compter pour plusieurs fortunes, etc.

Si un homme de lettres demandait la fille de certains bourgeois ou de certains marchands, on lui dirait encore: « Monsieur, ayez un état. » Un préjugé est comme' une pierre jetée au milieu d'un bassin : elle produit un cercle qui va s’élargissant jusqu’aux extrémités. La vérité a la prétention d’être une lumière; mais, pour triompher du préjugé, il faut qu’elle se fasse pierre aussi et qu’elle fasse son rond comme le préjugé et derrière lui.

On ne saurait donc trop louer certains journaux d’abord à Paris, puis ensuite en province, qui ont pris un excellent moyen de modifier au sujet du sort de la littérature des opinions depuis longtemps acceptées.

Quand les rédacteurs dînent, ils le font savoir à l’univers; ils disent les noms de ceux qui ont dîné, avec leurs signalements, leur place à table — avec la date précise de la solennité.

Ils publient ce qu’on a mangé et ce qu’on a bu — avec toutes les preuves et les pièces à l’appui — le nom et l’adresse du cabaret théâtre des agapes et le prix de l’écot.

Ace train-là, la réputation de meurt-de-faim appliquée aux gens de lettres va bientôt être mise au rang des réputations usurpées ; restera celle de va-nupieds, qui cédera facilement à une publicité sulïïsante donnée à quelques quittances de bottiers.

Il y a bien un peu de fanfaronnade dans les dîners ainsi publiés; mais, quand il y aura quelque temps que l’on dînera, on deviendra moins solennel, à mesure que cela cessera d’être une fête pour devenir une habitude.

Il est curieux de voir le chemin qu'a fait le journalisme depuis vingt-cinq ans.

Il semble qu’on marche aujourd’hui sur une route assez facile, là où nous nous frayions un rude passage à travers les ronces.

Nos festins à nous avaient lieu rue de la Lune — et notre écot était de dix-huit sous par tête.

Il y eut plaidoirie pour décider si Ion adopterait Katcomb, que l’un de nous avait découvert et où le dîner coûtait un franc; ce fut le signal d’une scission. Les Athéniens allèrent chez Katkomb, les Spartiates restèrent rue de la Lune.

Il y avait là Léon Gozlan, Michel Masson, Raymond Brucker, Vaulabelle, le grand historien, — celui qui fut ministre en 1848, et se faisait apporter tous les matins au ministère un faux col et un mouchoir à carreaux rouges, refusant de s’installe] 1 , et disant qu’il était là pour remplir un devoir et exécuter une consigne sans aucune raison de changer rien à ses habitudes et à son budget, voulant, d’ailleurs, quand il ne serait plus utile, n’avoir pour s’en aller qu’à mettre son chapeau, — et c’est ainsi qu’il est parti.

Il y avait là Jules Sandeau, Gapo de Feuillide, et dix autres.

La littérature ne faisait alors que commencer à manger ; il est évident qu’elle a fait d’immenses progrès.

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