‹ En FùmantChapitre 29 sur 62 · TRISTES NOUVELLES DU VIN · texte numérisé non relu

TRISTES NOUVELLES DU VIN

J’ai vu ce matin un homme fort intelligent qui m’a raconté des choses terribles.

— Monsieur, m'a-t-il dit, la réputation des vins de France est compromise; elle sera bientôt perdue si

la législation ne lui vient en aide. On remplace dans les cultures les bonnes vignes par des vignes médiocres, mais plus productives; on cultive la vigne en plaine; le raisin y est mauvais mais abondant.

t Les vins de la côte du Rhône vont partout en aide aux fabrications.

« Les vins de Narbonne, de Nantes, d’Angoulême vont, en compagnie des plus mauvais vins d’Espagne, à Bordeaux pour y recevoir de divers parrains — le nom du Médoc — et se répandre ensuite sur la surface de la terre.

« Tous les vins blancs s’appellent chablis; des vins fabriqués à Marseille et à Cette font un voyage en Espagne, y prennent des lettres de naturalisation et reviennent sous les noms de madère et d 'alicante; on envoie du trois-six à Fougerolles, il en revient sous le nom de kirschentcasser .

« Des alcools fabriqués en Amérique vont, avec ceux du Nord, joindre leurs noms dans les chaudières du Languedoc et de Cognac pour inonder ensuite le monde sous des noms usurpés.

« Sauf quelques ceps plantés récemment dans la

plaine de Sillery, Sillery ne produit pas de vin; cependant la généralité des vins mousseux est vendu sous le nom de sillery .

— Monsieur, repris-je, ne pourrait-on étendre à nos bons vins de France la nouvelle loi sur l'usurpation des noms et des titres de noblesse? Mais êtes-vous bien certain de ces fraudes?

— Monsieur* je suis propriétaire et marchand de vins; j’en pratique quelques-unes moi-même.

— Ah ! très-bien.

— Les plus innocentes, j'entends. *

— J’en étais persuadé d’avance.

— Tenez, en voici une que je ne fais pas, mais que je viens de voir exécuter à Marseille. J’ai vu un mélange de trois-six et d’esprit de betterave porter les noms honorables et variés d'absinthe suisse de Couvet, de kirschenvasser de la forêt Noire, d’anisette de Hollande, d’eau-de-vie de Dantzig, de cognac vieux première qualité avec la date dé 1795. Tout cela partait pour les colonies.

— Monsieur, si l’on arrive à croire cela, il faudra

boire de l’eau.

— Croyez-vous qu’on ne la sophistiquera pas?

— Monsieur, j’ai du raisin, je ferai mon vin moimême.

— Il sera très-mauvais.

— Oui, mais ce sera du vrai mauvais vin.

— Monsieur, j’ai un moyen pour rendre aux vins de France leur ancienne vertu et rajuster les lambeaux de leur renommée ; voici une brochure qui vous dira mon moyen.

Nous lirons la brochure.

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