SOUVENIRS
Lorsque j’habitais Sainte-Adresse, je fus un jour . invité à me trouver au Havre dans un local désigné
pour prendre part à une délibération qui devait m’in-
téresser.
Ce qui étonnera quelque peu mon ami le baron de B*** et peut-être quelques autres encore, — je fu3 très-exact; j’arrivai à peu près le dernier, il est vrai, mais cela provenait de l’inexactitude des autres qui étaient arrivés avant l’heure.
J’en demande pardon aux divers rois, présidents, dictateurs, etc., que j’ai eu l’honneur d'approcher; j’en demande pardon aux diverses académies et aux assemblées politiques, littéraires, économiques, savantes, — aux différents clubs ou gueuletons môme, auxquels j’ai assisté le moins possible.
J’en demande pardon surtout, et bien avant les autres, aux différents grands poètes, grands peintres, grands musiciens auxquels j’ai serré la main.
Jamais je n’ai ressenti une émotion comparable à celle que j’éprouvai quand je me trouvai dans une grande salle où étaient réunis une centaine d’hommes presque tous marins, dont chacun portait sur la poitrine une, deux, trois, quatre, cinq médailles de sauvetage, les unes en argent, les autres en or; une, deux, trois, quatre, cinq médailles, sur chacune des-
quelles il était gravé en relief que, tel jour, en tel lieu,
un tel avait expose sa vie pour sauver celle d’un autre homme.
Ce qu’il y avait de force et de bonté sur ces larges poiirines, sur ces figures douces et énergiques ne se peut décrire.
Il s’agissait de faire tous ensemble une réclamation que j’avais déjà faite seul plusieurs fois, mais à propos de laquelle j’avais toujours échoué.
La loi au sujet des médailles de sauvetage est, sauf le respect que je lui dois, un peu bizarre.
La médaille de sauvetage peut et doit dans certains cas se porter ostensiblement; elle doit être attachée par un ruban tricolore dont les dimensions sont fixées. On ne peut porter la médaille sans le ruban, ni le ruban sans la médaille. Or, celle-ci est large et pesante; avec deux ou trois médailles, on produit en marchant un bruit de vaisselle très-incommode ; de plus, on peut les perdre, et, comme elles sont frappées exprès pour lec titulaires, il serait au moins très-difiîcile de les remplacer.
De môme que la loi qui est censée protéger les in-
veilleurs contient surtout des articles contre eux, et
commence par les condamner à une amende, — la loi sur les actes de dévouement est fort menaçante pour ceux qui les ont commis.
Ils peuvent être mis en prison s’ils portent le ruban sans la médaille, s’ils portent avec la médaille un ruban qui ne soit pas tricolore, si les trois couleurs dans le ruban tricolore occupent un espace inégal, etc.
Or, le ruban tricolore est le ruban national; je ne pense pas qu’on puisse légalement punir tout homme qui le porte par fantaisie, ou par une autre cause; on l’a porté en février 1848, par exemple.
Celui qui a gagné et reçu une médaille de sauvetage seul ne peut user de ce privilège; à lui seul il est interdit de porter un ruban tricolore à sa boutonnière.
Après cette réunion, nous demandâmes ce que j’avais déjà demandé : qu’un ruban spécial fût affecté aux médailles de sauvetage; — nous proposions un ruban à petites raies rouges et vertes, symbolisant le feu et l’eau.
Il ne fut donné aucune suite à notre demande.
Depuis, je la renouvelai souvent aux divers amis que j ai eus aux affaires, — une fois entre autres.
La dernière fois que je ni en occupai, ce fut en 1852, peu de jours avant de quitter la France; je me rencontrai avec M. Belmontel, celui qui s’est intitulé définitivement « le poëte de l’Empire, » et qui est en même temps député, je crois, deTarn-et-Garonne.
Il me parla de quelques améliorations projetées par ses amis; je lui fis remarquer qu’elles avaient été d’abord demandées par nous depuis longtemps.
— Si j’étais l’ami de vos amis, dis-je à M. Belmontet, je voudrais leur rendre le service de leur faire
ce que je n’ai pu faire exécuter par leurs divers prédécesseurs. Ce que je demandais n’est cependant pas exorbitant, ajoutai-je; il s’agit de ne pas mettre ceux qui sauvent les homnles trop au-dessous de ceux qui les tuent, et d’admettre les premiers aux mômes récompenses que les seconds.
M. Belmontet sourit d’un sourire olympien.
— Ce n’est que cela, dit-il; vous pouvez considérer la chose comme faite.
Hélas! le poëte de l’Empire se trompait.
Il n’v a rien de changé ; — les sauveteurs sont toujours dans la môme situation.
Leur décoration se compose toujours d’une médaille lourde, incommode, que l’on ne pourrait remplacer si on la perdait, et d’un ruban que tout le monde a le droit de porter en France, excepté eux ; c’est-à-dire que cette distinction consiste principalement en ceci, qu’à eux seuls il est interdit, sous des peines légales, de porter un ruban tricolore.
Pour moi, je ne me décourage pas : pour le moment, je n’ai rien à dire ni à faire ; mais, la première fois que j’aurai des amis au pouvoir, je reviendrai à la charge; ils peuvent s’attendre qu’ils n’auront de moi ni trôve ni merci.
C'est cependant une belle chose que cette décoration; elle a pour elle une particularité qui pourrait en embarrasser beaucoup d’autres : elle porte écrite la cause qui l’a fait obtenir.
J’ai eu deux fois l’honneur de voir le roi Louis- Philippe. La première fois, c’était à Versailles; pendant qu’il adressait aux quelques personnes qui lui étaient présentées les quelques paroles banales que
comportait la circonstance, ses regards s'arrêtèrent un instant sur une de ces médailles que je portais à la boutonnière de mon habit.
La seconde fois, c’était dans une circonstance presque fortuite; il me demanda ce que c’était que cette médaille. Je lui répondis :
— Sire, c’est absolument la même chose qu'une médaille civique qui vous fut décernée lorsque vous étiez duc de Chartres...
— Ah î très-bien, dit-il, c’est un bon souvenir.
Deux heures après, j’étais chez le comte de Sai-
vandy, et je lui disais :
— Voilà une bonne occasion pour plaider en faveur de la médaille.
Et je lui contai ce qui venait de se passer*
— Excellente, me dit-il.
Et il n’en fut plus question.
J’ai longtemps cherché les causes de la défaveur
qui s’attache aux médailles de sauvetage, je ne l'aa
trouvée que dans des instincts peu respectables; les
actes qui font obtenir ces récompenses demandent à
la fois un bon cœur et un corps robuste; les hommes